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CHAPITRE IX

Réaction.

Le roi Frédéric-Guillaume remercie le tsar des services rendus à la Prusse. — Culte du roi pour la personne d'Alexandre. — Entretien d'Alexandre avec l*évôque Eylert. — Mariage de la fille du roi avec le grand-duc Nicolas. — L'opinion en Prusse hostile à rinfluencc russe. — Le ministre de Russie et les Berlinois. — Alexandre encourage la réaction en Allemagne. — Le traité d'extradition entre la Russie et la Prusse. — Le ministre de Russie dénonce Tesprit révolutionnaire en Prusse. — Les visites fréquentes d'Alexandre à Berlin. — L'évêque Eylert chez l'empereur Alexandre. — La réaction à Berlin. — Le mouvement libéral en Allemagne. — Le Mémoire russe sur les universités allemandes. — Stourdza et Kolzebue. — L'opinion excitée contre le gouvernement russe. — La fête des étudiants à la Wartburg. — Assassinat de Kotzebue. — Le meurtrier Sand, applaudi par l'opinion. — Procès et exécution de Sand. — Mesures réactionnaires à Berlin. — La réaction appuyée par Alexandre. — Les conférences deCarlsbad. — Letsarprend acte des résolutions sansy adhérer. — L'opinion en Prusse se manifeste contre la pussomanie du roi. — La presse prussienne hostile à la Russie. — Les relations commerciales, cause de différends entre les deux gouvernements. — La Russie se dégage, de son propre chef, des engagements comme?ciaux'de 1815 et 1818. — La Russie déclare que la liberté de commerce ruine la Pologne. — Le gouvernement russe proclame un nouveau larif plus élevé. — Querelle entre les deux gouvernements. — La Prusse reproche à la Russie de lui enlever des ouvriers et des chefs d'industrie. — Suspension des négociations. —

Reprise des négociations et conclusiou du traité de commerce de 1825. — La Russie obtient satisfaction au détriment des intérêts du commerce prussien. — Les populations et Tarmée prussiennes ne partagent pas les prédilections du roi pour la Russie. — Appréciations divergentes des services rendus de part et d'autre. — Conduite peu amicale d'Alexandre à l'égard de la Prusse, en 1805, à Tilsit, à Erfurt et finalement au Congrès de Vienne. — Résumé des griefs des Allemands à l'égard d'Alexandre. — L'opinion en Russie n'est pas plus satisfaite. — Conclusion.

Il faut supposer que les résultats obtenus, à la fois par les exploits de ses armes et par les efforts de sa diplomatie, dépassaient les espérances du roi Frédéric-Guillaume et lui inspiraient des sentiments de satisfaction nullement partagés par ses sujets. A peine rentré dans sa capitale, le roi écrivit au tsar une lettre pleine d^effusion, se félicitant du commerce intime qui les avait rapprochés pendant trois ans et qu'il désirait voir se continuer dans Tavenir. « Mon amitié pour V. M., écrit-il, est devenue pour moi une véritable religion. Je n'oublierai jamais les services que vous m'avez rendus, ni cette grâce de sentiments dont vous les avez toujours accompagnés. Après Dieu qui a béni les généreux efforts qu'il a inspirés à mon peuple, c'est à vous. Sire, à votre persévérance, h votre héroïsme, à celui de vos admirables troupes, que je dois le plus de reconnaissance toujours. »

Cette amitié, comme le roi le disait lui-même, devint un véritable culte et les chroniqueurs de l'époque en racontent des faits étranges. Le roi donnait à ce sentiment la première place dans tous les événements des trois années mémorables. Il négligeait de parler des hauts faits de Tarmée prussienne, pour ne vanter que ceux de Tarmée russe et du tsar lui-même. 11 ne fut pas une seule chambre des appartements du roi, à Berlin, à Potsdam, à Charlottenbourg, où Ton ne remarquât quelque portrait d'Alexandre I"; le roi lit élever un buste monumental de son ami sous les fenêtres de son palais de Potsdam.

Les mérites que Frédéric-Guillaume attribuait en premier lieu à Alexandre et à Tarmée russe, celui-ci, toujours sous Tempire d'une exaltation mystique, les faisait remonter à la Providence et à son retour vers la religion. L'évêque protestant Eylert, prédicateur de la cour de Prusse, eut à ce sujet, en 1818, un entretien avec le tsar Alexandre affirmait ses sentiments de chrétien croyant, en avouant qu'avant d'y arriver il lui avait fallu traverser bien des temps de doutes et de luttes morales. « L'impératrice Catherine, disait-il, était une femme intelligente, spirituelle et grande, et sa mémoire vit dans l'histoire de la Russie. Quant à l'éducation et à la vraie piété du cœur, il en était à la cour de Russie,

comme partout ailleurs : beaucoup de phrases, peu de fond ; formes extérieures, peu de vrai christianisme. Je m*en allai pour chercher des distractions. Mais rincendie de Moscou à éclairé Dfton âme et le jugement de Dieu sur les champs de glace a fait entrer la foi dans mon cœur.

A partir de ce moment je suis devenu un autre homme ; c'est à la délivrance de l'Europe que je dois ma propre délivrance. Dans les journées de Lûtzen, de Dresde, de Bautzen, malgré toute leur bravoure, nos troupes furent obligées de battre en retraite. Alors, à votre roi et à moi s'imposait la conviction que sans Taide de la Providence divine, TAllemagrie était perdue. Si Dieu bénit nos efforts, nous nous le sommes juré, nous le professerons devant le monde entier. »

Des liens plus étroits n'avaient pas tardé à unir les deux souverains et leurs familles. Au mois d'avril 1816, la princesse Charlotte, fille du roi, se fiança au grand-duc Nicolas, frère cadet d'Alexandre et son successeur présomptif au trône de Russie. « L'amitié des deux souverains, écrivit le roi, a toujours été étrangère à tous les calculs politiques; mais maintenant elle se consolidera encore plus, si c'est encore possible, par ces relations de famille. » Alexandre répondit dans des termes non moins émus, jurant que leur amitié durerait jusqu'au tombeau, mais mêlant

aussi à ces protestations des conseils d'ordre politique.

