‹ L'Allemagne et la Russie [microform]. Origines de leurs rapportsChapitre 18 sur 25 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

Les faits qui se rattachent à la plus célèbre des combinaisons diplomatiques du dix-neuvième siècle ne sont pas bien éloignés de nous. Les témoins oculaires, sans doute, ne sont plus parmi les vivants, mais leurs successeurs, ceux qui ont dirigé après eux les Etats européens ou qui ont écrit riiisloire de leur temps, sous le coup de ces événements de fraîche date, n'ont pas disparu et on a pu recueillir de leur bouche, ou dans leurs écrits, le fond et jusqu'aux trames les plus secrètes de ce puissant tissu de la politique des grands cabinets. Et cependant, combien peu de personnes se rendent un compte exact de l'esprit et du caractère de cette Sainte-Alliance, dont le nom seul a, pendant si longtemps, excité les passions des partis et est devenu, pour le grand puplic, le synonyme d'un régime d'absolutisme, d'arbitraire et d'oppression !

La légende, toujours cette chère légende, qui

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pousse avec tant d'exubérance dans le champ de l'histoire, n'a pas peu contribué à vêtir la Sainte- Alliance d'habits qui n'étaient pas les siens. En lisant ce qui a été publié à ce sujet par des orateurs et des écrivains, même par certains qui ne sont pas les premiers venus, on s'explique le scepticisme désolé de toute une école philosophique à l'égard de la science historique et l'on est tenté d'excuser ceux qui dénient à l'histoire jusqu'au nom de science.

On n'a pas assez remarqué que les trois fondateurs de la Sainte-Alliance ont appartenu aux trois grandes branches du christianisme : Alexandre I" à l'Église orthodoxe, Frédéric-Guillaume 111 au protestantisme et François I" à l'Eglise romaine. C'est là cependant le fait capital qu'il importe de retenir pour apprécier les mobiles qui ont guidé les monarques dans la phase postérieure à l'invasion de 1814, en même temps que pour établir la part revenant à chacun dans la conception et la réalisation de cette étrange combinaison.

Les sectes protestantes, dont l'intluence et l'action n'avaient pas peu contribué à préparer la Révolution française, avaient vu leur travail interrompu par les guerres de la République et de l'Empire : elles le reprenaient vers la fin de l'Empire, mais en sens inverse. Leur action, en sapant l'autorité de Rome, avait fini par attein-

dre l'autorité séculière et monarchique. La Révolution ayant dépassé de beaucoup leur but, elles se firent l'instrument, si elles n'en furent pas les promoteurs, du mouvement contre-révolutionnaire qui se confondait dans une grande partie de l'Europe avec la résistance des populations à la domination de Napoléon.

La plus remuante de toutes ces sectes fut celle des piétistes protestants qui unissaient aux pratiques de leur foi des exercices où le mysticisme et la superstition étaient poussés jusqu'aux limites extrêmes de l'imagination. La plupart des piétistes étaient chiliastes et millénériens, ainsi nommés parce qu'ils croyaient que Jésus, à la fin des temps, paraîtrait sur la terre pour y régner mille années.

C'est sous le couvert et avec les recommandations de quelques chefs influents de cette secte que fut nommé, en 1805, un certain Fontaines, pasteur protestant à Sainte-Marie-aux-Mines. De singuliers bruits couraient, dès le début, sur ce ministre de Dieu.

Certaines personnes avaient voulu reconnaître en lui un ancien moine défroqué, devenu compagnon des sans-culottes sous le fameux Schneider, lui-même ancien moine défroqué et qui^ plus tard, faisait travailler la guillotine à Strasbourg. Une bonne femme, à Sainte-Marie-aux-Mines, à

la vue de Fontaines, s'écria : « Quoi ! quoi! c'est là notre pasteur! Oh! je le reconnais bien! Je l'ai vu, il y a douze ans, à Strasbourg, à côté de Schneider! Oh ! comme vous poussiez votre cheval au galop, à travers la cathédrale! »

A la même époque, vivait à Sainte-Marie-aux- Mines, une certaine Marie Kummer, belle-sœur du sonneur. Née dans le Wurtemberg, fille d'un vigneron qui, sur le lard, s'était fait apôtre piétiste, elle avait mené une vie très aventureuse, pendant laquelle l'extase religieuse s'était mêlée à d'autres passions. Elle s'était livrée, dans sa commune natale, au métier de prophétesse et avait fini par prendre dans ses filets le pasteur Hiller, de Meinsheim, des œuvres duquel elle devint enceinte. Gros scandale, qui l'amena, ainsi que son complice, devant la justice. Au cours de ses interrogatoires, elle avoua qu'elle avait trompé le public en simulant des extases et des visions et que Ililler était le père de son enfant.

Condamnée à l'exposition publique et au pilori, avec écriteau portant le mot : Imposteur, ainsi qu'à trois ans de détention, elle sortit en 1800 de la prison de Ludwigsburg, pour recommencer sa vie d'aventures. Exploitant la crédulité de quelques paysans, entraînés par un pasteur piétiste qui prêchait l'exode pour la Palestine, elle les conduisit à Vienne, où la police traita tout ce

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monde comme des vagabonds. Elle et ses beauxfrères et sœur, emportant ce qui restait des fonds communs de l'émigration, regagnèrent le Wurtemberg et de là, sous le coup de nouvelles poursuites, se réfugièrent dans le comté do Neipperg. On rencontra ensuite Marie Kummer à Spire, oii elle essaya vainement de faire de nouvelles dupes; après un démêlé avec la justice, elle dut quitter le Palatinat. Sur ces entrefaites, son beau-frère avait trouvé, à Sainte-Marie-aiv^^- Mines, en Alsace, une place de sonneur de l'église des Réformés ; elle vint l'y rejoindre, pour y jouer le rôle de prophétesse. Le vieux monde allait disparaître, ainsi annonçait-elle; tous les maux de l'Apocalypse allaient se déchaîner. C'est dans cette société de dupeurs et des dupés qu'apparut, dans l'été de 1808, une femme, devenue célèbre depuis : M""" de Krudener.

Juliane de Krudener, fille du baron Vietinghof, — gentilhomme livonien, influent et opulent, « le roi de Riga », comme l'appelaient ses compatriotes, — était venue à l'âge de treize ans, en 1777, à Paris, où elle reçut sa première éducation intellectuelle et mondaine. De retour à Riga, elle avait épousé, à l'âge de dix-huit ans, le baron de Krudener, qui en avait trente-quatre. Le baron, entré jeune dans la carrière diploma-

tique, était, à l'époque de son mariage, ministre de Russie en Courlande ; deux fois il s'était marié el deux fois il avait divorcé. De son premier mariage, il avait une fille, Sophie, alors âgée de neuf ans. Nommé, en 1784, ambassadeur à Venise, il se rendit avec sa jeune femme dans cette ville, où naquit son fils Paul, dont le grand-duc héritier de Russie, plus tard l'empereur Paul P', fut le parrain. Déjà des nuages se produisaient dans le ménage.

Nommé, en 1786, ambassadeur à Copenhague, M. de Krudener, avant de se rendre à ce nouveau poste, fit visiter à sa femme les principales villes d'Italie. A Rome, Angélique KaufTmann fit le portrait de la baronne et celui de son fils, dans le tableau Vémts désarmant fA?noio' qui, depuis 1860, fait partie de la galerie du Louvre.

A Copenhague, M. de Krudener fit les choses grandement et au delà de ses moyens. Habituée au luxe de la maison paternelle, sa femme ne songeait qu'à ses plaisirs, qu'à s'entourer d'une petite cour d'adorateurs formée de diplomates et de marins. Tombée gravement malade, en butte à des crises nerveuses, elle résolut, après son rétablissement, de voyager. Son mari restant à Copenhague, elle se mit en route avec ses enfants et sa belle-fille, en compagnie d'une gou vernante et d'un secrétaire.

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Ce dernier, qui remplissait en même temps les fonctions de caissier, disparut le jour même de leur arrivée à Paris, avec la caisse, obligeant la baronne à vivre d'emprunts. Ce fut en 1789, au moment où les États Généraux venaient de s'assembler. M"'' de Krudener menait de pair ses plaisirs et ses aspirations politiques en nouant des relations avec la noblesse libérale et avec les hommes marquants du monde politique. Mais, la dépense marchait de pair avec ces goûts. Les économies réalisées par le baron, qui était resté à Copenhague, furent dévorées à Paris par sa femme. Enfin, en décembre, elle se rendit à Montpellier, où elle établit sa résidence d'hiver. Là commence son roman d'amour avec un jeune capitaine de dragons, le marquis de Frégeville. M. de Krudener, averti ou non, interrompit un jour le roman en enjoignant à sa femme .de revenir à Copenhague. Mais la passion enveloppa si bien les deux amoureux que Frégeville, déguisé en laquais, accompagna M'"^ de Krudener et ses enfants, d'abord jusqu'à Hambourg, puis jusqu'à Copenhague, où la baronne déclara net à son mari qu'elle était à M. de Frégeville et entendait n'être plus qu'à lui : M. de Krudener, refusant de divorcer, consentit à une séparation amiable en autorisant sa femme à se rendre à Riga auprès de sa mère. Frégeville l'accompagna

encore, avec rintention de partager son sort : mais, à Kœnigsberg, une lettre de son frère, le général, le rappela en France pour accomplir ses devoirs patriotiques de soldat.

