LES PUBLICISTES CATHOLIQUES ET LA SAINTE-ALLIANCE
L'idée courante sur l'Eglise et la Sainte-Alliance.— La réalité historique. — Nécessité d'étudier l'attitude des publicistes catholiques à l'endroit de la Sainte-Alliance.
I. Joseph Gœrres. — Gœrres enfant contre Lucifer. —Gœrres enfant chez l'imprimeur. — Son écrit sur la paix universelle. — Sa jeunesse jacobine : la Feuille rouge. — Les apostrophes aux despotes. — L'acte de décès du Saint-Empire ; l'annonce de Bonaparte. — Le glas de la puissance romaine. — La mise du vieux monde à l'encan.
II. L'évolution de Gœrres. — Les pays rhénans mécontents de la France. — Gœrres à Paris. — Son hostilité jurée contre la France. — Son amer scepticisme à l'endroit des illusions révolutionnaires. — Gœrres homme de négations.
III. Ses occupations scientifiques. — Gœrres à Heidelberg.— Son contact avec le germanisme du moyen âge ; sa reprise de contact avec le christianisme. — Son retour en pays rhénan.
IV. Ga3rres interprète des malheurs de l'Allemagne. — La vocation d'élite de la race germanique. — La Chute de VAllemacjne; la Chute de la religion. — Les Allemands, « caste de brahmanes ». — Caractère éclectique et syncrétiste de la religiosité de Gœrres. — L'esprit de syncrétisme religieux dans l'Allemagne de l'époque.
V. La science des religions : son caractère et ses tendances au début du xix- siècle. — La Symbolique de Creuzer accusée d'être une apologie du sacerdoce. — L'Histoire des Mythes. — Gœrres et les frères Grimm.
YI. Gœrres et la politique. — Le mutisme de l'opinion publique allemande. — Le Mercure: son succès foudroyant. —
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Gœrres professeur de haine contre la France. — La « cinquième puissance ». — Un pastiche de Napoléon : l'Europe mystifiée. — Rêve d'une alliance entre Pie VII et les peuples.
VII. Déception profonde de Gœrres après le Congrès de Vienne. — L'esprit absolutiste des souverains. — Les théories politiques de Gœrres. — Sa conception des constitutions. — Absolutisme monarchique et absolutisme démagogique. — La façon de royalisme de Gœrres. — Les rois « titubants », — La disparition du Mercure. — Prédication prophétique au sujet de l'assassinat de Kotzebue. — Publication du livre : V Allemagne et la Révolution. — Gœrres proscrit. — Luttes futures entre Gœrres et la Prusse.
VIII. Gœrres à Strasbourg. — Ses publications d'orientalisme. — « Le présent cognant à toutes les croisées» ; F «autre Goriolan ». — Nouvelles brochures politiques. — Le Congrès des princes à Vérone ; le Congrès des peuples, rêvé par Gœrres. — Retour de Gœrres vers le moyen âge et vers le catholicisme. — De l'éclectisme religieux au catholicisme intégral. — Souvenir de ses polémiques contre la Sainte-Alliance : eOets de ce souvenir sur l'opinion allemande. — Les débuts de Gœrres comme apologiste : un hommage à la démocratie suisse.
IX. Charles-Louis de Haller. — Apologiste avant d'être catholique. — La Restauration de la Science politique. — La contrerévolution de la science. — La haine de l'absolutisme poussée jusqu'à la suppression de l'Etat. — Conception féodale de la société. — L'attitude de Haller : « déchaîner la guerre dans le royaume des intelligences ». — Sa foi en ses théories et sa foi en l'Eglise romaine. — Haller envoyé de Dieu.
X. Frédéric Schlegel : son enseignement pliilosophique et social. — • L'école rationaliste et l'école « légitime ». — Le « singe devenu libéral » ; l'homme, image de Dieu. — La réintégration de la nature en Dieu. — Un obstacle : l'absolutisme. — Le christianisme et l'idée de relativité. — Monarchiste par haine de l'absolutisme. — La théologie politique de Schlegel et la Sainte-Alliance.