En Allemagne et en Prusse, les esprits étaient ^n fermentation ; dans les hautes sphères l'esprit de réaction contre les idées libérales commençait à s'accentuer. Tandis que le poète Klopstock glorifiait Alexandre dans un poème : A rhuma^ nité et que les sociétés bibliques de TAllemagne se vantaient de sa protection, le libéralisme commençait à s'élever contre les tendances réactionnaires du gouvernement prussien, en accusant le gouvernement russe de les encourager. Cette impression régnait même dans les sphères offi- 3iel]es de Berlin, dans celles du moins qui maient encore dans les idées des Slein, des Hardenberg, des Arndt et où les aspirations aux réformes libérales et nationales se mêlaient à des mtipathies à l'égard de la Russie. Alopéus, milistre de Russie à Berlin, constatait, dans ses rapports, « qu'au sein du gouvernement prusuen même il se trouvait des individus qui détestaient la Russie parce qu'elle était la source Drincipale de la tendance conservatrice qui l'avait pas leurs sympathies. Ces individus s'efforîont d'enrayer toutes les entreprises du gouverlement, surtout quand ils savaient que la Russie y était intéressée. » Alopéus visait surtout les Qégociations pour une nouvelle conventioii

d'extradition des criminels, lesquelles traînaient en longueur. « Le roi affectionne toujours le tsar et la nation russe ; mais les démagogues allemands lui reprochent sa prédilection pour les Russes » et cela rengage à abandonner les détails des relations politiques, à Hardenberg qui est personnellement bien disposé pour la Russie, mais entouré'de « gens qui nous craignent avec raison ; car ils sentent que Tintimité personnelle entre 'empereur et le roi les empêche de jouer un rôle principal et de faire prédominer leurs principes révolutionnaires ». Il dénonçait aussi le mauvais esprit de la capitale. « Aucune ville, écrit-il, ne se qualifie moins pour renfermer dans son sein une assemblée délibérative. De tous temps les Berlinois ont eu la réputation d'être frondeurs ; mais aujourd'hui cette manie passe les bornes de la décence. Ils veulent que tout soit germanisé et on ne saurait parler français dans la rue, sans être exposé à être insulté. Même un danseur et une danseuse de première classe que le roi a fait venir à Berlin, ont été siffles par le public, pour la simple raison qu'ils étaient de nationalité française. »

Alexandre, cela est incontestable et s'explique d'ailleurs par l'état de l'opinion en Allemagne avec ses pointes conti^e la Russie, encourageait le courant réactionnaire de la cour de Berlin. Le

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toujours fourni matière aux libéraux allemands de manifester leur antagonisme à Fégard de la Russie. La presse allemande ne cachait pas ses sentiments hostiles, malgré la censure qui en exerçait le contrôle. Le ministre de Russie à Berlin ne cessait de s'en plaindre. « L'esprit révolutionnaire, écrivait*il, progresse dans l'Allemagne du nord. Les perturbateurs allemands sont très habiles à profiter des organes de la presse pour réagir sur l'esprit public, outrager les souverains et blâmer les mesures des gouvernements. » Ces « révolutionnaires » étaient cependant les mêmes patriotes qui avaient couru sous les drapeaux, en 1813, lorsque le roi les appela aux armes en leur promettant des institutions libérales. « Maintenant que le but est atteint, écrit le diplomate russe, on s'en dédit. » Les gouvernements allemands — fait assez curieux à constater — sollicitèrent l'empereur Alexandre de les secourir contre les libéraux. « Prenez des mesures », conseillaient les Russes à la Prusse. « Non, fut la réponse; nous aimons mieux que ce soient les petits gouvernements qui en prennent l'initiative. » Le tsar se bornait à recommander de réagir contre le mouvement libéral, il se refusait à intervenir ouvertement. Au moins, disaient les ministres prussiens, l'empereur devrait permettre que nous publiions ses dépêches :

RÉACTION. 22i

Alexandre refusa encore. Les gouvernements des petits Etats, à leur tour, le sollicitaient de les protéger, non seulement contre les libéraux mais aussi contre les agissements de TAutriche et de la Prusse qui, alléguaient-ils, faisaient désarmements contre la Russie. Le prince de Melternich, de son côté, insista auprès du cabinet russe pour concerter des mesures communes contre le « jacobinisme allemand ». Les événements devaient bientôt fournir un prétexte à ces mesures réactionnaires.

En attendant, les rapports entre les cours de Berlin et de Saint-Pétersbourg s'étaient afferlïiis par le mariage de la princesse Charlotte avec le grand-duc Nicolas. A cette occasion, le roi déclara de nouveau, que les liens entre les deux familles étaient indissolubles. Alexandre, à part les intérêts politiques de son empire, qu'il ne sacrifiait jamais à son amitié personnelle pour le roi, se plaisait dans le commerce intime avec la cour de Prusse. Il faisait de fréquentes visites à Berlin et assistait à toutes les solennités rappelant les campagnes faites en commun avccTarmée prussienne; le roi lui avait conféré le titre de colonel d'un de ses régiments de la garde, dénommé d'après le tsar qui trouvait plaisir à visiter ce régiment et à le passer en revue. II vint encore à Berlin, en automne 1818, pour assister

à rinauguratioa du monument commémoratif des guerres de 1813, 1814 et 1815. Uévêque Eylert, qui prononça le discours de circonstance, vanta, -eu termes exubérants, la confraternité d'armes des deux souverains. Le tsar n'ignorait pas le revirement d'opinion qui s'était opéré en Allemagne contre la Russie. « Je sais bien, disait-il dans un entretien avec le prédicateur de la cour, que les Allemands n'ont pas bonne opinion de la Russie, qu'ils la considèrent comme uu pays de barbarie et d'esclavage, de brutalité et d'ignorance. C'est une erreur. Les classes élevées dans les grandes villes, surtout à Saint-Pétersbourg, sont très cultivées, plus même qu'il ne convient et que je ne le voudrais. La classe moyenne est à son aise ; Je peuple est bon, il a l'esprit sain et se sent bien dans la vie patriarcale. Ce qui convient dans d'autres pays ne serait pas bon pour nous. » Par une des contradictions qui caractérisaient l'esprit de cet éminent souverain, tandis qu'il refusait à ses Russes des institutions libérales et déconseillait au roi Frédéric-Guillaume d'en octroyer aux Prussiens, Alexandre, pour remplir la promesse faite aux Polonais, convoqua à Varsovie une diète qu'il ouvrit en personne, avec grande solennité, pour inaugurer, dans un discours respirant les idées les plus libérales, le régime constitutionnel en Pologne. Toute l'Eu-

