NUREMBERG ET LA FRANCONIE
Activité des populations franconiennes. — Contraste avec Munich. — Nuremberg. — La ville. — Le château. — La Pegnitz. — L'Homme aux Oies. — La tour du Bourreau. — La Vierge de Fer. — Les vieilles « maisons de saucisses y>. ■ — Ici Albert Durer et H ans Sachs mangèrent la Bratwurst eï la choucroute. — Le gobelet d'Albert Diirer. — Comment Nuremberg devint commerçante. — Le passé, le présent. — Prospérité.
oRSQu'oN vient de Munich où tout est blanc et clair et presque neuf, Nuremberg offre le contraste frappant de ses antiques maisons et de ses églises gothiques, de ses vieux chênes travaillés et de ses fers forgés.
Le caractère des habitants se différencie presque autant que le style des deux cités bavaroises. Les observateurs vous diront que, si les qualités de la population des villes signifient quelque chose, Nuremberg est fatalement destinée à battre Munich sous le rapport de l'industrie et du commerce.
On n'est pas paresseux ici comme dans la capitale, l'activité est incessante. L'élément protestant domine dans la grande industrie ; la ville, au* temps de sa liberté, était presque exclusivement luthérienne.
Aujourd'hui encore, sur 310.000 habitants, 210.000 sont protestants, 90.000 catholiques, les autres juifs.
Peu de villes offrent aussi complètement que Nuremberg le spectacle d'une
vie moderne active et multiple dans la survivance d'un décor du moyen âge. Emprisonnée dans ses fortifications, Nuremberg est restée prisonnière également des traditions commerciales et des aptitudes héréditaires d'un peuple d'artisans qui fit jadis sa fortune ; si bien qu'il est impossible d'expliquer sa prospérité actuelle, si l'on ne jette un regard sur le passé.
Une citadelle s'est conservée tout entière avec sa ceinture de remparts flanqués -de tours de guet et de tourelles aux tuiles moussues ; des lierres, des houblons et des vignes vierges grimpent aux pylônes de briques rouges, et un fouillis de verdure remplace l'eau dans les larges fossés.
A l'intérieur de cette enceinte, un chaos de rues et de ruelles tortueuses grimpent vers le château où vécurent les burgraves de Zollern jusqu'au jour où Frédéric VI de Hohenzollern, devenu margrave de Brandebourg, vendit pour 100.000 florins d'or, au Conseil de la ville, son château et ses privilèges. De hautes maisons à pignons dont les toits aigus portent plusieurs étages de mansardes se bousculent le long de ces ruelles étroites, aux détours
imprévus. Elles se serrent parfois à la ronde, autour des places, dégageant les masses sculptées et dentelées des églises et des cathédrales : Saint- Lorenz, Saint-Sebald, et de jolies fontaines où l'imagination plaisante des fondeurs de la Renaissance planta le riant petit Homme aux Oies, l'Homme à la Flûte et l'Homme à la Cornemuse. Aux bords de la Pegnitz, qui déverse sous des ponts trapus ses eaux limoneuses, se penchent de vieilles maisons exiguës aux fenêtres minuscules. Elles ont des toits pointus comme il convient en ce pays de neiges abondantes pour faciliter l'écoulement des eaux, et leurs sombres façades sont balafrées de poutres brunies. L'eau paisible reflète leurs silhouettes, et dans l'ombre que jette le soir la haute tour du Bourreau, des saules inclinés effleurent Teau de la rivière. Dans ce décor des Maîtres Chanteurs et la nuit surtout, des visions moyenâgeuses vous obsèdent. Les silhouettes d'églises, de chapelles, de fontaines aux coins des rues et sur les places font penser à la belle floraison artistique du moyen âge et de la renaissance ; les enseignes qui grincent encore aux portes des boutiques rappellent la vie des grandes corporations, potiers d'étain, imagiers ou faiseurs de jouets. Toute la férocité de cette époque farouche est inscrite au château qui domine la ville, dans ce musée où la « Vierge de Fer » emprisonnait jadis de sa gaine rigide, capitonnée de pointes de fer, le prisonnier d'État. Les pointes acérées entraient dans ce corps qu'on laissait tomber ensuite par une trappe dans les eaux de la Pegnitz. Près de là, l'effigie du célèbre Eppelein, le seigneur pillard, rappelle toute l'insécurité de ces temps lointains. Pour se reposer de ces visions tragiques, au coin de l'Albrecht-
Dûrer Platz, et adossée à la Moritzkapelle, une minuscule maison demeure ce qu'elle était en 1400, lors de sa fondation. C est la Bratwurstglocklein. Et dans ce même décor où Durer, Hans Sachs, Peter, Vischer et Veit Stoss aimaient à se réunir, les touristes d'aujourd'hui dégustent, en buvant de la bière, de petites saucisses que les Nurembergeois avalent sans compter, pour se mettre en appétit.