XI. Adam Mùller, «la première tête de l'Allemagne». — Un Ronald allemand. — Corespondance entre Mùller et Gentz. — Gentz : la « foi d'obéissance » ; Dieu « posé par procédé ». — L'idée de Dieu dans l'œuvre d'Adam Miiller. — L'illogisme de la Saintc-AlUance dénoncé par Adam Midler. — Crainte de la Sainte-Alliance pour les « vérités morales positives ». — Hostilité de Millier contre le droit romain et contre Adam Smith. — Prophéties sociales d'Adam Millier.
Double importance de ces penseurs, comme devanciers du
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mouvement social-catholique autrichien, et comme adversaires de l'absolutisme des rois « saintement alliés ».
C'est une opinion commune qu'entre 1815 et 1830, deux forces et deux idées se disputèrent l'Europe : d'une part, les rois et l'Eglise ; d'autre part, les peuples et la Révolution. La réalité fut plus complexe, les couleurs des drapeaux furent plus nuancées. Ni le catholicisme, à cette date, ne s'enrôla servilement dans le bataillon des rois, ni les rois ne se groupèrent sous la bannière catholique ; et c'est en s'appuyant sur des théories préconçues plutôt que sur les faits, que l'on établit entre la Sainte-Alliance et l'Eglise une étroite solidarité. La Sainte-Alliance, par là même qu'elle ignorait ou qu'elle estompait les diverses nuances séparant entre elles les confessions chrétiennes, ratifiait en fait, toute sainte qu'elle fût, cette laïcisation des maximes diplomatiques, contre laquelle Rome avait protesté au moment des traités de Westphalie; et parce que sainte, sans doute, elle ne redoutait pas de sanctifier, au regard deLimmuable unité catholique, des façons diverses d'être chrétien : la façon du tsar, la façon du roi de Prusse 1. Championne théorique d'un christia-
1. 11 suffit, au reste, pour entrevoir les complexités de la question, rrobserver la façon fort peu enthousiaste dont Consalvi parle du Confirès de Vienne, auquel il assistait comme représentant du l'ape : « Le i)rincc de llardenberg et lord Castlereagh, écrivait-il en ses notes, no croient pas à léternelle durée de ce qui se règle ici... Nous étayons ici peu à i)eu, à force de bras et d'argent, une vieille masure qui sécnmle sous nos y(nix, et nous ne songeons pas à rebâtir solidement, ce qui serait peut-être moins dispendieux et à coup sûr i)lus durable. Nous ressemblons aux architectes de la tour de Babel ; nous arrivons à la confu.sion des langues en posant les premiers fondements de l'édifice. » (Consalvi, Mémoin's, édit. Grétineau-Jolv, 1, p. 18-19. Paris, Pion.) «11 y a beaucoup despnt
nisme dans lequel elle englobait l'Eglise, mais en marquant à l'Eglise ses cantonnements, c'est au Pape en tant que souverain, et non point en tant que vicaire du Christ, que la Sainte-Alliance s'intéressait ; elle étendait au trône de Rome, beaucoup plus qu'à la chaire de Saint-Pierre, sa sollicitude commune pour toutes les souverainetés. Mais s'autoriser de ce fait pour considérer la Sainte- Alliance comme l'expression d'une politique catholique, c'est oublier que, même en Autriche et même en Allemagne, en dépit du prestige de Metternich et des dispositions bienveillantes qu'il témoignait au Saint-Siège, les principes des rois alliés provoquèrent soit l'hostilité ouverte, soit les réserves les plus expresses des représentants de la pensée religieuse ^
Etudier l'attitude de ces publicistes dans le domaine de la philosophie politique et sociale ; montrer en cette attitude le résultat d'une doctrine qui n'était point celle de la Sainte-Alliance et qui leur donnait, tout ensemble, l'apparence d'être des attardés et le mérite d'être des précurseurs ; regarder comment les romantiques de la veille s'arrachèrent aux régions nébuleuses dans lesquelles leur fantaisie se mettait en quête d'une croyance et se plaisait à la sentir impalpable, à
et des esprits de toutes sortes dans ce Congrès, écrivait plaisamment Dorothée Schlegelen 1814; mais malheur ! malheur! ils ont oublié d'inviter le Saint-Esprit, et apparemment il ne vient pas sans en être prié. » (Raich, DoroUica von Sclileijel, H, p. 295.)