Une réconciliation, commandée par leur situation financière, intervint entre les deux époux, sans pourtant durer longtemps. M. de Krudener retourna à ('openliague, puis vint à Berlin et alla ensuite en mission à .Madrid. Sa femme, pendant ce temps, voyagea et vécut alternativement à Leipzig, à Lausanne, à Lindau et à Munich, où son mari vint lui faire visite. Le baron ayant été nommé, peu de temps après, en 1800, ambassadeur à Berlin, M"" de Krudener alla l'y rejoindre. Mais elle n'y tint pas longtemps. La cour de Frédéric-Guillaume III et de Louise menait une existence trop bourgeoise pour pouvoir fixer une femme toujours avide de plaisirs et rebelle à l'étiquette.

D'un autre côté, son mari, engagé dans des négociations très importantes, était obligé de recevoir beaucoup, ce qui causait le plus vif déplaisir à sa femme. Après avoir passé leté en Livonie, elle revint à Berlin, sans pouvoir se faire davantage à son genre d'existence, ('c qui contribuait sans doute à lui rendre ce séjour insupportable, c'est qu'elle ne plaisait point à la cour. Agée alors de trente-six ans, elle voulait toujours

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paraître jeune; elle inventa des coiffures et des toilettes qui étonnaient par leur excentricité sans plaire à personne. « Le roi Frédéric-Guillaume, nous dit Eynard, biographe de M'"' de Krudener, avait en horreur le bel esprit, et la conversation un peu élégiaque de M°'^ de Krudener; son langage avait quelque chose de tendu et d'apprêté, qui contrastait trop avec le ton de la cour. »

Ce qui servit la fortune politique de M. de Krudener, ce fut la faveur dont il jouissait auprès du tsar Paul I", qui mettait en son ambassadeur une très grande confiance et le soutenait à Berlin. Sa femme s'attribuait, bien à tort, à elle-même, les succès de son mari. Et disons à cette occasion que ce fut à cette époque, c'est-à-dire au moment d'entrer dans l'âge mûr, que se produisirent chez elle les premiers symptômes d'un certain mysticisme qui caractérise le pirtisme luthérien. C'est ainsi que, dans une de ses lettres à ^pe Ai^niand, son amie intime, on lit, après quelques doléances au sujet de son séjour à Berlin :

« La religion m'a sauvée ; elle a séché les larmes que je versais : elle m'a révélé le charme secret des sacrifices possibles. » Une autre fois, parlant des faveurs dont son mari est comblé par le tsar, elle écrit : « Vous le dirai-je, dans l'humilité de mon cœur, car vous savez que je n'ai

point d'orgueil, le chrétien pourrait-il en avoir! je crois que Dieu a voulu bénir mon mari ; depuis que je Tai rejoint, il n'est sorte de biens et de faveurs qu'il n'obtienne. Pourquoi ne croirai-je pas qu'un cœur pieux qui prie le ciel avec simplicité et confiance de l'aider à contribuer au bonheur des autres, ne l'obtienne ? »

Et cependant tout cet édifice de bonheur passager s'écroula. Paul l" mourut assassiné et Alexandre P'" rompit complètement avec la politique de son prédécesseur. De là la ruine politique et matérielle de M. de Krudener et le retour de l'énervement de sa femme qui, avec ses filles, quitta bientôt Berlin pour s'attacher à la personne de la grande-duchesse de Mecklembourg, bellesœur du roi, qui se rendait aux eaux de Teplilz. La cure terminée, la baronne, résolue à ne pas retourner auprès de son mari, prétexta les conseils des médecins pour lui demander d'aller passer l'hiver en Suisse. Puis, sans attendre la réponse, qui ne la rejoignit qu'à Genève et qui respire la résignation d'un homme désolé, elle se mit en route, en emmenant sa fille Juliette, après avoir renvoyé sa belle- fille Sophie auprès de son père.

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A Genève, M°"^ de Krudener vécut d'abord dans la société de littérateurs, dont quelques-uns étaient des hommes célèbres. Ce fut là aussi que lui vint l'idée d'écrire. Elle voulait marcher sur les traces de M™'' de Genlis, de M'"^ de Souza, deM'"'^ deUémusat, de M"^*^ de Staël. Elle rendit visite à celle-ci à Goppet et en obtint la promesse d'être présentée à Chateaubriand, pour lui soumettre son roman : Valérie, qu'elle avait ébauché à Genève. L'illustre écrivain, qu'elle alla aussitôt voir à Paris, l'accueillit fort bien et l'encouragea dans ses travaux littéraires. Sur ces entrefaites, M. de Krudener mourut, sans que les instances à-e son fils Paul eussent réussi à faire revenir la baronne auprès de son mari. A la fin de l'été de 1802, elle quitta Paris pour retourner à Genève, où elle reprit, après une courte période de deuil conventionnel, sa vie de plaisirs frivoles : on la vantait comme une des meilleures danseuses du « pas du châle », cette danse inventée par la fameuse Emma Lyon et si fort à la mode à cette époque. M'"^ de Krudener ne fut pas peu fière des louanges qu'on lui décernait à ce sujet. « Je suis fêtée, écrit-elle à M'"' Armand, il pleut des vers. On s'arrache un mot de moi comme une

Ife.'

faveur. On ne parle que de ma réputation d'esprit, de bonté, et de bonnes mœurs. C'est mille fois plus que je ne mérite ; mais la providence se plaît à accabler ses enfanls, môme de bienfaits qu'ils ne méritent pas. »

Cependant, elle croyait si bien mériter ces louanges qu'elle ne trouvait pas suffisant ce qu'on disait de sa danse : même M""" de Staël, qui la glorifiait dans sa DclijJiinc^ ne satisfaisait pas la vaniteuse baronne. C'est pourquoi elle résolut de se rendre elle-même justice dans Valérie où elle exalte, dans le style le plus pompeux, la grâce, la poésie, toutes les vertus féminines de Valérie qui n'est autre qu'elle-même : Vénus, Niobé, Galalliée.

Le succès de Valérie fut médiocre, surtout à Paris. Après quelques semaines de bruit que l'auteur avait su provoquer autour de son œuvre, le silence se fit et, à la ïàw de 180i, M'""" de Krudener, toujours chercbant sa voie, retourna dans son pays natal. A Riga, on ne sait trop par suite de quelles circonstances extérieures, elle s'adonna à la dévotion. Les pratiques de la secte morave l'attiraient ; elle lut ZinzendorfT, assista aux exercices de la secte, fréquenta les visionnaires et en remporta une affection nerveuse que ses médecins lui conseillèrent d'aller faire soigner aux eaux de Wiesbade.

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Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre la France et la Prusse ; M"" de Krudener, quittant Wiesbade, retourna en Livonie, passa quelques mois à Riga et, accompagnée de sa fille Juliette, en repartit vers la fin de l'année 1806, pour s'arrêter à Kœnigsberg. Ce fut un arrêt forcé, l'avancement des armées françaises ne permettant pas aux voyageurs de pousser plus loin. A Kœnigsberg, les deux femmes s'adonnèrent, avec un zèle charitable, aux soins des nombreux blessés russes, prussiens et français, et peutêtre est-ce à cette circonstance que ^1"'' de Ivrudcnerdutson excellent accueil auprès de la reine Louise, accueil qui contrastait quelque peu avec celui qu'elle avait trouvé autrefois à la cour de Prusse. La baronne eut plusieurs entrevues avec la reine ; mais de ces entretiens courtois à une intimité comme les biographes de M"^' de Krudener, et celle-ci elle-même, ont essayé de le faire croire, il y eut loin.

C'est du séjour de Kœnigsberg que date la nouvelle phase de la vie de M"*'^ de Krudener, phase du mysticisme qui, dès lors, prend chez elle la place des excentricités mondaines. La capitale de la vieille Prusse fut, à cette époque, le foyer du mouvement piétiste dans lequel la secte des chiliastes, avec leur chef Adam Muller, jouait le rôle principal. Les malheurs de la

patrie furent singulièrement exploités par ces sectaires, qui savaient se frayer un chemin jusque dans l'entourage des souverains fugitifs. Muller prétendait avoir une mission de l'Éternel auprès du roi, à qui il devait annoncer qui s'il se soumettait aux volontés du Très-Haut, « les Français seraient dispersés comme une paille légère l'est au souffle du vont » et que « Bonaparte était un châtiment envoyé aux hommes par rÉternel ». jjmc j^ Krudener entra en relations avec ce sectaire qui, comme on voit, mélangeait adroitement l'agitation politique aux prédications religieuses.

Ce fut là, du reste, le cas de tous les piétistes dont la haronne visita successivement les quartiers généraux de Ilerrenhut, en Silésie, et de Dresde. De là, elle se rendit à Carlsruhe, où elle entra en relations avec un autre charlatan illuminé, le fameux Jung-Stilling, qui, à son grand profit matériel, faisait de nombreuses dupes parmi les souverains et dans la haute société de l'époque. De la cour de Bade, l'influence de Jung s'étendait à celles de Russie et de Suède, dont les trônes étaient occupés alors par des princesses de Bade. Initiée par Jung à tous les mystères et à toutes les doctrines de la secte, M"*' de Krudener partagea son temps entre la fréquentation de la cour et les exercices

Il '

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chiliastes; puis, un jour, toujours à la recherche du nouveau et ayant entendu parler du pasteur Fontaines, qui opérait des miracles, elle se rendit, avec ses filles et ses gens, à Sainte-Marieaux-Mines, et s'installa dans la demeure pastorale que l'on disait hantée par les esprits. Ce fut une bonne aubaine pour le pasteur et pour la prophétesse Marie Kummer, dont nous avons parlé au conjmencement de cette étude.

