DE LA TREIZIÈME ET DE LA QUATORZIÈME ÉDITION
Dans la préface des dernières éditions du cinquième volume de Janssen, j'ai exposé les principes qui m'ont guidé dans la revision des nouvelles éditions de V Histoire du peuple allemand. En y renvoyant le lecteur, j'ajoute ici que, pour le sixième volume, j'ai mis à profit de nombreuses notes laissées par l'illustre historien, ainsi que les entretiens que j'eus avec lui sur ce volume pendant l'été de 1891. A cette époque, nous causâmes longuement, Janssen, ses amis et moi, des changements à apporter au premier livre dans une édition nouvelle. J'écrivis aussitôt toutes les particularités intéressantes de cette conversation, et j'en ai tenu compte. J'ai placé mes propres remarques, autant que la chose m'a été possible, au bas des pages, dans les notes, comme je l'avais déjà fait pour le cinquième volume. Elles sont toujours précédées de deux astérisques.
Je suis heureux d'offrir ici mes remerciements les plus cordiaux à MM. Keppler, professeur à Tubingue ; Wackernell, professeur à Innsbruck; au docteur Bäumker, de Rurich; au docteur Bertram, d'Hildesheim, aussi bien qu'à mes excellents amis Nicolas Paulus^ de Munich, et à M. le curé d'Hildesheim, Josepli Graën.
Louis Pastor.
Innsbruck, 6 janvier 1893.
INTRODUCTION
Au début de la guerre de Trente ans, au moment où le margrave Joachim-Ernest d' Ansbach s'écriait avec assurance : « Maintenant nous avons en main de quoi bouleverser le monde, » la vie allemande, sous presque tous ses aspects, avait déjà subi une complète transformation. La scission profonde qui s'était opérée entre l'Allemagne protestante et le glorieux passé de la nation en était la véritable cause. On avait rompu avec la tradition; la grande majorité des Allemands avait perdu, non seulement son fidèle attachement à l'antique foi de ses pères, mais jusqu'à tout respect pour elle; on la lui avait rendue odieuse en la représentant comme une idolâtrie grossière, comme un blasphème abominable. C'est le diable, avait-on répété, qui a inventé le papisme, et les œuvres du papisme sont celles de Satan. Tout ce que le moyen âge avait produit dans le domaine intellectuel avait été attribué au prince des ténèbres. Alors, de toutes parts, avaient éclaté les haines religieuses les plus sauvages; on avait vu se développer une véritable barbarie théologique, et peu à peu avaient été détruits dans l'âme populaire toute ferme croyance, tout sens moral, toute estime, tout amour pour les lettres et pour les sciences. Les théologiens les plus écoutés appelaient la raison « la concubine du diable ». Mais tandis que dans tout ce qui touchait à la religion on cherchait à s'affranchir de la prétendue tyrannie de Rome, on tombait de plus en plus sous le joug du droit servile de Byzance, on adoptait l'art, les mœurs.
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les modes, la civilisation de l'étranger. « De nos jours on se plaint sans cesse de la Papauté welche, antichrétienne et impie ; on affirme qu'elle a trompé trop longtemps la simplicité de nos pères, » écrivait en 1603 un prédicant animé d'un sincère sentiment patriotique; « cependant, si nos ancêtres étaient témoins de la monomani(^. welche dont nous sommes possédés, de l'engouement franrais qui égare si extraordinairement nos singes allemands, ils n'auraient pas assez de mains pour faire pleuvoir sur leurs descendants une grêle de soufflets bien mérités ! »
Étouffé par les influences étrangères, l'esprit allemand perdait, peu à peu toute originalité, et jusqu'à la faculté créatrice. Enfin ce qui devait arriver arriva : l'Allemagne, depuis longtemps intellectuellement dominée par les peuples voisins, finit par devenir leur proie, et par être foulée sans miséricorde sous leurs pieds pendant la guerre de Trente ans.
Ce que Sébastien Brant avait prédit vers la fin du quinzième siècle se réalisait de point on point :
Ce sera partout le chaos!
Le désordre sera tel
Que le monde pencliera vers la ruine!
L'Empire romain s'efîondrera;
La gloire de l'Alfemagne périra sans retour!