1. « Pour cette diplomatie nouvelle, dira plus tard Gœrres, l'Eglise ne fut jamais un objet de réflexion sérieuse ; on lui avait concédé une sorte de fonction d'honneur, et on l'avait mise dans le môme rapport avec les actions d'Etat que la Sainte Trinité avec les traités, sans y attacher d'ailleurs importance.» {Politische Schriften, VI, p. 231.)
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la frôler plutôt qu'à l'étreindre ; assister à leur corps à corps avec toutes les conséquences terrestres du Credo définitivement assimilé parleurs consciences, du vieux Credo nouveau pour eux ; et voir ainsi, par-dessus la mêlée des ultras et des libéraux, la pensée catholique allemande sortir, par un soudain détour, de cette impasse dans laquelle les polices delà Sainte-Alliance croyaient pouvoir emprisonner Thistoire : tel est l'objet de ce chapitre.
Joseph Gœrres avant tout, puis, à côté de lui, Schlegel, Haller, Adam MûUer, représenteront, à des degrés différents, et chacun avec sa nature, cette originale contenance qu'affectait la pensée catholique. Examinant d'abord par quelles évolutions successives Gœrres arriva du pur jacobinisme au pur catholicisme, nous retrouverons en lui, à toute époque, comme source de ses actions et même de ses opinions, la haine contre l'absolutisme^; et c'est précisément ce sentiment qui, Tayaut fait tour à tour s'insurger contre le Directoire, contre Napoléon, contre la Sainte-Alliance, le fera se prosterner devant l'Eglise romaine, organe du seul absolutisme qu'il accepte, celui de Dieu. Schlegel, Haller, Millier, nous familiariseront à leur tour avec un catholicisme qui ne reconnaît, sur terre, aucune prérogative qui n'ait
1. « En un pdint, écrit M. Sepp, Gœrres resta tidèle à lui-même, consé(iuent avec lui-même : il abhorrait profondément t<»ut absolutisme. » (Sepp, Gri'rre^i, p. 189; 23" volume de la collection des Ccislfslirlden, Berlin, Hofmann, 1S9G.) Et c'est apparemment par l'etïet d'une confusion entre le catholicisme romain et les idées absolutistes que le publiciste Theodor Mundt. dans ses Moderne Lebemwirren, en l'année 183'i, appelait Gœrres « le Titan de labsolutisme ». (Cité par Dresch, Gutzkow cl la Jeune Allemagne, p. 97. Paris, Bellais, 1904.)
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des devoirs pour rançon, aucune jouissance à laquelle ne soit attachée, comme une sorte de servitude voulue par Dieu, Tidée d'un service social, aucune propriété qui n'ait ses limites dans les raisons mêmes qui la fondent, aucune souveraineté, enfin, qui ait le droit de se considérer comme une fin en soi.
