CHAPITRE I
Fondation du royaume de ^Vestphalic i.
Avant les fatales réunions de 18H, Napoléon T" avait paru tenir fortement à ce principe que le Rhin devait former la limite de la France. Il ne voulut rien prendre pour elle, ni des dépouilles autrichiennes en 1806, ni des dépouilles prussiennes en 1807. « J'ai
1. Le Mo7iifeur westphalien, 1807-1813, joaimal bilingue. — Mémoires et Correspondance du roi Jérôme, 7 vol., 1861-1860 (renfermant le Journal de la reine Catherine, les rapports de Reinhard, etc.). — Correspondance de Napoléon 7^^, t. XIII et suiv. — Le Royaume de Westphalie, Jérôme Buonaparte, sa cour, ses favoris, ses ministres; Paris, 1820. — Ernestine von L., Kœnig Jérôme und seine Familie im Kxil, Leipzig, 1870. — Lyncker, Geschichte der Insurrectionen wi.der das westphœlische Gouverneynent, Gœttingen, 1860. — Vehse, Geschichte der deutschen Hœfe seitder Reformation : Hessen; Hambourg, 1851-55. — Berlepsch, Sammlung wichtiger Urkunten und Acte?îstûcke, Beitrœge zur Finanz-Geschichte des verschwundenen K. W. Gœltingen, 1814. — Rûckhlicke auf die Zeit des westphselischen Kœnigreiches, dans la Mmer va, juillet 1826. — Hellrung, Die Organisation der westphselischen Armée, dans la Minerva de décembre 1840. — Demian, Statistik der Rheinbundstaaten, 2 vol., Francfort, 1812. — Voyez aussi un curieux roman de Kœnig, Kœnig Jérôme' s Carneval, 3 vol. Leipzig, 1855.
assez du Rhin », était le mot qu'il répétait sans cesse à ses confidents et aux députations /"berlinoises. En 1808, lorsque le sénatus-consulte du 21 janvier réunit à l'empire les villes et territoires de Kehl, Castel, Wesel, Flessingue, les considérants de cet acte invoquaient le même principe : « Si l'extrême modération de Sa Majesté l'Empereur et roi n'avait déjà éclaté aux yeux de l'Europe,... on s'étonnerait sans doute de voir un prince, dont les aigles ont victorieusement plané depuis l'Adriatique jusqu'au Niémen, convoquer solennellement le sénat français pour ne lui proposer la conservation que de quatre points pour ainsi dire imperceptibles dans l'immense étendue de ses conquêtes... Son génie a fait la France assez grande )).
Mais constituer en pleine Allemagne un état presque français, plus étroitement rattaché à la France, à l'Empire, à la dynastie, que les états allemands de la Confédération ; qui implanterait en Germanie les institutions, les lois, presque la langue et le sang français; qui, gouverné par un prince de la famille impériale, recevrait plus directement les ordres et les inspirations de l'Empereur, était une idée déjà ancienne chez Napoléon. Dès 1806, comme on l'a vu, cette idée avait pris corps dans le grand-duché de Berg.
Ces projets de Napoléon se précisent et s'agrandissent à mesure que les circonstances semblent les favoriser. Après la déclaration de guerre à la Prusse, c'est déjà un grand état, c'est un royaume qu'il veut fonder, c'est un de ses frères qu'il veut asseoir sur ce trône nouveau. La sollicitude toute spéciale avec la-
quelle il suit les progrès ou les fautes de son frère Jérôme. 1 apreté avec laquelle il combat le mariage avec M"'' Paterson, cette union allemande décidée dans les premiers mois de 1806, ce commandement en chef des auxiliaires bavarois et wiirtembergeois confié à un jeune homme qu'on voulait signaler à l'attention du monde et surtout de l'Allemagne, ne laissent aucun doute sur l'objet de son choix. Après léna, il sait oii il placera le nouveau royaume ; après la chute de l'électeur de Hesse-Cassel, il sait quelle en sera la capitale; en décembre 1806, il en a déjà déterminé les limites, car, dans le traité du H décembre avec l'électeur de Saxe, il oblige celui-ci à céder « au prince désigné ^^x S. M. l'Empereur des Français, roi d'Italie)), ses possessions de Thuringe situées entre l'Eichsfeld et Erfurt. Après s'être demandé assez longtemps s'il n'y engloberait pas les petits duchés saxons, Weimar, Gotha, Coburg, Meiningen, Hildeburghausen, il se décide à ne pas lui faire dépasser le cours de la Werra.
