LA NEF DES FOUS
La Nef des fous, de Sébastien Braaf, est assurément le plus remarquable de tous ces poèmes moraux ou politiques (1494). L'œuvre est satirique dans sa forme, mais profondément religieuse dans son essence. Elle rendit un nouvel éclat à la poésie allemande après une période de triste médiocrité et releva sa gloire, aussi bien dans notre pays qu'à l'étranger.
L'histoire littéraire ne nous offre qu'un bien petit nombre d'ouvrages ayant exercé une aussi vaste et aussi rapide influence sur les esprits '. Dans un très-court espace de temps, un nombre incroyable d'exemplaires de ce poème se répandit dans la haute Allemagne. La basse Allemagne et les Pays-Bas se l'approprièrent aussitôt par des traductions. 11 fut traduit deux fois en latin, trois en français, deux en anglais. Tous les ans on le remaniait, on l'imitait, on le contrefaisait. Les contemporains comparaient Sébastien Brant à Dante : « La Xcf des fous, dit Trithème, est une satire divine », et il se demande si l'on peut faire une lecture à la fois plus utile et plus agréable. Wimpheling exprime le désir que ce poème soit introduit dans les écoles et y devienne classique, et Geiler de Kaisersberg l'a commenté dans une série de sermons.
Quoique dans la composition de son ouvrage Brant n'ait rien tiré de son propre fonds et qu'il se soit servi d'anciens moules, depuis longtemps connus3, il n'en a pas moins ouvert la voie à une phase littéraire toute nouvelle. Il est le premier « qui ait su exprimer dans une forme pleine de justesse l'esprit des bourgeois de nos villes, et c'est lui qui inaugura la littérature bourgeoise proprement dite ■>. Les deux traits distinctifs du caractère bourgeois à cette époque : une gravité digne, un sens humoristisque plein de hardiesse, sont fondus si harmonieusement dans son livre que, sous ce rapport, nul poète ne peut lui être comparé. 11 a laissé à la langue l'empreinte de son individualité, de son esprit, et plus d'une de ses expressions, plus d'une de ses tournures de phrases sont venues grossir le trésor linguistique des générations suivantes 5.
Brant signale les vices des autorités ecclésiastiques et laïques avec une courageuse franchise. Partout où il rencontre le mal, il le
'Comme le dit le plus savant de ses nouveaux éditeurs, Zakncke, LXXIV. • Ce livre, dit-il, parcourut rapidement les pays de l'Occident. Brant brilla à l'horizon intellectuel de son siècle, dans le jugement et les appréciations de ses conlemporains, comme un astre de première grandeur. Il fut au quinzième siècle ce qu'avaient été Henri de Veldeckin au treizième, Opitz au dix-septième, Goethe au dix-neuvième. On l'honora, on l'admira comme le créateur d'une nouvelle poésie. ■
* Zarnckb, Préface à la Nrfdesfuus, dans le Serapeum, 1868, pages 49-54. — Voy. aussi Schmidt, p. 346-348.
* Zahncke, Xef des fous, LXXV à LXX VIII. — Les observ ations de Schmidt (p. 355- 372) ne détruisent pas l'excellente critique de Zarncke sur la Nef des fout.
dénonce, il le stigmatise d'un trait mordant et acéré. Il fait défiler devant nos yeux les avoués, les usuriers, les gens qui ont la manie de bâtir, les ouvriers, les paysans, les chicaneurs, les joueurs, les chasseurs, les astrologues, les mendiants, etc., avec tous leurs travers et tous leurs vices, tantôt avec un enjouement malicieux, tantôt avec une juste sévérité.
S'adressant aux astrologues, il leur dit, par exemple :
s 11 ne sied pas à un chrétien de s'adonner à la science des païens; d'être attentif au cours des planètes, pour voir si aujourd'hui il leur sera avantageux d'acheter, de bâtir, de guerroyer, de se marier, de faire des amis, etc. Notre entretien, notre travail, notre conduite, notre récompense ne doivent venir que de Dieu et ne se rapporter qu'à lui seul '. "
Brant n'a pas seulement combattu les vices, les folies de son temps, il s'est attaqué à des défauts communs à toute l'espèce humaine 2. Lorsque, par exemple, il blâme sévèrement la vanité qui pousse les hommes à s'élever au-dessus de leur condition, lorsqu'il raille les extravagances des modes, se plaint de la falsification des denrées, s'indigne contre les ouvriers dont le travail est de plus en plus mauvais, et qui s'acquittent de leur besogne avec peu de conscience, notre temps peut se reconnaître en ce miroir mieux peut-être que ne le faisait le quinzième siècle. Mais ce qui prouve en faveur des contemporains de Brant, c'est la manière dont ils acceptent des reproches si peu ménagés, et qui mettent à nu toutes leurs misères morales. Loin de s'en offenser, ils paraissent avoir toujours témoigné autant d'affection que de respect à des censeurs, à des conseillers aussi rudes que Brant, Heynlin von Stein et Geiler de Kaisersberg.
Au reste, Brant n'est pas exclusivement un poète satirique, encore moins un moraliste de profession : c'est un poète profondément religieux qui regarde comme insensés ceux qui, pour un mince salaire, une satisfaction d'un instant, exposent l'éternelle félicité de leur âme. Malgré le nom que porte son livre, la sagesse, celle-là seule qui peut mettre l'âme en possession du bonheur éternel, y est enseignée. Aussi Geiler appelle-t-il la Nef des fous le « miroir du salut ». Le fils de Brant, Onufrius (élève d'Ulrich Zasius, avec qui il était intimement lié), dit en en parlant :
« Bien loin d'enseigner la folie, elle préserve de toute légèreté coupable, et montre combien sont nombreux les insensés que la vanité aveugle et fait danser sur la corde des fous. Cette nef, ajoute-t-il, nous
1 Paragraphe 65.
* Voy. Zarnckt, XL.