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consulté sur l'opportunité des poursuites que des bureaucrates courtisans et trop zélés voulaient faire. Très intelligemment il refusa. Ce fut une leçon pour les pieds plats de la censure, qui, depuis lors, se tiennent tranquilles. »
Les artistes collaborateurs du Simplicissimus sont, par contrat, des sortes d'actionnaires de leur feuille, c'est-à-dire qu'ils se partagent, avec l'éditeur, les bénéfices considérables. Ils gagnent sûrement chacun plus de 30.000 marks par an. Ils s'obligent, par leur acte de société, à donner trois dessins par mois qui leur sont payés un certain prix. Par contre, pour chaque dessin qu'ils ne fournissent pas, on déduit do leur crédit la somme équivalente. Ainsi, habilement l'éditeur s'est assuré une collaboration régulière et zélée de la part de ceux chargés de soutenir le succès de l'œuvre.
COLLABORATEURS Lcs uoms de collabo - CÉLÈBRES o ., „ rateurs du SimpUcissimiis sont célèbres dans tout l'Empire.
Ludwig Thoma, c'est le Peter Schlemihl qui écrit sous le titre de : Grossièretés {Grobheiten) des chroniques mordantes et savoureuses, d'une verve abrupte et abondante.
Heine, chef reconnu de l'équipe artistique, donne des caricatures politiques prises dans le vif de l'actualité d'un ton toujours très élevé ; ses légendes, qu'il fait lui-même, brûlent comme un acide.
Bruno Paul, l'artiste le plus connu dans la dernière génération artistique, a pris une part active au mouvement décoratif moderne et, malgré sa qualité de collaborateur du Simplicissimus, il est actuellement directeur de l'Académie des arts décoratifs à Berlin. C'est que les bons artistes ne pullulent pas en Prusse, et la
notoriété et les travaux de celui-ci l'imposaient au choix de l'administration des Beaux- Arts. Bruno Paul avait pour spécialité les militaires, les paysans et les fonctionnaires. Ses dessins ont un relief incomparable.
Reznicek, Autrichien d'origine, dessine les femmes élégantes. Il habita Paris et suivit les cours de nos ateliers, ce qui explique la relative légèreté de son coup de crayon, si rare en Allemagne.
Thœny fait les charges d'officiers, de paysans, d'ouvriers. Son triomphe, c'est le cheval. Personne ne dessine les chevaux comme lui. La raison de cette habileté est assez curieuse : il voyagea pendant des années avec le cirque Barnum, dont il dessinait les immenses affiches toujours pleines d'animaux. Wilke caricaturait les vagabonds, les bohèmes, les étudiants et les gommeux.
Gulbransson a créé la galerie des contemporains célèbres. Beaucoup d'ingéniosité et d'imagination.
Schulz, poète et dessmateur, illustre des scènes symboliques, politiques et sociales. C'est le talent le plus allemand du groupe.
En causant ce soir-là avec eux, je leur demandai comment ils travaillent. S'ils font leurs légendes après leurs dessins, ou leurs dessins pour des légendes préparées? Théodore Heine sait d'avance ce qu'il veut faire et écrit lui-même ses textes. Les autres composent leurs dessins sans paroles, les remettent à la rédaction, et là un de leurs collaborateurs de la première heure, M. Geheeb, est chargé de trouver les légendes adéquates. Il y réussit avec une habileté extraordinaire. Il lui suffit de regarder un dessin pendant quelques minutes pour faire aussitôt parler les personnages avec un naturel parfait.
Je les ai aussi interrogés sur leur origine.
En somme, si c'est à Munich que se trouve le centre de la production satirique, il est curieux de remarquer qu'à part Thoma, qui est un Bavarois du crû, tous les collaborateurs du Simplicissimiis sont originaires des autres États et même d'autres pays. Heine est Saxon, Reznicek est Viennois, Gulbransson est Norvégien ; les autres viennent ou de la province Rhénane ou du Wurtemberg.
J'ai dit l'estime et l'admiration que Forain et Sem ont pour quelques-uns de ces confrères allemands. Ceux-ci leur rendent, et au delà, leur admiration :
« Que Forain vienne à Munich ! Il verra si nous savons le recevoir ! »
Caran d'Ache s'est fait ici une célébrité avec ses caricatures de Guillaume II, que publia Le Figaro. La visite du Tsar à l'Empereur d'Allemagne à Breslau est restée dans toutes les mémoires. On m'en parle comme d'un chef-d'œuvre classique ! Sem et Steinlen sont également fort goûtés. Ce dernier, d'origine suisse, collabore même au journal munichois.
