‹ L'Allemagne et la Russie: origines de leurs rapportsChapitre 7 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Brandebourg et Moscovie.

Voisins antagonistes et alliés. — Avant d'être voisins. — Les Russes appellent les étrangers d'Occident pour être instruits. — Les Allemands en Russie. — L'Ordre Teuton et la Russie contre les Polonais. — Jalousie entre l'Ordre Teuton et la Russie. — Jugements réciproques des souverains de Prusse et de Russie. — Frédéric II craint les Russes et désire leur alliance. — Prusse et Russie unies contre la Pologne et l'Autriche, leurs adversaires communs. — Le Tsar de Moscou intermédiaire entre le Grand-Maître de Prusse et le roi de France. — Le Grand-Maître intermédiaire entre Je Pape et le Tsar. — Intérêts qui, dès l'origine, ont uni la Russie et la Prusse. — C'est par la Pologne que la Russie se rapproche de l'Europe. — Le Brandebourg a besoin des seigles de Russie. — Les questions d'étiquette entre les deux Élats. — La Russie et les Turcs. — Le Tsar à cheval sur l'étiquette et les préséances vis-à-vis de l'Électeur. — Le Tsar demande que l'Électeur se lève en entendant prononcer son nom. — Brouilles diplomatiques pour des questions d'étiquette. — Le Tsar de Moscou le prend de haut avec l'Électeur du petit Brandebourg.

Le contact géographique de rAUemagne avec

la Russie, cause naturelle de leurs rapports poli-

tiques et économiques tels qu*ils se sont établis par la suite entre les deux pays, est de date relativement récente. L'empire de Pierre le Grand et rÉIectorat de Brandebourg n'étaient pas voisins immédiats : à cette époque, ils étaient séparés par la Pologne et les territoires de l'Ordre Teuton. Le vieil empire germanique ne cherchant pas à reculer ses frontières vers l'est, les grands-ducs de Moscovie et les tsars avaient la route libre pour s'avancer, vers l'ouest, sur les confins de l'Allemagne. Peuple de laboureurs ne pratiquant ni le commerce, ni l'industrie, ni aucun métier indispensable à la vie sédentaire, les Russes devaient, en se rapprochant des peuples d'Occident, emprunter à ceux-ci les hommes et les outils de la civilisation européenne : ils appelaient, par suite, chez eux les étrangers et leur appel s'adressait tout naturellement, en premier lieu, aux plus rapprochés, c'est-à-dire aux Allemands. A partir du x* siècle, on rencontre un grand nombre d'étrangers — on les appelait hôtes — à la cour des grands-ducs de Moscovie. Les médecins étaient pour Ja plupart Anglais et Allemands. Au XII® siècle, ces derniers prennent le premier rang parmi les étrangers. L'Eglise ouvrait la voie. Des marchands de Brème, vers le milieu du xu* siècle, poussaient jusqu'aux bords de la Diina inférieure, pour, de là, pénétrer jusqu'à

Novgorod. C'est Tarchevêque de Brème qui consacrait le premier apôtre et évêque des Livoniens. Ce furent des mineurs allemands qui, les premiers, découvrirent, sur le sol russe, des mines d'argent et de cuivre. Le grand-duc de Moscovie envoya à l'empereur Frédéric III une ambassade pour lui demander des architectes et des artisans. Tels furent les commencements de cette invasion allemande en Russie, voulue et cultivée d'abord par cette dernière avec une sorte de passion, pour être, dans le cours des siècles, honnie avec non moins d'ardeur comme « la marée allemande ».

Une fois de plus, dans l'histoire, on voit deux peuples et leurs souverains s'unir par haine de quelque voisin également incommode à eux deux. L'Ordre Teuton de la Prusse et les grands-ducs de Moscovie nourrissaient les mêmes sentiments d'inimitié envers le Polonais qui opposait une barrière à l'esprit de conquête et d'expansion des Allemands] et des Prussiens. De là datent leurs relations diplomatiques. Les grands-maîtres de l'Ordre, dès le commencement du xvi* siècle, recherchent l'amitié de Moscou pour combattre ce voisin qui, deux siècles plus tard, devait succomber sous les coups réunis de la Prusse et de la Russie. On verra par la suite et pas bien tard, comment ces besoins d'union et d'entente furent toujours tempérés par des sentiments de jalousie

et de crainte. On voulait bien agir d'accord en vue d'atteindre un but commun ; mais chacun redoutait que Tautre n'en profitât trop à son détriment. Le roi Frédéric-Guillaume I", disait : « J'aime les amis forts, mais non les voisins puissants. » L'impératrice Elisabeth redoutait « le voisin puissant » ; Catherine II plus avisée préférait « le voisin satisfait ». Chez Frédéric II c'est encore la crainte qui inspire sa politique à l'égard de la Russie, u De tous les voisins de la Prusse, dit-il, l'empire de Russie est le plus dangereux tant par sa puissance que par sa situation locale : ceux qui gouverneront ce pays (la Prusse) après moi ont lieu de cultiver l'amitié de ces barbares, puisqu'ils sont à portée de ruiner la Prusse de fond en comble par le nombre immense de leurs troupes légères et qu'on ne peut leur rendre le mal qu'ils peuvent faire, à cause de la misère de leur pays le plus confin de la Prusse, et des déserts qu'il faudrait passer avant d'arriver en Ukraine. » On verra que les avertissements de Frédéric ne furent pas perdus pour ses successeurs, tous se sont attachés et presque tous ont réussi à se maintenir dans une étroite alliance avec leur puissant voisin.

