‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 468 sur 572 · QUESTION TURQUE · texte numérisé non relu

QUESTION TURQUE

choses très différentes. Maximilien ne toucha presque rien, en dépit des décrets sévères portés contre les retardataires.

Déjà, en 15(36, de semblables décrets avaient été rendus, et pourtant Georges Ilsung, sénéchal de Souabe, chargé par l'Empereur de lui faire un rapport sur les secours fournis, écrivait avec découragement le 3 mai 1570, qu'il restait plus de 538.000 florins à recouvrer; que tous les jours les membres d'Empire lui faisaient dire ([ue les séditions précédentes, les rançons qu'il avait fallu payer, les dévastations des troupes de passage, les mauvaises récoltes, le renchérissement extraordinaire des denrées avaient totalement épuisé leurs ressources et que, pour les mêmes motifs, ils ne pouvaient plus obtenir de leurs sujets les prestations annuelles, encore moins les impôts accoutumés. Lorsque le sénéchal leur reprochait leurs iLterminables délais, il recevait souvent d'insolentes réponses. C'est ainsi que TÉlecteur palatin lui avoua Iranchement qu'à la Diète il avait protesté contre l'impôt turc; qu'il devait encore 4i.0ü0 florins, mais qu'il n'avait pas l'intention d'en fournir même la moitié. Dans la Haute et Basse Saxe, plusieurs princes laïques refusèrent de payer, disant que, ne mettant rien de côté pour leurs enfants, ils pouvaient encore moins économiser pour autrui. » Les Électeurs do Saxe, de Brandebourg et de Cologne et la ville de Lübeck n'avaient encore rien donné à la fin d'avril 1570 ; Hambourg, qui devait 8.640 florins, n'en avait payé que 220. « Les Électeurs ecclésiastiques et les princes bien intentionnés, » écrivait Ilsung à l'Empereur, « disent que si l'on ne contraint les membres d'Empire récalcitrants à payer ce qu'ils doivent, ils ne fourniront plus eux-mêmes aucun secours, de quelque nom que ce secours s'appelle; car ils ont trop souvent fait l'expérience que ceux qui ne payent rien ont plus de crédit à la cour que les sujets fidèles ; qu'ils obtiennent tout ce qu'ils veulent, tandis qu'eux, les obéissants, ne sont pas écoutés et restent éternellement derrière la porte. »

(( Tous ces retards et ces refus viennent de ce que les membres d'Empire ecclésiastiques et laïques, à peu d'exceptions près, sont de fort mauvais administrateurs ; ils gaspillent leurs revenus, engagent leurs terres pour satisfaire leurs coupables besoins de luxe, et n'ont pour vivre et maintenir leur maison que ce qu'ils tirent du pauvre peuple par les impôts annuels dont ils l'accablent. L'avenir nous dira combien de temps Dieu supportera leur conduite et l'oppression du pauvre, dont les prières montent tous les jours devant sa face. »

Ilsung rappelait à Maximilien que, sur les sommes déposées, il

3l'4 péril turc- 1570.

avait déjà avancé plus de 270.000 florins pour couvrir les dépenses particulirres de l'Enipcreui", (}u'ün ne les lui remboursait point, tandis que les soldats licenciés^ pour lesquels ces secours avaient été votés, n'avaient pas encore touché ce qu'on leur devait depuis trois ans, ce qui jetait uu extrême discrédit sur le gouvernement de l'Empereur K