Un matin, j'allai visiter la rédaction du Simplicissimiis, Kaulbachstrasse, quartier tranquille prés du Jardin anglais.
L'éditeur Langen a installé là son bureau d'édition, sa revue Marz et son Simplicissimiis. Le directeur, à peine âgé de quarante ans, me rappela, avec sa figure rasée, sa vivacité, sa netteté d'esprit, sa hardiesse en affaires, sa confiance et sa rtpi'iitt- de décision, ces gens du Nouveau Monde à qui tout réussit. Malgré sa jeunesse, il a déjà tout un pn^^é : c'est lui qui fit connaître on Allemagne les auteurs français des dornif-res générations, depuis Becqi].'- jusqu'à Mar^..! Prévosf, on passant parZoia. H fun.!-!. il va deux ans, uno re\Tie littéraire et philosophique d'une belle tenue, Màrz, dont 1,. .lilTusion est
déjà considérable, et qui a dans son programme le rapprochement de l'Allemagne et de la France. Les meilleurs de nos écrivains y collaborent.
Une petite salle aux murs tendus d'une toile grisâtre, au tapis couleur poussière, meublée d'une armoire-bibliothèque de bois clair, d'une table et de quelques chaises. Sur le haut de l'armoire, un bouledogue muselé, rapporté de Paris par M. Langen : c'est V ancien S im pi icissimus / En face, un mouton expirant, de bois sculpté, symbolisant, si l'on veut, l'art libre égorgé par la censure ! Un écureuil sur une branche, c'est l'éditeur Langen lui-même. Un samovar dans un coin. Des albums de Gavarni et de Daumier sur la table, une collection du Simplicissimiis. C'est là, autour de cette table, que chaque vendredi se réunissent tous les collaborateurs du Simplicissimiis. Ils passent en revue les actualités, les discutent, se répartissent les sujets, feuillettent les albums de dessins inédits qui attendent, les critiquent, les choisissent. Sur le fond gris de la tenture, encadré de bois, sont suspendus les dessins persécutés par les censeurs berlinois, et qui valurent taiil de mois de prison aux artistes.
En voici un qui date du voyage fait en Palestine par Guillaume II. Au loin s'aperçoit le casque colonial a [.(jinte du monarque. Au premier rari^', Frédéri»^ Barberousse et Godefroy de Bouillon sortent tout armés de Ifurs tombos, et ce demie.- dit :
« ^'■ FIS donr pas si bêtemenf. mon vieux Harberousse; nos croisadf's n'avai«-n( pas plus do sens m d'uliIilL'... »
Six nmis do prison.
1 II .luîro. qui fut publif a la mort de 1-ii.Mnarck : deux cheuos, Tun énormo. brisé-
l'autre tout petit, debout. Un aigle, l'aigle prussien, va se poser sur les branches ployantes du jeune chêne, et la légende dit:
« L'aigle doit à présent se réfugier sur l'arbre encore frêle. »
Celui-ci valut aussi six mois de prison à Th. Heine. N'est-ce pas incroyable?
LES TENDANCES « Quelles sont, au juste, les tendances politiques de votre journal? demandai-je à M. Langen.
— Elles sont simples et claires, me répondit-il. Nous luttons contre l'excès du chauvinisme allemand, contre le militarisme exaspéré et insolent dont souffre l'Allemagne, contre le bourgeois philistin, notre ennemi intime, contre les conservateurs prussiens, contre les théologiens protestants. Mais nous ne négligeons pas, croyez-le, le spectacle que nous donne la politique européenne et même mondiale.
L'Angleterre, la France, l'Amérique, la Russie, ont afîairf^ quelquefois avec nos crayons !
— Voyons un peu vos dessins antifrançais...
— Nous ne faisons pas de dessins antifrançais ! proteste l'éditeur. Nous sommes, au contraire, partisans d'un rapprochement avec la France. Chez les pangermanistes on nous en fait même un crime. En pleine question du Maroc, quand de mauvais bruits de guerre circulaient, nous publiâmes un numéro entier consacré à cette idée de rapprochement. Son titre était : Paii à la France ! Le dessin d(^ la première page représentait Gœthe, après la bataille de Valmy, disant à des soldats sur le champ de bataille :
« Aujourd'hui commence pour l'histoire une ère nouvelle ; c'est ici qu'elle a pris naissance. \'ous pourrez dire un jour que vous étiez là. »
A la page suivante, on voyait un soldat allemand essayant de caresser le coq gaulois tout rouge de colère, et le soldat disait : « Plus je le caresse, plus il se hérisse. » Et ainsi de suite.