Les relations politiques entre la Prusse et la Russie eurent pour point de départ la défense de leurs communs intérêts et surtout de leurs con-

voitises visant la Pologne et TAutriche. Au commencement du XVI® siècle, fut conclu le premier traité entre le grand-maître Albert de Prusse et le tsar Wassily Ivanowitch. L'initiative en avait été prise par Albert qui en avait exprimé le désir aux ambassadeurs moscovites revenant de Vienne et passant à Kœnigsberg. Ce traité, signé à Moscou en 1517, avait le double^ but de former ime alliance offensive et défensive contre la Pologne et d'établir des reliions diplomatiques régulières entre les deux gouvernements. Le Grand-Maître accorda libre passage à travers ses Etats aux ambassadeurs russes se rendant à l'étranger; il promit, en outre, moyennant subsides, un corps d'armée se joignant aux armées du tsar en guerre avec la Pologne, Un fait curieux qui dénote qu'à cette époque déjà le tsar de Moscou était un personnage en Europe, c'est que le Grand-Maître le sollicite d'être son intermédiaire auprès du roi de France, François P% à qui il désirait communiquer son traité avec la Russie. D'autre part, le pape par l'intermédiaire du Grand-Maître, invita le Tsar à s'associer à une guerre générale contre les Turcs; de plus, le pape voulait que le souverain moscovite entrât dans le giron de l'Église romaine, et il offrait, en retour, d'élever le métropolite de Moscou à la dignité de Patriarche et de couronner les Tsars

comme souverains chrétiens. Le Tsar n*accepta aucune de ces propositions. Quant aux relations entre la Prusse, bientôt réunie au Brandebourgs et la Russie, elles continuaient à se développer, sans que Ton soit renseigné à ce sujet par des documents officiels, pour la plupart détruits au ^vii' siècle au milieu des guerres civiles de Russie.

L'Autriche, la Pologne, ainsi que nous venons de le dire, eurent la place prééminente dans les préoccupations des deux gouvernements, comme elles l'ont conservée jusque dans les temps récents. C'est que les intérêts vitaux des nations , le plus souvent déterminés par leur situation géographique et par leurs voisinages, ont un caractère permanent qui se manifeste, à travers les âges, sous des formes variées^ mais sans changer de fond. De bonne heure les Électeurs de Brandebourg-Prusse cherchaient Tagrandissement au détriment de TAutriche et de la Pologne, comme la Russie le cherchait du côté de la Pologne, moins par esprit d'expansion territoriale que par la tendance de s'européaniser en reculant ses frontières vers rOccident. En dehors de ces visées territoriales qui leur étaient communes, nous voyons surgir entre les deux alliés, dès le début de leurs relations, des questions d'ordre économique qui depuis lors ne devaient cesser de les mettre en opposition

et de les diviser. Comme de nos jours, il s'éleva, vers le milieu du xvii* siècle, une question de seigle. Le Brandebourg, comme le reste de TAllemagne, avait cruellement souffert par la guerre de Trente ans. Frédéric-Guillaume, dit le Grand-Électeur, envoya une ambassade à Moscou pour demander au Tsar Tautorisation d'exporter par le port d'Arkhangel une certaine quantité de seigle, son pays manquant de pain. Le tsar Alexis Michailovitch acquiesça à la demande et, à son tour, envoya, l'année suivante, une ambassade à l'Electeur pour régler des questions d'étiquette. Le souverain moscovite était sur le point de déclarer la guerre aux Polonais qui ne lui avaient pas reconnu le titre auquel il prétendait avoir droit. L'Electeur promit d'arranger ce différend et, de son côté, accorda à Alexis le titre de Tsar et Grand-Prince; en retour, il demanda et. obtint que les Russes, désormais, lui donnassent le titre d'Altesse Électorale.

A cette époque aussi^ les Grands-Princes de Moscou commencèrent à tourner leurs visées vers l'empire ottoman. L'Europe du moyen âge avait entrepris les croisades par entraînement religieux. La Russie continua les croisades pour son compte, mais en joignant aux mobiles religieux le motif plus pratique d'extension territoriale vers le sud.