« L'Empire romain de nation germanique » perdit, avant même que n'éclatât la guerre d'extermination du dix-septième siècle, la haute situation politique qu'il avait si longtemps occupée dans le monde; à peine l'Allemagne comptait-elle encore parmi les grandes puissances européennes. Sous Maximilien I", la Suisse s'était détachée de l'Empire; sous Charles- Quint, les Etats de l'Ordre teutonique étaient tombés sous la domination de la Pologne; la France s'était emparée, à l'ouest, des trois plus importantes places fortes de la frontière. Sous les règnes suivants, les Russes avaient pris possession des trois grandes places fortes de la frontière nord-est; les Espagnols et
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les Hollandais étaient devenus les véritables maîtres de l'Empire, ils dominaient sur le Rhin, tandis que les empereurs, impuissants et désarmés, payaient tribut aux Turcs envahisseurs. Alliés de l'étranger, les princes allemands travaillaient à sa ruine, et conspirèrent à diverses reprises contre la maison de Habsbourg, envisageant sans répugnance la transmission de l'Empire à un potentat étranger.
« L'Empire romain, autrefois résistant comme le fer, » écrivait en 1583 Lambert Floridus Plieninger, « est maintenant plus faible que l'argile; il est réduit à la dernière extrémité, ü est pressé et attaqué par tous les princes environnants; d'ici à peu, c'en sera fait de lui, il ne sera plus qu'un souvenir. » « En revanche, tout prince ou seigneur est roi et souverain maître dans ses Etats ; il peut gouverner ses sujets comme bon lui semble, aussi bien dans les questions religieuses que dans les affaires civiles. »
En effet, les princes, établissant leur pouvoir sur les ruines de l'Empire, avaient exploité à leur profit le mouvement révolutionnaire, politique, social et religieux de leur époque, et, peu à peu, ils étaient devenus les arbitres presque souverains des destinées du peuple.
Ils n'avaient adhéré au « nouvel évangile » que pour assouvir leur ambition personnelle. « Pontifes suprêmes, » s'arrogeant des droits illimités, ils exerçaient un pouvoir usurpé dans toutes les questions spirituelles. Ils entendaient « décider sur la foi et la conscience de leurs sujets comme sur les questions de routes, de ponts ou de passerelles » . Les théologiens et les prédicants protestants étaient les premiers à reconnaître, par des déclarations formelles, leur autorité sur l'Église, autrefois libre, et ne cessaient de décrier « l'Antéchrist de Rome »; en même temps, ils trouvaient d'excellentes et Nombreuses occasions d'expliquer aux princes comment « l'Antéchrist politique des autorités évangéliques », c'est-à-dire l'Empereur, devait être respecté, apprécié et obéi. Jean-Valentin Andrea ne fut pas seul
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à déclarer que le « césaro-papisme » était une invention de Satan,
Ce césaro-papisme, pratiqué par les princes et les autorités des villes, fut fatal à la religion comme aux mœurs populaires. La prise de possession et la dilapidation des biens du clergé en furent les premiers fruits, et le bien-être, la prospérité des pays allemands eurent grandement à en souffrir. Mais si beaucoup de théologiens et de complaisants chapelains de cour donnèrent leur assentiment à ces spoliations iniques, et prêtèrent leur appui à l'avidité des puissants, il n'est que juste de reconnaître que quelques-uns eurent le courage de s'élever hautement contre « les voleurs sacrilèges du bien des pauvres », leur rappelèrent de quels châtiments la Sainte Écriture les menace, et les malédictions que les anciens fondateurs, dans les actes de donation, avaient prononcées contre quiconque contreviendrait à leurs intentions. D'innombrables legs, destinés à l'entretien des églises, des presbytères, des écoles, des hôpitaux, des asiles pour lindigence, furent confisqués au profit de princes acides; en beaucoup de pays, les pauvres furent réduits à la plus cruelle détresse. L'ancienne et coutumière charité des anciens jours, comme s'en plaignait le gentilhomme protestant Joachim von Wedel, périt presque entièrement sous les attaques dont elle était tous les jours l'objet. « On abandonne Dieu dans les églises et dans les écoles, » écrivait un prédicant; « le mal est si grand que mes entraules en sont émues ! Les propriétés, les fermes, les champs, les bâtiments, les rentes, les revenus, tout devient la proie de la cupidité ; et quand un prince ou pouvoir civil emploie une partie des revenus des couvents à bâtir des églises, ou bien quand il l'applique à quelque but louable, même à cette conduite plus équitable peut s'appliquer le mot de Nicolas Selnekker : « Ils donnent un moucheron, et ils ont pris un chameau; ou bien ils donnent un liard, et volent un cheval. » Essayait-on de réveiller, chez ces princes avides, chez ces conseillers spoliateurs, un sentiment de justice.