Tous les étrangers vont visiter cette boutique haute de 2 mètres à peine et où tiennent une dizaine de personnes serrées les unes contre les autres. Devant la porte d'entrée, le patron aligne sur un long gril les petites saucisses dont la graisse fait flamber les charbons ardents. On ne demeure pas longtemps dans le trou enfumé ; sitôt les saucisses et la choucroute avalées, les clients doivent faire place à d'autres. Voilà cinq cents ans que dure ce commerce entre ces quatre murs. Rien, dit-on, n'est changé depuis ces temps lointains. On y voit, sur les murs, des gobelets d'étain et de faïence. Il paraît même que le gobelet authentique d'Albert Durer est celui qu'on vous montre. Il est double, le plus petit s'emboîtant dans le plus grand. Quand il était de bonne humeur, il trinquait avec sa femme ; quand le ménage se boudait, l'artiste laissait le double dans son enveloppe et buvait seul. Sur les murs, on voit de vieilles peintures et des autographes encadrés : celui de Carmen Sylva, reine de Roumanie, avec sa photographie et la date : 9 juin 1883 ; celui de l'archiduc Ferdinand et celui du Kronprinz. Un des derniers hôteliers qui y fit fortune crut pouvoir, avec les 100.000 marks qu'il avait mis de côté, aller fonder un hôtel à Chicago — ô candeur ! — il perdit son pécule et revint à Nuremberg.
I] y a encore d'autres boutiques pareilles : celle du « Petit Cœur », par exemple, non loin de l'autre, fondée en 1526. dit l'enseigne. J'en ai trouvé les saucisses plus savoureuses et, oserai-je dire, plus légères ! Elles coûtent 8 centimes la pièce ; le plat de choucroute vaut 7 centimes ; le pain, 4 centimes, et le demi-litre de bière, 3 sous. Pour une dizaine de sous, le bourgeois, la bourgeoise, la jeune fille vont, entre deux repas, prendre ce léger apéritif, qui les soutient en attendant mieux.
Ainsi revit la cité des patriciens fameux qui firent de Nuremberg, au moyen âge et pendant la renaissance, l'une des plus célèbres et des plus florissantes villes d'Allemagne. Sa citadelle puissante imposait alors le respect; le culte de saint Sebald attirait dans ses murs de nombreux pèlerinages; le séjour des empereurs dans le castel qui domine la ville lui donnait un rare prestige. Fière de sa fortune, elle soutenait de son or les rois de France et comptait les empereurs parmi ses débiteurs.
Située sur un plateau sablonneux, complètement couvert de forêts de pins, soumise à un climat très rude, elle était cependant privée, comme toute la Franconie, des ressources naturelles qui font les pays riches. Mais de très bonne heure l'ingéniosité de ses habitants sut parer à l'ingratitude de la nature. Ne disposant pas de matières premières abondantes, les Nurembergeois comprirent qu'ils ne pouvaient vivre que par le commerce. Ils se mirent donc à fabriquer des objets facilement transportables dont tout le prix consistait dans leur travail ingénieux. En échange de ces objets, ils obtenaient des pays voisins les produits indispensables
que leur refusait le sol. Ainsi leur pauvreté les fit industrieux. La position géographique de Nuremberg favorisait, d'autre part, leur besoin d'expansion. En Allemagne, sa situation centrale faisait d'elle l'entrepôt nécessaire d'où les marchandises étaient ensuite dirigées vers Francfort, le Rhin, Erfurt, Leipzig, Hambourg, Breslau. En Europe, cette situation privilégiée lui assurait les échanges entre les grandes cités flamandes et l'Italie, Venise surtout, par la voie du Brenner. Les marchands nurembergeois, affiliés à la Ligne rhénane des villes, ajoutèrent donc à l'exportation des produits locaux le grand commerce de transit. Leurs caravanes, escortées de soldats en armes, allaient aux foires de Leipzig et de Francfort ; par Venise, elles faisaient pénétrer l'encens, l'indigo, les bois de teinture, les étoffes de soie, les tapis, les cuirs et les fameuses épices ; de Flandre elles exportaient les draps ; de la Baltique et des villes hanséatiques, l'ambre, les poissons fumés et les peaux venues de l'Est. Les grandes maisons patriciennes étaient alors de vrais entrepôts où séjournaient momentanément tous ces produits exotiques.