rope libérale y applaudit : les Allemands euxmêmes oublièrent un instant leurs ressentiments contre Alexandre, dans l'espoir que les États de la Confédération germanique, la Prusse en tête, seraient bientôt dotés de constitutions libres comme celle de Pologne. L'illusion fut de courte durée : au bout de quelques mois déjà, un revirement en sens opposé s'opéra dans Tesprit d'Alexandre. Le vent réactionnaire soufflait plus fort que jamais, depuis la Neva jusqu'aux bords de la Seine et sur les plaines de TAlIemagne. La retraite du prince de Hardenberg, chancelier prussien, enlevait toute influence au petit groupe d'hommes libéraux qui avaient pu garder la direction des affaires. Ce changement de ministère fut bien vu à la cour de Saint-Pétersbourg qui, depuis longtemps, ne trouvait plus en Hardenderg un partisan bien chaleureux de Talliance russe. Au contraire, la satisfaction y fut grande au sujet de son successeur, le comte de Bernstorff. Ce dernier appartenait à une famille danoise ayant fourni à son pays natal plusieurs hommes d'Etat qui, tous, professaient de profondes sympathies pour la Russie. Celui qui était entré au service de

la Prusse ne faillit pas à cette tradition : il fut

aussi rhomme de la réaction qui était parvenue à triompher dans les cours de l'Europe, et surtout dans celles de la Russie, de l'Autriche et de la

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Prusse, à la suite d'un événement tragique et se rattachant directement au mouvement politique de l'époque.

On a vu plus haut qu'au lendemain du Congrès de Vienne, la désillusion des patriotes allemands, dont les espérances libérales avaient été déçues, se manifesta dans les journaux en visant à la fois les gouvernements de la Confédération et le gouvernement russe regardé comme l'inspirateur des mesures réactionnaires. L'empereur de Russie, constamment sollicité par ces gouvernements d'intervenir et tout en se refusant d'abord à s'ingérer, de son initiative, dans les affaires intérieures de ses voisins, avait fini cependant par y accéder en promettant de traiter cette question dans le Congrès qui devait se réunir à Aix-la- Chapelle, au mois de septembre 1818. Toutefois, à ce Congrès il ne fut pas pris de mesures générales contre les libertés publiques, bien que le programme russe semblât en proposer l'adoption sous la forme de « mesures de préservation contre la contagion de l'état maladif de la France ». L'empereur, en tout cas, s'était préparé à cette discussion éventuelle, en chargeant un de ses confidents, le conseiller d'État Stourdza, fortement engagé dans le mouvement des sectes piétisteSy de lui fournir un exposé de la situation de l'Allemagne et surtout des universités, que

gouvernements considéraient comme des pépinières des idées révolutionnaires. Le mémoire de Stourdza^ destiné aux souverains et à leurs cabinets, parvint, par une indiscrétion, à la connaissance du public. L'auteur y accusait les universités, au lieu de cultiver les sciences, de nourrir Tesprit d'athéisme et de libéralisme et de contribuer ainsi à ébranler les trônes et l'ordre social. Pour remédier au mal, Stourdza proposait de prendre des mesures en vue de restreindre davantage les libertés académiques en ce qui concernait la liberté de la chaire des professeurs et la liberté individuelle des étudiants.

La publication de ce document souleva dans toute l'Allemagne, chez les vieux comme chez les jeunes, une indignation des plus vives. Des polémiques véhémentes remplissaient les colonnes des journaux et des revues littéraires. Des professeurs en renom prirent la plume pour défendre les universités contre des attaques injustes. Les étudiants organisèrent des manifestations tumultueuses contre l'audacieux étranger ; ils se vengèrent, en cette circonstance, des dénonciations et des persécutions dont certains de leurs camarades avaient été l'objet l'année auparavant à la suite delà fête patriotique du château de Wârtburg près d'Eisenach, dans le grand-duché de Weimar.Onyavaitcélébré,le 18 octobre, le double sou-

venirdu troisième centenaire de la proclamation de la Réforme de Luther et du troisième anniversaire de la bataille de Leipzig; on avait voulu célébrer ainsi la délivrance de TAllemagne de la domination de la papauté et de Napoléon. Le soir, les étudiants, à la lueur des torches, y avaient brûlé, avec quelques emblèmes représentant le régime de la réaction et du militarisme, vingt-huit écrits d'auteurs d'ouvrages préconisant les idées légitimistes, absolutistes et cléricales. Le mémoire d'Alexandre Stourdza avait fait, de cette algarade de la jeunesse académique, la base de ses accusations contre les universités. Stourdza chercha à se défendre, mais se défendit mal en découvrant son souverain. Ce n'étaient pas, disait-il, ses idées à lui qu'il avait exposées ; il avait composé son mémoire sur les données de Tempereur, renseigné par d'autres personnes sur l'état des choses dans les universités. Tant pis, répliquèrent les polémistes allemands. Si le mémoire, disaient-ils, exprime les idées du tsar, c'était une raison déplus de s'élever contre l'écrivain pour atteindre ainsi le véritable auteur. Assiégé et accablé de lettres de menaces des étudiants, dont l'un le provoqua en duel, nullement disposé à sacrifier sa personne, Stourdza prit promptement la fuite. Mais les passions, surexcitées, ne se calmèrent pas. Les polémiques se poursuivirent contre les ennemis de la

liberté qui ne craignaient pas, vrais traîtres à la patrie, d'invoquer le secours de l'étranger contre des citoyens allemands.

A ces controverses se trouvait mêlé aussi, comme l^un des plus marquants adversaires des étudiants, le poète dramatique Kotzebue. AUe^ mand de naissance, entré au service de la Russie, auteur d'une foule de comédies devenues populaires, il s'était fait, après des fortunes diverses, écrivain politique, avait été nommé par l'empereur Alexandre conseiller d'État et, après la paix de 1815, chargé de s'établir en Allemagne pour, de là, envoyer au gouvernement russe des rapports sur les hommes et les choses. Il avait débuté, en Russie, par la publication d'un journal en langue allemande, lequel se signalait par des attaques violentes contre tout ce qui était étranger et, la Russie étant à cette époque en guerre avec Napoléon, surtout contre tout ce qui était Français. Gratifié d'un titre officiel russe, il était venu s'établir à Weimar, sa ville natale, oîi il reprit la direction de son journal, exaltant tout ce qui était russe, et jusqu'au climat si rigoureux de ce pays, et traitant, par contre, avec défaveur tout ce qui était allemand. Comme on connaissait l'objet de sa mission en Allemagne et qu'on lisait ses diatribes contre ce pays, on s'éloigna de lui : les étudiants lui vouaient

