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Mémoires, t. VIII, p. i82 et buIv

doise. En mettant garnison à Dœmitz, il s'était seulement proposé d'arrêter la poursuite des Westphaliens et des Hollandais et de gagner le temps nécessaire pour s'embarquer. Mais, enivré du succès de sa campagne, il conçut le projet de s'emparer de Stralsund. Il livra bataille au général français Candras, gouverneur de la Poméranie , qui voulait lui barrer le passage auprès de Damgarten (24 mai) avec des troupes des deux Mecklembourg, un peu de cavalerie polonaise venue de Stettin et quatre pièces de canon. Le combat ne fut pas long : tout le bataillon de Scbwérin se laissa faire prisonnier et plus de 600 de Mecklembourg -Stréliz passèrent à l'ennemi avec armes et bagages. Tournant avec sa cavalerie la petite armée française singulièrement réduite par ces désertions , Schill se précipita avec ses hussards sur la route de Stralsund, entra dans la ville par surprise, et tomba sur une centaine d'artilleurs français occupés tranquillement à évacuer sur le Danemark les canons, le matériel et les poudres de la place. Assaillis pari es hussards, ils se réfugièrent dans l'arsenal, y chargèrent plusieurs pièces à mitraille et s'y firent hacher jus qu'au dernier. L'intendant français, M.d'ïïoudetot , qui avait réussi à s'échapper , assure que Schill , (( furieux de la résistance de 23 canonniers, a massacré de sa main et fait massacrer le capitaine d'artillerie Noël et quelques canonniers. Après nous avoir accablés de sottises, il a mis le sabre à la main et a donné le signal du carnage à ses assassins. » Il cite ensuite cinq ou six fonctionnaires civils tués ou blessés grièvement sous les yeux de Schill. Lui-même

a reçu deux coups de sabre. Il fallut bien constater que si les honnêtes gens^ par crainte du désordre et parce qu'ils savaient très-bien que le règne de cet aventurier ne serait que de courte durée , se montrèrent attachés aux Français, la 2^opidace^ ici encore, accueillit avec transports le brigand et lui donna son concours pour toutes les œuvres de violence.

Tout autre que Scliill eût été satisfait, après un voyage si aventureux, d'être en possession d'un port qui lui permettrait de s'embarquer en toute sécurité sur les vaisseaux anglais. Le -gouvernement de Georges III lui avait aussitôt accordé le brevet de- colonel, déclaré que ses troupes seraient à la solde britannique, offert des moyens de transport. Mais le succès le grisa. Dœmitz , attaqué et canonné par d'Albignac, venait d'être évacué par les 300 hommes que Schill y avait laissés. 11 voulut mettre Stralsund en -état de défense, y attendre Gratien et d'Albignac, y braver toute la puissance de Napoléon. Sa troupe s'était beaucoup accrue : quelques évaluations la font monter à 3 ou 6,000 hommes ; elle en comptait bien 3,000, et 4,000 avec les paysans de Rugen qu'il avait appelés aux armes. Il écrivait hardiment à Farchiduc Charles: ((Mes travaux, pour la restauration des ouvrages, sont couronnés d'un tel succès , que je puis vous affirmer que cette miauvaise forteresse de Stralsund , comme une autre Saragosse, saura tenir tête, nonseulement aux troupes qui s'avancent, mais à de plus considérables. »

D'Albignac, en mésintelligence avec Gratien, crut, après la prise de Dœmitz, qu'il avait assez fait pour

sa gloire. ïl laissa son rival s'avancer tout seul contre Stralsund. Gratien, renforcé de 1,500 Danois, avait environ 6,000 hommes. Schill se laissa distraire par une fausse attaque, tandis que la principale colonne hollandaise et danoise se précipitait par une des portes, enfonçait les paysans de Rugen, se répandait dans les rues en renversant tout sur son passage. Toute la bande fut tuée ou prise, sauf 350 hommes à qui l'on accorda libre passage en Prusse. Schill, lui-même, blessé à la tête d'un coup de sabre danois, fut achevé d'une balle hollandaise. Sa tête, conservée dans l'esprit-de-vin, fut donnée au naturaliste hollandais Brugman , dans les collections duquel elle resta jusqu'en 1835, époque à laquelle elle fut réunie au corps dans une sépulture honorable . i 1 officiers et 557 hommes tombèrent entre les mains de Gratien. Du 28 avril au 3 1 mai , la carrière aventureuse de Schill n'avait duré qu'un mois .