La Kummer débuta par les petits tours de prestidigitation pour arriver aux hautes prophéties. Préparée par Jung-Stilling, cherchant « des étonnements )s la baronne fut une proie facile pour cette aventurière qui ne tarda pas à s'in-

sinuer auprès

de la femme du monde

secondée qu'elle était par les pasteurs et les médecins de la localité, tous appartenant à la secte. M"^' de Krudener aurait été parfaitement heureuse dans cet entourage : seulement, cet entourage n'était pas rassuré lui-même sur la durée de son bonheur. La masse de la population, les chefs d'industrie du pays conçurent des doutes. Quels étaient les antécédents de ce pasteur Fontaines? A quoi attribuer sa familiarité avec tous les ennemis du gouvernement? Qui était cette « comtesse » répandant des aumônes si abondantes? « Ce sont des espions! », disaiton çà et là. Ces bruits, qui commençaient à

L'aLLEMAGiNE et la RUSSIE.

troubler pasteur et prophétesse, mais surtout l'intention d'exploiter fructueusement la baronne, les déterminèrent à transporter ailleurs leur cbamp d'opérations.

Ils sugge'rèrenl alors à la baronne l'idée de fonder une colonie chrétienne, dont Fontaines serait le directeur ecclésiastique et Marie Kummer ia « sibylle ». On choisit le château de Calharinenplaisir, près Clecborn, dans le Wurtemberg. Maliieureusement pour la « sibylle », la police de l'endroit, connaissant ses antécédents et en général mal disposée pour les sectes, arrêta la Kummer en plein conventicule, pour l'amener au dépôt de mendicité de Ludwig-sburg.

Quant à M"' de Krudener, elle fut expulsée du Wurtemberg, par ordre du roi Frédéric, à qui on l'avait signalée faussement pour une ex-ambassadrice de Russie à la cour de Napoléon.

Elle et ses colons se transportèrent alors dans le pays de Bade, où elle trouva un refuge, grâce, dit-on, à M. Hignon, qu'elle avait connu à Berlin. Les pérégrinations continuèrent. Elle se rendit à Lichtenthal, à Carlsruhe, à Eppingen, à Strasbourg, toujours en compagnie de Fontaines, et donnant lieu, en raison de cette association, aux bruits les plus fâcheux pour sa réputation de femme. Ce qui estplus certain, c'est qu'elle tomba de plus en plus dans les extravagances mystiques.

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On chercbait le « chemin de la perfection », on établissait les « mariages mystiques », on causait avec les morts. Avec cela, les embarras d'argent l'accablaient sans toutefois la décourager. Elle considérait ces épreuves matérielles comme des décrets du ciel, auxquels elle devait se soumettre « joyeusement ».

Rentrée en Livonie, en J810, lors de la mort de sa mère, elle revint à Bade en 18H et on la retrouve tantôt dans cette ville, tantôt à Carlsruhe et à Strasbourg, où elle retrouva une ancienne connaissance de Montpellier, le préfet Lezay-Marnésia. Sur le point de rendre visite à un autre sectaire mystique, le pasteur Oberlin, au Ban de la Roche, elle engagea le préfet et sa femme à l'y accompagner. Ce voyage impressionna M. Lezay au point de l'amener à adhérer à la secte chiliaste qui devint ainsi toute-puissante à Strasbourg. Le pauvre préfet ne se rendit pas compte que les chiliastes, dans leurs prédications, prophétisaient la chute « d'Apollyon » et qu'il accordait ainsi, à son insu, protection aux ennemis de l'empereur.

En 1813, nous trouvons M"" de Krudener à Genève. Elle réunit autour d'elle un groupe de pasteurs frondeurs à l'égard du protestantisme officiel, et s'attire ainsi des inimitiés qui l'engagèrent, au bout de deux mois, à quitter la ville

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de Calvin pour retourner dans le duché de Bade, où le mysticisme charlatanesque de Jung-Stillino et consorts était plus que jamais en vogue à la cour.

L'exaltation de la baronne alla en augmentant, excitée et stimulée par les faveurs princières : l'orgueil avait sa grosse part dans ses pratiques. « J'ai pu prêcher Clirist, » écrit-elle le 20 août 4814 « aux reines et à Timpératrice, et parler du Sauveur dernièrement à la reine de Hollande et au vice-roi, en leur annonçant les grands événements prochains. »

Son auditoire, en effet, à Bade, comprenait l'impératrice Elisabeth, princesse de Bade et femme d'Alexandre r% le prince Eugène de Beauharnais, la reine Ilortense, la reine de Bavière, l'ex-reine de Suède. « Les grands événements prochains » avaient été prédits par Jung- Stilling : l'année 1815 serait la date fatale, le commencement de la fin des temps, elle inaugurerait l'ère des « trois libérateurs », Alexandre, François et Frédéric-Guillaume.

A cette époque aussi, le pasteur Fontaines, aidé de la Kummer, cherchait à faire épouser par son frère, pharmacien de village, Juliette, fille de la baronne. On persuadait à celle-ci qu'il ne s'agissait que d'un « mariage mystique », où la mariée gardait toute sa liberté et qui n'enga-

geait à rien. Paul de Krudener, averti, accourut à temps pour empêcher ce scandale.

Nous entrons ainsi dans la phase politique du mouvement piétiste. Par ce qui précède, on a pu voir que les chefs, tels que Jung-Stilling, Oberlin, Adam Muller et autres, jouissaient de faveurs spéciales auprès de certaines cours allemandes et surtout auprès de celle de Carslruhe ; protégés par rimpératrice Elisabeth, ils furent bientôt en rapports suivis avec l'entourage de la cour de Russie. Ils avaient jeté leur dévolu sur le tsar Alexandre, qu'ils tenaient à attacher à leur secte. M'^*^ Roxandre de Stourdza, demoiselle d'honneur de la tsarine, affiliée, à l'exemple de sa maîtresse aux chiliastes, gagna à sa cause son frère, l'un des secrétaires du tsar, qui se lia intimement avec Jung-Stilling. Stourdza assista régulièrement, dans un costume fantastique, aux réunions de Jung, véritables conciliabules à la fois politiques et religieux. Le poète allemand Schenkendorff y faisait des conférences plus politiques que religieuses, fulminant ses foudres contre (( le despote, le tyran de l'Allemagne ».

Les Stourdza, frère et sœur, mirent le tsar en relation avec Jung, avec lequel l'empereur eut, en

1814, un long entretien à Bruchsal, dans le pays de Bade. Il a été écrit beaucoup sur Alexandre P', ses nombreux biograplies ont ('mis sur son caractère des jugements divers, mais loussont d'accord pour lui attribuer une forte sensibilité de cœur mêlée à une grande mobilité d'idées et un esprit porté aux idées mystiques. L'un de ses précepteurs, le major Masson, dit de son impérial élève : <c II manque de caractère et de co.ifiance pour recliercber l'iiomme de mérite ; il est à craindre que le plus importun ou le plus eflVonté, qui est ordinairement le plus ignare ou le plus mécbant, ne parvienne à le captiver. » — « C'est vraiment bien dommage, dit Hardenberg, qu'Alexandre, à côté de tant de belles et aimables qualités, soit sans aucune énergie et sans aucun caractère. » Napoléon, en 1810, parlant à Metternicb, disait d'Alexandre P': « A côté de ses grandes qualités intellectuelles et de cet art de cbarmer ceux qui l'entourent, il y a en lui quelque cbose que je ne puis définir. C'est un je ne sais quoi que je ne pourrais jnieuxex[)liquer qu'en vous disant qu'en tout il lui manque toujours quelque chose; ce qui lui manque varie à l'infini ».

Metternicb lui-môme s exprime : « Le caractère d'Alexandre ofYrait un singulier mélange de qualités viriles et de faiblesses féminines. Il avait certainement de l'esprit, maisson esprit manquait

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de profondeur ; il s'égarait avec une égale facilité, soit qu'il s'engouât d'idées fausses, soit qu'il s'en défiât outre mesure. Comme il était changeant et que sa pensée était d'une mobilité extraordinaire, les systèmes qu'il embrassait ne ne se heurtaient pas chez lui, mais se succédaient. Après 1812, ses anciennes idées de philanthropie et de libéralisme non seulement avaient repris leur empire sur son esprit, mais encore elles s'enflammaient à l'esprit du temps. En 1814, elles étaient à leur apogée ; en 1815, elles avaient déjà fait place au mysticisme religieux. »

Melternich se trompe de date : dès 1812,

Alexandre s'était jeté dans les contemplations

religieuses. A l'époque de la prise de Moscou,

ayant confessé le trouble de son àme à son ami

Galitzine, celui-ci lui conseilla de chercher des

consolations dans la Bible. Quelques jours après.

le tsar, entrant chez l'impératrice, lui causa une

grande surprise, en lui demandant si elle avait

une Bible. Elle lui remit la sienne (une traduction

française de la Yulgate, imprimée à Cologne) ;

de retour dans son appartement, il se mit à la

lire avec attention. Dès lors, il chercha tout dans

la Bible. L'amiral Tchichakoff compulsa pour lui

les psaumes et les prophètes : le résultat de ce

travail fut une relation de la campagne de

Russie composée en entier de citations bibliques. Converti aux idées religieuses, Alexandre voulut que tout le peuple russe eût art à la même bénédiction.

Le 14 janvier 1813, il fonda la Société biblique de Sanit-Pétersbourg-et institua un comité directeur où figurait, entre autres, le frère de M-« de Krudener. Toutes les sectes religieuses de Tempire furent conviées à coopérer à la propagande biblique. Les campagnes de 1813 et 181 i lui rendirent le courage. Dieu l'avait pardonné en récompense de sa piété. C'est dans ces dispositions qu'il entra en relations avec Jung-Stillin^ et les chiliastes.

