‹ L'Allemagne moderne [microform]; ouvrage illustré de [626] illustrations hors texte en couleurs et en noirChapitre 52 sur 164 · L'EMPEREUR · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR

Qu'est-ce qu'un Empereur ? — Quatre silhouettes. — Le diable et l'archange. — Guillaume II vu par ses sujets. — Les confidences de la douairière. — Hérédité maternelle : timidité, diversité d'aptitudes. — Hérédité paternelle : facilité de parole. — Pacifisme. — Une conversation de Guillaume II au Marmorpalais. — L'empereur croit à sa mission divine. — Un mot de Bebel. — Faculté énorme de travail. — L œuvre des Hohenzollern. — Impulsivité et réflexion. — Abondance d'idées personnelles. — Les partis à la Cour.— Quelques <i gaffes ». — Amour excessif du panache. — Voyages retentissants. — Plus d'esprit de justice que de générostié. — L'esthétique impériale. Ce qu'en pensent artistes et écrivains.

'Empereur !

Quel est cet homme que nous ne connaissons pas ?

Avec ses sourcils froncés, sa moustache menaçante, l'expression impassible du reste de ses traits, il excita de tout temps la curiosité inquiète des Français. On n'a pas l'habitude de le considérer comme un homme ordinaire, de chair et de sang pareils à nous, une unité dans son pays, mais comme l'ennemi national, le despote ombrageux et fort, capable de déchaîner demain, selon son bon plaisir, des hordes casquées sur la France.

Au fond, on ne sait rien de; précis sur Guillaume II ; à part ses harangues et ses dépêches, on n'a sur lui que des notations vagues ou fausses, et il demeure, malgré tout, le Kaiser inquiétant et mystérieux de ses portraits.

Je n'ai pas la prétention, pour ma part.

de peindre sa figure exacte, car il n'a pas posé pour moi, mais de tenter quelque chose de plus intéressant et de plus significatif : effacer le mirage qui l'éloigné de nos yeux et nous rapprocher de sa figure en le montrant tel que le voient ses sujets. De sorte que les traits recueillis pour crayonner sa silhouette serviront aussi bien à renseigner sur les Allemands que sur leur maître.

J'ai aperçu l'Empereur plusieurs fois.

La première, c'était le jour de la visite du roi Humbert d'Italie à Berlin. Les deux souverains se trouvaient côte à côte dans une voiture de gala, et le contraste entre ces deux hommes et ces deux races était comique à observer : l'Empereur, Lohengrin tout de blanc habillé, coiffé d'un casque d'acier au cimier d'argent, calme, immobile, la moustache lisse et pâle, pas encore relevée comme elle est aujourd'hui, regardait de ses yeux froids son voisin. Celui-ci, habillé en hussard, coiffé d'un monumental bonnet à poil, sa mous-

tache de chat éparpillée, ses gros yeux noirs roulant sous le buisson des sourcils, la figure animée, rieuse, le buste en mouvement, saluait la foule des petits gestes rapides de sa main gantée de blanc : il faisait l'effet d'un diable sorti d'une boîte à côté d'un archange glacé qui le gardait...

La deuxième fois, c'était à Berlin encore, au Thiergarten : à cheval, casqué de noir et habillé de bleu, il allait au petit trot, et rendait militairement leur salut aux promeneurs collés sur place, les pieds joints.

La troisième fois que je vis l'Empereur allemand, ce fut l'année 1905, à Gravelotte, le jour de l'inauguration du hall consacré aux morts de 1870. Il arriva au grand galop, dans un nuage de poussière, devant la grille du Fricdhof, entouré de son état-major. Bruni par sa croisière au Maroc et en Sicile d'où il revenait à peine, ce n'était plus le chevalier virginal, mais un cavalier prussien botté et éperonné, un peu brutal, l'air grave et concentré, qui venait affirmer sa conquête. Nous nous trouvions au moment le plus tendu de la crise marocaine. Cette question courait dans toutes les bouches: « Parlera-t-il? Ne parlera-t-il pas?» Il ne parla pas.

La quatrième, ce fut Unter den Linden : il passa dans une automobile rougo, comme un éclair. A côté de moi, la bouche ouverte en O, un jeune homme s'était arrêté ; talons joints et la main à son chapeau, il restait là, bête et ravi, au milieu • |p la chaussée, longtemps après lo passage de i'auf". Jf^ vis Cruilbivmu"' II li^'uv fois encore : aux courses de Hambourg et à la revue navale de KïpI. Je commence >\(mc à le connaître, physiquement. Et j'ai 1 impression qu'il n'a relevé ses poils en croc que pour cacher sa vraie nature, qui est celle d'un tunide.