Elles avaient des succursales dans les grandes villes européennes et, dès le xiv^ siècle, envoyaient régulièrement des convois vers Côme, Venise, Gênes et Naples, vers la Suisse, la France et l'Espagne. On allait chercher l'étain aux mines du Fichtelgebirge, dont les gisements, avec ceux de Bohême, des îles Cassitérides, de Malacca et de Banca étaient les plus riches du monde. Degrandes sociétés minières se créèrent même pour leur exploitation. Fort bien organisées commercialement, elles fournissaient en gros l'étain aux Vénitiens qui l'exportaient en Turquie et en Egypte. Ainsi se forma
une république aristocratique à l'image de Venise, avec son Grand Conseil et son Petit Conseil absolument indépendants du burgrave, dont la suprématie ne fut plus que nominale.
Dès 1219, Nuremberg, par une lettre de liberté de l'Empereur Frédéric II, était déclarée Ville Libre impériale.
Le génie commercial de ses praticiens avait bien vite compris que, pour alimenter abondamment le commerce de transit, il fallait, dans un pays dépourvu de matières premières, favoriser le développement des métiers. Leur libéralisme ouvrit donc toutes grandes aux étrangers les portes de leurs corporations ; des artistes et des maîtres célèbres y furent attirés. Il en résulta une activité multiple, une ingéniosité toujours en éveil et sans cesse renouvelée, qui, durant plusieurs siècles, fit la prospérité des fondeurs d'étain, des imagiers et des sculpteurs sur bois, des taillandiers et des fabricants de jouets, des drapiers, des fourreurs et de cent autres groupes d'artisans, car déjà la multiplicité des métiers caractérisait l'industrie nurembergeoise. Pour exciter l'émulation, une exposition de produits nouveaux avait lieu chaque année, et l'on détruisait impitoyablement toutes les productions jugées inférieures. La corporation des potiers d'étain de Nuremberg, qui exportait dans toute l'Europe ses burettes, ses aiguières, ses hanaps, ses pots et ses timbales, était la plus célèbre. Elle se montrait très fière de ses artistes, surtout des Sebald Ruprecht, des Melchior Koch et des Caspar Enderlein, les plus fameux de tous, dont les œuvres sont religieusement conservées en l'église Saint- Laurent.
Grâce à cette activité persistante et au développement des grosses fortunes, les
patriciens nurembergeois devinrent de généreux Mécènes et leur ville une cité d'artistes et d'humanistes, celle de Durer et de Peter Vischer, de Wenzel Sammitzer, de Veit Stoss et d'Adam Kraft, de Regiomontanus et de H ans Sachs.
Et puis, cette activité et cette splendeur disparurent. Subissant le contre- coup de la découverte de la route maritime des Indes, la Venise allemande s'endormit comme s'endormit la Venise méridionale.
Cependant, Venise déchue, Nuremberg pouvait continuer à commercer avec Anvers. Elle prit même part, à deux reprises, après la découverte des Indes orientales, à des expéditions commerciales pour aller chercher directement les épices. Mais des causes internes et profondes l'immobilisaient. Ses patriciens enrichis considéraient désormais le commerce comme une déchéance, n'ambitionnaient plus pour eux que des titres de noblesse, pour leurs fils que des charges d 'officiers. Puis les ravages de la guerre de Trente ans, en empêchant toute communication, accentuèrent la décadence de la cité ; les guerres du xviii^ siècle et du commencement du xix^ l'achevèrent, si bien qu'en 1806 Nuremberg ne comptait plus que 25.000 habitants.
Aujourd'hui, le chiffre de sa population atteint 310.000. De 25.000 en 1806, il monte à près de 45.000 en 1840, à 84.000 en 1871. Sur les 310.000 habitants d'aujourd'hui, il faut compter une population ouvrière de 50.000 habitants. La ville possède 3.000 raisons sociales enregistrées, parmi lesquelles 9 banques et 36 sociétés par actions dont les fonds atteignent 175 millions de marks.
Cependant, on pouvait croire que les conditions exigées par l'industrie moderne
Clichés Velhagen & Klasine
LES PORTRAITS constituent la partie la plus importante de l'œuvre de l'illustre peintre von I.enbacli. A gauche,
le prince Bismarck; à droite, le comte Moltke.
VON3LENBACH a fait le portrait de nombreuxjpersonnages célèbres, mais aussi celui de belles celle de gauche et cet autre délicieux de sa fillette Marion .
elles Vellia^en
inconnues
Klasing
comme
Planche 327.
liiiiaiiiiiiBiiiiH
iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiliiiiiiiiil
ué par le " Simplicissiinu-^ ".
^1 LE ■' SIMPLICISSIMUS ". — Voici une autre composilion de Schulz, avec cette légende: Devant Tripoli: " Dis, ~ I frère, est-ce là l'étoile de Bethléem ?".
■■■■lIMliiUl
Planche 328.
lllllilIlillllliiiliiliiliiliilIliMIIIIIIIlilillllililliiillllB^^
Phot. Slich, Nuremberg.