une haine implacable et joignaient ses ouvrages à ceux qu'ils allèrent brûler au château de Wartburg. La colère de Kolzebue n'en devint que plus vive, ses attaques contre les universités et les étudiants que plus violentes. Le mémoire de Stourdza, en raison du bruit qu'il avait provoqué, avait été désavoué par le gouvernement russe. Cela ne convenait pas à Kotzebue : il continua d'attribuer à cet écrit un caractère officiel et à en soutenir toutes les idées, de telle sorte que l'opinion publique finit par le considérer comme le véritable auteur du mémoire. L'animadversion publique , malheureusement pour Kotzebue, reçut un nouvel aliment par suite d'une indiscrétion fortuite. L'agent russe ayant donné à son secrétaire un de ses rapports à copier, ce dernier, faute de pouvoir bien déchiffrer le texte français de l'écrit, s'était adressé, dans son embarras, à son voisin, le savant docteur Lindner, originaire de Courlande. Entièrement à ses études scientifiques, sans s'intéresser à la politique, Lindner entretenait des relations très amicales avec un grand nombre de professeurs de l'université d'Iéna, qui appartenaient au parti libéral. En lisant l'écrit de Kotzebue, il y trouva des dénonciations contre ces hommes et même des travestissements de leurs cours universitaires. Indigné et craignant pour ses amis, il prit copie

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des passages les plus compromettants pour en donner connaissance au professeur Luden, l'un des plus maltraités dans cet écrit et qui s'empressa de livrer ces extraits à la publicité. Kotzebue avait demandé et obtenu Tintervention des autorités pour prohiber la vente des journaux révélateurs, mais trop tard. De là, nouvelles récriminations de sa part : il alléguait sou prétendu caractère diplomatique pour réclamer contre une soi-disant violation du droit public ; l'empereur de Russie^ déclarait-il, avait été offensé en la personne de son agent et il fallait châtier les coupables. Le gouvernement de Weîmar ordonna des poursuites qui finirent, longtemps après, par l'acquittement des inculpés. Quant à Lindner, il s'était empressé d'aller chercher en France un refuge contre les désagréments qu'il avait à craindre comme sujet du tsar.

Le gouvernement russe, quoique l'incident lui fût désagréable, ne le prit pas bien au sérieux. Il désavoua Kotzebue, en tant qu'agent officiel, le réprimanda et, dit-on, eut même l' idée de le faire rentrer en Russie. Cette dernière mesure eût sauvé la vie du compromettant publiciste. Il n'en fut rien. Kotzebue resta à Weimar, pour continuer, dans son journal, ses attaques contre l'Allemagne et ses littérateurs illustres. Sa position à Weimar finit par devenir intolérable ; il

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n'était reçu ni à la cour ni dans la ville. Par suite, il transfère son domicile à Manheim, où il arrive à la fin de Tannée 1818. Il y vécut dans un certain isolement : la cour de Carlsruhe et le monde officielne faisaient aucune attention à sa personne. Le 23 mars 1819, dans la matinée, un jeune homme se fit annoncer chez Kotzebue, comme Courlandais et porteur de lettres de la mère du publiciste russe. N'ayant pas été reçu, il revint au bout d'une heure et, Kotzebue étant sorti, revint une troisième fois dans la soirée. Cette fois, on le fit entrer dans une pièce où Kotzebue vint aussitôt le rejoindre. Après avoir échangé quelques mots insignifiants avec son hôte, le jeune homme lui tendit un papier, puis, pendant que Kotzebue en commençait la lecture, il tira un poignard et le lui enfonça dans le cœur, en s'écriant : « Voici, traître, ce qui t'est dû ! » Après une courte lutte avec son meurtrier qu'il avait fini par entraîner dans sa chute par terre, Kotzebue expira. Le meurtrier se précipita dans la rue au milieu de la foule, en criant : « Voilà comment doivent mourir tous les traîtres, voilà comme il faut venger la patrie chérie ! » Puis, tombant à genoux, comme pour prier, il dit :

« Grand Dieu! je te rends grâce pour m'avoir laissé accomplir cette œuvre de justice. Vive ma patrie allemande! » Sur ces derniers mots, il s'en-

i au cœur un petit glaive qu'il avait caché sa veste. 11 fut aussitôt transporté à Thôpital on constata que ses blessures n'étaient pas ;elles. En même temps on apprit, par luile, que le criminel s'appelait Charles-Louis i, né à Wunsiedel, en Bavière, fils d'un tionnaire prussien en retraite, candidat en logie, en dernier lieu étudiant de l'université aa. Il avait quitté cette ville le 9 mars, sans i ses adieux à ses amis et avec la ferme lution d'assassiner celui qu'il considérait me traître à la patrie. La feuille de papier 1 avait tendue à Kotzebue, était une sorte posé, en termes pathétiques, des motifs patiques de son crime. Un autre papier, trouvé lui, était plus compromettant au point de vue tique, en ce qu'il semblait faire supposer des plicités et un véritable complot. On y lisait

: « Condamnation à mort exécutée sur le Ire Auguste de Kotzebue, suivant arrêté de ûversité ***. » Sand, loin de témoigner des •ets, se vanta de son forfait, comme d'un 5 de haute piété. Ce qui caractérise bien it des esprits, à cette époque en Allemagne, t que toute la population de Manheim se atrait sympathique au meurtrier, en louant

crime comme un acte d'héroïsme d'un jeune riote. Tous formaient des vœux pour lui,

r^xaltaient comme un martyr ; on lui envoya des fleurs et des douceurs ; la foule stationnait sous les fenêtres de Fhôpital et l'acclamait ; les catholiques firent dire des messes à son intention ; les nombreux touristes anglais qui séjournaient alors à Manheim, manifestaient hautement leur admiration.

Toute autre, on le conçoit, fut l'impression dans les cercles officiels de Carsruhe. Courtisans, diplomates et fonctionnaires étaient consternés et effrayés. On crut à l'existence d'une sorte de vehme dont tout étudiant pouvait être l'exécuteur. On demanda des mesures de répression sévère.

