‹ L'Allemagne religieuse (volume 3)Chapitre 170 sur 215 · Cf. Ricarda Huch, Blûthezeit der Bomantik, p · texte numérisé non relu

Cf. Ricarda Huch, Blûthezeit der Bomantik, p

5. « Quand elle viendra dans sa juvénile beauté, la Fille chérie, l'Enfant dernier-né de notre siècle, la nouvelle EglisCy quand elle sortira des formes surannées et flétries, lorsque se ranimera le sens du divin chez l'homme et que la jeunesse et la beauté feront de nouveau battre son cœur, lorsque... mais je ne le puis annoncer, car à peine j'en porte en moi le pressentiment. Et pourtant elle viendra, elle viendra à coup sûr. » (Hœlderlin, Hyperion, édit. Reclam, p. 35, cité par Spenlé, Novalis, essai tur l'idéalisme romantique en Allemagne^ p. 284-285.)

OÙ Zacharias Werner. élaborait une religion d'emprunt, demi-chrétienne, demi-maçonnique* ; où s'envolaient à travers l'Allemagne, de la tombe prématurément ouverte de Novalis, les germes aventureux d*une palingénésie religieuse ^ ; où des âmes se rencontraient enfin pour épier, sur la foi de Jung Stilling, le prochain avènement d'un millénaire ^. L'originalité, h cet instant du siècR, eût consisté, non point à dessiner de nouveaux échafaudages spirituels, mais à rentrer, tout simplement, dans ces vieilles cathédrales que l'esthétique romantique recommençait d'admirer.

C'est la science des religions, telle que la cultivait Gœrres et telle qu'on la cultivait autour de lui, qui allait l'induire à faire un pas de plus vers ces portiquesdepuis longtemps oubliés*. A d'autres époques, Thistoire des religions éloignera les es-

1. Félix Popponborg, Zacharias Weniei\ Myatik und liomaniik in den Sôhiipn des Thaïs, p. 24 ot siiiv.

2. Cf. ci-dftssiia, p. 00; et voir Spenlé, Novalis devant la critique, p. 9.V102 ; — Novalis, essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne, p. 245 et 283-289.

3. Spenlé, Novalis, essai sur l'idéalisme romantique en Allemagne, p. 284.

4. Déjà, en 180,"), dans son écrit : Foi et science, Oœrres écrivait : « C'est en Inde que la poésie divine fut confiée au genre humain. Comme un feu sacré, les peuples la portent avec eux dans leurs migrations ; seulement, la flamme brillait plus terne, à mesure qu'ils s'éloignaient de la patrie. >» Schultz, op. cit., p. 45-40, fait observer qu'on trouve déjà dans ces lignes l'idée de l'Histoire des 7nythes du monde asiatique.

prits du catholicisme : on la verra s'insurger, au nom de Févolutionnisme religieux, contre la notion d'une Eglise immuable ; ignorante de la vie des dogmes dans TEglise et du caractère actif, — dynamique, si nous osons ainsi dire, — que garde toujours la pensée humaine, même lorsqu'elle s'incline devant une révélation, l'histoire des ' dogmes aura beau jeu de souligner le contraste entre l'idée de fixité dogmatique et les enrichissements séculaires de la conscience humaine.

Elle avait, dans la première moitié du xix*" siècle, de tout autres préoccupations : à cette époque, en Allemagne, les chercheurs qui s'occupaient avec le plus d'éclat de l'histoire des religions se souciaient, avant tout, de discerner, dans un lointain passé, une sorte de fonds commun où se serait alimentée la religiosité des diverses races ; et, sans qu'ils le voulussent, le résultat de leurs fouilles à travers les multiples alluvions des âmes devenait un hommage à ce que Bossuet appelle « la suite de la religion ». Creuzer, dans sa Symbolique ^ expliquait les mythes grecs comme de beaux et poétiques symboles, plus tard incompris, d'une philosophie primitive qui faisait honneur à l'enfance des peuples. Par delà les épopées homériques, il reconstituait un grand âge théologique, durant lequel « la Grèce avait failli devenir un pays sacerdotal, avec une religion profonde, des symboles vénérés, des institutions hiérarchiques, et un fonds de monothéisme venu de

1. Sur l'estime dans laquelle Gœires tenait Creuzer, nous avons le propre témoignage de Gœrres dans une lettre à Vil 1ers {Briefe an Ch. de Villers, p. 79).