PARTIE DES REMPARTS SUR LA PEGNITZ. — Le pont relie les murs de remparts; il est couvert en bois
comme les ciiemins de ronde qu'il continue.
il1lll];illll!:1illi!llllll!li!l1l!1lli1!lllilll!lill!ll:Ti::Vlliilllliillll!lll^^^
iliililliililiilliilliiiliiiilllllilliiiliiiiiiiiliiiiiililillli feiiMWMi.l'ihiiiilH.ilililclli'l Hilllllia
Planche 329.
Pliol. Sticl], Nuromberg.
LE FOSSÉ DU SPITTLERTOR. — Dans le lointain on aperçoit le château des Burgraves ; on voit, de gauche à droite, la Tour des Païens, la Tour Ronde, la Tour Pentagonale et la Tour Carrée.
Fhot. Sllch, Nurembere.
SUR LA PEGNITZ. — Le pont de la Boucherie fut reconstruit de 1596 à 1598 sur le modèle du pont du Rialto,
à Venise, jeté dix années auparavant.
Planche i^o.
inférioriseraient Nuremberg. Sa situation privilégiée au moyen âge, alors que tous les échanges se faisaient par caravanes, ne Test plus en notre siècle de communications rapides et faciles, et d'industries colossales. Privée de charbon, de fer, de cuivre, éloignée des centres de production de ces matières premières, elle ne dispose pas non plus de moyens de communication à bon marché. L'absence de houille n'est point compensée par l'abondance du bois qu'employaient autrefois les verriers franconiens pour chauffer leurs fours et qu'utilisent encore les petits artisans fabricants de perles. Mais toutes les industries grandes et moyennes sont obligées de brûler la houille de Westphalie et de Zwickau (Saxe), ou encore les lignites de Bohème, dont le transport est coûteux.
PROSPÉRITÉ Ce n'est donc pas un privilège naturel qui fit de Nuremberg, en notre siècle, la première cité industrielle de Bavière et la neuvième ville d'Allemagne. Mais, de même qu'elle avait conservé presque intact son aspect moyenâgeux, de même les aptitudes héréditaires de ses habitants sommeillaient dans les nouvelles générations. Si le commerce de transit avait été anéanti, les industries locales subsistaient. De sorte qu'il suffit de circonstances heureuses : longue période de paix, création de débouchés nouveaux, formation d'une union douanière allemande, construction de chemins de fer, etc., pour que la mise en valeur de ces activités assoupies produisît la renaissance industrielle et commerciale à laquelle nous assistons depuis quelques années.
En dehors de la culture du houblon, qui utilise une partie de l'activité franconienne, toutes les énergies sont donc dirigées vers l'industrie, et, pour une série de rai-
sons, vers la petite industrie. Et nous touchons ici à la première caractéristique de l'activité nurembergeoise. J'ai dit déjà comment l'absence de houille en Franconie et dans toute la Bavière, le manque de matières premières et de voies de communication bon marché étaient un obstacle au développement de la grande industrie. Il faut tenir compte aussi des qualités et des défauts de l'ouvrier franconien. Son peu d'exigences, le faible prix de la main-d'œuvre était une facilité donnée aux grandes entreprises, et il est fort probable que sans cela des usines de l'importance de celle de Schuckert abandonneraient Nuremberg pour Berlin. Mais, d'autre part, sa lenteur et sa minutie l'inclinaient vers les petits métiers. On a justement remarqué que la plupart des ouvriers de Siemens, - — la plus forte usine métallurgique de la région, — viennent du Hanovre et de la Westphalie, où le rythme de l'activité est autrement accéléré qu'en Bavière. Ces pays sont ceux du travail intensif, où le grand patronat eut en ces quarante dernières années tant de grandes et heureuses initiatives.
Une telle impulsion manque en Franconie. Le Franconien, travailleur assidu et patient, fut incapable, par exemple, d'organiser l'exploitation des houblonnières qui constituent l'une des grosses richesses du pays. Son adresse, sa dextérité lui permettent de se livrer à cette culture minutieuse. Mais il abandonne à des Israélites organisateurs les soins du grand commerce, de même qu'il laisse à des Allemands originaires d'autres provinces les vastes initiatives industrielles.
L'exemple d'un Schuckert, cet énergique artisan nurembergeois, qui, après avoir
fabriqué dans son petit atelier des bords de la Pegnitz des appareils de galvanoplastie, créa de toutes pièces une formidable industrie électrique, l'une des quatre ou cinq grandes entreprises industrielles d'Allemagne, est une exception. L'exemple de Siemens et de Kramer-Klett, construc-
teurs de machines à vapeur, en est une autre. Peut-être ces initiatives marquentelles une ^transition entre une production traditionnelle et les entreprises colossales des temps modernes. Quoi qu'il en soit, la petite industrie domine encore, multiple et diverse.