Napoléon, exaspéré de cette désagréable aventure, fit conduire les prisonniers sous bonne garde en France, <( pour y faire une justice éclatante de ces misérables ». A Stralsund, on commença par fusiller Péterson, ancien officier suédois, qui avait organisé la défense de Schill. A Brunswick, quatorze Sch illiens, originaires des pays de Halle et de Magdeburg, furent traduits devant une commission militaire et fusillés. A Wésel, on jugea les onze officiers : on leur appliqua la loi du 26 brumaire an VII, contre le vol à main armée sur les grandes routes. Ils furent également fusillés. Le reste fut envoyé aux galères de Brest ou aux travaux de Cherbourg.

On peut trouver ce traitement bien rigoureux. Mais, comme le dit fort bien Bignon, « en prétendant faire la guerre à la France avec des soldats prussiens, lorsque la Prusse était en paix avec la France, Schill s'était mis dans la position d'un pirate qui , contre la volonté de son gouvernement , attaque les navires d'une nation amie . . . Seuls , abandonnés par leur gouvernement, ils ne sont plus que des aventuriers ; or , des aventuriers qui se font passage le sabre à la main, qui tuent des sentinelles chargées de la défense d'une ville , de la garde d'une caisse , sont des brigands et doivent être traités comme tels ».

Le gouvernement du roi Jérôme, toujours à l'affût des occasions qui pouvaient amener la ruine de la Prusse, n'avait pas manqué d'insister auprès de Napoléon pour obtenir le châtiment de son ennemie. Dans une ébauche d'un exposé de griefs ^ conservée dans les papiers westphaliens, on déclare que la Prusse a (( encouragé et protégé nos ennemis, et poussé même ses sujets à agir en partisans dans les états de S. M. le roi de Westphalie. » On y insiste sur toutes les circonstances des équipées de Katt et de Schill qui prouvaient la complicité ou la connivence du gouvernement de Frédéric-Guillaume : les facilités qu'ils ont trouvées à sortir du territoire prussien, leur popularité dans les masses , la lenteur des autorités berUnoises à les faire poursuivre, leur refus de livrer les coupables, les obstacles qu'éprouva M. de Linden quand il voulut faire afficher à Berlin les décrets contre Schill. (( Conformément à l'esprit de lausseté qui

as

caractérise ce cabinet et que l'expérience a si bien démontré, il voudrait s'efforcer de persuader qu'il n'a pris aucune part aux hostilités commises en son nom et par son ordre... Ce gouvernement pervers dévoile ouvertement ses intentions. Le courage de l'Empereur obtiendra enfin la réparation de tant d'attentats et assurera la tranquillité et l'indépendance de S. M. le roi de Westplialie. » Nous trouvons aussi dans les papiers westphaliens des détails assez curieux sur l'attitude de Blticher qui s'était trouvé compromis dans ces équipées : le gouvernement westphalien avait demandé son extradition. Nous voyons par la correspondance de l'ambassadeur westphalien à Berlin qu'il était aussitôt venu (le 30 mai) chez M. de Linden « pour se plaindre combien il était malheureux que de pareils soupçons reposassent sur lui, et qu'ils empêchaient qu'il ne fût placé dans l'armée prussienne. » Le comte de Goltz, son parent, continue M. de Linden, c( me dit qu'il était bien à plaindre, que le roi refusait de le placer tant que le gouvernement westphalien le croirait coupable, et que même il lui interdisait le séjour de Berlin. Le ministre ajouta que Bliicher n'ayant pas suivi Schill, il paraissait assez prouvé qu'il n'était pas comphce de ses projets et qu'il serait très-possible que les lettres qu'on lui reprochait d'avoir écrites fussent d'un homme qui aurait abusé du nom -de Bliicher ; que cet officier lui avait souvent assuré, en lui parlant confidentiellement, qu'il n'avait jamais rien écrit, et que je l'obligerais beaucoup si je parvenais à le décharger de l'accusation que j'avais portée contre lui... J'ajouterai que Bliicher est venu