338 t»ÈNSÉE CAtyoLiQUÈ Et t»ENSÉE ALLËMANJbË

rOrient* ». Il dessinait ainsi une sorte de préhistoire religieuse, au cours de laquelle Dieu avait exercé la maîtrise du ciel, un corps de prêtres celle de la terre ; et, par delà les origines accessibles de la pensée religieuse grecque, il entrevoyait des lueurs orientales. Son admiration pour les mythes païens n'avait en son essence rien d'antichrétien : les Pères de TEglise élevés en Orient, Origine par exemple, ou bien Grégoire deNazianze, n'ont-ils pas donné l'exemple d'une sorte de tendresse pour les poétiques égarements de l'âme antique, tendresse oîi se mêlaient l'esprit de finesse et l'esprit de charité* ? Aussi, n'est-ce point parmi les chrétiens, mais parmi les survivants du rationalisme antérieur, que la méthode et les conclusions de Greuzer soulevèrent des anxiétés : Voss fit un livre contre la Symbolique 3, comme il devait plus tard faire une brochure contre la conversion de Stolberg à l'Eglise. La Symbolique passa pour une apologie déguisée du sacerdoce et de la théocratie, et Greuzer, tout protestant qu'il fût, pour un agent masqué des Jésuites^.

1. Renan, Etudes d'histoire religieuse, p. 28 (Paris, Lévy, 1857).

"2. Voir Renan, op. cit., p. 6;^. — Ajoutons d'ailleurs, en ce qui regarde Greuzer, que le comte de Stolberg, dans une lettre de 18i9, se plaisait à espérer que le mythologue viendrait à l'Eglise. « Puisqu'il reconnaît, écrivait-il, une tradition primitive de laquelle toutes les autres sont sorties, il ne peut en supposer aucune autre que l'Ecriture sainte; et, s'il en doutait, ou peut espérer que Dieu le mènera plus loin. » (Jansscii, Friedrich Leopold Graf su Stolberg^ II, p. 405.)

3. Renan, op. cit., p. .33 et suiv. — C'était l'époque où Frédéric Schlcgel, de son côtts publiait le livre sur la Sagesse des Indiens: « Le pauvre Vossî «• s'écriait Stolberg à cette nouvelle (Jansseu, Friedrich Leopold Graf zu Stolberg, II, p. 167). Le vieux rationalisme éclairé de Voss était systématiquement insurgé contre cette sorte d'hommage que rendaient à la religiosité humaine d'éruditcs études sur les religions.

4. 11 y avait à celte époque, dans le proleslantismc allemand, beaucoup

CàthoUcisMe Et saîntë-aLliakcIé ââô

Or Gœrres mythologue se rattachait à la même école. L'Histoire des mythes du monde asiatique ^ qu'il publia en 1810, fit éprouver à Greuzer une sorte d'enthousiasme ; l'auteur de la Symbolique aimait à suivre, dans le livre de Gœrres, les exodes du mythe, « cette lumière venue d'Orient, et qui, toute resplendissante, émigrait dans le monde occidental de l'Europe^ ». La science de l'époque, au lendemain de cet ouvrage, saluait en Guerres un de ses maîtres ^ ; et, d'autre part, ces études mêmes, sur lesquelles était assise à jamais sa réputation de savant, achevaient de détruire en son esprit les derniers vestiges des idées philosophiques d'antan*. Gœrres avait dit adieu, pour toujours, à la conception, religieuse par certains côtés, d'un avenir rationnel dont Inhumanité révolutionnaire serait l'ouvrière; avec toute la richesse de son érudition, il s'orientait vers le berceau du monde, prenait, là-bas, contact avec le

d'esprits faciles au soupçon, et qui volontiers prenaient ombrage d'un Jésuite fictif dont ils se créaient à eux-mêmes le fantôme : tel ce Bret- Schneider, qui, en 1832, dans son livre : Der Saint-Simonismus und dos Chriatenthum^ publié à Leipzig, tiendra les saint^simoniens pour des Jésuites déguisés (Dresch, Gutzkow et la Jeune Allemagne, p. 57). ■ 1 Gœrres, Gesammelte Briefe, II, p. 144 et suiv. — Voir, sur ce livre, Scpp, op. cit., p. 234-236.

2. « Vous êtes, en fait, un Hercule dans la science, » écrivait Windischinann à Gœrres en 1812 (Gœrres, Gesammelte Briefe, II, p. 308). — Jacob G ri mm, dans une lettre à Vi 11ers, fait un très grand éloge de la Mythengeschichte, et reproche seulement à Gœrres, comme à Greuzer, de trop négliger la mythologie grecque {Briefe an Charles de Villers, p. 109;. — Cf., sur VHistoire des mythes, Saint-René-Taillandier, Eludes sur la révolution en Allemagne, I, p. 141. Paris, Franck, 1853) : i^U Histoire des wiyMea rf'A«ie, qu'il serait si difficile de traduire on français à cause des bonds et des caprices de cette langue indisciplinée, restera comme le monument le plus étrange et le plus grand peut-être des ferveurs spiritualistes de l'Allemagne. »

3. Il est curieux de constater que les études d'orientalisme, aussi, exercèrent une réelle influence sur l'évolution religieuse du baron d'Eckstein, qui, en 182G, fonda en France le Catholique.