L'entrevue du chef de secte avec Alexandre ne paraît pas avoir produit 1 ofTet attendu, le tsar ne trouvant pas dans les généralités pieuses débitées par Jung, les consolations et l'apaisement de son esprit tourmenté. C'est alors que la secte résolut de changer la personne du missionnaire et elle choisit la baronne de Krudener une de ses zélées adeptes, sujette russe et en co'rrespondance smvie avec l'entourage inlluent de l'empereur, surtout avec M"e de Stourdza. Celle-ci au cours de l'année 1814, songea à se retirer du monde et à consacrer sa grande fortune à la fondation d'un couvent ouvert aux trois grandes branches du christianisme. M-^ de Svvetchine

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aussi prit une part active à ces projets et à toute cette propagande mystique qui allait envelopper

le tsar.

M'"*" de Krudener, veuve d'ambassadeur, descendante d'une illustre famille russe, eut facilement ses entrées à la cour de Bade, rendezvous de la famille impériale de Russie pendant l'année 1814; elle devint confidente de Iniipératrice Elisabeth qui, « toujours désireuse, » écrit M. de Falloux au sujet de M'"'^ de Krudner, « de rappeler son mari à des sentiments plus graves », communiqua au tsar toutes les lettres échangées entre M'^*^ Roxandre de Stourdza et M"' de Krudener. Ceile-ci, encouragée de la sorte, se mit bientôt à prophétiser. L'année 1815 devait voir de grandes choses. Elle rappelait à son amie Roxandre, qui avait accompagné son frère au congrès devienne, la vanité des plaisirs mondains et la nécessité où était le tsar, « le roi des rois », de préparer la terre aux événements prochains.

Apocalyptique et flatteuse à la fois, ayant toujours en vue le but que les chiliastes avaient assigné à sa mission, sachant que toutes ses lettres seraient communiquées à Alexandre, elle écrivit à son amie, le 27 octobre 1814: « Vous voudriez pouvoir me parler de tant de grandes et profondes beautés de l'àme de l'empereur. Je crois en savoir déjà beaucoup sur lui. Je sais

Il u

depuis longtemps que le Seigneur me donnera la joie de le voir. J'ai d'immenses choses à lui dire, car j'ai beaucoup éprouvé à son sujet; le Seigneur seul peut préparer son cœur à les recevoir... » Cette entrevue qu'elle ambitionne, elle y revient dans toutes ses lettres à son amie. Pour impressionner davantage l'empereur, elle rappelle ses relations avec feue la reine Louise de Prusse, dont le tsar avait gardé un tendre souvenir. « Oh I que le monde, écrivait-elle encore, sait peu ce qui l'attend, quand la politique sacrée prendra les rênes de tout! »

Alexandre, pendant les campagnes et les congrès de 1813 et d814, avait été successivement agité par les idées les plus diverses ; on le voyait tantôt contre-révolutionnaire, tantôt favorable aux idées libérales, despote et philantbrope; irrité contre la France, puis s érigeant en défenseur de ce pays; ennemi des Bourbons, porté pour le duc d'Orléans et un moment même pour Napoléon P^ Avec cela ne perdant pas de vue les intérêts de son empire et luttant à outrance, au congrès de Vienne, contre les desseins opposés de l'Autriche et de l'Angleterre.

Il y jouait un rôle prépondérant qui est constaté assez malicieusement par M. de Gentz, écrivant au prince de Moldavie : « Alexandre est venu ici, d'abord pour se faire admirer (ce qui

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est toujours sa pensée première), puis pour diriger lui-même les importantes négociations au sujet du partage du butin enlevé à l'ennemi commun. Par outrecuidance, il faisait semblant de se mêler à toutes les aiTaires de l'Europe et voulait passer pour l'arbitre de ses destinées. »

A l'apogée de ses succès diplomatiques et dans l'entrainement des plaisirs qui délassaient journellement les hôtes de l'empereur François, le tsar montra d'abord beaucoup d'indifférence aux prêches de la baronne. Le retour d'Elbe le secoua de nouveau pour le faire revenir aux idées religieuses. Vaincu par Napoléon, il s'était cru abandonné par le Seigneur qui le punissait pour ses péchés ; victorieux, il voyait en Napoléon im plus grand criminel que lui, un véritable Antéchrist. M'^** de Stourdza montra au Isar les anciennes lettres où la baronne semblait avoir prédit « le retour de l'Ange noir » et demanda à son amie quelques nouvelles explications. M"® de Krudener s'empressa de la satisfaire. N'avait-elle pas parlé « des lys qui allaient paraître pour disparaître » ? Et une autre fois : « Beaucoup de personnes, voyant que j'étais instruite d'avance de grands événements, me croient mêlée dans les affaires politiques. Hélas! si je ne savais que ce qui se passe dans les cabinets, je saurais peu et je serais dans

les ténèbres, » Avertie que cette lettre avait

troublé l'empereur, elle redoubla de prédictions sur les grandes choses qui allaient s'accomplir et dont le tsar devait ôtre le héros.

Sur ces entrefaites, M""" de Krudener avait été obligée de changer de résidence. Naguère expulsée, en compagnie de Fontaines, du Wurtemberg, elle eut, dans le courant de mars 1815, le môme sort dans le grand-duché de Bade. Les conventicules piétistes commencèrent à porter ombrage aux autorités badoises qui, renseignées par celles du Wurtemberg sur les motifs de l'expuision antérieure, prirent alors une mesure analogue. Sous le nom d'un citoyen suisse, la baronne acquit alors une petite propriété, y installa Fontaines et s'établit elle-même, avec sa fille et le pasteur Empeytaz, près de là, sui* le territoire badois, enclavé dans le Wurtemberg, dans le moulin de Schluchtern, près de Weinsberg. La baronne reprit, dans cette contrée, la campagne chiliaste en vue de l'émigration à Jérusalem, où le Messie allait reparaître, où l'on se réunirait aux Juifs pour prendre part aux bénédictions qui leur sont promises. La secte poussait ainsi les paysans à vendre toutes leurs propriétés pour aller s'établir au pied du Caucase,

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dans l'attente du retour des Juifs à Jérusalem. Koch, le meunier de Schluchtern, où demeurait M"*" de Krudener, fit ainsi : il vendit tout ce quïl possédait et se rendit à Odessa.

A ce moment, la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes était parvenue à Vienne, bien à propos pour ramener l'union au sein du Congrès, qui menaçait de se dissoudre pour offrir au monde le spectacle d'une guerre formidable entre les alliés de la veille. Alexandre fut le plus irrité contre Napoléon, le plus énergique dans les résolutions à adopter contre le perturbateur. Il activa les négociations au sujet de la convention destinée à en finir avec l'ennemi commun ; il se proclama le défenseur des libertés de l'Europe menacée par le retour de l'usurpateur. Cet événement l'avait d'autant plus exaspéré que, peu de jours auparavant, il avait fait connaître son intention d'adresser aux peuples de l'Europe un manifeste protestant de sa ferme volonté d'inaugurer une ère de paix.

C'est au mois de février qu'il avait eu, à ce sujet, un long entretien avec lord Castlereagh, qui en avait été vivement impressionné. Le tsar lui avait exprimé son ardent désir de maintenir la paix sa vie durant et de tranquilliser l'Europe par une déclaration solennelle à laquelle s'associeraient tous les souverains. IVl. de Gentz avait

été cliargé de la rédaction de ce manifeste, glorifiant l'action du Congrès et annonçant aux peuples toutes les l)(''nédictions terrestres. Ce pompeux manifeste, que l'on résolut d'ailleurs de tenir secret jusqu'à nouvel ordre, excita l'enthousiasme du tsar et, dans l'intimité bien entendu, le sarcasme du prince de Metternich qui, plaisantant l'auteur du document, lui disait: « Vous prêtez au Congrès, contre lequel personne plus que vous n'a tonné, un langage, conmie si nous devions rapporter l'âge d'or sur la terre. » Ce manifeste ne fut jamais officiellement publié ; Gentz, son auteur, le qualifie dans son journal « une des plus belles pièces de ma vie ».

Qu'on juge du désenchantement d'Alexandre si rudement secoué, dans ses revues philanthropiques, par le retour d'Elbe. L'ère de paix n'était pas encore venue. 11 fallait de nouveau entrer en guerre. Le danger apparut immense au tsar; ses sentiments religieux se réveillèrent violemment. Dieu lui avait ménagé une nouvelle épi'euve; il fallait s'y préparer avec le cœur du chrétien, entrer en campagne réconcilié avec le Seigneur, se réconcilier avec ses ennemis. L'un de ces derniers fut le prince de Metternich. En 1814, pendant le Congrès de Vienne, au sujet de la Pologne, que le tsar revendiquait tout entière, contrairement aux vues de l'Autriche, une vio-

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lente altercation s'était élevée entre Alexandre et le chancelier autrichien. Mandé auprès de son souverain, Metternich apprit que le tsar voulait lui demander une réparation par les armes.

Le chancelier refusa la rétraction demandée; mais l'affaire n'eut pas d'autre suite, si ce n'est que, pendant six mois, les deux adversaires évitèrent tout contact extra-officiel.

On les voyait dans les salons de Vienne, chacun feignant d'ignorer la présence de l'autre. La haute société glosait et commentait à perte de vue. Le retour de Napoléon les réconcilia. Obligé de se rendre auprès du tsar pour lui apprendre la grande nouvelle et se concerter avec lui sur les mesures à prendre, Metternich allait se retirer, lorsque Alexandre lui dit : « Nous avons encore à vider un différend personnel. Nous sommes chrétiens tous les deux; or, notre sainte foi nous commande de pardonner les offenses. Embrassons-nous et que tout soit oublié. »

Voilà sous l'empire de quels sentiments et dans quelle disposition d'esprit, entretenu dans les contemplations mystiques par les Stourdza et M"' de Krudener, Alexandre quitta Vienne pour se rendre sur le théâtre de la guerre.