Tel ministre badois pensait aussitôt tirer profil de l'événement, pour rehausser sa position, son influence. A la chancellerie de Vienne on n'était pas bien affecté de l'événement: les corporations, d'étudiants n'existaient pas en Autriche. Il en fut autrement à Berlin, centre dumouvement universitaire, des gymnastes, de nombreuses sociétés, quelques-unes clandestines. Aussi, toute la police, tous les organes judiciaires furent mis en mouvement pour découvrir les complices de Sand. On n'en découvrit pas, et il n'y en eut point. Sand avait agi seul et sans confier son secret à qui que ce fût. Sa conduite avait été irréprochable et il n'avait jamais négligé ses études. Faible d'esprit, exalté jusqu'au délire, il avait con-

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sidéré Kotzebue comme le corrupteur du peuple allemand et était persuadé que, celui-ci mort, la patrie serait sauvée. En réalité, c'était l'acte d'un fou possédé d'une idée fixe et criminelle. La justice avait beau fairedesarrestations, des perquisitions dans toute l'AlIen^agne : elle dut convenir qu'on se trouvait devant un attentat absolument isolé. En raison de toutes ces recherches, le procès traîna pendant plus d'une année. Le 5 mai 1820 seulement, le verdict fut rendu: la peine capitale fut prononcée. Le grand-duc, après de longues hésitations, sanctionna le jugement qui fut exécuté le 17 mai. Sand mourut avec calme et fermeté. La veille de l'exécution il avait voulu s'entretenir avec l'officier chargé de l'escorte pour l'échafaud ; le même jour, il avait mandé le bourreau, avec qui il causait longtemps^ en cherchant à consoler l'homme qui ne pouvait contenir son émotion devant tant de douceur et de résignation. Sur le passage du funèbre cortège, la foule sanglotait ; officiers et soldats étaient émus en voyant ce jeune homme si beau et si gracieux, mourir avec tant de courage. Il ne voulait pas être accompagné par un ecclésiastique: la place du prêtre, disait-il, n'est pas là où se verse le sang.

Loin de délivrer lapatrie allemande, comme Sand se l'était imaginé dans sa démence, en assassinant un homme politiquement sansla moindre in-

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fluence, ce crime oe servait qu'à forger des chaînes à la nation. ABerlinserenouvelaienlpourladirection de la politique intérieure, les manœuvres auxquelles Tentourage du roi s'était livré dans les années de 1806 à 1812. Le parti de la réaction poussait à des mesures de rigueur contre les libéraux de toute nuance. Le roi, qui jugeait les choses plus froidement, se montrait irrésolu ; le chancelier Hardenberg, sceptique comme toujours, laissait faire ses adversaires. Ceux-ci tournèrent les yeux vers l'empereur Alexandre. Ils pressèrent le ministre de Russie de solliciter le tsar pour qu'il écrivît au roi en lui représentant les dangers que les « révolutionnaires » faisaient courir à la Prusse et à l'Allemagne. « Cela décidera le roi, » disait le prince Wittgenstein, alors ministre de la police. Alopéus ne demandait pas mieux, ennemi déclaré qu'il était des idées libérales qui commençaient à battre en brèche le vieux régime patriarcal. Mais, objecta-t-il, il ne suffit pas de proposer des mesures, il faut les exécuter. Or qu'a-t-on fait à la suite des incidents de la Wartburg? A-t-on sévi contre les professeurs qui donnent à la jeunesse l'exemple de la révolte? « La majorité de la nation allemande, écrivit-il, est intacte de l'esprit révolutionnaire, ce sont les minorités qui font les révolutions. » Mais, tout eu sympathisant avec les hommes de

la réaction et de la répression à Berlin, Alopéus ne se souciait pas d'engager son gouvernement dans cette affaire. L'empereur Alexandre ne voulait pas y paraître ; il ne voulait pas perdre auprès des libéraux allemands sa réputation de libéralisme et, par suite, le prestige que son nom n'avait cessé d'exercer sur les esprits 6n Allemagne. Il y avait aussi Hardenberg, disait le ministre de Russie, toujours entaché de libé- ''alisme et qui s'opposerait à des mesures de persécution. Que l'empereur écrive au roi, persistait ^ittgenstein, et l'on suivra ses conseils sans Consulter Hardenberg. Le cabinet russe et Tem- P^reur lui-même partageaient, au fond, les opinions du parti réactionnaire en Prusse. La Ivresse périodique, les corporations d'étudiants,^ le mouvement unitaire allemand, les demandes ^'ime Constitution : tout cela leur paraissait répréhensible et révolutionnaire et demandait à être refréné. Mais le tsar ne se décida pas facilement, fût-ce à donner des conseils : il se retrancha pendant longtemps derrière son principe de non-intervention.

S'il fut sollicité ainsi, d'une façon indirecte, par les ministres du roi de Prusse, d'intervenir dans les affaires allemandes, il y fut directement invité par l'empereur d'Autriche et le prince de Metternich, et peut-être ces démarches autri-

chiennes étaient-elles cause que le tsar se refusait aux instances de Berlin. C'est que pour TAutriclie il s'agissait d'enrayer les velléités relativement libérales du gouvernement prussien que l'empereur François et son chancelier dénonçaient positivement auprès du tsar, comme favorisant le libéralisme. Le cabinet de Vienne voulait obtenir aussi que l'empereur Alexandre usât de son influence sur les petits États allemands, dotés du régime constitutionnel, pour les soumettre aux convenances de la politique autrichienne. Or, l'empereur Alexandre ne tenait pas à laisser s'établir rhégémonie de l'Autriche en Allemagne et il craignait d'y contribuer en déférant aux sollicitations du cabinet de Vienne. Celui-ci, toutefois, parvint à amener le roi de Prusse à entrer dans la voie de la répression. Des conférences eurent lieu dans Tété de 1819 à Carlsbadf entre les plénipotentiaires des Etats allemands. Le chancelier autrichien soumit à ce congrès une série de mesures qui annulaient toutes les libertés publiques de la nation et dont l'adoption fut en quelque sorte imposée aux États fédérés. Cela ne suffisait pas au cabinet de Vienne. S'appuyant sur le traité de la quadruple alliance de 181S, l'Autriche demandait à l'Angleterre et à la Russie l'approbation des résolutions de Carlsbad. Mais ni l'une ni l'autre

n'y consentirent. Le cabinet anglais déclarait ne pas vouloir conclure « d'alliance contre les peuples » ; quant au tsar, après entente avec l'Angleterre, au lieu d'approuver ces mesures qu'il approuvait au fond et d'en recommander l'adoption aux États récalcitrants, il se borna à en prendre acte. Faute de mieux, le cabinet de Vienne obtint toujours ce résultat négatif mais néanmoins important, que l'empereur de Russie ne s'opposât pas à des mesures qui constituaient une flagrante violation du pacte fédéral germanique, partie intégrante du traité de Vienne.

