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Planche 344.
çoivent entre eux; le consulat américain est le centre principal de la vie mondaine, mais la plupart des étrangers parlent allemand et se mêlent à la société allemande. Beaucoup de soirées se passent au théâtre; si Ton joue du Schiller, les six premiers rangs de l'orchestre sont occupés par des jeunes filles en toilettes blanches, presque toutes étrangères ou élèves des nombreux pensionnats. Car Dresde est aussi la ville des pensions et des boarding-houses, qui jouissent dans le pays d'une renommée un peu surfaite. Après le théâtre, on va à YEnglischer Garten, le restaurant chic, ou souper sans façon chez Kleist. M. Moppert, l'un de nos compatriotes alsaciens installés ici, et qui fonda l'Association libre pour la propagation de la langue française, me raconta que Gambetta vint dîner à ce restaurant Kleist l'année qui précéda sa mort. Vie facile et gaie, comme l'on voit, sans l'agitation et le tumulte des grandes capitales.
POLICE o o Les Dresdener cultivés sont MÉPRISÉE fiers de leurs musées, de leurs théâtres, du charme des environs et de la propreté vraiment sans tache de leur ville. Mais ils passent volontiers sous silence une autre de ses caractéristiques qui modifie, au bout de quelque temps, l'impression heureuse qu'on en reçoit. Dresde est la ville policière et processive par excellence.
L'Allemagne est gouvernée par 40 millions de paragraphes, règlements et ordonnances de l'Empire, des États et des villes. (Un avocat berlinois a établi cette statistique.) On en fait et refait tous les jours, mais Dresde semble particulièrement atteinte de la manie de réglementer. Il y a ici plus de Verboten qu'en Prusse. On dirait même une parodie de la disci-
pline prussienne chez ce peuple saxon de caractère plutôt mou, qui n'a rien de la raideur du Brandebourgeois et du Poméranien. A chaque pas, vous rencontrez un de ces « Verboten » qui rendent la vie si libre en Prusse ! Sans cesse il se faut garder de la police. Un pot de fleur mal placé sur le bord d'une fenêtre, une annonce quelque peu équivoque dans un journal de la ville, vous valent des avertissements, et des menaces, et des amendes. On n'imagine pas jusqu'où vont la vigilance du policier saxon et la manie dénonciatrice du peuple. Les domestiques, les patrons, les clients, les cochers, tout le monde dénonce vos contraventions. Qu'un Schutzmann surprenne quelqu'un s'oubliant sur la voie publique, il tire un calepin de sa poche et, de ce calepin, un timbre- quittance d'un mark. Le délinquant empoche sa quittance, le Schutzmann son mark, et tout est dit. Si le coupable ne peut payer sur-le-champ, il se laisse conduire au prochain poste de police, où il décline ses nom et profession ; il lui est accordé trois jours pour payer l'amende d'un mark ; passé ce temps, il reçoit une sommation à s'acquitter, dans un délai fixe, de la somme de 3 marks au lieu d'un.
Aussi le Schutzmann, ancien sous-offîcier en général grossier et mal appris, est-il la terreur des classes inférieures, l'objet de mépris des classes cultivées. Un dicton populaire, variante de celui bien connu sur Auguste III de Pologne, dit :
Wenn die Polizei getrunken hat,
so ist ganz Sachsen besoffen.
(Quand la police a bu,
toute la Saxe est ivre).
Dresde, paradis des policiers, est donc aussi le paradis des avocats. Nulle ville d'Allemagne, Berlin exceptée, n'en possède davantage. On y intente un procès
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pour la moindre chose : une dette de 2 marks, un léger différend entre fournisseur et client, un mot vif lancé dans la chaleur de la discussion, peuvent être l'occasion de procès onéreux. Traitez quelqu'un d'imbécile au cours d'une conversation un peu chaude, il prendra un témoin et vous fera condamner à 100 marks d'amende. Ou bien il vous obligera à des excuses publiques dans les journaux locaux, dont vous paierez l'insertion aux annonces : « Je reconnais avoir médit de M. X... et lui fais ici mes excuses. » Cette sévérité explique en partie l'extrême réserve du Saxon, parfois si excessive qu'elle semble voisine de la couardise ou de la lâcheté. Les jugements politiques et autres rendus par les tribunaux de Dresde et de toute la Saxe sont connus pour leur dureté proverbiale dans toute l'Allemagne.
Cependant, tant de police, de rigueur, de discipline forcée ne changent rien à l'atmosphère d'amoralité qui règne en Saxe, atmosphère particulièrement sensible à Dresde, capitale du suicide, où la statistique en compte 340 par an, Dresde pays des énergies molles et des découragements faciles...