«divin», et commençait d'accepter le sacerdoce comme Torgane authentique des révélations de l'au-delà. L'histoire des religions, qui obscurcit chez beaucoup de nos contemporains Tidée d'Eglise, acclimatait au contraire cette idée dans l'intelligence de Gœrres ; et tandis qu'un voltairianisme brutal, radicalement ignorant de l'histoire, n'apercevait, aux origines de la prêtrise, qu'un artifice de la fourberie humaine pour exploiter la crédulité des peuples , Gœrres , quelque incroyant qu'il fût encore, apportait dans ses recherches ce sens du mystère qui parfois est la condition de la science, et rendait son âme contemporaine de celles des croyants antiques, pour s'initier longuement, gravement, dans les augustes arcanes derrière lesquels ces âmes s'abritaient.

A nulle époque de sa vie, Gœrres ne fut plus estimé comme savant. Sa correspondance avec les Grimm ^ nous en donne le passionnant témoignage : philologie, mythologie, histoire, orientalisme, littératures comparées, offraient d'immenses terres vierges, à travers lesquelles Gœrres et les frères Grimm se guidaient réciproquement : ils se consultaient, se renseignaient, s'encoura-

1. Voir, dans Reinhold Steig,. Achini von Arnim und Jacob und Wilhelm Grimm, p. 149 et 154 (Stuttgart, Cotta, 1904), les lettres d'Arnim et de Jacob Grimm sur le nouveau projet qu'avait Gœrres d'étudier le christianisme dans ses rapports avec les autres religions : Arnim espère que de ce futur livre pourra sortir une conciliation entre les « divers partis chrétiens» et la preuve que le christianisme est «le point de contact de toutes les révélations de toutes les i)arties du monde».

2. Voir Sepp, op. cit., p. 236, 258; Bïnder, Bistorisch Politische Blàtter, 1899, II. p. 179-192; et les nombreuses lettres aux Grimm dans les tomes II et III des Gesammelte Briefe. SurVacob Grimm (1785-1863) et Guillaume Grimm (1786-1859), voir Gœdeke-Gœtze, VT,p. 350-356.

geaicnt. Les Grimm se préparaient, d'une longue haleine, à donner à l'Allemagne le code de sa langue et h étudier avec une érudite piété les antiques traditions de l'Allemagne : Gœrres devait aimer cette science de terroir comme une charité faite à la patrie — à cette patrie présentement souffrante, vers laquelle sa propre besogne de savant ramenait toujours son cœur, dût cette besogne même en souffrir.

Car assurément c'étaient de beaux voyages que ceux qu'entreprenait, au delà de l'histoire et presque au delà de ce monde, l'imagination religieuse de Joseph Gœrres; mais la politique les devait interrompre, impérieuse à jamais pourceux qui l'ont un instant courtisée, inlassable à les relancer, experte à les confisquer. La politique fit redescendre Gœrres du ciel sur la terre, du passé dans le présent. Or sur la terre, dans le présent, il retrouvait un sacerdoce insigne, qui se présentait au monde comme incarnant et satisfaisant les aspirations religieuses : c'était le sacerdoce papal. Et Gœrres, engageant dans la presse un duel avec Napoléon, allait bientôt prosterner aux pieds du Pape captif, mais moralement libre par son vouloir d'être libre, l'admiration d'un citoyen froissé, d'un patriote lésé.

Il s'était plaint, déjà, dans son opuscule sur la Chute de U Allemagne y que l'opinion publique,

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partout sauf en Angleterre, fût devenue muette et comme proscrite K Les journaux de son pays l'écœuraient^ : il tenait à montrer à T Allemagne ce que veut, ce que peut, ce que doit une presse digne de ce nom ; il tenait à montrer à Napoléon que la résistance allemande avait d'autres armes à sa disposition que les armes matérielles, les seules que l'empereur redoutât^. Dans cette vallée du Rhin où les armées napoléoniennes jouèrent leur avant-dernière partie, un journal surgit, qui s'appelait le Mejxurey et qui marquait les coups du sort, à mesure qu'ils frappaient l'empereur'*. Il faisait mieux, même, que les marquer : il les préparait. Il sculptait en chacun de ses lecteurs une âme de soldat^ ; il ne voulait plus que les Rhénans pussent être soupçonnés d'être des demi-Français [teiitsch-franzoser})^' ; il les poussait au camp, et puis les y suivait, sonnant tour à tour le clairon d'alarme et la diane de la victoire, mais jamais la retraite. C'était du « journalisme dans des

1. Gœrres, PoUUschp Srhriflo.n, I, p. 127. «« Lo chœur antique est disparu do la scène; ainsi l'opinion publique est disparue des Etats, sauf de l'Angleterre.»

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