chez moi le lendemain me répéter ce que M. de Goltz m'avait déjà dit la veille. » Ainsi, dans le premier moment de terreur qui suivit tant d'imprudences, Schill se trouva désavoué par le fougueux Blûcher luimême.

Le patriotisme allemand a oublié les témérités et les fautes dn Schill pour ne se souvenir que de son dévouement.

Les écrivains l'ont glorifié presque sans restriction. « Oui, s'écrie Arndt, quand le poids de la honte — pesait sur le cou de l'Allemagne, — il en est un qui s'est levé — et fièrement a tiré son épée. » Le gouvernement prussien a élevé des monuments à ces victimes de l'indiscipline militaire, dont luimême avait proscrit les têtes. Mais on ne peut admettre qu'un citoyen ait le droit d'engager seul sa nation daus une guerre, si juste qu'elle lui paraisse. Si Napoléon n'eût pas eu déjà tant d'ennemis sur les bras en 1809, l'entreprise de Schill pouvait coûter à Frédéric-Guillaume sa couronne, à la Prusse son indépendance.

Les Allemands ont fait un héros, un martyr du hardi partisan. Comment donc ses princes, ses généraux, ses soldats ont-ils pu déployer une telle inhumanité envers nos francs-tireurs de 1870 qui étaient pourtant dans une tout autre situation légale que les Schilliens? Us n'étaient pas désavoués, mais au contraire reconnus et commission nés par leur gouvGU'nement; ils avaient un uniforme et une solde régulière;

ils combattaient sous le drapeau national dans une guerre d'indépendanee. Et pourtant on les a traités comme des bandits. On s'est cru le droit de fusiller, pendre, bâtonner, et les plus heureux ont été conduits dans les forteresses prussiennes , souvent garrottés comme des malfaiteurs et en butte aux mauvais traitements et aux brutales revanches de leurs escortes.

La marche aventureuse de Schill à travers les royaumes fondés par Napoléon allait être renouvelée par un homme d'un rang plus considérable, avec de plus puissants moyens et une issue moins tragique. Ce n'était plus un petit officier prussien, que son gouvernement pouvait désavouer et traiter en déserteur; c'est un descendant des Welfs, un prince dépossédé, mais à ses yeux souverain légitime, Frédéric-Guillaume, de Brunswick-OEls. Quatrième fils du célèbre duc de Brunswick, il avait fait toute sa carrière militaire dans l'armée prussienne. Blessé à léna, il fit partie de cette troupe héroïque de Blucher qui, la dernière, posa les armes. Gendre du grand- duc de Bade, investi par la Prusse en 1805 de l'héritage de son oncle, le duché d'Œlls, la mort de son père, la mort ou la renonciation de ses frères avaient fait de lui l'héritier de ce duché de Brunswick dont Jérôme avait fait le département de l'Ocker.

Avec autant d'ardeur, mais plus d'âpreté, plus de dureté et d'orgueil que Schill, il ne lui était pas très-supérieur en talents militaires. Son court règne