A la fin de mai, le quartier général du prince de Schwarzenberg, commandant en chef de l'armée autrichienne, était à lleilbronn. L'empereur François s'y rendit le 2 juin ; le tsar, qui y arriva le 4, fut reçu avec solennité. Après les réceptions officielles, qui avaient duré toute la journée, l'empereur Alexandre se retira dans ses appartements et fit condamner sa porte. Se livrant à ses méditations, il ouvrit sa Bible et lut son psaume du jour, qui était le XX^ « Nous lèverons, y est-il dit, l'étendard au nom de notre Dieu; je sais déjà que l'Eternel sauve son oint. —Éternel, sauve le roi! »

A ce moment, une dame se présente pour parler à l'empereur; l'aide de camp, le prince Wolkonski, refuse de l'introduire, bien qu'elle se dise munie d'une lettre d'audience.

Elle persiste, déclarant qu'il est urgent qu'elle parle au souverain. Elle se nomme : l'officier se décide à l'annoncer, revient aussitôt, et, avec les marques d'un plus profond respect, lui offre le bras pour l'introduire. Le tsar, paraît-il, dès qu'on lui eut nommé M""^ de Krudener, s'était écrié : « M"**' de Krudener! Quelle providence! Où est-elle? »

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L'entretien dura trois heures. Fort tard dans la nuit, la baronne retourna dans son établissement de Weinsberg, pour le quitter quelques jours après, en compagnie de sa fille et du pasteur Empeytaz. Le tsar l'avait engagée à le suivre à Heidelberg, où elle arriva le 9 juin.

Que s'était-il passé dans cet entretien de trois heures? D'après Eynard biographe de M'"' de Krudener, le tsar aurait, plus tard, raconté à M'"^ de Stourdza, qu'il pensait à la baronne au moment même oii l'aide de camp entra pour l'annoncer. Empeytaz, au sujet de cet entretien, rapporte que la baronne s'appliqua à faire rentrer l'empereur en lui-même, en lui montrant son état de péché et en lui reprochant de ne pas s'être assez humilie devant Dieu. « Et voilà pourquoi vous n'avez pas de paix. Ecoutez la voix d'une femme qui a été aussi une grande pécheresse, mais qui a trouvé le pardon de tous ses péchés au pied de la croix du Christ ! »

Alexandre ne pouvait articuler que quelques paroles entrecoupées; la tête appuyée sur ses mains, il versait d'abondantes larmes. Effrayée de l'état de trouble du souverain, la baronne lui dit : « Sire, je vous demande pardon du ton sur lequel je vous ai parlé. Croyez que c'est dans la sincérité de mon cœur et devant Dieu que je vous ai dit des vérités qui ne vous ont pas encore

été dites. Je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir sacré envers vous. — Soyez sans crainte, ré-

pondit l'empereur, tout votre discours est justifie dans mon cœur: vous m'avez aidé à découvrir en moi des choses que je n'y avais jamais vues; j'en rends grâces à Dieu ; mais j'ai besoin d'avoir souvent de pareils entretiens et je vous prie de ne pas vous éloigner. »

A Ileidelberg, la baronne s'installe dans une maison de paysan, non loin du logement du tsar qui, aussitôt arrivé, lui écrivit : « Vous me trouverez dans une petite maison hors de la ville. J'ai choisi cette habitation, préférablement à toute autre, parce que j'y ai trouvé ma bannière, une croix placée dans le jardin. »

Le séjour de Ileidelberg se passadans les prières et les entretiens religieux avec M"'*' de Krudener et le pasteur Empeytaz. Ce dernier affirme que la politique resta étrangère à ces conversations. Toutefois, l'empereur rattachait ses pratiques de piété aux événements du dehors : sa réconciliation avec Dieu devait assurer le succès à sa cause et à celle de ses alliés. « Celte cause, disaitil, est celle de Dieu puisqu'il s'agit du bonheur des peuples. Oh ! que Dieu m'accorde la grâce de procurer la paix à l'Europe! Je suis prêt à donner ma vie dans ce but ! »

Les premières nouvelles du théâtre de la guerre

LA SAINTE-ALLIANCE. 285

en Belgique sont mauvaises : mais, sa foi n'est pas ébranlée; il prie, lit les psaumes, console son entourage. Son exaltation religieuse est au comble le jour où il apprend la victoire de Waterloo. Il tombe à genoux et, se relevant après sa prière, il s'écrie : « Oh! que je suis heureux, mon Sauveur est avec moil Je suis un grand pécheur, et il veut bien se servir de moi, pour procurer la paix aux peuples. »

Nous sommes entré dans ces détails de la vie intime d'Alexandre pour expliquer dans quelle disposition d'esprit il fit, vers la fin de juin, son

entrée à Paris.

Il y continuait les exercices de Hcidelberg. U avait ordonné à M'"'^ de Krudener de le suivre. La baronne se rendit d'abord à Carlsruhe et se mit, avec sa fille et son gendre, M. de Berckheim, vers le milieu de juillet, en route, avec un passeport signé d'Alexandre, pour Paris, où elle arriva le 44 juillet. Sur le désir de l'empereur, elle loua un hôtel au faubourg Saint-Ilonoré, tout près du Palais de l'Elysée. L'hôtel avait une sortie sur les Champs-Elysées et l'empereur possédait une clé de cette porte. M"^' de Krudener, de son côté, assista tous les dimanches au service orthodoxe grec qui fut célébré dans la chapelle de l'Elysée ; elle se tenait dans une chambre contiguë à cette chapelle.

Bientôt on connut à Paris Tinfluence de la baronne sur l'esprit de l'empereur : aussi son hôtel devint-il promptement un but de pèlerinage du grand monde. On y voyait Benjamin Constant, Grégoire, Chateaubriand, M'"" Récamier, M™*' de Duras et, très fréquemment, le mesmérien Bergasse. On y venait sur le bruit qu'on y voyait des miracles. Mais les miracles y faisaient défaut : tout se réduisait à un service du culte, célébré par Empeytaz et auquel assistait l'empereur. Peu à peu, les curieux s'éloignèrent et la baronne ne garda plus que deux fidèles habitués : Benjamin Constant et Bergasse. Sur le désir de ce dernier, magnétiseur émérite, on fit venir d'Allemagne les vieilles connaissances, c'est-à-dire le pasteur l'ontaines et la prophétesse Kummer. Par cette somnambule, on voulait impressionner l'empereur.

Ici, nous allons citer Eynard, le biographe de la baronne. « A l'heure où l'empereur traversait Tanticfirtijibre de l'hôtel, il trouve Marie Kummer étendue sur un canapé. Il s'informe. Fontaines prend la parole et annonce à l'empereur que c^est une prophétesse de l'Eternel qui avait à lui parler de la part de Dieu. L'empereur s'assied, prêt à écouter, et la Kummer commence un discours sentencieux, qui se terminait par une demande de fonds pour la création d'une com-

LA SAINTE-ALLIANCE. 287

munauté chrétienne dans les environs de Weinsberg. M""' de Krudener, évidemment indignée, se leva et, ayant amené l'empereur au salon, se confondit en excuses. Le tsar la rassura, mais la priant de se débarrasser de ces gens le plus lot possible. Toutefois, l'aventure avait vivement froissé l'empereur, qui commença à douter de

ses amis. »

La baronne, du reste, disons-le ici, bien que gênée et harassée par les fournisseurs, ne tira aucun profit de ses relations avec l'empereur et il ne semble pas que celui-ci lui ait ouvert sa bourse.

YI

Il n'est pas douteux que ces méditations religieuses, auxquelles se joignaient ses aspirations philanthropiques, influèrent beaucoup sur la conduite politique d'Alexandre à Paris. Il y était arrivé avec de mauvaises dispositions à Tégard des Bourbons; d'après M. de Genlz, il avait une préférence invariable pour les idées du parti constitutionnnel et un penchant médiocre pour Louis XVin. Mais les considérations qu'il dev^^ à ses alliés, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse, l'empêchaient de suivre ses propres idées : il finit donc par se ranger de leur côié^

c'est-à-dire, par consentir à la restauration de

Louis XYIII.

En revanche, il modérait leurs exigences et surtout celles de la Prusse, relativement aux conditions à imposer à la France. Il intervenait, en maintes circonstances, entre ses alliés et le gouvernement français. C'est à lui que Louis XYIII s'adressa, et avec succès, pour sauver le pont d'Iéna, que IJlucher avait résolu de faire sauter. Sur une quantité de points, il différait d'avis avec les deux autres souverains. « La coalition, écrit M. de Gentz à la fin d'août, se maintient parce que les grands cabinets y voient une mesure de police générale, un remède commun contre les agitations populaires. Sans ce but et si elle n'avait d'autre objet que le rétablissement de l'ordre en France, elle serait près de se dissoudre. »

Après quelques semaines de séjour à Paris, le tsar était devenu l'ami des Bourbons, grâce surtout à l'influence croissante de Pozzo di Borgo, alors ambassadeur de Russie auprès du gouvernement français. Par son système de modération et de ménagements, il avait acquis une véritable popularité. « Il est certain, écrit M. de Gentz, que la Russie n'a plus rien à craindre de la pari de la France et que, les orages actuels passés, elle pourra tirer de l'amitié de ce pays les plus grands avantages. Le tsar dicte lui-môme un

LA SAINTE-ALLIANCE

mémoire « pour protester » contre l'application d'un système d'extension et de conquête à l'égard de la France. 11 recommande à ses alliés de rester fidèles aux principes de générosité et de modération qui les avaient distingués jusque-là. »

Sa sollicitude pour les intérêts français était tellement vive et accentuée, qu'elle donna lieu à des bruits, absolument dénués de fondement, d'une convention secrète avec Louis XVIII, par laquelle le roi se serait engagé à ne pas s'opposer à la conquête, par la Russie, de l'Empire ottoman. Ces bruits, comme on le pense bien, avaient fortement ému les Anglais et les Autrichiens, dont la diplomatie ne se rassura qu'après une minutieuse enquête qui montra le vide des racontars.