Il y eut une édition de ce numéro en français.
Ceci donna l'idée de joindre à chacun des numéros une feuille contenant la traduction française des légendes, pour en faciliter la compréhension dans les pays de langue française. On hurla à la trahison. Ce fut un tapage effroyable dans le camp pangermaniste.
« Comprenez-vous cela ? s'étonna M. Langen. Nous échangeons avec la France, comme du reste avec les autres pays civilisés, tous les produits de notre industrie, de notre commerce, de nos arts. Et il n'y aurait que l'échange de la satire qui nous serait défendu ! Est-on aussi étroit d'esprit chez vous?
— Je ne le crois pas, fis-je en riant. La satire fut considérée jusqu'ici comme un article international ; elle s'adresse à tous les esprits éclairés de la planète. On ne comprendrait pas chez nous ce sentiment de propriété nationale ! Nous sommes sous ce rapport libre-échangistes. »
M. Langen continua :
« Heine dit souvent que nous aurons un jour le prix Nobel, ^'oici son raisonnement, qui est un syllogisme irréfutable.
Le prix Nobel est fondé pour encourager les œuvres de paix. Or, quel est le principal obstacle à la paix? Le militarisme. Quel est le pays où le militarisme est le plus développé? L'Allemagne. Qui fait la guerre la plus acharnée au militarisme allemand ? Le Simplicissimiis. Donc lo Simplicissimiis mérite le prix Nobel.
«Ne soyez pas étonné, ajcaito M. Langen à demi sérieux, si vous apprenez que,
L A L L K M A G N' E MODERNE
l'ayant si bien mérité, nous l'avons obtenu. »
Je veux connaître les numéros qui se sont le plus vendus depuis la fondation ?
« Nous vendons bien davantage nos numéros spéciaux, qui traitent d'une question générale, comme le Byzantinisme, les Sports, FAutomobilisme, tout remplis, malgré leurs titres, d'allusions politiques. Nous en donnons une dizaine par an. Celui qui détient le record, s'appelle Le Parti du Centre au Reichstag, qui fut confisqué par la police. Poursuivis par la police, nous gagnâmes notre procès. Le nouveau tirage monta à 200.000 exemplaires.
« Le Simplicissimus s'imprima d'abord à Leipzig. Mais les juges saxons sont très sévères pour les délits de presse. Alors M. Langen fît imprimer à Stuttgart, les Allemands du Sud comprenant mieux, en efîet, la plaisanterie, la satire et la liberté. Les délits de presse, en Wurtemberg comme en Bavière, sont jugés par le jury ; en Prusse et Saxe, par le tribunal correctionnel.
— Et alors pourquoi pas à Munich?
— On le pourrait. Mais la seule imprimerie qui donnerait des résultats satis-
faisants a des attaches aver l'atlministration. Elle aurait peut-être des ennuis. et nous aussi. »
De fait, le journal est admirablement imprimé.
« Pourquoi, me disait un jour Forain, pourquoi ne sommes-nous pas capables chez nous de tirer nos journaux illustrés en couleurs avec cette netteté, cette pureté, cette propreté? Regardezmoi ces teintes plates, ces bruns, ces rouges, ces verts, ces bleus ; on dirait des aquarelles. Gomme un dessin prend toute sa valeur avec un tirage pareil !
— A quoi attribuez-vous cette perfection?
— Je ne sais, répondit Forain. Au papier, à la couleur, au procédé de tirage, je ne pourrais le dire au juste. Mais je suis sûr que, si on voulait, on arriverait chez nous à faire aussi bien. Dans les tirages de luxe, nous réalisons des merveilles incomparables. Pourquoi, dans les travaux plus ordinaires, sommes-nous inférieurs aux Allemands? Il suffirait d'un peu plus de volonté, d'application, de recherches. Il n'y a pas là de miracle. Il s'agit de surmonter notre routine, notre laisser-aller et, probablement, notre lésinerie ordinaire. »
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LE " SIMPLICISSIMUS " — E. Tlioeny. lauleur de celle charge d'oludianls bavarois, fait aussi les cliarges
dofdciers, de paysans, douvriers el excelle à dessiner les chevaux.
Planche 319.
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