‹ L'Allemagne moderne [microform]; ouvrage illustré de [626] illustrations hors texte en couleurs et en noirChapitre 47 sur 164 · i tciiiuiKiMilf cil clricuu- fs\-.i,iuf Hum · texte numérisé non relu

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patronat de n'importe quel autre pays du monde. Et pourtant, quelle détresse encore !

Tout au centre des établissements Krupp s'élève une grande caserne de briques noircies par la fumée. Des poutrelles soutiennent le vestibule branlant, étayant les murs crevassés que des excavations souterraines menacent de ruine. C'est sordide et sinistre. Les chambres servants de dork)irs aux ouvriers (on en met sept par chambre) donnent sur un étroit couloir et ne reçoivent de lumière que par une cour ceinte de hauts bâtiments noirs. Sept lits de fer peints en vert, bas et recouverts d'une limousine grise, sept armoires étroites fermées par un cadenas dont le propriétaire a la clef, le portrait de l'Empereur et de l'Impératrice, celui des deux Krupp : le père, barbe blanche, nez fin, œil énergique, traits fermes et anguleux : le fils, le dernier, gras, l'air indécis, sans volonté, triste et doux, le nez portant des lunettes, tel est l'ameublement complet de ces dortoirs primitifs. Pour cinq dortoirs il existe une salle de réunion où les ouvriers peuvent se retrouver après leur travail. Sur une table longue au milieu d'une chambre vide, — j'oubliais les quatre inévitables portraits, — quelques journaux, un jeu de dames, un jeu de dominos. C'est tout. Un peu plus loin, une salle avec quelques cuvettes crasseuses, — c'est le lavabo ; — une autre avec une auge centrale où l'ouvrier peut nettoyer son linge lui-même : le lavoir.

Naturellement il fait son lit et lave son linge. Il reçoit moyennant 80 pfennigs par jour (un franc) le logis, le couvert, et une paire de draps toutes les trois semaines. 613 pensionnaires habitent ici.

Les ouvriers mangent dans une salle voisine, sorte de hall éclairé en haut par

des vitrages noircis de poussière sur lesquels la pluie dessine des rigoles. Il y a place pour 1.000 mangeurs à la fois. Des tables en bois blanc et des bancs pour dix personnes sont disposés comme pour un formidable banquet. 1.700 ouvriers y prennent journellement leurs repas. La salle, ne contenant que 1.000 places, il faut deux services entre onze heures et demie et une heure et demie. Quand nous arrivons, l'heure du premier service approche. Le couvert est mis : une assiette profonde de fer émaillé, une fourchette et une cuiller de fer battu. Tout près, dans une cuisine très propre, de gigantesques chaudières profondes comme des puits, au couvercle de cui\Te étincelant, débordent de pommes de terre, de soupe, de quartiers énormes de viande qui mijotent dans le jus. Armées d'une petite fourche, des femmes piquent ces blocs de viande, les déposent sur des établis où d'autres les divisent prestement en parts égales. Ce jour-là, 6.500 kilogrammes de viande avaient été commandés à la boucherie centrale pour les deux repas.

L'une des employées nous apporte sur

un plateau le menu du jour : soupe aux

oignons, bœuf bouilli et pommes de terre.

« C'est excellent, n'est-ce pas? « me dit

mon guide.

Ce n'est pas mauvais du tout, et c'est, en tout cas, fort proprement préparé.

PENSIONS n o ET SALAIRES

Les ouvriers mariés qui n'achètent pas ici leur nourriture peuvent la faire venir de chez eux. Leurs femmes ou leurs enfants déposent leurs petites marmites dans des sortes d'armoires chauffées, où ils les trouvent après leur travail. Ils peuvent, en outre, à partir de cinq heures du matin, acheter à un comptoir voisin

* il

une tasse de café pour 2 pfennigs ; 3 morceaux de sucre : 2 pfennigs ; un petit pain : 2 pfennigs ; une bouteille de lait : G pfennigs ; une bouteille de bière : 10 pfennigs, une bouteille d'eau minérale : 5 pfennigs.

L'ingénieur qui me guide m'assure que la moyenne des salaires est de 5 marks 14 pfennigs, soit 6 fr. 40 par jour. Je m'empresse de dire que je n'en crois rien. On fait dire ce qu'on veut aux chiffres. Les puddleurs et les lamineurs arrivent à gagner 15 francs par jour, c'est vrai ; mais je sais que la majeure partie des ouvriers d'Essen, — et c'est cela qui importe, — ne gagne pas plus de 4 francs par jour. Le syndicat ouvrier doit être fixé sur ces détails : et c'est là que je l'ai appris.

