‹ L'Allemagne et la réforme (volume 3)Chapitre 499 sur 572 · JEAN-CASIMIR, « LE NOUVEAU GÉDÉON · texte numérisé non relu

JEAN-CASIMIR, « LE NOUVEAU GÉDÉON

tout autour de soi dix ou douze beaux villages en feu. C'était pitié de voir traité de la sorte ua pays si fertile et si bien cultivé ^. »

On appelait une campagne de ce genre « la sainte croisade pour l'extirpation de l'Antéchrist ». Le docteur Jacques Théodori avait composé « un cantique chrétien » en l'honneur de Jean-Casimir^ et le faisait chanter aux soldats pour obtenir de Dieu « la délivrance des chrétiens de France et des Pays-Bas, la confusion du Pape et de toute sa bande impie ^ ».

La dévastation du sol français fut plus épouvantable encore; la mésintelligence s'était mise entre Condé et Jean-Casimir, et leurs armées,« sans direction, sans discipline, ressemblaient à des hordes barbares »•, tout le pays entre Orléans et Paris se changea en désert.

En avril 1576, la paix fut conclue avec laFrance. « Dans toute ma conduite, » écrivait Jean Casimir à sa femme, « je n'ai jamais eu en vue que la gloire de Dieu et le bonheur de mes semblables-^. » A son grand désappointement, il n'obtint point les Trois-Evêchés, sur lesquels il avait compté comme sur le salaire qui lui était dû ; mais néanmoins il n'eut pas à se plaindre des compensations qui lui furent offertes. Il reçut le commandement d'une compagnie française et de 4,000 reîtres allemands, une pension de 40.000 francs, le duché d'Etampes, neuf seigneuries de Bourgogne, enfin le duché de Chàteau-Tliierry, «le meilleur morceau de tous, j) disait-il. « cai* son revenu annuel est évalué à vingt mille francs. ;) A peine s'en vit-il le maître qu'il y persécuta la foi catholique et s'empressa d'y faire prêcher « la parole divine ».Le roi lui devait 1.700.000 francs pour la solde de ses troupes. Comme l'argent tardait à venir, il permit à ses soldats de se dédommager dans le long chemin du retour, et le paysan français fut encore une fois pillé et opprimé. La tête ceinte de lauriers, Jean-Casimir rentra en triomphe à Heidelberg le 25 août 1576. Son armée traînait derrière elle d'innombrables chariots de butin. Les prédicants et les orateurs célébrèrent à l'envi «le nouvel Alexandre, le vaillant Gédéon, l'ornement et la gloire delà Germanie et de la Gaule ».Aussi brûlait-il de remporter d'autres victoires dans les Pays-Bas, et d'y être encore une fois acclamé comme « le sauveur de la religion, l'élu de Dieu, le libérateurdes peuples '^ ».

Seule, la comtesse palatine Elisabeth ne partageait point l'enthousiasmegénéral : «La paix n'a aucune solidité, » écrivait-elle à sa mère, « carie roi de France a dit en secret à plusieurs personnes qui l'ont

^ SCHWEINICHEN, t. I, p. 174.

- Kluckhohn, Friedrich der Fromme, pp. 373 et 473, note 17.

3 Kluckhohn, Ehe Johann Casimirs, p. 124.

♦ V. Bezold, t. I, pp. 168 et suiv., 181-182. Kervvn de LETTE^•lIOV£, 1. 111, p. G33.

répété qu'elle exposait son royaume, qu'il n'avait pas l'intention d'en faire cadeau à mon seigneur , que ni lui ni ses frères no tiendraient ce qu'ils avaient promis, mais qu'aussitôt qu'ils se sentiraient un peu plus forts, ils viendraient lui rendre sa visite. On ne peut pas le blâmer, car eu vérité mon seigneur n'avait aucun bon motif de marcher contre lui. Nous nous sommes servis de la religion comme d'un manteau pour couvrir notre honte, mais il n'était pas difficile de comprendre notre véritable but, qui était de remplir nos escarcelles. Nous allons faire la leçon aux'souverains étrangers, nous prétendons leur montrer comment ils doivent gouverner, et nous ne savons pas nous tirer d'alïaire chez nous. » Elisabeth écrivait encore à son père : « On célèbre partout mon seigneur comme le prijice le plus digne d'admiration que jamais ait vu le soleil. On dit que Notre Seigneur Dieu lui a confié une sainte mission. Mais je ne le puis croire, cela ne m'entre pas dans l'esprit; nous sommes tous enclins à faire un cas extraordinaire de nous-mêmes. Mon seigneur se laisse dire et à son seigneur père que l'Empereur et tous les Electeurs vont concevoir une grande frayeur de sa puissance; que tons lui demanderont comment ils doivent se comporter et ne se dirigeront plus que d'aprrs ses avis. Aussi sommes-nous si enflés d'orgueil que cela n'est pas croyable; tout ceci me cause tant de souci et de chagrin que je ne saurais vous l'exprimer '. »