de 1813 à 1815 devait montrer qu'il ne possédait pas davantage les talents politiques et l'art de se rendre populaire. Il suppléait à tout cela par une volonté de fer, une bravoure poussée jusqu'à la témérité, une tête chaude et aventureuse, une haute taille, une prestance martiale et son titre de prince souverain. En 1809, l'Autriche lui avait offert un grade dans son armée; mais il voulait être traité en allié, non en lieutenant, et faire la guerre sous son propre drapeau. L'Angleterre lui fournit l'argent, l'Autriche l'autorisa à organiser un corps en Bohême. A une époque oîi la guerre était concentrée sur le Danube, mais où le frémissement belliqueux était partout, il ne lui fut pas difficile de recruter des soldats. Compagnons de Katt, de Schill, de Dœrnberg, déserteurs de la Prusse et du Rheinbund, francs-tireurs des campagnes de Silésie et de Poméranie, aventuriers de toutes nations, accoururent sous ses ordres. Katt et Dœrnberg eux-mêmes étaient devenus ses lieutenants. De tout cela il forma la légion noire^ forte d'environ 1 ,200 fantassins et 500 cavaliers. Elle portait des uniformes noirs à revers blancs et des shakos ornés de têtes de morts avec cette inscription : Armée de la vengeance. C'était déjà le romantisme allemand avec tout son lugubre appareil. Mais, comme dit Bignon, cette « fantasmagorie qui plaît à l'imagination des illuminés fait peu d'effet sur le champ de bataille. » Chacun de ces soldats était attaché à son chef par des serments terribles. Leur haine contre les Français se signala plus d'une fois par des cruautés.

L'Autriche, cependant se décidait à agir et à tendre

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la main aux peuples opprimés qu'elle appelait aux armes. Elle renforça Brunswick d'environ S ou 6,000 hommes sons le général Am-Ende. Les troupes à queue de l'électeur de Hesse-Cassel se joignirent à l'expédition. Il se forma ainsi une petite armée de 10,000 hommes. Un autre corps d'armée sous le général Ra-^ divovitch devait marcher de Bohême en Allemagne, déboucher non pas en Bavière, oii l'on craignait la vieille antipathie nationale contre les Autrichiens , mais en Franconie, oii les territoires des villes libres, des comtes et de la chevalerie que Napoléon avait réunis aux états de ses vassaux devaient accueillir les impériaux en libérateurs.

Le 10 juin, Am-Ende et Brunswick opérèrent leur jonction en territoire saxon; le 11 ils parurent aux portes de Dresde, dont le roi, d'après les instructions de Napoléon, s'était réfugié d'abord à Leipsig, puis à Francfort. Le Saxon Thielmann aurait voulu se venger de Brunswick « qui avait vomi des injures contre lui dans une proclamation en le nommant un blancbec et un homme soldé par la France. » Mais il n'avait que 2,000 hommes contre 10,000. Il livra l'entrée de la ville. Brunswick, qui n'avait que des pièces de trois^ se donna la gloriole de déclarer la capitale de la Saxe en état de siège. Am-Ende occupa la ville; le duc^ d'après un principe fort sage en pareihe guerre, invariable chez lui, bivouaqua hors de ville avec ses soldats. Un retour offensif de Thielmann fut repoussé après un combat assez vif. Les soldats indiscipliné*', du duc de Brunswick commirent de tels excès, que /'archiduc Charles crut devoir lui adresser une lettre de

reproches. Brunswick fit fusiller un de ses hussards; mais la lettre de l'archiduc n'autorisait que trop Napoléon à flétrir les soldats de Brunswick comme ceux de Schill de l'épithète de brigands.

De Dresde on marcha le 19 juin sur Leipsig. On livra encore à Thielmannn un combat fort inégal, et l'on entra dans la seconde capitale de la Saxe. Les Saxons qui avaient grandi dans la défiance de l'Autriche et la haine de la Prusse, qui savaient gré à Napoléon de leur avoir assuré une certaine sécurité, et qui surtout étaient fort attachés à la personne de leurs princes, restaient froids aux appels de Brunswick. Si sa troupe s'augmenta un peu en Saxe, ce fut plutôt de déserteurs prussiens accourus du nord.