A Rheinhausen, la pension est plus chère, sans doute parce que les salaires y sont un peu supérieurs. La chambre et les trois repas coûtent de 1 mark 20 à i mark 50. Le prix varie selon qu'on occupe une chambre seul ou qu'on l'occupe à deux, trois ou quatre. A six heures, café à volonté, 400 grammes de pain et trois morceaux de sucre ; à midi, soupe, bœuf, pommes de terre (pas de pain), choucroute quelquefois, pas de boisson ; le soir, saucisses bouillies, salade de pommes de terre et pain. Là, il existe d'autres modèles de dortoirs : ce sont de vastes pièces divisées en compartiments étroits par des cloisons et des portes peintes en vert qui ne touchent ni le sol ni le plafond, ce qui laisse circuler l'air d'un bout à l'autre. Les cabines numérotées contiennent juste l'espace nécessaire pour étendre un lit. Des lavabos et des douches sont installés à proximité des dortoirs. L'établissement est dirigé par un ancien ouvrier qui touche des appointements de 220 francs par mois.

Je lui demande si les frais supportés par l'usine sont considérables :

« Cela se balance à peu près, » me dit-il.

Trois établissements analogues existent à Essen. Ce sont les plus anciens. Actuellement on préfère à ces tristes casernes des maisons plus petites où les ouvriers, au nombre de vingt ou trente, peuvent se donner plus facilement l'illusion de la vie de famille. Celle que j'ai visitée, destinée à trente célibataires, est dirigée par la femme d'un ouvrier forgeron, occupé dans un atelier de mécanique et dont les gages s'élèvent à 225 francs par mois. Elle, logée et nourrie gratuitement, ne gagne rien, sinon les bénéfices de la vente de la bière. Sous ses ordres, une lessiveuse payée 30 francs par mois, une fille de chambre aux gages de 25 francs, suffisent à l'entretien de cette grande famille. Le dîner, ce jour-là, se composait de potage et de côtelettes de porc panées aux épinards.

« Ici, les ouvriers mangent de la viande trois fois par jour, me dit la ménagère. Et elle ajouta sur un petit ton de fierté et de contentement :

a C'est un peu plus confortable que l'établissement que vous venez de voir ! »

Mais aussi la pension coût- jilus cher: 1 mark 68 par jour (presque 2 francs), logement et nourriture compris. Le matin, les pensionnaires emportent trois sandwichs qu'ils mangent à la fabrique ; à îiiifli. iN \-!''riM''iit j)rpndrr' une soupe, de la viande et des légumes ; la bière se paye en plus. A rjuatre heures, petit pain et café qu'ils cnifiiirtt'nt également; le soir, pommes de terre, viande, œufs.

Les dortoirs sont remplacés ])ar des chambres particulières ou partagées par deux pensionnaires, meublées d'un lit, d'une table et d'une armoire de noyer

ciré ; des cartes postales, des photographies de militaires ou de jeunes fiancées, de longues pipes de faïence décorent les murs. Le lavabo est commun ainsi que la douche, chaude et froide, la salle de bain très convenable, une salle de lecture avec armoires particulières fermant à clef pour le papier à lettres, la correspondance, etc., une salle de récréation meublée d'un piano, jeu de quilles, jeu de boules, de grenouille, etc.

Les ouvriers mariés n'habitent naturellement pas ces pensions familiales ou ces casernes. L'usine Krupp leur a construit des colonies spéciales. L'une des plus anciennes, celle de Cronenberg, très proche des aciéries, datant de 1873, comprend un ensemble de pavillons de briques, à deux étages, avec pignon sur rue, entourés de jardinets et construits de chaque côté d'une route qu'ombragent d.e grands ormes. Les rues, régulièrement tracées, laissent entrevoir au passage des perspectives verdoyantes, et l'on aurait presque l'illusion d'être à la campagne, sans les noires scories qui parsèment la route et la suie recouvrant les maisons et le fût des arbres.

Huit familles occupent chaque pavillon.

Elles disposent de quatre chambres chacune et payent annuellentent 120 marks.

Les cités ouvrières qui se rattachent directement aux Aciéries d'Essen sont au nombre de sej)t, huit si l'on compte celle réservée aux invalides et retraités. Il existe en outre cinq colonies en dehors des territoires de la commune d'Essen, sans parler des maisons isolées construites au voisinage des usines et des hauts fourneaux.

Les nouvelles cités ouvrières, celles d'Alfredshof et de Friedrichshof, plus éloi-

CITÉS OUVRIÈRES ET COLONIES o o

gnées des fonderies d'Essen que celle de Cronenberg, ont l'aspect paisible d'un hameau rustique. Les maisonnettes, d'architecture variée, sont coquettes et gaies. Des capucines, des géraniums-lierres, des volubilis grimpent autour de minuscules portiques, encadrent les fenêtres et les portes à auvent; des vignes vierges montées jusqu'aux lucarnes des greniers descendent en cascades sur les pignons. Au pas des portes, des vieilles tricotent tranquillement, des enfants jouent sans bruit sur la route, un vieux rêvasse en fumant une longue pipe de porcelaine, ce que, depuis huit mois, je vois pour la première fois en Allemagne. Les maisons sont occupées par deux ménages, qui payent chacun 140 marks par an. Mais, grâce aux entrées séparées, chacun peut vivre absolument chez soi. Ils ont un petit potager, et sur le devant quelques platesbandes de fleurs.