Paris, qui ignorait les incidents relatifs aux charlatans imprudemment appelés à TÉlysée, attribuait à M°" de Krudener une influence sur le tsar qui dépassait la réalité. On est plus près de la vérité en pensant que la baronne ne se mêlait point de politique proprement dite. Alexandre causait avec elle religion et priait sous sa dictée : ce qui n exclut pas que, sous l'empire de ses prédications, il cherchât peut-être à conformer les actes aux préceptes. En tout cas, il témoignait un profond respect à sa directrice spirituelle et lui rendait de grands honneurs.

Le fait le plus frappant, sous ce rapport, se produisit à la revue du 11 septembre, dans la plaine des Vertus, où le tsar vint célébrer des actions de grâce. M"^^ de Krudener était auprès du souverain pendant que les troupes vinrent plier le genou devant Dieu.

Cette revue précéda de peu de jours le dépari d'Alexandre. Allant prendre congé de la baronne, il lui dit : « Je vais quitter la France ; mais avani mon départ, je veux, par un acte public, rendre à Dieu, le Père, le Fils et le Saint-F^spriL l'hommage que nous lui devons pour la protection qu'il nous a accordée, et inviter les peuple< à se ranger sous l'obéissance de l'Évangile. Jo vous apporte le projet de cet acte, vous priant de l'examiner attentivement; et, s'il y a quelque expression que vous n'approuviez pas vous voudrez bien me la faire connaître. Je désire que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse s'unissent à nous dans cet acte d'adoration, afin qu'on nou^ voie, comme les Mages d'Orient, reconnaître la suprême autorité du Dieu-Sauveur. Vous vou^ unirez à moi pour demander à Dieu que me alliés soient disposés à le signer. » Le lendemain, il vint reprendre son projet.

Tel est le récit du pasteur Empeytaz. Le^ historiens, depuis cette époque, ont beaucoup controversé sur l'origine de cet acte, connu sous

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le nom de traité de la Sainte-Alliance. Nul doute, quoi qu'on en dise, que l'idée première en appartient à Alexandre P^ On a affirmé que Frédéric le Grand avait déjà imaginé la combinaison d'une alliance des trois puissances du Nord. D'autres ont prétendu queFrédéric-Guillaume III avait suggéré au tsar, après la bataille de Bautzen, l'idée de placer leur alliance sous les auspices de rÉvangile. Nous avons vu plus haut qu'Alexandre, peu de jours avant le retour d'Elbe, proposait au Congrès la rédaction d'une sorte de manifeste philanthropique aux peuples de l'Europe. Il paraît donc fort probable que, sous l'inihience de M" de Krudener, il était porté à terminer l'œuvre de paix par quelque acte imprimant à cette œuvre un cachet religieux. On s'explique ainsi que M'''^ de Krudener, cédant à un mouvement de vanité dont ni les pieux, ni les piétistes ne sont exempts, ait tenu à accréditer la croyance que l'acte en question était le produit de ses inspirations.

Interrogée à ce sujet, elle donnait des réponses évasives ou contradictoires. Elle voulait bien que l'on criit que l'œuvre était sienne, mais elle n'osait pas le déclarer ouvertement. « Dieu seul a tout conduit, disait-elle à l'un de ses nombreux interlocuteurs; je n'ai été que son instrument. Dieu a voulu que je suggérasse au grand et pieux

Alexandre Tidée première de la Sainte-Alliance. L'empereur goûta mon projet. Il dressa un brouillon qu'il me soumit. » Ce récit, publié, aussitôt, dans une brochure à Leip/ig, irrita fortement le tsar qui fit adresser à la baronne une verte semonce. Aussi, (|uelques semaines après, interrogée de nouveau, elle répondit : « Dieu et lempereur ont tout fait. Consultée par mon prince, j'ai approuvé ses projets et je me suis vouée au grand œuvre qu'il avait entrepris. »

La légende, fausse une fois de plus, a identilié l'acte de la Sainte-Alliance avec la politique du prince de iMetternich. 11 est donc indispensable de voir ce que le chancelier autrichien dit sur cet événement. Dans son autobiographie le prince

raconte ceci :

« Pendant les négociations qui amenèrent la deuxième paix de Paris, l'empereur Alexandre me pria de me rendre auprès de lui. Il me dil qu'il était occupé d'une grande entreprise, qu'il lui fallait discuter avant tout avec l'empereur François. « 11 y a des questions, continua le tsar, qu'il appartient au sentiment de trancher ; or, les sentiments obéissent à l'intluence de conditions et de situations toutes personnelles. Celles-

LA SAINTE-ALLIANCE

ci agissent fatalement sur les individus. S'il s'agissait d'une affaire, je vous demanderais conseil ; mais la chose dont je parle est d'un ordre tel que les ministres ne peuvent m'étre d'aucun secours; c'est aux souverains seuls qu'il est possible de se prononcer. Dites à l'empereur François que je désire l'entretenir d'un sujet dont je ne puis m'ouvrir qu'à lui-même. Quand je lui aurai parh's il sera dans son droit, en vous consultant, mon cher prince. »

(( Quelques jours après, l'empereur François me fit appeler et m'informa, que le même jour, il était aller voir le tsar, qui l'avait prie de s'entrenir seul à seul avec lui d'un sujet de la plus haute importance. « Le sujet, ajouta Sa Majesté, vous le connaîtrez par l'écrit qu'il m'a remis pour que je l'examine à fond... J'ai accepté l'écrit autographe que le tsar m'a présenté et que je me suis réservé de juger plus tard. Lisez-le, examinez-le, puis vous me direz votre opinion sur cette pièce. Quant à moi, je ne la goûte nullement, et les idées que j'y ai trouvées me font plutôt faire des réflexions très sérieuses. » Pour ma part, je n'eus pas besoin d'un examen très approfondi pour reconnaître que cet écrit n'avait pas d'autre valeur et d'autre sens que ceux d'une aspiration philanthropique déguisée sous le manteau de la religion ; je trouvai qu'il ne pouvait y avoir là

matière d'un traité à conclure entre les souverains et qu'il contenait plus d'une proposition qui pourrait mal être interprétée au point de vue religieux.

« Ainsi le jugement que je portais sur le projet de traité s'accordait avec celui de l'empereur François. Comme le tsar avait dit à ce dernier qu'il comnumi(iuerait cette pièce au roi de Prusse, Sa Majesté mordonna d'aller trouver le roi et de lui demander son avis sur l'écrit en question. Le roi parla dans le môme sens que l'empereur François ; seulement, il hésita à rejeter absolument les idées du tsar. Nous pûmes toutefois nous entendre sur l'impossibilité de rédiger l'acte sans faire dans le texte quelques changements indispensables. Môme avec des modifications, le traité ne souriait qu'à moitié à l'empereur François. A la suite de ces pourparlers, les deux souverains me chargèrent d'aller trouver le tsar, comme leur plénipotentiaire commun.

« Après un entretien qui dura plus d'une heure, je réussis, mais non sans peine, à convertir, en partie, l'auteur du projet et à lui faire sentir qu'il fallait absolument changer plusieurs phrases et laisser entièrement de côté certains passages. Je rendis compte à Sa Majesté des objections que je n'avais pas craint de faire au tsar contre cette entreprise au moins inutile, je lui répétai aussi ma prédiction relativement à l'inter-

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prétation malveillante à laquelle le traité n'échapperait pas.

« L'empereur François m'approuva ; mais, malgré l'éloignement naturel que lui inspirait le projet, môme avec des moditications, il se décida à signer le traité ainsi retouché, et cela par des raisons auxquelles je n'avais rien à opposer de ma part. Voilà l'histoire de la Sainte- Alliance qui, môme dans l'esprit prévenu de son auteur, ne (levait être qu'une manifestation morale, tandis qu'aux yeux des autres signataires de l'acte, elle n'avait pas môme cette signification ; par conséquent, elle ne mérite aucune des interprétations que l'esprit de parti lui a données dans la suite. La preuve la plus irréfutable de ce que j'avance se trouve, à mon avis, dans ce fait qu'ultérieurement il n'a jamais été question, entre les cabinets, delà « Sainte- Alliance », et que jamais il n'aurait pu en ôtre question. Les partis hostiles aux souverains ont seuls exploité cet acte et s'en sont servis comme d'une arme pour calomnier les intentions les plus pures de leurs adversaires.

« La Sainte-Alliance n'a pas été fondée pour restreindre les droits des peuples ni pour favoriser l'absolutisme et la tyrannie sous n'importe quelle forme. Elle fut uniquement l'expression des sentiments mystiques'de l'empereur Alexandre et l'application du christianisme à la politique.

C'est d'un mélange tridées religieuses et d'idées politiques (pTest sortie la conception de la Sainte- Alliance ; elle est éclosc sous l'influence de M°' de Krudener et de M. Bergasse. Personne ne connaît mieux que moi tout ce qui se rapporte à tt ce monument vide et sonore ».