Il y avait au collège ecclésiastique de Goblentz, aux environs de 1789, un écolier d'humeur batailleuse, qui s'appelait Joseph Gœrres ' : les explosions de sa turbulence, qui devaient bientôt secouer en leur sommeil les hommes d'Etat de la vieille Europe, inquiétaient gravement, dans les sacristies du collège, l'étiquette compassée des maîtres de cérémonies. On dut, à cause de ce gamin, décider un changement dans les processions. C'était l'usage, là-bas, de faire promener des légions d'anges, beaux enfants d'une tenue correcte, qui ne chiffonnaient point leurs ailerons d'or et portaient avec délicatesse de flam-
1. Les deux biographies les meilleures de Jean- Joseph Gœrres (1776- 18»8) sont : Sepp, Gœrres und seine Zeilt/euossen, 1776-1848 (Ndrdlingen, Beck, 187i); et Galland, Joseph v. Gœrres (Fribourg, Herder, 1876). — Voir, pour la bibliographie de Gœrres. Gœdeke-Gœtze! VI, p. 201-2U!). Marie Gœrres, tille de lécrivain, a publié un certain nombre de ses œuvres politiques en six volumes de Politisclie Sdiriften (Munich, Literarisch-artistisrhe AnsiaK, 1854-1800), et la correspondance de Gœrres avec sa famille 'tome I des Gesommelle Briefe); et M. Franz Binder a publié, en deux volumes, la correspondance de Gœrres avec ses amis (tomes II et III des Gesammelte Briefe, Munich, Lilerarisch-artislischc Anstali, 1874).
boyantes épées. Le petit Gœrres, un jour, prit son rôle au sérieux : en plein cortège, il se mit à dégainer contre un inotlensif camarade, qui personnifiait Lucifer. Il fallut — une fois n'est pas coutume — que les autorités du défilé défendissent Satan contre saint Michel, et désormais, dans ces pompes angéliques, bons et mauvais esprits furent désarmés ^
L'étrange enfant voulut de bonne heure se faire imprimer : il compila des livres de voyages, pour écrire un manuel de géographie, et s'en fut naïvement chez un éditeur avec son manuscrit et sa tirelire. Mais la tirelire était trop légère et les dépenses d'impression trop lourdes : la notoriété géographique de l'auteur ne dépassa pas la maison paternelle'. Ce fut vraimentgrand dommage: à la veille des événements qui allaient culbuter la bâtisse politique, ce manuscrit refusé fut peutêtre le dernier état de lieux ; il serait piquant de le retrouver aujourd'hui, môme tracé d'une plume inexperte, signé de l'homme qui, durant un demi-siècle, devait, par le retentissement de ses impétueuses brochures, scander les écroulements successifs de l'Europe.
Cette indifférence des imprimeurs ne dura point : Gœrres sortait à peine de l'adolescence, que déjà, d'un bout à l'autre de la rue des Pi-êtres, — ainsi s'appelait alors le cours moyen du Rhin, — son nom faisait du bruit et sa plume de la besogne. Dans le petit écrit qu'il intitulait \la Paix universelle, un Idéal, il s'érigeait en citoyen
i. Galland, op. cit., p. 19. — Sepp, op. cit., p. 4. 2. Sepp, op. cit., p. 5-6.
du monde, dont le devoir est de soutenir un gouvernement à tendances rationnelles {die nach AvfJdârung strebt)^ ; et, confiant dans l'efficacité de la raison, il s'abandonnait à de sereines utopies. Mais la vie réelle Je bousculait; il s'y jetait à corps perdu, en publiant un périodique qu'il appelait la feuille rouge- ; il y jurait guerre éternelle à tous les despotes ^, tendait la main à l'homme vertueux^, ouvrait une tribune pour les réclamations des peuples. L' « idéal d'une humanité ennoblie » était « son étoile fixe » ; or, cet idéal était représenté par la France "•; l'intérêt de la France était l'intérêt de tous les peuples ; chaque peuple, abstraction faite de son avantage particulier, devait donc, pour le bien môme de la famille humaine, poursuivre l'avantage de la France.
La Révolution, dans les pays rhénans comme ailleurs, promettait l'émancipation de rhomme : elle avait des soldats pour courber les souverains devant cet idéal, et faisait émigrer des fonctionnaires pour le mieux imposer aux nations ; les soldats étaient parfois gênants, les fonctionnaires importuns ; mais, quelque temps durant, le prestige du nouveau message rendit nos voisins indulgents ; quelque temps durant, l'humanité nous