Le nouvel état porta un de ces noms comme l'Empereur aimait à en évoquer de la poussière de l'antiquité ou du moyen âge : le royaume de Westphalie. Il se composait :
1* Des états du duc de Brunswick, y compris le duché de Wolfenbuttel, les comtés de Rheinstein et de Blankenburg;
2° Des états de l'électeur de Hesse-Cassel, moins
Katzenelbogen sur le Rhin et le comté de Hanau sur le Mein ;
3° De l'abbaye de Corvey, une des possessions de la maison d'Orange-Fulda ;
4** Des pays de Gœttingen, Osnabriick et Grubenhagen, enlevés à l'électeur de Hanovre, roi d'Angleterre;
S° Parmi les territoires prussiens échus à la France, et qui entrèrent dans le royaume de Westphalie, les uns étaient d'anciennes possessions des Hohenzollern, acquises par des guerres, des traités, des héritages, les sécularisations du seizième au dix-huitième siècle : comme l'ancien évêché de Magdeburg et surtout cette « Yieille-Marche )> de Brandenburg, située sur la rive gauche de l'Elbe et qui avait été le point de départ des conquêtes allemandes dans l'Europe orientale ;
Les autres étaient de récentes acquisitions de la Prusse lors du recès germanique de 1803; ainsi Paderborn et Hildesheim se souvenaient encore de leurs évêques, Quedlinburg de son abbé ; Miilhausen, Nordhausen, Gosslar, de leurs libertés municipales comme villes d'Empire; l'Eichsfeld (en Thuringe) de l'archevêque-électeur de Mayence.
Il y avait une grande différence, au point de vue moral, entre les anciens et les nouveaux pays prussiens; les premiers restaient attachés à la dynastie prussienne de toute la force des traditions anciennes et de toute la violence du patriotisme humilié et froissé ; les autres, qui avaient déjà passé en tant de mains, ne regrettaient pas plus les nouveaux maîtres que les anciens et se plièrent facilement à la domination napoléonienne.
Venaient enfin :
e** Le comté de Stolberg, fief de la Prusse, et le comté de Piietberg, fief de Hesse-Cassel ;
7° Les territoires saxons entre Erfurt et i'Eichsfeld. Peu de temps après, Napoléon y ajouta d'autres parties du comté de Henneberg^ de la principauté de Corvey, et, en 1808, la partie saxonne du comté de Mansfeld. Nous ne parlons pas ici des remaniements territoriaux de 1810 et 1811.
Le nouveau royaume de Westphalie, avec sa forme singulièrement irrégulière, était répandu sur quatre bassins: 1° celui de FElbe : la Westphalie touchait à FElbe et dépassait son affluent la Saale.
2"" Le bassin du Weser, qui constituait la plus grande partie du royaume; le Weser est formé de la réunion de deux fleuves : à l'est la Werra qui arrose le comté de Smalkalde et les bourgs, déjà connus, d'Esclpvege et Allendorff ; à l'ouest la Fulda qui passe à Hersfeld et à Cassel, et qui reçoit sur sa rive gauche l'Eder. Le Weser, coulant ensuite du sud au nord, reçoit à gauche le Diemel, à droite l'Aller, grossi de l'Ocker qui passe à Brunswick, et de la Leine qui passe à Heiligenstadt, à Gœttingen, qui sont déjà wesphaUennes, à Hnnovre, qui le sera plus tard. Le royaume ne possédait en 1807 que le cours supérieur de l'Aller, de rOcker et de la Leine; ces fleuves opéraient leur réunion en dehors de sa frontière.
3^ L'Ems prenait sa source dans l'ouest du royaume ; dans la partie septentrionale, un de ses affluents passe à Osnabriick.
4° Dans la partie occidentale du royaume, plusieurs
petits affluents du Rhin qui ont leurs sources dans les raontagnes occidentales de la Westphalie : ainsi le Lahn qui arrose le pays de Marburg, la Lippe qui passe non loin de Paderborn, etc. On Yoit que le royaume de Jérôme-Napoléon renfermait le cours supérieur ou moyen de beaucoup de fleuves: l'embouchure d'aucun. Sa frontière occidentale courait parallèlement au Rhin et cependant ne s'y appuyait nulle part ; sa frontière septentrionale courait parallèlement à la mer, mais en était partout tenue à distance.
