LIVRES POPULAIRES
toire du duc Ernsf, éditée à la fin du siècle, et chère au peuple à cause des malheurs et du courage de sou héros; Y Histoire de Guillaume d'Autriche (1481); de Wigalois, le chevalier à la roue (1493), et celle de ['Empereur Frédéric à la longue barbe rouge, que les Italiens ont surnommé Barbarossa (1519); les Merveilleuses Aventures de la fée Melusine (1474), roman dout le plus pur amour maternel fait le sujet; la très-belle Histoire nouvelle des amours du prince Fior et de sa chère Blancheflor (1499); les Aventures de Lothaire et de Maller (1514), qui appartiennent au cycle cariovingien; Y Histoire du sire Tristan et delà belle Iscuk, publiée pour la première fois en 1498. « Les lecteurs ne doivent y apprendre qu'une chose, disait le rédacteur dans sa préface, « c'est que l'amour profane et sensuel conduit à la douleur, à l'angoisse eî à une lamentable fin les personnages même les plus digues d'admiration >'.
Citons encore parmi les livres populaires les plus lus : le Roman de Griseldis (1471) (Griseldis est une simple paysanne ennoblie par son mariage et traitée inhumainement par le margrave son mari. Malgré ses cruautés, elle lui reste cependant d'une obéissance et d'une fidélité touchantes) ; Y Instruction des sept sagcs\ recueil de seize agréables nouvelles, imprimées en 1476 et souvent rééditées depuis; et V Histoire merveilleuse de Fortunalus, au chapeau enchanté et à la bourse toujours pleiue.
Les livres malicieux, railleurs, satiriques, dans lesquels la gaieté populaire parcourt tous les degrés, depuis la plaisanterie enjouée jusqu'à la bouffonnerie la plus grossière, paraissaient en grand nombre. Au point de vue des mœurs de l'époque, ils méritent l'attention spéciale de quiconque veut connaître à fond le quinzième siècle. On peut leur appliquer ce que dit Eulenspiegel à l'hôtesse de Nugenstädten : « Dire la vérité, c'est mon métier »; dans ce métier, nos auteurs satiriques semblent trouver la justification des rudes vérités qu'ils adressent aux savants gonflés par une science stérile, et en général à toutes les classes sociales, dont ils raillent sans pitié les travers.
L'une des œuvres les plus aimées dans ce genre était le livre intitulé : Questions et réponses du roi Salomon et de Marcolphc, dont la première édition date de 1487. La grosse gaieté populaire qui y domine est mise en opposition avec la pédanterie de l'école; le bon sens naturel y triomphe de la science acquise, se rengorgeant dans sa vanité. Toutes les sages maximes que Salomon débite l'une après l'autre sont parodiées aussitôt par Marcolphe : « Cependant le roi très-sage marche solennellement au soleil, en long et en large, sa couronne sur la tète, son sceptre à la main, taudis que sou ombre, se reflétant
1 Gœdf.ke, Grundrist zur Geschichte der deutschen Dichtung, p. 118.
■2öi L'ART ET Ï.A VIE POPULAIRE.
dans le marais voisin, lui fait perdre tout majestueux prestige '.
Mareolphe est encore bien dépassé, en fait d'humour rude et grossier, par Till Eulenspiegel, le bouffon en titre des classes inférieures. Tout ce que le siècle a pu imaginer de plaisanteries et de farces se trouve réuni dans ce livre. C'est le manuel le plus complet de toutes les malices et espiègleries imaginables. Les puissants, les petits, les simples, les pédants gonflés du seutiment de leur mérite, les prêtres, les laïques, personne n'y est épargné. Il porte l'empreinte des basses régions d'où il tire son origine. Sa frauchise primesautière va quelquefois jusqu'à la raillerie la plus mordante; une veine d'âpre satire court clans tout l'ouvrage. On y retrouve cette rude ironie que l'on s'accorde à reconnaître pour un des traits de caractère des paysans allemands. De là aussi l'image justement choisie qui lui sert d'enseigne : un hibou se regarde au miroir et semble être le symbole de la malice féline qui domine dans le livre. Sa lourde plaisanterie, sa grossièreté brutale choquent assurément notre goût, mais s'expliquent par le milieu où il s'est produit; cependant l'auteur ne s'oublie jamais jusqu'à tomber absolument dans l'obscène 2. 11 est à remarquer que là aussi, comme dans les farces du carnaval de Nuremberg, en dépit de toutes les satires qui fustigent les vices du clergé, l'Église, en tant que gardienne et représentante de la foi, n'est attaquée nulle part, au lieu que l'hérésie est fréquemment prise à partie3.
L'attrait pour les lointaines expéditions, si vivement éprouvé par nos ancêtres depuis le milieu du quinzième siècle, donna lieu à un genre de littérature spécial4 : les aventures de voyages forment une vaste branche de la littérature instructive et amusante de cette époque, et fournissent au peuple un aliment toujours nouveau. Les récits les plus aimés étaient ceux du « noble chevalier et voyageur Marco
1 Gorres, Volksbücher, p. 189-190.
* Gorres, p. 196-198.
3 « Lorsque Eulenspiegel se rendit en Bohême •, lit-on dans la vingt-huitième histoire, • il y trouva encore de bout chrétiens; c'était avant que Wiclef apportât l'hérésie en Bohême », etc. Lappenberg, p. 38. Lappenberg a réfuté l'opinion de Görres, qui affirme que plus tard 1 Eulenspiegel s'est divisé en deux partie», l'une catholique et l'autre protestante. Voyez Lappenberg, p. 302.
* Sur les currendi libido du temps, voyez les passages cités par Barack dans les Archiv, des hitlor. Vereins von U nterf ranken , c. 14, 12-13. — Sur les pèlerinages d'enfants, voy. Hoffmann, Kirchenlied, p. 185-187. — Voy. Germain, Saint Michel et le mont Saint-Michel, Paris, 1879.