Une aimable douairière de Potsdam, qu'il m'est interdit de désigner autrement, mais qui sait tout ce qui se passe et se raconte à la Cour, m'a parlé de lui :

HÉRÉDITÉ MATERNELLE — H avait hérité de sa mère, me dit-elle, cette timidité, qui empêchait dans certaines occasions l'impératrice Victoria d'ouvrir la bouche. Ou, si on l'y obligeait absolument, elle faisait des bévues, parlait anglais quand il fallait parler français, allemand si son interlocuteur était Anglais, etc. Guillaume II souffrirait de la même timidité foncière. Mais il s'est dominé de bonne heure par des expériences répétées et violentes où il s'obligeait à se vaincre. Aujourd'hui encore, devant un étranger, il retrouve ce malaise natif qu'il dissimule sous de la bonhomie et de la jovialité. Cette timidité purement physiologique n'empêche pas une extraordinaire hardiesse morale, une foi, une confiance en lui et en son étoile qui touchent aux bornes du mysticisme.

« Il a recueilli aussi dans l'hérédité maternelle cette diversité de goûts et de facultés que beaucoup d'Allemands admirent et que ses adversaires appellent du «brouillonnage». L'impératrice Victoria faisait, en effet, de tout, comme lui : enti»' .iiitrts rhoses, de racjnarello, de la sciilpLurt', et prit mémo p;ut nii jour à un concours d'architecture institué pour la construction d'une cathédrale. Elle s'était fait des idées et des théories personnelles sur une infinité de questions, et son active cervell'' fuyait le repos. Si l'empereur Frt'déric lll avait vécu, elle eût joué un rôle important dans l'Ktat. Pourtant, avec ses facultés divorsos, elle manfjuait du don de jui;er exactement les gens : c'est ainsi qu'elle ne comprit ru ne connut

jamais le caractère de son fils aîné, qui, par tant de côtés, lui ressemblait. Elle ne sut pas percevoir, sous le léger trompe-l'œil de son éducation, la similitude criante de leurs deux natures.

— Mais son besoin de discourir et même de prêcher qu'on lui reproche tant en Westphalie, d'où lui vient-il?

— Directement de son père Frédéric.

Comme tous ceux qui ne sont pas de vrais hommes d'action, il dépensait en formules les forces de sa grande intelligence. Et si le public n'entendit pas ses discours, c'est que le vieux Guillaume lui cadenassait les lèvres. Il souffrait de cette contrainte. Plus heureux, son fils peut se livrer à ses débauches verbales.

« De son père aussi il hérita une qualité que les Français méconnaissent : l'amour de la paix ; il n'y a là-dessus qu'une opinion en Allemagne. Quand, en 1888, Guillaume II succéda à son père, ce fut en Europe un frémissement général,comme à l'approche d'événements graves. De France, vous vous en souvenez peut-être, on entendait piaffer les chevaux des nhlans. Un silence se fit. Vingt -cinq ans passèrent, et la paix de l'Europe ne fut pas troublée. La preuve est donc faite : Guillaume II aussi est un pacifiste comme son père.

; ■ (( Et il a à cela quelque mérite, je vous assure. Lorsqu'il prit la couronne, entouré d'un parti militaire convaincu de la force invincible de l'armée allemande, même devant la Russie et la France alliées, — il n'écouta pas ceux qui prétendaient établir la paix en Europe pour cinquante ans au moyen d'une bonne guerre. Dix ans après, en 1899, au moment des affaires bulgares, les mêmes hommes essayèrent de le pousser à la guerre. 11 résista encore. Vint l'alTaire du Maroc, trop près de nous

pour qu'on en puisse parler en toute liberté. On crut en France que l'Allemagne cherchait à se battre. Vous vous trompiez, on l'a bien vu.

— N'est-ce pas que l'Allemagne sentant l'Angleterre avec nous craignit de bouger?

— Non... car l'Angleterre ne pourrait aider la France en rien dans une guerre continentale. Mais avouez que, si l'Empereur avait voulu la guerre, la Russie étant incapable de vous aider en quoi que ce soit, et d'ailleurs n'y tenant pas, l'occasion s'offrait propice. Le parti militaire essaya de nouveau de circonvenir l'Empereur, qui une fois de plus lui résista.

« Et croyez-vous enfin que Guillaume II soit parcifiste?

— Votre meilleur argument, répondis-je, c'est que, depuis vingt-cinq ans, il n'a pas fait la guerre. C'est un fait.