Pendant ce temps , l'autre corps autrichien était entré en Franconie, et y avait trouvé de tout autres dispositions. A Niirenberg, le peuple ouvrit de force les portes de la viHe aux Autrichiens, arrêta les autorités, enleva les armes bavaroises. L'agitation se propagea jusque dans les états du roi de Wurtemberg. La ville de Mergentheim, qui jusqu'en avril 1809, avait été propriété de l'Ordre Teutonique, s'accommodait fort mal de son nouveau et désagréable souverain. Quelques bandes de campagnards unis à une poignée de soldats autrichiens suffirent à opérer la révolution : la garnison wiirtembergeoise fut désarmée, les fonctionnaires du roi Frédéric emprisonnés, un comité d'insurrection organisé. Ge régime dura peu. Frédéric concentra sur cette malheureuse petite ville tout ce qu'il avait de forces, voulut qu'elle fût enlevée d'assaut, ferma les yeux sur les excès commis par ses

soldats, établit un conseil de guerre, pendit et fusilla. On sait si les princes allemands ont la main légère en pareil cas. A Tiittlingen, à Stockach, de faibles mouvements amenèrent de cruelles répressions. Frédéric déclara que tout village oii l'on attaquerait un de ses employés serait brûlé, et la population mâle passée au fil de l'épée. « Il voulait, disait-il, inspirer une terreur salutaire à ses sujets des provinces cédées par l'Autriche qui pourraient être tentés de prêter l'oreille aux insinuations d'une puissance à qui, dans son égoïsme, tous les moyens sont bons pour prolonger sa misérable existence. » Entre l'Autriche et lui, c'était, en effet, une querelle de despotes où la liberté n'avait rien à voir.

Cependant, le roi de Westphalie mettait en mouvement tout ce qu'il pouvait avoir do troupes disponibles pour marcher au secours de la Saxe. Il rappela d'Albignac qui venait de prendre Dœmitz, Gratien qui venait de prendre Stralsund , et en attendant ce dernier, se dirigea avec environ 1 1 ,000 hommes sur Weissenfels où Thielmann s'était retiré. Le 24, il battit l'avant-garde ennemie sur la Saale, le 26 occupa Leipsig, le 27 battit les Autrichiens à Waldheim et le 1" juillet entra dans Dresde. « Sa Majesté, écrit le général Rewbell , fit son entrée à Dresde le i^^ juillet à neuf heures du matin, suivie de son corps d'armée. Il est difficile de peindre l'enthousiasme avec lequel elle fut reçue. Toute la ville était venue au-devant d'elle. Des cris de Vive l'Empereur! vive le Roi! retentissaient de toutes parts. C'était une véritable ivresse de joie. » Les lettres de

Jérôme à Napoléon ne dépeignent pas la situation en si beau. Cela tient peut-être aux fâcheuses nouvelles que Jérôme avait reçues, soit de Marburg, soit du Hanovre et delà mer du Nord. «Je ne dois pas cacher à Votre Majesté, lui écrit-il, qu'il serait urgent que le roi de Saxe revînt dans ses états, vu que l'esprit y devient très-mauvais et que les Autrichiens s'y conduisent très-bien. »

Au moment où les troupes brunswickoises et autrichiennes réunies sous le général Kienmayer allaient livrer au roi de Westphalie une bataille décisive en Thuringe, survient la nouvelle de Wagram et de l'armistice. L'armistice stipulait que les Autrichiens évacueraient la Saxe et la Thuringe et rentreraient en Bohême. Qu'allait faire le duc de Brunswick ? Se soumettre à l'armistice? accepter les quartiers qu'on lui assignait en Bohême ? Mais c'était perdre sa situation de prince souverain, se livrer à la discrétion de l'Autriche. Continuer la guerre pour son propre compte? Mais, allié de l'Autriehe, il était compris avec tous les alliés de l'Autriche dans la trêve? S'il continuait à guerroyer, toute différence s'effaçait entre sa situation et celle de Schill. Napoléon ne pouvait reconnaître la souveraineté qu'il s'attribuait : natif de Brunswick, il était un sujet du roi Jérôme. Aux yeux des deux Bonaparte, il était pendant la guerre un rebelle, qui combattait contre son souverain, dans les rangs ennemis ; s'il persistait, l'armistice signé, il serait traité