'<■ N'est-ce pas une chose désespérante;, » écrivait Lazare de Scliwendi en 1570, « que le péril le plus effroyable qui se puisse imaginer laisse le monde entier froid et indifférent, et que les princes et seigneurs, sans paraître se douter que l'ennemi héréditaire est à leur porte, passent leur temps dans la débauche et les plaisirs, tandis que l'on trompe les pauvres sujets sur les sommes votées pour la guerre? Ceux qui crient le plus : « Courons aux armes! » passent leur temps à jouer, à boire. En vérité, il semble que tout soit prêt à s'effondrer autour de nous. » L'Electrice palatine écrivait quelque temps auparavant à l'un de ses gendres, « qu'on ne ferraillait contre les Turcs que dans les baniiuets, au bruit des verres, tandis «lue, pour le prélèvement de l'impôt turc, le pauvre peuple étaitsucé jusqu'à la moelle des os. » « Bientôt, » ajoutait-elle, « tous seront égaux; seigneurs et sujets seront mendiants ; les pauvres crient vengeance au ciel, et Notre Seigneur Dieu entendra leurs gémissements. » « Nos malheureux sujets disent (|u'ils donneraient volontiers, s'ils savaient que quelque chose dût s'organiser ; mais le diable seul profite de tout l'argent qu'on recueille, et plus on attend, plus le Turc s'approche et nous menace-. »

<t Ce que nous avons tous à attendre si l'ennemi héréditaire envahit l'Empire, » lit-on dans un Appel aux armes pour V expédition chrcl'ienne contre les Turcs &àlé de lo70,(( ceux-là seuls pourraient le dire qui savent le fond des choses, et comment en Hongrie et en d'au très pays occupés et visités par les barbares, les pauvres habitants ont été traités, en temps de paixY'omme pendant la guerre. On a calculé, et ce calcul parait exact, que le Turc, même en temps de paix, emmène, en captivité tous les ans, loin des pays héréditaires d(î l'Empereur, environ 20.000 chrétiens, sans ])arler des pillages et des abominations (juise commettent. Le meurtre, de lentes tortures |)ar le feu, des crimes exécrables contre la pudeur sont des faits de tous les jours. Voilà ce (jui se passe en tem[)s de paix ; (pie sera-ce donc en temps de guerre? » « Pendant la campagne,» rapportait

' ^Message de l'I'liniicrcur à Ilsuii^, 5 avril liiTO.N'oy. la réponse d'Ilsiini^du 3 mai 1570, et sa reddilioii de comples, ainsi (|uc la reddition de comples de Thomas de Schotlcndorf; arciiives de l''ran<-,furl, Heir.lislaijaliandlunijcn de anno j5/c>, t. II, j.p. 22;j-22ü; t. I. pp. i'.lü-l>Il, i>8r., ;!iJ3 ÜÜO.

^ Kllxkiiou.n, Briefe, t. I, pp. 722, 737.

LR PAPE ET LA SAINTE LTGUE. 1570. 323

l'Empereur, « nos ennemis, surtout les Tartares, s'acharnent sur les hommes et les femmes avec une férocité toute barbare. Ils font preuve d'une telle bestialité, d'une cruauté si atroce que, pour ne pas se souiller la conscience, il vaut mieux ne pas en parler, ne pas en écrire. Quelques-uns ne rougissent pas de dévorer les jeunes gens les plus gras ou de tout jeunes enfants, et la poitrine des jeunes filles leur fournit un régal délicieux. »

« L'ambition la plus haute de tout noble cœur,» dit encore r Appel aux chrétiens, « devrait être la protection de la Chrétienté par l'union de toutes les forces, et le châtiment des forfaits qui se commettent. Mais personne dans l'Empire ne semble s'en soucier; personne ne bouge, chacun attend que son voisin se mette en branle; la discorde règne et nous perdra tous ^, »

Depuis la victoire remportée sur la Hotte chrétienne par le chef des corsaires ottomans Chérédin Barbcrousse, les Turcs étaient maîtres de la Méditerranée. Ils menaçaient l'Italie par la Hongrie et la Grèce ; leurs expéditions contre Malte et Chypre répandaient partout l'épouvante. « Je vous somme de me livrer Chypre, » avait écrit Soliman à la Seigneurie de Venise en 1370 ; « voyez si vous voulez mo la donner de bon cœur ou s'il faut que j'emploie la violence. Gardez-vous de tirer ma terrible épée du fourreau, car la guerre que j'entreprendrai contre vous sera sans pitié. Ne vous confiez pas en vos trésors, car ils s'écouleront comme un torrent rapide. »

"Venise était incapable de résister par ses seules forces à la puissance ottomane. Charles IX était l'allié des Turcs ; Philippe II était entièrement absorbé par le révolution des Pays-Bas, et les Vénitiens lui étaient suspects, car, au moment décisif, on les avait vus trop souvent se conduire comme les « Turcs chrétiens » du temps passé.