Il est vrai que bientôt déjà le tsar se départit du principe de non-intervention dans les affaires des autres Etats. En raison de l'intimité du roi Frédéric-Guillaume avec le souverain russe, l'opinion libérale en Prusse prenait pour cible de ses attaques le gouvernement du tsar qu'elle accusait de soutenir sinon d'inspirer la politique réactionnaire du gouvernement prussien et dont elle blâmait, de plus, la tiédeur dans la défense des peuples opprimés. On était très chaleureux en Prusse pour les Grecs révoltés, comme pour le mouvement libéral en Espagne : les journaux critiquaient et blâmaient la politique russe dans ces deux questions. D'autre part, à la même époque, les Russes récriminaient à propos des difficultés qu'ils rencontraient à Berlin, au

sujet des relations commerciales dont il va être parlé tout à Theure. Sous le coup de ces divers motifs de mécontentement, le cabinet de Saint- Pétersbourg ouvrit une véritable campagne diplomatique contre la presse et même contre les fonctionnaires prussiens. 11 ne cessait de faire remarquer la différence de sentiments entre ceuxci et leur maître. « Le roi, écrit le ministre de Russie, aime le tsar et la nation russe; mais ni les ministres ni Tarmée ne sont bien disposés pour la Russie; ils critiquent la « russomanie » du roi, persuadés qu'ils sont que ralliance avec TAulriche et l'Angleterre convient mieux aux intérêts prussiens. » De son côté, le comte de Nésselrode, vice-chancelier de Russie, constate la divergence entre les opinions officielles du cabinet de Berlin et le langage de certains journaux de cette capitale, s'attachant à faire croire que leurs opinions sont partagées par le gouvernement ; « et Ton serait amené à penser qu'ils disent vrai, puisque la censure laisse passer leurs articles. Un esprit déplorable préside à la rédaction de ces journaux. » Le comte Alopéus fut chargé de se plaindre et de réclamer contre les journaux « qui se permettaient de critiquer avec impertinence la politique des gouvernements en général et de la Russie en particulier ». Ces réclamations furent favorablement ^accueillies

à Berlin. On remplaça le censeur tiède par un fonctionnaire plus sévère ; on interdisait aux journaux la reproduction d'articles empruntés à la presse étrangère et hostiles à la Russie. Cette fois, l'empereur de Russie avait bien décidément rompu avec le principe de non-intervention.

L'influence discrète et occulte, qui ne s'était exercée jusque-là que sur la personne du roi, devint manifeste et prit des formes qui, en s'accentuant par la suite et sous le règne des successeurs d'Alexandre, ne contribuèrent pas peu à séparer les deux peuples.

Pendant que les deux cours continuaient de vivre dans les rapports les plus intimes, leurs gouvernements se débattaient, sans parvenir à s'entendre, au milieu de leurs négociations pour lés relations commerciales. Cette question était d'une importance capitale pour deux pays voisins, l'un agricole, l'autre industriel, avec une situation géographique qui, au point de vue des intérêts économiques, les rendait dépendants l'un de l'autre. Leur accord se heurtait à une divergence d'intérêts que les circonstances politiques tantôt accentuaient, tantôt effaçaient, mais qui n'a jamais ôessé d'être une des pierres d'achoppement dans les rapports de la Russie avec la Prusse et l'Allemagne.

La Prusse et la Russie, en se partageant l'ancien

duché de Varsovie, et en vue de se concilier rattachement de leurs nouveaux sujets polonais, avaient stipulé dans leur traité du 3 mai 1815, relativement à la Pologne, que les Polonais obtiendraient des institutions assurant la conservation de leur nationalité. Trois autres articles du même traité stipulaient que la navigation des fleuvesseraitlibrepourtouslesPolonaisderancien duché de Varsovie ; qu'il n'y aurait pas de barrières de douane intérieures, qu'un tarif uniforme de douane extérieure serait établi pour les portions prussienne et autrichienne, enfin que le commerce de transit à travers ce même territoire serait entièrement libre.

Les mêmes dispositions devaient s'appliquer aussi aux provinces occidentales de la Russie, ayant fait partie de la Pologne de 1772 et depuis lors incorporées à l'empire russe. C'est cette dernière clause, considérée par lui comme nuisible à ses intérêts économiques, que le gouvernement russe prit comme prétexte pour se refuser à l'exécution pure et simple du traité de Vienne. Le gouvernement prussien insista sur l'exécution des engagements pris envers les Polonais et dont le nouveau tarif protecteur, édicté en Russie, constituait une violation formelle. Toutefois, après de longues négociations, les deux gou^ vernements finirent par conclure, le 19 dé-

cembre 1818, un traité de commerce confirmant, à quelques modifications secondaires près, le traité de Vienne. Cet accord ne dura pas longtemps. Il fut bientôt évident que, peu à peu, la Russie tendait à assimiler son royaume de Pologne à l'empire proprement dit : dans ces conditions il ne pouvait pas lui convenir de laisser les frontières de la Pologne ouvertes au commerce et à l'industrie de la Prusse.

Une grande puissance qui s'estime lésée par un traité, trouve facilementdes raisons, justes ou non, pour s'en dégager, surtout lorsqu'il s'agit de stipulations affectant ses intérêts fiscaux ou la prospérité de ses nationaux. La Prusse, ainsi que Je constatent très justement les Russes, s'était habituée pendant des siècles à approvisionner presque seule le marché russe avec ses produits manufacturés. Or, à mesure que l'industrie se développait en Russie, les producteurs de cet empire demandaient au gouvernement une plus large protection contre les produits similaires importés de l'étranger. L'application de ce tarif protecteur aux provinces polonaises annexées à la Russie, étant empêchée par les traités de 181 S et de 1818, les industriels de la Pologne russe élevèrent d'énergiques réclamations, fortement appuyées par le gouvernement de Varsovie. Par suite, le gouvernement russe demanda à la Prusse

