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DRESDE

Le triomphe du rococo. — On en a mis partout. — Mégalomanie saxonne. — Le Paris saxon. — La Nice

saxonne. — - La Suisse saxonne. — La Florence saxonne. — Vie à bon marché. — Colonies étrangères. —

Les Anglais boudent. — Esprit contentieux des habitants. — Les dénonciations. — Gambetta au restaurant

Kleist. — Police méprisée. — Dresde industriel. — La porcelaine de Saxe. — Visite à Meissen.

uiTTANT Munich et ses Propylées, ses palais vénitiens et ses loges florentines, ses villas gréco-romaines et ses châteaux - forteresses, je fus à Dresde, capitale de la Saxe. Autre décor, plaqué sur un paysage grandeur, mais riant et gracieux. Ici plus de grec ni de romain. Le rococo triomphe.

Il y fut importé par ordre d'Auguste II le Fort, ami et protecteur des arts. Comme il arrive toujours quand on imite, de peur de ne pas assez bien imiter, on exagéra. Et les rinceaux compliqués, les formes tordues, les coquilles et les rocailles, les cartouches contournés, les amours bouffis qui sont des anges et les dames élégamment drapées qui sont des Vierges, pullulent dans les palais, dans, les églises et les musées, jusqu'à la satiété.

Quand le soleil ne les éclaire pas, ces monuments paraissent noirs et enfumés comme les maisons de la cité de Londres. La grande lumière seule arrive à laver cette

suie et à les mettre en valeur. Quelquesuns, heureusement peints en jaune, avec leurs toits vert-de-grisés, sont d'un plus joli effet. Cependant, je ne sais rien de moins à sa place que ce décor de grâces mignardes et tout ce rococo industrialisé qui emplit de Meissen moderne les devantures de magasins, au milieu de la foule inélégante et lourde qui peuple les rues de la ville.

Les Saxons ont, dit-on, quelque propension à la mégalomanie. Après Gœthe, ils appellent Leipzig « leur petit Paris ». La Lôssnitz, région de culture maraîchère des environs de Dresde où l'on va en bande, au printemps, admirer la floraison des arbres fruitiers (Baumblute), est baptisée la « Nice saxonne ». Le haut pays de Meissen, sur les deux rives de l'Elbe, entre Pirna et Bodenbach en Bohême, creusé de gorges que surplombent des rochers hauts de 600 mètres au plus, s'appelle la « Suisse saxonne ». Quant à la ville de Dresde, on la pare volontiers du nom de « Florence saxonne ».

Cette cité riante et hospitalière attire, en effet, une importante population d'étrangers et de rentiers qui peuvent y mener, à peu de frais, une existence agréable et facile. La vie matérielle y est assez bon marché ; les théâtres comptent parmi les premiers d'Allemagne ; l'Opéra, auquel le Roi alloue 800.000 marks par an sur sa cassette, possède le meilleur orchestre du monde, auquel ceux de Berlin et de Munich peuvent seuls être comparés. Von Schuch le dirige depuis trentesix ans, et ses artistes consentent à chanter à Bayreuth. Dresde a des musées, des galeries de tableaux, pleins de merveilles et des expositions d'art moderne qui rivalisent avec celles de Munich. Elle a des environs propices aux excursions d'été et aux sports d'hiver ; sa Cour est accueillante aux passants; enfin le caractère de ses habitants, aimable et poli, est bien fait aussi pour séduire et retenir l'étranger.

La capitale saxonne n'est donc pas, comme sa voisine Leipzig, une ville où régnent le gros commerce et l'industrie. Ville royale et de résidence, quoique industrielle aussi, elle laisse la première place aux fonctionnaires, aux officiers, à ceux qui vivent de carrières libérales. La plupart habitent la nouvelle ville, pleine de jolies maisons modernes et de coquettes villas construites dans le style nouveau, à façades brisées, aux toits de tuiles rouges débordants. C'est aussi le quartier des étrangers, russes, anglais, américains. Il y a à Dresde un millier d'Américains ; les Anglais y sont moins nombreux depuis que les Saxons, lors de la guerre du Transvaal, prirent parti pour les Boërs. Mais ils y reviennent peu à peu, séduits par la facilité de la vie et la dou-

ceur relative du climat. L'été, ils excursionnent aux environs, par les collines aux lignes gracieuses dont le faite est couronné de bois et le versant semé de villas, de jardins et de vignobles. Ils vont à Pillnitz, résidence d'été de la Cour, prendre le thé aux brasseries voisines du Château, où ils ont la chance de voir sortir ou rentrer de temps à autre un carrosse royal, ou bien vont se promener dans les bois de l'Albrechtsberg, par les routes conduisant au château du comte de Hohenau, ou au Weisser Hirsch, célèbre pour ses sanatoria. En ville, ils organisent sur les grandes pelouses de la Burgerwiese des parties de football et de tennis; ils se promènent à cheval dans les allées profondes du Grosser Garten. Le soir, au crépuscule, des amazones solitaires errent encore dans le joli décor environnant le château, les bassins et les pelouses, ou le long de la Tiergarten- Allée, bordée de villas. L'hiver, on patine sur les prairies du Grosser Garten, et le sky et le luge entraînent la jeunesse aux environs de la ville. Ou bien on passe les après-midi à la terrasse du Bruhl, au bord de l'Elbe qu'elle domine et d'où l'on aperçoit les collines qui encadrent ses rives. Les bourgeoises de Dresde s'y réunissent pour prendre le thé ou le café au lait et se conter les potins de la ville en faisant du crochet. Puis il y a les visites aux musées, aux galeries de tableaux, où toutes les écoles sont représentées : Raphaël, le Titien, Véronèse, Van Dyck, Rubens, Holbein, Durer, Velasquez, Murillo, bien d'autres encore. Il y a aussi le musée historique, l'Albertinum, le Griine Gewolbe et des expositions d'art moderne.

Les hommes vont au club, car les étrangers ont leur club, comme ils ont leur église anglicane et russe orthodoxe. Ils se re-

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