en brigand. S'il eût été assuré, comme tant d'autres le croyaient, que l'Autriche recommencerait la guerre à l'expiration de l'armistice, il aurait pu rester en Bohême l'arme au pied. Mais il le savait parfaitement: l'armistice c'était la paix. Donc pas d'autre alternative : déposer les armes ou imiter Schill. Il se décida pour le second parti. Quelle pouvait être son espérance? Précisément ce qui faisait la terreur de Jérôme : l'agitation du Hanovre et l'imminence d'un débarquement anglais. Dès le 6 juillet l'intendant français de Hanovre écrivait qu'il y avait dans cette ville des rassemblements nombreux et tumultueux : « Cette foule, parmi laquelle se mêlent des femmes, se relève en passant de la rue dans les auberges, en faisant des imprécations et des menaces contre les Français et des vœux et des toasts pour les Anglais. » Le 17 juillet, de son campement d'Erfurt, le roi Jérôme écrivait à l'Empereur, sur les nouvelles reçues de Hollande, que les Anglais allaient débarquer 20 ou 30,000 hommes en Hanovre. Déjà S ou 600 marins britanniques étaient venus occuper Cuxhaven. Le duc de Brunswick pouvait donc espérer soulever la Hesse, le Brunswick et le Hanovre, ou, tout au moins, après avoir traversé toute la Confédération du Rhin, trouver un refuge à bord des vaisseaux anglais.

Il ne voulut rien cacher à ses compagnons des dangers qui les attendaient. Il réunit ses officiers à Zwickau, leur déclara qu'ayant tiré l'épée pour la cause de l'indépendance allemande il ne pouvait la déposer tant que Ton combattrait quelque part pour la cause allemande; toutefois, c( comme il se pourrait que quel-

ques-uns d'entre vous eussent d'autres devoirs à remplir, je m'empresse de leur déclarer qu'ils sont libres de se retirer. )> A son grand désappointement, 30 officiers, hussards pour la plupart, demandèrent à seretirer. Il eut plus de succès dans sa harangue aux soldats : soit qu'il y eût chez eux plus d'enthousiasme ou plus d'ignorance, un petit nombre seulement rendit ses armes. Il lui restait 1,300 fantassins, 650 cavaliers, 80 artilleurs et 4 pièces de campagne. C'est avec ces faibles ressources qu'il entreprit de passer sur le corps à toute la Confédération du Rhin et de traverser l'Allemagne, des montagnes de Bohême à la mer du Nord. La dispersion du 10' corps, le peu d'unité dans le commandement, la situation indécise du Saxon Thielmann, du Hollandais Gratien, du Français Junot vis-à-vis du roi Jérôme donnaient à l'équipée de Brunswick bien des chances de succès. Gratien était à Erfurt, Thielmann à Dresde, c'est-à-dire sur les derrières du duc ; Rewbell en route pour les villes hanséatiques, c'est-à-dire sur son chemin.

Le 25, le duc de Brunswick, continuant hardiment son chemin, culbutait 4 ou 500 cavaliers saxons, rentrait à Leipzig, passait la nuit dans son voisinage, lisait avec intérêt les gazettes où l'on annonçait (( la destruction complète des brigands » et frappait sur la ville une contribution de 17,000 thalers. Puis il franchit la frontière du royaume de Westphalie, entra à Halle où il reçut le môme accueil que SchiU, recruta des volontaires et fit abattre les armes de Jérôme. Le 29 il approchait d'IIalberstadt : Meyronnet, comte de Wellingerode, sortit alors de Magdeburg,

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à la tête d'un seul régiment , le 5*" de ligne westphalienne, et bien qu'averti qu'il se trouvait sur le chemin de la terrible Légion noire, entra dans la ville. Le duc de Brunswick en fit briser les portes à coups de canon et toute la légion s'y précipita. Les Westphaliens , qui n'avaient pas d'artillerie, avaient barricadé les rues. Une lutte acharnée s'engagea et dura jusqu'à deux heures du matin. Le combat était par trop illégal : le régiment westphalien fut complètement détruit ; il perdit 600 hommes tués ou blessés, 2,000 prisonniers, dont 300 consentirent à prendre du service dans la Légion noire. Meyronnet, gravement blessé, fut pris avec tout son état-major. Mais les Brunswickois avaient perdu 400 hommes tués ou blessés, dont 18 officiers. Ils commirent là encore de terribles excès.