Ce que dit le prince de Metternicli sur les pourparlers relatifs à la Sainte-Alliance et surlesidées dont s'inspirait l'auteur de cet acte est confirnK' par les publicistes russes qui ont pu puiser aux archives impériales de Saint-Pétersbourg. Sans toutefois mentionner la part (jui revient à M"' de Krudener, au mesmérien Bergasse et à la secte cliiliastedans l'inspiration de cet acte, M. leprofesseurF. Martens s'exprime ainsi sur Alexandre 1': «Il avait été appelé par sa haute destinée à servir d'instrument à la Providence au milieu des grands événements qui s étaient accomplis. Son caractère aussi noble qu'impressionnable devait en garder des traces indélébiles. La chute deXapoléon, qui s'était élevé si haut par son génie, ne pouvait s'expliquer, dans la pensée de l'empereur Alexandre^ que par les desseins immuables de Dieu... Alexandre traça de sa propre main le projet de la Sainte-Alliance, dont les membres s'engageaient à ne se laisser guider que par des préceptes de foi, d'amour, de vérité et de paix. Les commandements de la religion chrétienne

LA SAINTE-ALLIANCE

devaient présider dorénavant aux rapports des souverains et de leurs sujets. Tous les peuples seraient considérés comme membres de la même grande famille du Christ. » M. de Martens constate, à son tour, que ni l'empereur François ni IMetternich ne sympathisaient avec ce projet « d'idées étranges et irréalisables ». L'empereur d'Autriche comme le roi de Prusse n'y adhéraient (( qu'afin de resserrer à jamais des rapports d'amitié et d'entente commune avec l'empereur de Russie ».

Nous dirons tout à l'heure quelques mots sur les appréciations atténuantes que nous venons de citer. Il nous reste à parler de l'inspiratrice de l'acte, c'est-à-dire de M'"* de Krudener et de ses amis de secte. Par le récit qu'on vient de lire, on a pu voir que les sentiments religieux s'étaient imprimés dans l'esprit du tsar, dès 1812, après la i^rise de Moscou par Napoléon ; qu'ils s'étaient fortifiés en lui à la suite des campagnes heureuses de 1 81 3 et 1 814 ; que, endormis au début du Congrès de Vienne, ils avaient été réveillés par les lettres-sermons de M°^' de Krudener. De là, l'idée exprimée à Vienne, d'adresser aux peuples un manifeste dont la promulgation fut

LA SAINTË-ALLL\NCE.

empôcliHO par le retour de Napoléon en France. La rencontre personnelle d'Alexandre avec M"'' de ivrudener confirme ce souverain dans ses aspirations mystiques.

C'est sous l'empire de ces intluences qu'il vit et agit pendant son second séjour à Paris et (ju'il conçoit le projet de la Sainte-Alliance, document dont les termes trahissent ce langage si étrange et si biblique des sectes protestantes. La signature de cet acte le remplit de joie. « Tout son désir, écrit le pasteur P]mpeytaz, auxiliaire de M'"*" de Krudener, en retournant dans son empire, est de consacrer sa vie et ses facultés à Tavancement du règne de Jésus-Christ. Il nous fit promettre de le rejoindre prochainement et nous donna à tous rendez-vous à Pétersbourg, pour nous employer à cette œuvre (jui était devenue l'œuvre et le besoin de son cœur. » Empeytaz n'exagère pas.

Le tsar, après avoir quitté Paris, écrit de Bùle à une amie : « Mon séjour à Paris a été d'un intérêt immense quant à celui de l'avancement de l'œuvre du Seigneur. Combien je le bénis, à chaque instant du jour, de niavoir mis sur cette voie de vérité et de véritable vie, si diiïéreute, si supérieure à cette autre vie misérable dont on apprend toujours plus à connaître le néant. »

La coopération spirituelle de M""' de Ivrudener

à cette œuvre moralisatrice conçue par Alexandre, ne survécut pas longtemps au séjour de Paris et le tsar ne tarda pas à rompre les liens qui l'avaient attaché aux chiliastes et à leur propagande.

Parlons d'abord de la baronne. Des embarras financiers l'avaient empêchée de se rendre immédiatement à l'invitation du tsar pour Saint-Pétersbourg. Elle ne quitta Paris que trois semaines après le départ d'Alexandre, prit la route de Suisse et s'arrêta à Bœnningen, centre de la Société biblique. Là, elle fit connaissance avec un nommé Kellner, ex-employé infidèle des postes de Brunswick, qui s'était réfugié au sein des sectes bibliques. Ce drôle s'empara de l'esprit mobile de la baronne, en lui persuadant qu'elle était une Envoyée du Ciel, le messager prédit par Esaïe, la femme dont parle l'Apocalypse : « La femme revêtue du soleil, ayant la lune sous les pieds et douze étoiles au front. » Séduite par ces adulations, empêchée d'ailleurs par d'autres circonstances restées obscures, M™*' de Krudener resta en Suisse.

Il n'est pas improbable que le tsar lui ait fait interdire le retour en Russie. Elle avait été indiscrète. Partout elle fit répandre cette assertion que la Sainte-Alliance était son œuvre à elle. Ces bruits étaient parvenus aux oreilles de l'empereur.

ri

Dès le premier jour, le traité de la Sainte-Alliance avait été frappé d'impopularité ; les journaux en attaquaient le principal auteur, critiquaient ses relations avec la baronne et tout son entourage de sectaires bibliques. Le tsar en fut vivement froissé. Un peu sur le tard, il se renseignait sur le passé de la baronne, apprenait ses relations avec l'iniposteur Fontaines, les démêlés de tous ces gens avec les polices badoise et wurtembergcoise. Sans confondre ce drôle avec la baronne, il ne pouvait méconnaître que les débordements de Fontaines rejaillissaient sur elle et qu'elle devenait ainsi pour lui-même une personne compromettante.

Ce fut le commencement de la disgrâce de la baronne. Les embarras d'argent vinrent s'y ajouter. Fontaines l'avait engagée dans des dettes; son domaine en Wurtemberg fut confisqué. Le roi de Wurtemberg lui interdit l'entrée de ses États par suite des rapports de police qui la signalaient comme une vulgaire aventurière, faisant commerce d'ordres et de rubans. Le fait est que sa vie en Suisse, où, sous l'égide de Kellner, elle faisait métier de propbétesse et produisait des miracles, n'est plus qu'aventure. Ses prédications, prenant à partie les bourgeois, llattant les pauvres, se transformèrent peu à peu en agitation politique et socialiste. La folie est conta-

LA SAINTE-ALLIANCE

gieuse : de Suisse, elle alla se communiquer à l'Allemagne. L'agitation religieuse envabissait le domaine de la politique, les sectes protestantes devenaient gênantes pour les gouvernements. L'attention de Metternicb fut mise en éveil. Le Cbancelier autricbien rendait le tsar responsable de tous ces faits et c'est au cabinet de Saint-Pétersbourg qu'au mois de juin 1817 il adresse de sévères remontrances.

11 expose, dans une dépêcbe envoyée à l'ambas sadeur dWutricbe, comment le siècle d'irréligion est suivi d'une époque de réaction morale et religieuse, que tout esprit de réaction est faux et injuste, que les bommes sages ne doivent être ni la dupe des faux pbilosopbes ni le jouet des faux religieux. L'agitation des sectes est devenue une épidémie. Passant en revue toutes les insanités enseignées et pratiquées par les sectaires, il aborde directement son sujet. « Vous avez vu, sans doute, dans les gazettes de Suisse, et principalement dans celle d'Aarau, des publications auxquelles les gouvernements se sont vus forcés d'avoir recours contre les prédications de M"'^ de Krudener ; la tendance de cette femme est plus dangereuse que toutes les autres, parce que ses prédications ont toutes pour but d'exciter les classes indigentes contre les propriétaires. » Le chancelier désire que les « grands gouver-

nemonts » mettent un frein à une agitation qui pourra servir de masque aux partis politiques mécontents, désireux de s'emparer de toutes les questions de désordre : « 11 nous est peut-être réservé, conclut-il, de voir les rédacteurs du Nain jau?ieGtdu Vrai Liôérai\M6c\ïev contre les vanités de ce monde et de voir Carnot et Barère se faire les apùtres do la nouvelle Jérusalem. » Aux yeux de Metternicli, en un mot, ce mouvement des sectes protestantes, patronné jusqu'à un cortain point par le tsar, était « un nouveau genre de révolution » contre lequel il fallait proiidredes

mesures.

Ce ne fut pas là l'avis do l'empereur Alexandre, qui se montra très froissé de l'attitude de son allié do Vienne. Une curieuse correspondance s'engagea entre Metternicli et Nesselrode. On négociait justement l'entrevue des souverains pour 1818 ; et néanmoins, le dilYérend religieux jeta du froid entre les diplomates des deux empires. Loin d'entrer dans les vues de Metternich relativement aux sectes, Nesselrode, sur la foi de renseignements inexacts, il est vrai, exprime le regret de son maître, de ce que le gouvernement autrichien ait prohibe:' la Société biblique, formée par des protestants. Metternicli lui réplique que « l'empereur a été mal renseigné : le gouvernement autrichien n'a pas « abrogé »

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la Société biblique, par la simple raison quil n'en existe pas chez lui; il ajoute môme que jamais l'empereur François n'en permettra la formation. La vente et la lecture de la lîible sont libres en Autriche ; mais le gouvernement n'entend pas laisser encourager une lecture qui n'est pas faite pour toutes les intelligences ; certaines parties de la Bible renfermant des obscénités crûment racontées. Il est encore une autre considération qui guide Tempereur François : c'est la maladie du mysticisme, qui ravage l'Allemagne. Voyez ce qui se passe en Allemagne; voyez le succès des prédications de M"^ de Krudener, que vous avez fait très sagement retourner en Russie. » En soumettant cette réponse à son empereur, IMetternich l'accompagne d'une lettre qui prouve combien peu on sympathisait à Vienne avec les tendances politiques et religieuses du tsar. « Votre Majesté, écrit le chancelier, s'est sans doute convaincue depuis longtemps que l'esprit de l'empereur Alexandre est incapable de persévérer dans le môme ordre d'idées. Depuis 1815, il a quitté le jacobinisme pour se jeter dans le mysticisme. Toutefois, connue sa tendance est constamment révolutionnaire, ses sentiments religieux le sont également ; aussi le protectorat des Sociétés bibliques ne pouvait lui échapper... Dans toutes les idées de l'empereur Alexandre, c'est

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le désir des prosélytes qui tient la première place dans ses calculs. C'est dans cet esprit qu'il enrôle les jacobins en Italie et les sectes en Europe. Aujourd'hui, les Droits de r Homme ont fait place aux Lectures de In Bi/tle. » Disons ici que, cinq ans plus tard, Alexandre se rangea de l'avis de Metternich. Bien qu enchaîné toujours dans les idées du mysticisme, il n'en supprima pas moins la Société biblique et celle des missions et interdit les conventicules religieux comme suspects de servir de centres démagogi([ues.