L'Empereur et les Electeurs ecclésiastiques commençaient À redouter l'esprit entreprenant et belliqueux de Jean-Frédéric; on craignait qu'il n'envahît l'archevêché de Cologne -, comme il le fit en elfct quelques années plus lard.

On put juger de la haute opinion que les princes palatins se faisaient de leur puissance le jour où Maximilien s'ouvrit à Frédéric de l'ardent désir qu'il nourrissait depuis longtemps d'assurer à son fils aîné Rodolphe la succession à l'Empire. Frédéric eût préféré (jue, du sivant de l'Empereur, cette question ne fût pas abordée. Il avait espéré que pendant la vacance du trône la régence d'Empire serait donnée à un prince palatin, et comptait mettre son activité et son zèle au service de la cause calviniste. Aussi mit-il son vote à une condition : le nouvel élu s'engagerait

1 Klückhohn, Ehe Johann Casimirs, pp. 127-128. - V. r.FZdi-i), t. I, p, 1S2, notcl.

par serment à « combattre l'Antéchrist et sa bande impie ». Jean- Frédéric s'intitulait fièrement « le protecteur et le défenseur de l'Evangile n.Il continuait à refuser aux Catholiques toute tolérance,et contraignait ses sujets luthériens du Ilaut-Palatinat à embrasser la religion de Calvin. A l'époque de l'expédition française, il avait été question de marcher contre le Haut-Paiatinat, et le théologien Ursinus s'était émerveillé que des gens assez hardis pour porter la guerre en France n'eussent pas le courage d'interdire à leurs propres sujets tout prédicant ennemi do la vérité, c'est-à-dire luthérien *.

Le comte palatin Louis, gouverneur du Haut-Palatinat et fils de l'Electeur, avait horreur des principes calvinistes de son père, et s'était exprimé de telle façon à ce sujet que Frédéric, en 1575, déclarait qu'il avait été plus rudement traité par son propre fils que par les Confessionistes delà Diète d'Augsbourgen 1566 2. Mais toutes les fois que les Catholi(]ues étaient en question, le père et lefilss'accordaientà merveille. Ni l'un ni l'autre n'admettaient qu'il pût jamais être permis à un protestant de revenir à l'ancienne foi, tous deux étaient d'avis que l'Empereur et les membres d'Empire catholi(|ues étaient obligés de « donner pleine et entière liberté aux croyances nouvelles de se propager ».Lorsque Maximilien prescrivit pour le mois de mai 1575, d'abord à Francfort, ensuite à Ratisbonne, la Diète- Elective, Frédéric prit l'avis de son fils quant aux conditions qu'il conviendrait de poser au prétendant. Le Mémoire rédigé par Louis en cette circonstance demande non seulement la suppression de la Réserve ecclésiastique, mais encore « la correction, explication et extension » de la paix de religion pour les laïques ; le droit pour toutes les villes, communes et seigneuries des territoires catholiques (qu'elles se rattachassent directement ou non à l'Empire), de pratiquer la religion protestante, et la suppression « du serment tyrannique qui, depuis le Concile, asservit plus que jamais la conscience des évéques)).« Toutes les vieilles abominationset idolâtries papistes,» dit encore ce Mémoire, « viennent d'être fortifiées par les vils flatteurs et les esclaves du Pape. Le Concile a approuvé le pernicieux et funeste institut des Jésuites. Or, les faits font assez connaître caque cette nouvelle plaie de sauterelles et de scorpions spirituels, prédite par l'Apocalypse, a fait de ravages parmi nous en l'espace de peu d'années. Ses complots, ses intrigues sont connus de tout le monde ^: » Frédéric approuva de tout point les idées de son fils, et

' Kluckhoiin, Friedrich der Fromme, pp. 393-394.

2 Kluckhoiin, Brieje, t. Il, p. 874.

^ KhucKHOH^, Brieje, t. II, pp. 804-8H.

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