Brunswick savait qu'il ne fallait pas s'endormir sur ce succès. Sans s'être consultés, Gratien et Thielmann s'étaient ensemble mis sur sa trace et ne se trouvaient plus qu'à quelques marches. Il fallait éviter qu'ils pussent joindre Rewbell et cerner ainsi la légion. Le 31 juillet, il entrait dans sa capitale, dans celle de son père. Il ne voulut pas coucher dans ce palais dont il était banni : il dormit dans la rue, sur de la paille. Les témoignages varient sur la manière dont il fut accueilli par ses fidèles sujets. Il est probable que les nouvelles du Danube, le petit nombre de ses hommes, l'approche des armées westphaHennes, jetèrent une certaine contrainte sur cette fête de famille. (( Je suis , disait-il à ses sujets dans une proclamation, le fils et rhéritier de Gharles-Guillaume-Ferdi-

nand. Je sais quels devoirs ce nom m'impose ; je fais devant Dieu et les hommes le serment solennel d'être digne de lui , d'être votre ami et votre bienfaiteur comme il l'était. » Dans sa proclamation aux Allemands, on lisait :

Mes Frères... Sonnez le tocsin, que ce signal d'incendie allume dans vos cœurs la flamme pure de V amour de la patrie : qu'il soit à vos oppresseurs le signal de leur perte ! Prenez tous les armes : que des faux et des piques vous en servent en attendant les fusils anglais qui sont déjà arrivés. La faux paciflquey maniée par une main vigoureuse, devient une arme mortelle... Honte et mépris à quiconque sera assez lâche pour ne pas répondre à cet appel d'honneur; qu'il soit flétri toute sa vie ! qu'aucune Allemande ne donne sa main à un pareil traitre ! Prenez courage. Dieu est avec nous et notre juste cause. Que les prières des vieillards fassent descendre des bénédictions sur nous, etc.

Tout Arndt et tout Kœrner, tout le lyrisme de 1813 sont déjà dans ces proclamations. Elles se terminent par les petits mensonges d'usage : victoires des Autrichiens, insurrection de la Hesse, etc.

Le 1" août, Gratien et Thielmann n'étaient plus qu'à douze lieues du prince; Rewbell, sans les attendre, lui présenta la bataille, à deux lieues de Brunswick, au village d'OElpern. Le régiment de Berg, les cuirassiers et l'artillerie westphalienne se conduisirent bien. Mais tout ce qu'on put obtenir de l'infanterie, composée d'ailleurs en majorité de conscrits, ce fut de ne pas prendre la fuite. Le duc eut un cheval tué sous lui, mais put s'attribuer la victoire.

Le lendemain, Piewbell opérait sa jonction avec les deux autres généraux. La situation du prétendant de-

venait critique : on venait d'apprendre que les Anglais avaient débarqué non à Cuxhaven, mais en Zélande. Il avait envoyé deux de ses officiers pour lui assurer les moyens de transport ; une escadre anglaise l'attendait à l'embouchure du Weser. Mais qui arriverait le premier au point d'embarquement, les Westphaliens ou lui? On en doutait à tel point, que dans le conseil de guerre plusieurs de ses officiers furent d'avis que le duc devait partir isolément et déguisé pour l'Angleterre, et qu'on devait tâcher d'obtenir pour la légion une capitulation honorable. Sur son refus péremptoire, plusieurs demandèrent leur congé ; quant à lui, il paraissait plus confiant que jamais. Il ne pressait même pas sa marche ; il s'occupait à organiser un escadron de dragons. Partout il faisait répandre que si réellement les Anglais n'avaient pas débarqué en Hanovre, on allait se porter sur Cassel pour y enlever le gouvernement. La secrète sympathie des populations lui fournit partout des vivres , des renseignements et des espions. Pour donner le change à Rewbell, il jeta dans Brème une partie de ses hommes, avec deux pièces de canon. Il gagna ainsi une marche et arriva à Elsfleth , à l'embouchure du Weser, sans autre perte que cinquante hommes de l'arrière -garde et un obusier enlevés par les cavaliers westphaliens. Son détachement de Brème parvint même à échapper à Gratien et à s'embarquer sur un autre point.