LaWestphalie, suspendue en quelque sorte au milieu de l'Allemagne, ne se soutenait que par la protection à la fois nécessaire et tyrannique de Napoléon. Il avait donné le haut AVeser à la Westphalie, mais il en gardait le cours inférieur : c'était, en lui donnant l'existence, lui refuser l'indépendance, même commerciale.
Le complément géographique de la Westphalie eût été naturellement le Hanovre, qui lui eût donné l'embouchure de ses fleuveê et un littoral. Le Hanovre et la Westphalie hessoise forment un même bassin : le premier en est le pays de plaine, et la seconde la région montagneuse.
D'après cette disposition physique du pays, on comprend de quelle façon allait s'exécuter la division du nouveau royaume en départements. 1° A l'est, le long de l'Elbe, le département de l'Elbe^ chef-lieu Magdeburg, sous -préfectures Stendal, Salzwedel, Neuhaldensleben : 253,000 habitants; 2° entre la
Saale et les sources de l'Ocker, le département de la Saale^ chef-lieu Halberstadt, sous-préfectures Blankenburg, ancienne capitale de comté, et Halle, ville et université prussienne: 237,000 habitants: 3"* entre le cours de la Leine et celui de l'Aller, le département de rOcker^ chef-lieu Brunswick, sous-préfectures Helmstaedt, université brunswickoise, Gosslar, ancienne ville libre, Hildesheim, sécularisation prussienne de 1803: 276,000 habitants; 4'' au centre, entre le cours de la Leine et celui du Weser, s'allongeait, du sud-est au nord-ouest, le département de la Leine^ partagé en trois districts ; chef-lieu Gœttingen, université hanovrienne; Rinteln, université hessoise, etEinbeck: 234,000 habitants; 5"" des bords de la Werra aux environs de Gosslar, à travers les plateaux et les montagnes de l'Eichsfeld et du Hartz, dans un pays de mines, de forges et de fonderies, le département du Hartz^ chef-lieu Heiligenstadt, sous-préfectures Duderstadt, Nordenhausen et Osterode : 200,000 habitants; G"" à l'ouest, dans les bassins supérieurs de la Werra, de la Fulda et da Lahn, le département de la Werra, le plus remuant et le plus hostile à la domination française, chef-lieu Marburg, université hessoise, sous-préfectures Hersfeld et Eschwege, célèbres par les insurrections de 1807; on y trouvait aussi la petite forteresse de Ziegenhain, et la célèbre abbaye de Homberg, qui avait, alors pour doyenne Marianne de Stein, sœur du fameux ministre prussien: — 260,000 habitants; 7° sur les bassins delà Fulda, de l'Eder, de la Diemel, delà Lippe, de l'Ems supérieur, — trèsallongé du sud-est au nord-ouest, séparé du dépar-
tement de la Leine par le Weser, et du comté de Lippe par la forêt de Teuteberg, s'étendait le département de la Fulda^ chef-lieu Cassel, capitale de l'ancien Électorat et du nouveau royaume, sous-préfectu^es Hœxter, Paderborn et Bielefeld: 260,000 habitants; 8° au nord de ce département et du comté de Lippe, dans les bassins del'Haase et du Bas-Weser, le département du Weser ^ chef-lieu Osnabriick, sécularisation hanovrienne de 1803, sous-préfectures Minden, sécularisation prussienne de 1648, Rinteln, université hessoise, Bielefeld : 355,000 habitants. Ce département devait être plus tard réuni à l'Empire français. Le royaume de Westphalie en 1808 comprenait plus de 1,900 lieues carrées et deux millions d'habitants. Il se trouvait dans une situation assez avantageuse : au nord, à l'ouest et au sud, il confinait partout aux états de la Confédération du Rhin; à l'est, où il avoisinait un état hostile ou suspect, le royaume de Prusse, il pouvait opposer l'excellente frontière de l'Elbe et l'importante forteresse de Magdeburg. Jérôme réclamait seulement contre ces quelques enclaves, appartenant à des princes ((confédérés,)) qui venaient rompre la continuité de ses états. Ain^i le pays de Smalkalde se trouvait séparé du reste de la monarchie par le duché de Saxe-Meiningen ; ainsi, dans la partie septentrionale du royaume, subsistaient la principauté de Calenberg et le comté de la Lippe, etc.