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invoquait-on l'intérêt des pays qui leur étaient confiés, ces représentations demeuraient presque toujours sans effet. Mais la plupart d'entre eux virent se vérifier l'axiome d'un ancien règlement ecclésiastique de Poméranie : « Le bien d'Église dérobé, loin de profiter à celui qui s'en empare, dévore sa fortune personnelle. » Un dicton populaire bien connu trouva son application jusque dans les territoires restés catholiques ;
Quiconque s'approprie le bien d'Église, Tendra la main plus tôt qu'il ne pense!
Basile Sattler, chapelain de la cour de Brunswick, signalait encore d'autres conséquences, déjà appréciables de son temps, de la dilapidation des biens du clergé.
On avait représenté le clergé comme un monstre insatiable, dévorant sans relâche la propriété nationale; or il se trouvait que cette propriété était maintenant engloutie pour tout de bon, au préjudice irréparable des petits et des nécessiteux, qui jadis avaient trouvé assistance dans les couvents ou dans les presbytères.
On s'apercevait, en même temps, que les antiques assises de la propriété foncière étaient gravement ébranlées.
La puissance des princes régnants s'était de plus en plus accrue, en vertu du droit romain, de plus en plus obéi; cette puissance avait transformé peu à peu tout le système politique du passé; enfin elle était devenue omnipotente. Alors le faste des princes avait augmenté ; les dépenses exigées par leur état de maison, le nombre de leurs fonctionnaires, les frais de l'administration, étaient devenues exorbitantes. Subvenir à ces be« soins toujours croissants, par de nouvelles taxes et des impôts de tout genre, était un problème perpétuel, que les financiers à leurs gages s'appHquaient à résoudre. On commença par poser en principe que les revenus de l'État appartiennent d'abord au prince, et que la cour est le centre de tout. Pour des édifices somp-
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tueux, pour lo déploiement d'un faste inutile, pour de riches liabillements et des plaisirs dispendieux, pour éteindre des dettes de jeu, pour multiplier « les banquets, les orgies princières », pour des feux d'artifice aussi bien que pour quantité d'autres « plaisirs favoris », parmi lesquels « la sainte science de l'alchimie » ne tenait pas la dernière place, le peuple était écrasé d'impôts. Dans beaucoup de territoires, la dilapidation des finances était effroyable. « Le jtlaisir princier par excellence, » la chasse, mérite d'être spécialement mentionné, car c'est la chasse qui fut cause en j)artie de la ruine de l'a^rriculture et de la détresse toujours plus irrémédiable des paysans . On aurait pu se demander lequel était le plus à plaindre, ou du gibier longtemps engraissé et peu de temps poursuivi, ou du pauvre paysan, toujours traqué et toujours affamé. La noblesse adoptait les mœurs et le genre de vie de la cour. Parmi les comtes et les seigneurs, c'était à qui imiterait le plus parfaitement les princes dans leurs excès de table, le nombre de leurs serviteurs, les chasses, les fêtes brillantes, les habitudes hixueuses, les modes et la magnificence welches. Il en résulta, parmi la noblesse comme dans presque toutes les cours, des dettes écrasantes, et enfin la ruine. Ce qui nous est rapporté au sujet de ces dettes et de cette ruine serait à peine croyable si, pour l'attester, d'irréfutables documents n'étaient sous nos yeux.
Les gens de guerre, les mercenaires faisaient cause commune avec les nobles. Même en temps de paix, ils étaient « la plaie et le fléau du monde entier » ; chacun savait, par une triste et personnelle expérience, ce qu'étaient « ces malandrins, ces corsaires domestiques, ces assassins, ces bourreaux, ces ilémons cruels qui s'aciiarnaient sur le pauvre paysan sans défense » .
Le mot d'Adam Juiighans von der Olnitz : « Le vrai feu de joie des lansquenets, c'est lorsque cinquante villages flambent ensemble, » ne s'applique pas uniquement à l'époque de la guerre de Trente ans.