Le duc de Brunswick et sa légion prirent place sur la flottille de l'amiral Georges Stewart, et quand arrivèrent les A¥estph;Uiens , les Hollandais et les Saxons, ils ne virent plus que les voiles anglaises en-

fiées par le \ent. arrivé à Londres, Brunswick fut le héros à la mode, le favori de la cour, de l'aristocratie, de la populace. On le pensionna, on solda la Légion noire. Il devait un jour rentrer dans sa capitale, puis se rencontrer une dernière fois face à face avec son ennemi, le roi Jérôme. A la journée des Quatre-Bras (16 juin 1815), un officier prussien s'avança &ur le front de la division de Jérôme et voulut engager les soldats à la désertion. Une balle l'étendit mort. En le relevant, on reconnut le duc de Brunswick.

Rien ne mortifia plus Napoléon que cette promenade impunie à travers le royaume de Westphalie, le Rheinbund, le Hanovre occupé par les Français. Sa colère tomba sur les généraux de son frère. Rewbell fut disgracié et chassé du royaume. Il l'avait bien mérité si nous en jugeons par cette pièce officielle :

« Jérôme Napoléon, etc. Considérant que le général Rewbell, chargé de s'opposer à la marche du duc d'CEls, ayant, par la promesse qu'il a faite aux troupes sous son commandement de leur livrer au pillage notre bonne ville de Brunswick^ oublié tous ses devoirs de général et de citoyen, déshonoré nos armes par la supposition que nos troupes pouvaient avoir besoin d'être encouragées par l'appât de piller leurs concitoyens et exposé enfin une de nos principales villes, qu'il avait ordre de protéger et qui s'est bien conduite, à un traitement que l'ennemi lui-même ne lui avait pas fait éprouver, — Nous avons décrété et décrétons ... Le général Rewbell est destitué ...» (5 août 1809.)

Ainsi Katt avait manqué de surprendre Magdeburg;

Dœrnberg avait failli enlever Jérôme dans son lit ; un Schill avait traversé Halle, Halberstadt, livré combat, passé et repassé la frontière du royaume ; un Brunswick avait chassé le roi de Saxe de ses états, promené ses chamarrures funèbres à Dresde, Leipsig, Brunswick, Hanovre, Brème, livré deux batailles rangées, tranché du souverain dans les capitales du roi Jérôme. Tous ces épisodes se rattachaient à un même plan longuement prémédité, mais qui manqua par l'impatience des conjurés. Si Katt n'avait pas, dès le 2 avril, jeté l'alarme sur les bords de l'Elbe ; si Dœrnberg avait attendu l'arrivée de Schill , de Brunswick et des Autrichiens; si Martin, dès le 22 avril, n'avait pas fait sonner le tocsin et donné leveil à la cour de Cassel vingt-quatre heures trop tôt, on ne sait ce qui aurait pu advenir du roi Jérôme. Une direction énergique manqua aux conjurés ; le complot fit long feu ; au lieu d'une vaste et générale explosion, on eut une série de pétards, qui firent passer bien des mauvaises nuits à Jérôme, mais qui ne pouvaient lui enlever sa couronne.

On comprend cependant que l'empereur Napoléon, après les insurrections du Tyrol,de Souabe, de Franconie, de Hesse-Cassel, après les témérités de Schill et de Brunswick, après l'attentat de Staps, en présence de la fermentation générale de l'AUemagne et des fureurs contenues de la Prusse, ait pu s'écrier : « Hâtons-nous de sortir de cette guerre, ou nous allons nous trouver entourés de mille Yendées. »

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