Chose étrange, le pays que Napoléon avait choisi
206 L'ALLEMAGNE SOUS NAPOLEON I«r.
pour y faire son expérience de greffe française sur souche allemande, était précisément celui oii le sang germanique passe pour être le plus pur, oii les traditions de la vieille Allemagne sont le plus vivantes. Partout se dressaient devant la royauté étrangère de glorieux et terribles souvenirs nationaux. On ne pouvait prononcer le nom d'une des préfectures du roi Jérôme sans réveiller un monde de traditions ou de légendes*. Ici était cette forêt de Teuteberg, qui avait vu le désastre de Varus et les larmes de Germanicus; là, ces fameux champs de bataille des guerres carolingiennes : le Stinthal, oii les Saxons avaient exterminé une armée franque ; le Weser, que Charlemagne avait rougi du sang des vaincus décapités ; Paderborn, oii, décimés par le glaive du conquérant, ils étaient venus demander la paix et le baptême. Corvey rappelait les hardis missionnaires qui s'étaient aventurés dans la soUtude des forêts germaniques pour y bâtir la première chapelle et le premier cloître ; Osnabriick, Halberstadt, Hildesheim, faisaient penser aux belliqueux évêques, armés de la crosse et du sabre, qui avaient imposé aux Saxons, sous peine de mort, la dîme et l'abstinence du vendredi. C'était dans les profondes vallées du Hartz, sur le légendaire plateau de Brocken, que s'étaient réfugiés les dieux de la Teutonie, anathématisés par l'Église. Quedlinburg avait été bâti par Henri T Oiseleur pour tenir en respect les Slaves et les Hongrois. Magdeburg avait été la citadelle de Henri le Superbe et de Henri le Lion pour leurs éter-
1. Voyez sur ces vieux souvenirs une lettre insérée dans le Moniteur westphalien du 8 mars 1808*
nelles campagnes contre les Obotrites et les Wendes. Dans les turbulents et belliqueux Hessois revivaient ces rudes Catti de Tacite, qui déjà dans la Germanie ancienne donnaient l'exemple de la discipline militaire, traitaient la guerre comme un art, portaient des anneaux de fer en signe d'emprise^ et ne se rasaient qu'après avoir tué un ennemi ^ ; le Brunswick, à son tour, rappelait ces orgueilleux A?elfs, qui avaient reculé à l'orient les frontières de l'Allemagne et disputé l'empire aux Barberousses. Ce royaume de Jérôme, berceau de l'antique Gei^manie, noyau du Saint-Empire allemand, avait été aussi le centre de la Réforme, le champ de bataille entre l'Autriche et ]es princes de Hesse et de Saxe, entre Charles -Quint et Philippe le Magnanime, entre Rome et Luther. A Smalkalde, les protestants s'étaient confédérés contre la maison de Hapsbourg; à Miilhausen, les paysans insurgés avaient été massacrés par les seigneurs ; Magdcr burgse souvenait de sa belle résistance au vainqueur de François I" et des épouvantables cruautés de Tilly. De Mansfeld, de Brunswick, étaient sortis ce terrible Ernest qui, avec une poignée d'aventuriers, tint en échec la forlune de Ferdinand II, et cet indomptable Christian qui avait inscrit sur ses étendards : « Ami de Dieu, ennemi des prêtres. »
Et, par un étrange caprice de la fortune, c'était un Français, de la province la moins germanique de France, c'était le fils d'un avocat d'Ajaccio qui
1. « Multum rationis ac solertiae ; prseponere electos, audire prœpositos, nossc ordines, intelligere occasiones, differre impetus, disporiere diem, vallare noctem. Alios ad praelium ire videas, Cattos ad belluin.»
venait asseoir son trône sur la terre des Arminius et des Witikind, qui succédait aux princes des Cattes et des Chérusques, aux empereurs saliques et aux empereurs saxons, aux Welfs et aux Hohenzollern, aux abbés et aux évêques-princes, aux comtes d'Empire et aux magistrats des villes libres. C'était lui qui recueillait le fruit des conquêtes de Charlemagne, des prédications des missionnaires chrétiens, de la courageuse résistance des landgraves luthériens. C'était pour lui que Henri le Lion et Henri l'Oiseleur avaient bâti ces forteresses. A cette même frontière de l'Elbe, c'était, lui qui était chargé, sous un nouvel Empereur d'Occident, de défendre l'Allemagne des Ottons contre les Prussiens, héritiers des Slaves, et les Autrichiens, successeurs des Avars et des Hongrois.