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Non moins fatal au bien public était l'effort incessant des princes souverains pour étendre leur omnipotence à tous les ressorts de l'économie politique. D'exorbitantes taxes de douane, des droits d'importation et d'exportation, des impôts frappant jusqu'aux marchandises de première nécessité supprimèrent peu à peu les échanges entre les territoires ; à l'intérieur de chaque pavs, tout progrès économique, toute activité commerciale, tout échange vraiment productif furent paralysés. Sous prétexte de maintenir leurs droits régaliens, les princes régnants monopolisèrent l'exploitation des forêts et des mines et la plus grande partie des entreprises industrielles. Ils devinrent, comme le duc Jules de Brunswick, les premiers commerçants de leurs États ou, comme Auguste de Saxe, ils prirent une part active à l'exploitation des monopoles.
Dès la seconde moitié du seizième siècle, l'épanouissement si remarquable de l'économie politique du siècle précédent n'était plus qu'un souvenir.
Jadis les cités allemandes avaient dirigé le mouvement commercial du monde entier, aussi bien à l'intérieur que dans les ports et sur les mers du nord de l'Europe; maintenant, le grand commerce, reliant entre elles toutes les parties du monde, enrichissait l'Angleterre et les Pays-Bas. La révolution des Pays-Bas avait tari la source principale de la richesse dans l'Allemagne du sud: le commerce avec Anvers. A la place d'Anvers, Amsterdam s'était élevée, et les marchands allemands avaient eux-mêmes aidé à l'établissement d'une puissance destinée à ruiner presque entièrement leur commerce. Les Hollandais dominèrent d'abord sur le Rhin, puis .sur l'Escaut. Pour le Danemark, le Sund devint le principal « entrada » ; le commerce sur le Belt fut anéanti par la Suède, et la reine Elisabeth fonda le commerce anglais sur les ruines de la Hanse. Presque partout, la Hanse, autrefois souveraine, vit son importance décroître de la manière la plus liumiliante.
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Au commencement du siècle, on regardait encore les villes libres comme la principale ressource et comme « la moelle de l'Empire »; mais, dès 1550, on déplorait leur triste décadence sous le rapport politique comme sous le rapport industriel. C'est qu'elles étaient sans cohésion, sans lien les unes avec les autres. Les constitutions qui les avaient autrefois régies à l'intérieur n'étaient plus respectées; ce fut le point de départ de leur décadence. Dans beaucoup de cités, les anciennes lois corporatives avaient été abolies; dans les autres, elles étaient comme non avenues. Les sages restrictions imposées par les statuts des corporations avaient fait place à des monopoles oppressifs, enrichissant un petit nombre de familles de patrons. Associés d'intérêt, ces patrons avaient accaparé le marché, amassé des fortunes colossales, tandis que les ouvriers, qui ne pouvaient que très difficilement parvenir à la maîtrise, tombaient peu à peu dans la plus extrême misère. Les recez d'Empire déplorent fréquemment, mais stérilement, ce lamentable état de choses. Déjà Hans Sachs s'était plaint que les métiers fussent devenus improductifs, à cause de l'avarice des patrons, qui retenaient injustement le salaire des travailleurs. Les artisans d'art trouvaient largement à se suffire dans les grandes villes, grâce au développement du luxe ; mais le métier proprement dit tombait tous les jours davantage.
Les paysans formaient incontestablement la classe la plus mal partagée de la nation. Le joug dont ils avaient espéré s'affranchir, à l'époque de la révolution sociale, s'était transformé presque partout en un dur et impitoyable servage; de justice, de droit au bien-être, il n'était plus jamais question ; il ne s'agissait pour eux que de corvées sans trêve, de fermages non transmissibles, d'arbitraire et de tyrannie. « On peut maintenant faire tout ce qu'on veut des paysans, » disait Mathieu de Normann, en 1556 ; et le bourgmestre de Görlitz, Jean Hass, se faisant l'écho de l'opinion généralement reçue, écrivait que « les paysans n'étaient pas mieux traités en Allemagne que s'ils eussent été
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régis par (les païens ou par des Turcs ». Ce que Cyriacus Spangenberg- rapporte sur leur dure condition à cette époque est vraiment lamentable. Certains juristes romains encourageaient les princes et les seigneurs terriens à traiter leurs paysans comme des esclaves. Ils reconnaissaient aux seigneurs plein droit de propriété, non seulement sur leur temps et sur leur capacité de travail, mais sur tout ce qu'ils avaient en propre. Des théologiens totalement oublieux du passé allemand, où l'agriculture avait été en si grand honneur, soutenaient que les travaux des champs devaient être abandonnés aux esclaves, et ne convenaient qu à des êtres à demi sauvages.