Ce fut à ce moment que Pie V intervint. Il fut vraiment le libérateur de la Chrétienté.

Depuis son avènement, il avait travaillé sans relâche à liguer les princes chrétiens contre l'ennemi héréditaire. Dès la première année de son pontificat, le 9 mars i56t>, il avait conjuré le monde chrétien de considérer l'extrême gravité du péril ; il avait prescrit un jubilé solennel, exhortant tous les fidèles à !a pénitence et à l'aumône, afin d'attirer sur l'armée chrétienne la bénédiction d'en haut.« Oublions toutes nos querelles dans le danger commun qui nous menace, »

^ Aiifriif zum christlichen Heerzag wider die Türken (1,"70), pp. 3, ^), 9. Kor.ii Quellen, t. I, pp. 8()-10ö ; voy. aussi les annatatioiis, pp. 103-1.00. Voy encore Neser de Fürstenberg, pp. 30, 40, 43.

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écrivait-il aux princes protestants d'Allemagne; « nous courons à votre recherclie comme le bon Pasteur après les brebis qu'il veut reconduire au bercail. L'union de toutes nos forces peut seule nous sauver. » Le Pape soutenait les chevaliers de Malte, envoyait del'argentpour les fortifications des vilieslibres d'Italie, fournissait des contributions mensuelles aux chnUiens de Hongrie, et travaillait à unir pour la défense commune Maximilicn, Philippe II et Charles IX. En 1567, il réclamait des couvents le dixième de leurs revenus, sans compter d'autres contributions. Il écrivait le 8 décembre 1567 au roi d'Espagne : « Gomme les Turcs ont annoncé l'intention d'attaquer Malte au printemps prochain avec une flotte plus considérable que jamais, je compte venir eu aide au grand-maitre et lui envoyer des soldats et de l'argent. » Il engageait le roi à agir de même*.

Lorsque Chypre fut attaquée, le Pape, nuit et jour, n'avait qu'une seule psnsée :« Unir les forces de Venise, de l'Espagne et du Saint-Siège contre l'ennemi héréditaire. II désirait ardemment voir participer toutes les puissances chrétiennes à cette sainte croisade. » « Lorsque je fus autorisé à parler au Saint-Père des bonnes intentions de l'Espagne touchant la ligue,» écrivait l'ambassadeur vénitien Michel Soriano, « et que je vins letrouveràcet effet, il leva les mains vers le ciel et remercia Dieu à haute voix. Il me dit qu'il allait consacreràla grande affaire toute son attention, toutson zèle ». Le {«'■juillet 1370 avait lieu à Rome la première négociation entre les plénipotentiaires du Pape, de l'Espagne et de Venise. Pie V eut une peine extrême à mettre d'accord les deux grandes puissances maritimes de l'Europe; pendant les négociations, on lui rapporta certaines paroles menaçantes qu'avait laissé échapper l'Empereur^; il put craindre un moment de se trouver pris entre les princes protestants et les Huguen:)ts; aussi cnvoya-t-il en toute hâte Jost Segesser, capitaine des gardes suisses, aux cantons catholiques pour en obtenir la promesse d'un secours de quatre à cinq mille hommes dans le cas où les Etats de l'Eglise seraient attaqués. Le chev.dier, en délivrant son message, avait mission d'insister sur (( la cruelle et périlleuse situation créée par les nouveaux croyants (Il Allemagne 6t en France », et sur les armements formidables des Turcs. M lis des émissaires français, ouvertement ou en secret, détruisirent tout l'effet 'de ses paroles. Charles IX, qui venait de renouveler ses traités de commerce et d'amitié avec le sultan et,

< *Ar.riiv>;id.i Vatican. Pii V, Di-juia cri., l^fol. 19,49» SD", 1)2, n« 17Ö. l'iiV Epislnlw, (. xnr, fol 03.

' Voy. [il'us haut, p. 317.

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