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la revision du traité de commerce de 1818. On s'était trop hâté alors, disaient les Russes, de conclure ce traité, on n'était pas suffisamment éclairé sur la situation économique des pays respectifs. (1 Nous sommes en principe, disaient-ils, amis de la liberté du commerce, à la condition toutefois qu'elle soit établie dans toute l'Europe. Cependant, il n'en est pas ainsi. L'Angleterre, la France, l'Autriche maintiennent le système de prohibition : nous sommes donc obligés de faire comme ces pays. 11 faut que la Prusse tienne compte de cet état des- choses, qu'elle consente à renoncer à son privilège douanier, sinon la Russie aura recours aux représailles. » Voilà en quel sens le comte Alopéus fut chargé de conduire les négociations à Berlin. Mais ce diplomate n'obtint rien : il dénonçait lé ministre, comte Bernstorf, comme manquant d'autorité et entouré de « petits employés qui n'aiment pas la Russie ». Le sentiment n'avait rien à faire dans cette attitude des employés prussiens : ils défendaient les intérêts de leurs commerçants et industriels et se basaient sur un traité en due forme. Le tsar s'adressa alors directement au roi. L'application des traités de 1815 et 1818, disait-il, devenait de plus en plus funeste à son empire, l'industrie russe périclitait, les produits russes trouvaient partout les ports fermés, les autres États de l'Eu-

rope ayant adopté le système protecteur et prohibitif. Le gouvernement russe ne pouvait plus assister à cette ruine ; il a élaboré un nouveau tarif qu'il mettra en vigueur à bref délai. Le roi répondit à Alexandre que des engagements étaient là pour être exécutés ; que toutefois, afin de satisfaire le tsar, la Prusse était prête à entrer en négociations en vue de modifier certains articles du traité de 1818.

Le gouvernement russe n'avait pas attendu le résultat de la démarche personnelle de l'empereur pour agir de son propre chef. Il promulgua le nouveau tarif, en annulant ainsi le traité de 1818, dont il continua d'ailleurs à demander l'abrogation formelle par voie diplomatique. La Prusse protesta, des notes très vives furent échangées de part et d'autre. Le roi écrivit de nouveau au tsar, en insistant sur l'observation des traités et en se plaignant du procédé arbitraire du gouvernement russe. L'empereur s'appliqua à ju$tifier ces procédés sans convaincre le roi. Des scènes violentes eurent lieu entre les ministres des deux pays. Rien n'y fit. Les ministres prussiens refusèrent d'entrer en pourparlers avant d'avoir obtenu une compensation pour l'annulation du traité de 1818 ; ils exigèrent avant tout le rétablissement du libre transit à travers la Russie et pour la Chine, droit dont la Prusse

avait joui depuis trois siècles ; ils accusèrent tout spécialement le grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne, d'agir avec animosité à l'égard de la Prusse. Enfin, dernière accusation et dont l'objet contraste si singulièrement avec les principes auxquels le gouvernement russe obéit de nos jours, le cabinet prussien accusait le gouvernement de Pologne de chercher « par tous les moyens possibles à embaucher les ouvriers et propriétaires de fabriques prussiens, pour les amener à s'établir en Pologne ». A quoi le ministre russe répondit avec une certaine ironie que, les lois prussiennes ne défendant pas l'émigration, celleci naturellement se dirigeait là où elle se trouvait mieux. Ces discussions n'avancèrent guère les négociations qui, après avoir duré deux ans, furent suspendues vers la fin de Tannée 1823.

Il faut supposer que le comte Alopéus, à force d'échanger des paroles aigres avec les ministres prussiens, avait perdu toute influence sur leur esprit et que sa personne devenait ainsi un obstacle au succès. Toujours est-il que le tsar nomma un envoyé spécial pour reprendre les négociations conjointement avec Alopéus. C'est le baron de Mohrenheim qui fut chargé de cette mission. Il arriva à Berlin au mois de janvier 1824. Les négociations durèrent neuf mois. Pendant ce temps, Alopéus ne cessa de rechigner contre

les miaistres prussiens : mais son collègue Mohrenheim « gagna la bataille », comme s'expri* mait une dépêche officielle. Le roi faisait Téloge de ce diplomate, « de son zèle éclairé, de son esprit facile et de ses formes conciliantes )). Le il mars 1825, fut signée entre le baron de Mohrenheim et le comte de Bernstorf, une nonvelle convention commerciale, conforme en tous points aux désirs de la Russie : l'amitié du roi pour le tsar avait procuré à celle-ci des avantages dont les provinces russes et polonaises n'avaient qu'à se louer, à rencontre des Prussiens et surtout des commerçants qui considéraient ce traité comme un désastre pour eux.

Neuf mois après la signature de ce traité, l'empereur Alexandre mourut, après une courte maladie, à Taganrog. Son royal allié de Berlin fut consterné de cet événement. « Il pleure comme un enfant, » écrivit le ministre de Russie. Par un ordre du jour à l'armée, le roi ordonna ur deuil de quatre semaines.

L'opinion en Prusse, dans les sphères les plus élevées de ce pays comme dans les classes moyennes et surtout dans les rangs de l'armée, n'a jamais partagé les sentiments de leur roi pour Alexandre P^ Ces juges sévères passaient condamnation sui* la faiblesse de caractère de Frédéric-GuilLaume III, en même temps que sur l'égoïsme libre de consi-

dératioQs sentimentales d'un empereur autocrate de Russie. Le roi, comme on Ta dit plus haut, se méfiait autant de. la valeur de son peuple que de ses propres capacités. Certes, l'armée prussienne, dans les campagnes de 1813 et 1814, avait fait plus de besogne que l'armée russe; mais sans l'initiative prise par Alexandre, sans l'impulsion qu'il donnait au mouvement national en Prusse, sans la pression même qu'il exerçait sur l'esprit de Frédéric-Guillaume III, jamais celui-ci n'aurait osé engager la partie contre Napoléon. Qu'Alexandre ait été poussé lui-même dans cette voie par le baron Stein et les coryphées des patriotes prussiens, c'est un fait ; que son amour-propre mis en éveil, que ses devoirs de souverain russe l'aient porté à tirer le meilleur parti possible de sa campagne contre Napoléon, c'est également un fait. Mais cela ne diminue en rien les services que son élan guerrier a rendus à la Prusse. Rien ne l'empêchait en 1812, après avoir refoulé l'armée française, de rester sur les bords de la Vistule et d'abandonner à son sort la Prusse qui avait été un moment l'auxiliaire de Napoléon. Ce que les Prussiens et notamment les militaires lui reprochaient, c'était sa versatilité et son manque de désintéressement. Leur roi était-il donc un modèle de constance et de décision? la Prusse a-t-elle entrepris a la guerre de déli-

RÉAGTlOiN. 247

vrance » sans songer à ses propres intérêts ? Sans faillir à la vérité historique, on peut dire

qu'Alexandre I" n'a pas ménagé la Prusse, lorsque des intérêts russes étaient en jeu, et qu'il a tiré bon parti, pour son pays, de Tamitié aveugle que lui vouait Frédéric-Guillaume III. Eq 180S, en violant le territoire prussien, pour se joindre à TAutriche, il impliquait la Prusse dans un conflit avec la France, lequel obligeait la première à subir le traité humiliant de Schœnbrunn et aboutissait à la guerre de 1806.

