PRÉFACE XI
qu'ils croient, mais quelles sont les émotions religieuses qu'ils ressentent et quels sont les points de vue qu'ils aiment. Or on ne peut le savoir que par un contact assidu et immédiat avec leur enseignement, avec leurs écrits, avec leurs âmes; il faudrait presque être en eux pour être certain de les bien comprendre et pour parler d'eux comme ils le méritent ; c'est donc eux, surtout, que nous devions écouter ; et, dans ce livre, c'est eux qu'on entendra.
« Lorsque le protestantisme veut se constituer en église une et bien ordonnée, il souffre d'une antinomie interne, qui dérive de son principe même et dont la solution ne peut jamais être qu'instable et approximative. Les réformateurs n'ont pas eu la pensée d'établir dans l'Église chrétienne ce que nous appelons aujourd'hui la liberté de penser. Ils substituaient seulement la véritable doctrine évangélique à la tradition catholique qu'ils estimaient fausse. Mais, dans les affaires humaines, le fait et l'exemple sont plus forts que les théories. Si les réformateurs n'accordaient pas en principe la liberté de pensée et le droit
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d'examen, ils en usaient pour eux-mêmes; iïs taisaient appel à la conscience et à la raison inJivi duelle ; ils propageaient, en fait, le droit qu'ils ne proclamaient pas; ils montraient comment on peut faire appel des décisions humaines les plus hautes, comment on résiste aux autorités ecclésiastiques, et l'on brave les anathèmes en endurant le fer et le feu. L'histoire des martyrs a parlé plus haut que les doctrines des réformateurs ; et, qu'on en fasse à la Réforme un sujet d'honneur ou de reproche, il faut reconnaître qu'elle a introduit dans le monde religieux la liberté de croire et le droit d'examiner ce que l'on croit.
« Mais, d'un autre côté, ce droit et cette liberté ne sont qu'une forme. La forme doit avoir un contenu. On n'est pas chrétien ni religieux parce qu'on réclame le droit de croire, mais par le fait qu'on a une foi. Pour constituer une association religieuse, ne faut-il pas, entre les membres associés, des convictions communes qu'ils puissent professer ensemble ? En d'autres termes, sans définition de la foi et sans confession de foi, peutil y avoir une Eglise?
« On aperçoit d'ici les deux termes de l'antinomie inhérente au protestantisme. Si vous n'avez pas de confession de foi, qui êtes-vous ? Quelle société formez-vous ? Pûiirrriioi exislez-vous? Et 81 vous promulguez une profession de foi, si vous
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voulez me l'imposer d'autorité et malgré la résistan'^.e de ma conscience, comment êtes-voiis encore protestant? Que faites-vous d'autre que ce que fai* le catholicisme, et contre quoi vous dites que Luther et Calvin ont bien fait de se révolter?... « Cette antinomie est réelle, mais c'est une antinomie vivante, qui, si elle est insoluble théoriquement, s'atténue et s'efface dans des solutions provisoires et progressives comme la vie ellemême. »
Ainsi s'exprimait, dans un récent article du Journal de Genève *, M. Auguste Sabatier, doyen de la Faculté de théologie protestante de l'Université de Paris.
Le protestantisme allemand nous a précisément offert le spectacle de cette antinomie ; il n'est personne qui ne la proclame insoluble. Quant aux solutions « provisoires et progressives » qu'elle rencontre, est-il permis de dire qu'elle s'y vienne « atténuer et comme effacer » ? Ou bien, au contraire, certaines de ces solutions ne la mettent-elles pas en un relief plus saisissaut et n'en aggravent-elles pas l'importance avec une cruauté plus irréparable?
1 Article consacré au livre de M. Pédezert : Cinquante ans de Souvenirs ^Journal de Genève du 5 iTiai 1896).