Les nouveaux principes politiques, économiques et sociaux qui, peu à peu, avaient remplacé l'ancien droit germanique chrétien du moyen âge et bouleversé tout l'ordre social du passé , réduisaient les masses populaires à l'oppression et à la misère.
Cette détresse, commune à presque tous les territoires de l'Empire, occupe une grande place dans les discussions des Diètes, dans les chroniques et les écrits du temps. Ses causes ne doivent pas être uniquement cherchées dans la situation politique ou économique de la nation, mais encore et surtout dans la révolution morale et religieuse qui s'était opérée. Parmi les écrivains contemporains, nul n'a traité ce sujet avec plus de sagacité que le conseiller du Brunswick Georges Engelhart Lohneiss. Le médecin Hippolyte Guarinoni nous a laissé, lui aussi, d'amples et précieuses informations sur les mœurs et l'esprit de son temps.
La corruption des mœurs, toujours croissante dans toutes les classes de la société à mesure que le siècle avance, correspond à la décadence de l'économie politique. Les mémoires du chevalier silésien Hans de Schweinichen suffiraient à prouver combien la dépravation de la noblesse était effroyable. D'autre part, les lettres de Léonard Thurn de Thurneisen, médecin de l'Électeur du Brandebourg, ne disent que trop clairement où en était, sous le rapport des mœurs, la société bourgeoise
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(le son temps. Un grand nombre d'autres mémoires, ceux entre autres du secrétaire de la cour ducale de Bavière, Egidius Alhertinus, nous conduisent aux mémos conclusions. Les écrivains contemporains s'accordent tous à regarder comme une des causes principales de l'immoralité de leur temps les sermons contre les bonnes œuvres. « Ces prédications, » écrivait le protestant Melchior d'Ossa (d'accord en cela avec beaucoup de ses coreligionnaires), « rendent le peuple rude et méchant; on ne trouve plus chez lui ni fidélité, ni honneur, ni loyauté, et partout le vice abonde. »
Les innombrables sermons qui s'attachent à la répression des vices et les énumèrent avec détail, les plaintes incessantes des prédicateurs du temps prouvent qu'on ne se méprenait point sur l'étendue du mal ; plusieurs de ces courageux censeurs avaient vu les choses de près durant de longues années de ministère pastoral. Ces « prédicateurs témoins » sont fort nombreux, surtout parmi les Protestants. Après Lutlier, citons, dans les différents territoires allemands, Melchior Ambach, Jacques Andrea, Hartmann Braun, Gaspard Chemlin, Nicolas Cornapàus, Mathieu Friedrich, Erasme Gruninger, Jean Mathesius, André Musculus, les deux Osiander, André Pancratius, André Schoppius, Nicolas Selneker. Jean-Georges Sigwart, Cvriacus Spangenberg, Jacques Stocker, Grégoire Strigenicius, Erasme Winter, sans parler de beaucoup d'autres. Les cent sermons que le surintendant de Meissen, Strigenicius, prononça sur le déluge, dans le dessein « de présenter à ses contemporains le miroir fidèle de leur 'vie de péché »,sont pour l'historien du seizième siècle, une mine précieuse de documents. Il est juste de louer, dans les sermons de Strigenicius (comme dans ceux d'un bon nombre de prédicants), la franchise et la hardiesse du langage; il ne craint pas de dire aux princes et seigneurs de rudes vérités, et n'épargne pas davantage les grandes dames et les personnes de leur suite.
Plus le siècle marche, plus le mal moral prend un caractère
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alarmant. Les attentais contre la propriété et les personnes, contre l'autorité légitime et la paix publique, les vols, les meurtres, les viols, les crimes contre nature, augmentent dans une proportion efifrayante; le nombre des jeunes malfaiteurs, surtout, va toujours en croissant. Les statistiques criminelles des différents territoires inspirent l'horreur et la répulsion. « De nos jours, » disait-on, « le métier de bourreau n'est pas plus rude que celui du maître d'école chargé de surveiller une jeunesse brutale et pervertie. » Les Mémoires du bourreau François Schmidt, racontant avec une froide cruauté 361 exécutions, et faisant le calcul du nombre d'oreilles et de doigts qu'il a coupés, des tortures qu'il a fait subir, valent la peine d'être consultés.