L'armée russe qui avait pu, grâce à la Prusse, effectuer, après Austerlitz, une retraite non inquiétée, n'était pas pressée, après léna, de venir au secours des Prussiens ; elle attendait l'ennemi sur la Vistule. Napoléon ayant off'ert à la Prusse vaincue des conditions acceptables, Alexandre empêcha le roi de faire la paix en s'engageant à lui faire restituer jusqu'au moindre village perdu. Et, peu de temps après, le tsar conclut le traité de Tilsit qui fil perdre à Frédéric- Guillaume la moitié de ses États. Bien plus, il accepta une partie des dépouilles de son infortuné allié ; il tolérait, par la suite, contrairement aux clauses de ce traité, l'occupation, pendant deux ans, de la Prusse par l'armée française. Alexandre, à cette époque, était entré, avec une véritable ardeur, dans l'alliance de Napoléon.

A Tilsit, pendant plusieurs jours, il était resté invisible pour se dérober devant les reproches des Prussiens. Au Congrès de Vienne, malgré des promesses formelles, Alexandre avait réclamé la totalité de la Pologne et ne s'était décidé qu'à la dernière extrémité, à rendre à la Prusse une faible portion de ses anciennes provinces polonaises. Ses prétentions sur la Pologne satisfaites, il avait abandonné le roi dans la question de Saxe.

Sur le terrain économique, Alexandre n'était pas moins exclusivement soucieux des intérêts de son empire, au détriment de ceux de son allié. En fermant ses frontières au commerce prussien, il provoqua l'appauvrissement des provinces orientales de la Prusse. Mais, de tous les reproches élevés contre Alexandre, le plus grave fut celui des patriotes allemands qui l'accusaient de les avoir abandonnés en 1815, contrairement à ses manifestes, alors qu'ils réclamaient une organisation unitaire de la grande pairie germanique. Us l'accusaient, au surplus, d'avoir usé de son ascendant sur l'esprit de Frédéric- Guillaume pour l'engager dans une politique de réaction : régime qui succédait, en Prusse, à partir de 1817, à la courte ère libérale des années de soulèvement national contre la domination napoléonienne.

Nous venons de résumer ainsi les griefs des Allemands de celte époque contre Alexandre P'. Ils expliquent leurs ressentiments qui, loin de s'affaiblir sous le règne de son successeur, Nicolas P% s'aggravaient au contraire, ce souverain trouvant dans son beau-frère, le roi Frédéric- Guillaume IV, un auxiliaire, bien autrement docile que Frédéric-Guillaume III, de la politique des héritiers de Catherine IL

Et, pendant que les Allemands se plaignaient de cette influence prédominante des souverains russes sur leurs gouvernements — influence exercée dans l'esprit réactionnaire de Tépoque — de leur côté, les Russes accusaient Alexandre, comme ils devaient accuser plus tard Nicolas, de favoriser l'élément allemand, d'introduire en Russie le régime bureaucratique de la Prusse, de s'éloigner des traditions des peuples slaves rebelles à la centralisation.

Ainsi, des deux côtés, s'amassaient des griefs d'ordre politique et économique, rendus plus acerbes et plus persistants par des antagonismes et des jalousies de race. Les souverains des deux États, liés par des unions matrimoniales comme par des intérêts politiques communs, soutenaient encore longtemps leur alliance, alors que leurs peuples, chacun pour sa part, s'y montraient hostiles. Cette intimité des relations entre les

souyerains se roQipit ciaquante ans après la mort d'Alexandre 1", lorsque Tempire d'Allemagne nouvellement fondé, vint disputer la suprématie à la Russie qui Tavait exercée sur TEurope depuis le renversement du trône de Napoléon V', Il en résulta un refroidissement entre les souverains auquel le nationalisme croissant des Russes vint se joindre pour provoquer une orientation nouvelle, anti-allemande, de la politique moscovite. Nous avons, dans une étude spéciale, raconté et expliqué les événements qui ont précédé celle importante évolution (1).

On peut tirer de Thistoire des origines des rapports entre l'Allemagne et la Russie, d'utiles enseignements. Les alliances entre nations ne s'édifient pas sur leurs sympathies : elles sont déterminées par des intérêts positifs et permanents et non par des élans ou des engouements temporaires.

Un égal besoin et un égal désir d'expansion ont rapproché les Tsars de Moscovie avec les Electeurs du Brandebourg, pour lier plus tard ixitimement, les Empereurs de Russie et les rois de Prusse. Les provinces baltiques, la Prusse orientale, la Pologne dont ils se rendaient peu à peu maîtres, les faisaient voisins; voisinage

{\) La Russie et V Allemagne au xix® siècle.

qui leur créait des intérêts communs et les divisait souvent sans que le sentiment eût une bien grande place dans leurs rapports. Pierre le Grand s'était ouvert à Saint-Pétersbourg une fenêtre pour regarder l'Europe : mais la porte, pour y entrer, c^est Frédéric-Guillaume, c'est Frédéric I" qui la lui ouvrent. Cette porte est restée la même dans le courant des siècles.

Aujourd'hui, comme il y a deux siècles, pour la Russie le chemin de l'Europe traverse l'Allemagne et ce n'est qu'à travers l'Allemagne que l'Europe peut atteindre au cœur de la Russie. Voilà pourquoi les deux Etats, si fréquemment divisés par des compétitions qui se heurtaient, ont presque toujours fini par se retrouver pendant la période qui finit à la mort d'Alexandre ^^ Elisabeth et Frédéric II se détestaient personnellement : mais ce n'est qu'à la fin de ses jours que la tsarine se prononçait réellement contre son voisin. Catherine II n'a jamais entièrement défait l'alliance entre Pierre III et Frédéric : l'esprit de conquête qui leur était commun les rendait indulgents l'un pour l'autre, et resserrait leur amitié en établissant une certaine solidarité de leur conduite politique.

Plus fréquentes encore furent les fluctuations des rapports de Frédéric-Guillaume III avec Alexandre I". Leur amitié personnelle ne variait

pas alors que leurs chemins politiques se bifurquaient ou se croisaient : mais jamais leurs armées ne se sont combattues. Les sympathies de leurs peuples faisaient défaut à l'alliance de ces deux souverains sans parvenir à la dissoudre. Et souvent encore, par la suite, on devait, après quelque rupture flagrante, assister à un retour aux temps de bonne amitié.

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