Alexis Michailovitch venait de terminer, en

d672, sa longue guerre conlre la Pologne, lorsque les provinces polonaises du sud furent envahies par les Turcs. Il résolut d'entrer en campagne contre cet ennemi : mais, ne se sentant pas de force, faisant valoir le danger que cette invasion créait à TEurope occidentale, il s'adressa, pour obtenir des secours, à Tempereur d'Allemagne et à l'Electeur de Brandebourg. Ce dernier promit le secours demandé et signa même un traité à cet effet ; mais, au moment de s'exécuter, il fut lui-même attaqué par les Suédois, si bien qu'il dut demander des secours au Isar qui s'excusait eu arguant de son impuissance. Ce fut en vain que l'Electeur essaya de gagner son allié défaillant en lui désignant la Livonie, province suédoise, comme prix de son concours. Le tsar Alexis refusa et son successeur Fédor en fit de même.

A côté de ces négociations politiques, les questions d'étiquette et de cérémonial ne cessaient d'occuper une large place dans les négociations des deux souverains. Cela nous parait puéril aujourd'hui ; mais, à cette époque cela avait une grande importance au point de vue du prestige des souverains. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le tsar de Moscou et l'Électeur do Brandebourg se trouvaient dans une situation particulière : l'un était à peine reconnu comme l'égal

des souverains européens, tandis que l'autre ne gouvernait qu'un petit État, comme vassal de l'empereur d'Allemagne. On comprend que, dans ces conditions, ils durent se montrer chatouilleux sur le point de l'étiquette et des titres. Les ambassadeurs moscovites surtout, à en croire les historiens du temps, se signalaient par « une insolence et une arrogance insupportables».

On racontait que l'ambassadeur moscovite, seul de tous ses collègues, avait refusé de se mettre à genoux devant le sultan de Turquie. A Berlin ce fut bien autre chose. L'ambassadeur russe, envoyé en 1682 pour notifier la mort de Fédor Alexiévitcli et l'avènement de Pierre Alexiévitch, se mit à discuter pendant une heure avec l'Électeur sur (( la manière dont ce dernier devrait se lever en prononçant le nom du tsar ». L'Électeur devait ôter son chapeau chaque fois que le nom du tsar serait prononcé ; puis l'ambassadeur refuse « de baiser la main à l'Électeur et de boire à sa santé, sous prétexte que l'Électeur n'était pas une tête couronnée ». L'Électeur refusa et l'ambassadeur dut quitter Berlin sans avoir été reçu en audience d'adieu. Il en résulta un gros incident diplomatique qui, on le croirait à peine, survécut à l'Électeur Frédéric-Guillaume. Son successeur Frédéric III (plus tard roi Frédéric I") adressa une plainte à Moscou, en demandant la punition

de Tambassadeur russe. Là on examina l'affaire : on donna raison à l'inculpé pour avoir demandé que rÉlecteur se découvrît devant renonciation du nom du tsar. En revanche, pour avoir refusé de boire à la santé de TEIecleur, l'ambassadeur fut révoqué et envoyé en exil dans une ville éloignée.

Fédor ne se montrait pas coulant non plus sur d'autres exigences deTÉlccteur. Surtout il refusa péremptoirement rétablissement, en Russie, d'ambassades permanentes de Brandebourg.

« A quoi bon? disait-il. A quoi sert la poste si ce n'est pour transmettre à Moscou les communications de l'Électeur?» Pour régler les questions d'étiquette, un traité fut conclu à Berlin en 1687, où le cérémonial des réceptions des ambassadeurs de Russie auprès de l'Electeur est établi jusque dans les moindres détails. Rien de bizarre comme cette convention. Dans trois articles sont prévus tous les cas où l'Electeur devra se lever et se découvrir; dans le quatrième article, l'ambassadeur est astreint à « faire une profonde soumission », mais sans baise-mains; dans le cinquième article, pour les audiences d'adieu, rÉlecteurestautoriséàse découvrir moins souvent; enfin dans le sixième et dernier article il est stipulé que, pour les ambassadeurs de Brandebourg, rien n'est changé : ce qui voulait dire que du côté

BRANDEBOURG ET MOSCOVIE. Il

du tsar il n'y aurait pas réciprocité de révérences. Ce fut en vain que, Tannée suivante, Tenvoyé de l'Électeur exigeait un traitement analogue à celui que le traité de Berlin accordait aux Moscovites, « Jamais, lui fut-il répondu, ni pour personne, pareille chose n'a été ni ne sera accordée. » Comme on voit, à cette époque, le tsar de Moscou le prenait de très haut avec le petit Brandebourg. Il lui accordait volontiers pour ses sujets, la libre entrée et le trafic dans ses États; il rappelait volontiers Tamitié qui avait existé depuis deux siècles entre leurs États: mais il n'omettait aucune occasion pour établir la distance qui existait entre le souverain du vaste État moscovite et le souverain d'un État minuscule.

Page 1