A mesure qu'augmentaient les crimes, les lois pénales se multipliaient. Ces lois, à leur tour, nous fournissent la preuve irrécusable des mœurs barbares de l'époque, surtout en ce qui concerne les sorcières . L'art d'inventer de nouveaux instruments de torture et de mort était considéré comme « non moins utile à la patrie que les autres arts ou métiers ». Si l'on ne possédait sur les raffinements de la torture d'autres renseignements que ceux que nous fournit le prédicant Jean Grève, de Clèves, on saurait déjà, à n'en pouvoir douter, que le Gode pénal du seizième siècle a été l'inspirateur des cruautés effroyables exercées plus tard sur le sol allemand par une soldatesque féroce pendant la guerre de Trente ans.
Exposer un tel état de choses, conséquence fatale de l'imprudent ébranlement d'une foi unicjue, de la rupture de la paix religieuse, de la ruine de l'autorité ecclésiastique et de l'abandon des antiques principes du droit national, c'est assurément, pour l'historien, une tâche douloureuse et ingrate. Mais quelque sombre que soit le tableau, il est tenu de le mettre sous les yeux du lecteur, à la condition toutefois de rester juste, de s'abstenir de conclusions générales, et de bien se garder de laisser croire que la société de cette époque ait été radicale-
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ment corrompue. En effet, à côté des innombrables malheureux (jui perdirent, avec leur foi, tout équilibre moral, et dont la conduite fut un outrage aux mœurs et à la civilisation chrétiennes, à côté de tant d'existences manquées, de tant de forfaits dignes d'être à jamais flétris, il y avait encore, connus seulement de leur immédiat enlourage, quantité de gens de bien, unis dans la crainte de Dieu, dans la fidélité des anciens jours, menant une vie sans reproche, travaillant dans la paix et la simplicité d'une conscience pure.
L'auteur d'un livre de dévotion écrit à la fin du siècle insiste sur ce fait consolant, dans le dessein louable « de préserver ses contemporains du découragement et du désespoir ». « Sous nos yeux, » écrit-il, « tout s'est corrompu, tout semble aller de mal en pis; le nombre de ceux qui ont encore bon courage devient tous les jours plus restreint. Comment faire, me demande-t-on, pour espérer encore l'amélioration de l'humanité? Mieux vaudrait mourir que vivre! On n'entend parler que de crimes, de vilenies, de corruption ! Nous serons perdus sans retour quand viendront la vengeance et le châtiment du Seigneur ! La postérité dira, en parlant de nous, que nos crimes ont dépassé ceux de Sodome et de Gomorrhe ! Non, » poursuit l'auteur en s'efforçant de relever les âmes, « si la postérité connaît aussi tout le bien qui se pratique encore dans la vie de tous les jours, chez les grands comme chez les humbles, elle adoucira son jugement, car il en est maintenant comme il en a été de tout temps I Les vertus qui se pratiquent dans l'obscurité ne sont pas consignées dans les archives, dans les bibliothèques ni dans les chroniques, et les générations à venir n'en sauront rien. Cependant, croyez-moi, il y a encore beaucoup de chrétiens craignant Dieu, vertueux et bienfaisants; il y en a dans toutes les conditions, dans les cités comme dans les villages. » « A dire le vrai, ce qui est propre à notre temps, c'est que le vice et le crime ne veulent pas passer pour tels, mais se vantent d'être ce qu'ils sont, et se font une parure de leur dépravation.
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comme si elle était un honneur et une gloire. » « Ce qui est particulier à notre siècle, et la postérité l'avouera comme nous, c'est que ce qui est honnête, édifiant et pur n'occupe plus qu'une place très minime dans les écrits et dans les œuvres des artistes et des gens de lettres, tandis que presque partout la vulgarité tient le sceptre. Ce qui est offert au peuple, en fait de pâture intellectuelle, n'est en général que marchandise avariée, quand ce n'est pas un poison mortel; c'est ainsi que ce qui était destiné à provoquer l'énergie morale, à faciliter l'accomplissement du devoir, à orienter l'homme vers le bonheur, conduit le plus souvent au vice, à l'ignominie, à la perte des âmes. »
L'art et la littérature du seizième siècle ne démontrent que trop toute la justesse de ces réflexions. Dans les arts comme dans les lettres, la vie intellectuelle d'une époque se reflète fidèlement; destinés à l'ensemble du peuple, ils caractérisent le siècle qui les a produits; ils disent quel a été son esprit, ils expliquent ses forces motrices et l'action qu'il a exercée.
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