— Remarquez que je ne dis pas qu'il soit pacifique par humanitairerie... mais simplement parce que l'intérêt de l'Allemagne le veut ainsi, et le sien, qui, en cette occurrence, sont liés. L'Allemagne n'a rien à gagner à se battre, attendu qu'en cas de victoire elle n'ira pas se coller au flanc les ventouses de nouvelles provinces françaises, et qu'elle court le risque, dans la défaite, de perdre le fruit de ses précédentes conquêtes. Quant aux Hohenzollern, ils exposent leur trône, — pour rien.

« N'écoutez donc pas les diplomates qui vous prêchent malheur depuis vingt ans pour faire croire que leur habileté vous en préserve.

« Les habitués du Marmorpalais, près de Potsdam, se rappellent de temps à autre, entre eux, une conversation tenue par Guillaume II il y a quelques années et qui, à cet égard, est frappante.

«L'Empereur, dans son entourage tout

iitu^^iJa^iM4-~ '

à fait intime, aurait dit un jour, en réponse aux flatteurs qui vantaient les bienfaits de la maison des Hohenzollern.

« Guillaume I«^ aura créé la gran- « deur et la puissance de l'Allemagne.

« La destinée de mon grand-père fut de « faire, en même temps que la guerre, « l'unité de l'Allemagne. La mienne sera, « je l'espère, de créer des œuvres de « paix. Je veux, ajouta-t-il gravement, « qu'on m'appelle un jour Guillaume II « le Pacifique. Mais, s'ils savaient cela, « nos ennemis croiraient que l'Allemagne « s'affaiblit et en profiteraient pour es- « sayer de l'attaquer. Aussi l'armée doitce elle rester forte et menaçante. Et c'est « grâce à la crainte qu'elle saura inspirer « que l'Allemagne édifiera sa suprématie « commerciale et industrielle, but suprême « de ma vie.

« Après moi, que Dieu inspire mes descendants ! »

« Ainsi parla Guillaume II, un soir de printemps de l'année 1904.

— Vous ne croyez donc pas à la guerre ?

— Je suis sûr que les Allemands n'en veulent pas, et que l'Empereur ne la fera que lorsqu'il se sentira menacé. »

MISSION DIVINE Guillaume II croit à sa mission divine. Par quel phénomène mental y arrive-t-il ? L'explication importe peu. Il y croit, c'est l'essentiel. Il croit que le peuple a besoin d'être gouverné, — en quoi il a parfaitement raison, — et que les hommes de sa famille furent choisis par la Providence, pour leur force d'âme, leur valeur, leur amour de l'Allemagne, leur zèle, dans le dessein de conduire les Allemands à leur suprême destinée. En réalité, Guillaume II fait tout ce^qu'il pense « être son devoir». J'ai en-

tendu des socialistes très ardents et très éclairés, en convenir.

Dans l'entourage des chefs du parti social-démocrate on déclare couramment :

« Nous sommes heureux d'avoir un tel homme à combattre. C'est une personnalité extraordinaire, la plus grande peutêtre qui ait existé en Allemagne.

« Bebel a dit :

« — Nous sommes tous deux des impulsifs. »

« Les conservateurs répètent, très convaincus :

« Tous les peuples nous envient notre Kaiser. Il travaille énormément. Et le métier d'empereur est fatigant. Il lui faut des qualités assimilatrices très grandes, car il entend voir tout par lui-même. Pensez à ce que sa tête doit emmagasiner, sa réflexion mûrir, sa volonté décider le jour où, à part les centaines de lettres de son courrier ordinaire, il reçoit une dépêche de Paris lui apprenant que la France fabrique pour 200 millions de cartouches, de canons et d'approvisionnements supplémentaires ; que l'Angleterre a renouvelé ses stocks à Portsmouth, et qu'une heure après lui arrive un rapport de M. de Waldow, président de la province de Posen, ou de M. de Hellmann, président de la police, sur l'agitation polonaise... Et si, ce jour-là, Bebel a prononcé un discours menaçant, et qu'un nouveau trait lui est signalé de la désaffection de l'Italie, demandez-vous s'il y a beaucoup de ses sujets qui aient à fournir un tel effort cérébral ?

«C'est un pur intellectuel, d'ailleurs.

Petit mangeur, petit buveur, aussi peu jouisseur que possible, dont tous les actes tendent vers ce qu'il croit bon et utile à son peuple. Tout le monde est d'accord là-dessus.

EN NEMROD, chez le Grand-Duc de Mecklembowrg-Schwerin. La chasse est lune des distraclions favorites

de Guillaume II.

.>c.iu-ru\

Page 1