Chaque colonie possède une école, une bibliothèque, un établissement de bains fort bien installés. A la cité de Friedrichshof, les ouvriers et leurs familles prennent 35.000 bains par an, soit un par semaine et par personne. Cela coûte 30 pfennigs pour les grandes personnes, 20 pfennigs pour les enfants de dix à quatorze ans. Les femmes peuvent amener au bain avec elles deux petits gratuitement. La douche ne coûte que 10 pfennigs pour les adultes, 5 pour les enfants. La matinée est réservée aux femmes, l'après-midi aux hommes, le samedi après-midi aux enfants. Il est permis à chacun de rester une heure dans le bain, une demi-heure à la douche. Les salles et les cabines sont propres, très bien entretenues. Dans le sous-sol un lavoir mécanique mû par l'électricité, un séchoir mécanique animé d'un mouvement centrifuge qui permet de sécher

enserui)!»^ 60 serviettes presque instantanément, d'autres séchoirs à vapeur — des chaudières, des essoreuses, etc., etc. Outre les caisses de secours prescrites par la loi, il existe à Essen une série de caisses de secours et institutions analogues :

— Une caisse de pensions pour ouvriers avec un capital de 15 millions de marks environ.

— Une caisse de pensions pour employés avec 6 millions de marks.

— Une fondation pour ou\Tiers et invalides qui sert des pensions supplémentaires aux différentes caisses de secours et dispose d'un capital de 4 millions de marks.

— L'asile de convalescence dont il est parlé ici.

Au total la maison Krupp verse par an, conformément à la loi, 2 millions pour assurer ses ouvriers contre la maladie, les accidents et l'invalidité, et 1 million aux caisses supplémentaires qu'elle a créées bénévolement. Au total 3.200.000 francs.

Pour les ouvriers invalides ou en retraite, M. Krupp a eu une idée véritablement gracieuse et charmante. En réaction contre les casernes et les maisons de retraites collectives, tristes comme des hôpitaux et qu'on ne bâtit plus à présent qu€ par orgueil, — comme cet hospice sinistre créé si sottement pour les artistes dramatiques français, — il a fait construire une série de coquettes villas en bois et briques, d'aspect riant et gai, entourées d'un jardinet et de jeunes arbres, séparées de la route par des barrières de bois peint en vert. Des auvents de tuiles vernissées abritent les seuils et une petite galerie surélevée où se trouve la place d'une table et de deux fauteuils. Des plantes et des fleurs grimpent sur les

murs jusqu'au toit rouge. De l'endroit où est bâtie cette colonie qui s'appelle Altenhof, on n'aperçoit aucune cheminée d'usine, aucune fumée. Les vieux peuvent se croire retirés dans une campagne heureuse, loin do l'enfer où ils vécurent et peinèrent si longtemps. Leurs regards se reposent sur les masses vertes de bois voisins qui s'étagent le long des collines ; pas un bruit ne vient troubler leur repos bien gagné.

Ces villas sont bâties pour six vieillards. Chaque retraité a sa chambre séparée, meublée et garnie d'objets familiers. Elles se ressemblent par l'ordre qui y règne, et surtout grâce aux portraits des Krupp et de la famille impériale qui y abondent. Dans une de ces chambres, j'ai compté jusqu'à quatre portraits différents des patrons du lieu.

Une salle commune carrelée, aux poutrelles apparentes, garnie d'une table et de bancs circulaires, de tabourets rustiques, d'une horloge à poids de cuivre, est à la disposition des six vieillards. C'est là qu'ils se réunissent pour causer et fumer. L'été, ils se tiennent sur la galerie.

Des maisons semblables sont installées pour les femmes, veuves des ouvriers morts après vingt ans de service de l'usine et trop vieilles pour travailler.

Chaque pensionnaire femm.e a, outre sa chambre à coucher, une cuisine minuscule. L'une d'elles, âgée de soixante-trois ans, veuve d'un ouvrier qui a travaillé vingt-trois ans, nous fait les honneurs de son « home ». Depuis que son mari est mort, en 1887, elle jouit d'une pension de 21 marks par mois, nourriture en plus.

« On me donne aussi de quoi faire mon petit jardin,» nous dit-elle, en nous montrant avec orgueil un carré de terre où poussent quelques groseilliers, un peu

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