Bien que Dresde n'ait pas, comme beaucoup de villes saxonnes, l'aspect d'une cité industrielle, elle occupe une population ouvrière considérable et contribue pour une part de plus en plus grande à la prospérité économique de la Saxe. Ses faubourgs et ses environs, où pullulent les enfants, forment une succession ininterrompue de fabriques, d'usines et d'entrepôts.
Les industries de luxe et de détail occupent le premier rang. Dresde fabrique des machines à tisser, des bicyclettes,, des machines à coudre et à écrire, des^
pianos et des pianolas, des malles et des bonbons, des papiers photographiques, et la moitié du papier de journal consommé en Allemagne. Elle possède deux cents fabriques de cigarettes, dont l'une des plus importantes, celle de Jamatzi, fut fondée par un ouvrier grec aujourd'hui multimillionnaire et propriétaire de palais, tout comme le fondateur d'une fabrique d'eau dentifrice, ancien ouvrier, amateur de musique, inventeur d'un tire-botte, d'un strigile, et enfin d'une marque d'eau dentifrice, très mauvaise d'ailleurs, mais qui le fit vingt fois millionnaire. Il passe désormais chaque soirée au théâtre, entend de la musique à souhait, et achète de ces vieux châteaux qui peu à peu passent des mains de la vieille noblesse à celles de ces self-made men. On ne fait pas fortune seulement aux Amériques. Ici, des pâtissiers et des confiseurs, en vendant des tourtes et des pralines, et des fabricants de produits chimiques, en distillant l'acide salicylique ou les huiles éthériques, devinrent en peu de temps plusieurs fois millionnaires.
L'une des plus anciennes industries de Dresde est celle de la porcelaine.
J'ai visité Meissen, l'ancienne ville de la porcelaine de Saxe, près de Dresde, qui a conservé son antique fabrique, avec ses moules, ses procédés, ses traditions. J'étais charmé de ma visite, de pouvoir me dire : « C'est d'ici, de ces ateliers, que sont parties ces ravissantes créations, ces coquettes œuvres d'art qui nous ont transmis toute la grâce du xviii^ siècle. Les moules du temps ont été conservés, et ce sont encore ceux-là qui servent aujourd'hui à nous donner des réphques de ces belles dames en robes à panier, aux manches de dentelles si légères, de ces
seigneurs et de ces paysans pirouettant, une fleur à la main, habillés de couleurs tendres d'une harmonie si délicate. Bergères enrubannées aux étoffes chiffonnées, aux gestes maniérés, amours, carquois et flèches, tout Fattirail d'artifice, tout le caprice ingénieux et chatoyant du xviii^ siècle dort ici, dans ces armoires poussiéreuses. Des ouvriers aux bonnes têtes d'Allemands appliqués, assis devant leur établi, peignent d'un pinceau attentif les chamarrures et les brocarts, les soies lamées et les accessoires frivoles de tout ce peuple d'opéra ; pour retrouver les couleurs, ils regardent de temps en temps des estampes coloriées de Boucher et de Lancret : la Récréation champêtre^ l'Automne, la Conversation galante, le Jeu de Colin- Maillard.
Et je vérifie ici l'idée si naturelle que cet art de Saxe n'est pas, ne pouvait pas être un art allemand. Le roi de Saxe avait appelé de France les meilleurs statuaires, et même un de ses plus fameux ouvriers, Kaendler, avait fait son apprentissage en France. L'inadaptation du goût allemand à la création de cet art aristocratique et fin, d'une grâce si recherchée et parfois
si perverse, si leste et si délurée, saute aux yeux. Pour le vérifier mieux, il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur les produits modernes de l'établissement. Un gamin stupide et bêta en veston et chapeau canotier avec des ailes dans le dos : c'est l'Amour. Des assiettes représentent des scènes militaires avec de Moltke et le vieux Guillaume, Je ne parle pas des imitations des grisâtres de Copenhague, danseuses de cancan, robes à fourrures, chapeaux à plumes, animaux faisant des grâces, petites filles, la natte dans le dos, un panier au bras, s'en allant à l'école, marmots avec leurs mains enfoncées dans les poches, toute la camelote banalisée des vitrines viennoises. Tristesse...
Sept cent cinquante ouvriers travaillent sous la haute direction d'un notable com merçant, Kommerzienrat, autrement dit :
conseiller de commerce. C'est ainsi que tout s'explique, la décrépitude de l'art de la porcelaine à Meissen et les 250.000 marks de bénéfice que la fabrique rapporte annuellement à l'État. Pour être plus juste, pourquoi ne pas plutôt trouver naturel que la porcelaine de Saxe soit devenue saxonne?