M""* de Kriidener, vers la iin de l'été 1817, rentra en Russie, moins pour suivre l'invitation que le tsar lui avait faite à Paris, que forcée par les circonstances. Ivellner avait fini par lui persuader qu'elle opérait des miracles ; elle y croyait fermement, prétendait avoir renouvelé le miracle de la multiplication des pains, ne cessait d'affirmer la divinité de sa mission; bref, elle lit si bien que le gouvernement suisse, en raison des rassemblements populaires et des désordres que ses prédications provoquaient, lui ordonna de quitter le territoire fédéral et la fit conduire à la frontière. A petites étapes, traversant l'Allemagne, elle gagna Riga, où elle continua ses prédications jusqu'en 1820, époque où elle obtint l'autorisation de venir à Saint-Pétersbourg, voir son gendre malade. Là, la politique la reprit et la perdit.

L'agitation des Grecs l'entraîna dans une véritable campagne. C'était, disait-elle, l'heure de la lutte entre Mahomet et Jésus ; les souverains delà Sainte-Alliance avaient le devoir d'organiser la croisade contre le Turc.

Ces excitations irritèrent Alexandre : il ne voulait pas de guerre, il réformait l'armée par mesure d'économie et se préoccupait surtout de la propagande révolutionnaire dans son empire et dans le reste de l'Europe. Il était au congrès de Laybach, ce précurseur de celui de Vérone, lorsqu'il reçut la nouvelle du mouvement grécophile organisé par Capo d'Istria et Ypsilanti, secondés par M^^"^ de Krudener. Les deux premiers, lors du retour du tsar, furent congédiés et exilés : la baronne reçut la visite d'Alexandre Tourgueneir qui lui lut, avec ordre de la rapporter, une longue lettre de l'empereur, lui ordonnant de quitter sur Theure la capitale. Elle se rendit plus tard en Crimée, où elle mourut, peu guérie de ses hallucinations mystiques,

en 1824.

La pensée d'Alexandre P^ en fondant la Sainte- Alliance, fut généreuse : mais ce fut un beau rêve qui coûta cher aux intérêts russes. L'inaction qui en résulta pour la Russie profita grandement à sa puissante rivale, l'Angleterre. La Sainte- Alliance n'a jamais rempli son but idéaliste et

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religieux: loin de là! Elle n'a ni corroboré la fraternité des peuples, ni produit une législation conforme aux préceptes charitables de l'Evangile. Nous avons raconté plus haut que le prince de Metternich lui contestait toute portée politique et que, suivant lui, jamais il n'en a été question entre les souverains signataires de la « Sainte- Alliance ».

Cela peut être vrai; mais, où Metternich fait erreur, c'est lorsqu'il affirme que ce pacte à trois est resté sans aucun elï'et politique. Le chancelier avait vu juste, lorsqu'il exprimait, dès le début, la crainte que cet étrange traité ne donnât lieu à des interprétations fâcheuses et qu'il ne fût considéré comme un pacte des souverains contre la liberté des peuples. Son étiquette, en quelque sorte démonstrative de christianisme, inquiétait même la Porte Ottomane, qui connnençait à ajouter foi aux bruits répandus par les journaux, que la Russie projetait une croisade contre la Turquie pour chasser les musulmans d'Europe et s'approprier leur empire.

Le tsar rassura le sultan et il fut sincère, comme on l'a vu plus tard, lors de l'insurrection des Grecs. C'est son successeur qui s'engagea dans les guerres contre le Turc, et encore ne le fit-il, à deux reprises, que contraint par le parti révolutionnaire du dedans. Non, la

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Sainte-Alliance de l'empereur Alexandre 1" n'avait pas de but spécial politique et aucun de ses articles n'a la moindre portée pratique. Mais les contemporains ignoraient ce fait ; ils croyaient à l'existence d'articles secrets dirigés contre les libertés des peuples et ne pouvaient qu'être confirmés dans cette opinion par les actes, les faits et les gestes des trois souverains.

Le traité de la Sainte-Alliance créait entre Alexandre, François et Frédéric-Guillaume une sorte de solidarité morale et personnelle qui lit que, pendant toute la durée de leurs règnes respectifs, ils agissaient d'accord : solidarité dont les liens ne se rclcichèrent que longtemps après leur mort. Et comme la chute de Napoléon et la restauration des Bourbons, actes contre-révolutionnaires, produisirent sur le continent un courant de réaction, ce fut la réaction qui prédomina dans la politique des trois cours du Nord. Alexandre eut beau regretter son initiative dans la Sainte-Alliance, faire retomber le poids de la disgrâce sur les Krudener et les Bergasse qui l'avaient poussé à cette folie : il ne put se soustraire aux conséquences de la solidarité qu'il avait établie sous le signe de la croix, avec ses deux autres alliés.

Le prince de Metternich pouvait se lamenter, au début, sur les fausses interprétations dont le

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traité fut robjot; lui-même inspira et dirigea penount trente ans la politique des trois cabinets de la Sainte-Alliance, politique qui, si elle maintenait au dehors la paix générale, n'en fut pas moins, au dedans, une politique de réaction et parfois d'oppression. C'est là ce que le princerégont d'Angleterre avait pressenti lorsqu'il refusa d'adhérer à la Sainte-Alliance et de continuer sous cette forme la Quadruple Alliance, naguère conclue pour combattre Napoléon.

Au lendemain de 1 8 t:i et surtout depuis 1818, Alexandre 1% sous le coup des mouvements révolutionnaires dans son empire, abandonna toutes ses idées libérales pour s'associer à la politique de l'Autriche, et les deux cabinets, réunis, pesaient sur la politique de la Prusse, qui, depuis léna, cheminait dans les voies du libéralisme. On peut donc signaler, comme produits indirects de la Sainte-Alliance, les fameux décrets de Carlsbad, de 1819, et de Vienne, de 18:]i, dirig(''s contre les libertés publiques de l'Allemagne. La haute direction de la politique des trois cours passa, après la mort d'Alexandre, qui avait subi l'ascendant de Metternich, dans les mains de Nicolas, qui prima dès lors l'action du chancelier autrichien. L'intluence russe devint, peu à peu, prédominante dans le centre de l'Europe.

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Nicolas se croyait appelé à servir et à défendre l'Europe contre la Révolution et il combattait à outrance les tendances vers le régime parlementaire qui se manifestaient en Prusse. Son beau-père, Frédéric-ijuillaume 111, comme on l'a appris tout récemment, par des documents officiels, avait dû, sur la demande de Nicolas, laisser à son successeur un écrit par lequel il lui défendait d'accorder à ses sujets une Constitution, et cet engagement fut pour beaucoup dans les résistances de Frédéric-Guillaume IV, lesquelles amenèrent la révolution de Berlin de 1848. C'est cette catastrophe qui porta le premier coup à l'alliance des trois cours, c est-à-dire à la Sainte-Alliance.

L'amitié à trois reçut une profonde blessure. Metternich, abandonné par sa propre cour, fut oblif'^é de s'exiler; Frédéric-Guillaume lY dut saluer les cadavres des insurgés. Seul, Nicolas planant au-dessus d'eux, comme dernier soutien de l'ancienne alliance, s'établissait comme arbitre entre les deux rivaux, sauvant la dynastie de Habsbourg de l'insurrection hongroise qui, victorieuse, aurait aussitôt embrasé la Pologne; s'opposant carrément aux aspirations nationales et libérales de la Prusse; poussant à la restauration de la vieille Diète germanique au profit de la suprématie autrichienne, mais ne négli-

géant pas ses propres intérêts dans la presqu'île balkanique, que les fantaisies apocalytiques d'Alexandre 1'" avaient quelque peu sacrifiés.

L'Autriche donna le coup de grâce à la Sainte- Alliance, à cette solidarité établie entre Uis trois souverains et dont le cabinet de Vienne, lors de la guerre d'Orient de 18o3, en prêtant son appui aux puissances occidentales, rompit les liens. Au moment où Nicolas mourut, il ne restait plus rien des triples serments de 1815 : la Hussie oubliait, pour l'Orient, son rùle de défenseur des principes conservateurs en Occident; la Prusse entreprenait son travail dissolvant dans la (Confédération; TAutriclie se tournait du côté de la France, naguère mise au ban des vieilles cours. Des temps nouveaux, des nécessités nouvelles, mirent fin au rôve d'Alexandre et ramenèrent tout le monde à la prosaïque réalité qui substituait la politique des intérêts à la politique des principes et des sentiments.

Dans la vision extatique d'Alexandre, la Sai«te-Alliance fut un météore lumineux : les générations contemporaines de la naissance et de la mort de cette conception mystique, n'ont jamais aperçu l'auréole du phénomène et n'en ont entrevu l'existence que par la chute des pierres tombées de haut sur le bas monde.

TABLE DES MATIÈRES

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