‹ L'Allemagne sous Napoléon 1erChapitre 8 sur 66 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Défaite de la Prusse.

De 1792 à 1806, la France révolutionnaire ou impériale n'avait grandi qu'aux dépens d'une seule des deux grandes puissances allemandes : aux dépens du successeur de Charles-Quint. C'était avec la Belgique autrichienne qu'elle s'était étendue vers le nord ; avec les possessions de l'Autriche ou de ses alliés qu'elle avait créé les répubUques ou les royautés vassales de l'Italie; avec les dépouilles des princes ecclésiastiques, c'est-à-dire de la clientèle autrichienne en Allemagne, qu'elle avait indemnisé les états germaniques dépossédés sur la rive gauche du Rhin ; avec la Souabe autrichienne, avec le Tyrol autrichien, avec l'archiduché autrichien de Salzbourg, avec les biens des chevaliers et des comtes d'Empire, autre catégorie de clients autrichiens, que Napoléon avait doté Bade, la Bavière, le Wurtemberg, créé la clientèle française du Rhein- Imncl, C'était à l'Autriche qu'il avait pris la couronne impériale d'Occident, héritage des Otton et des Hapsbourg. Mais depuis la paix de Baie on n'avait touché ni à la Prusse, ni à la clientèle prussienne.

Depuis 1795, la Prusse, sans être l'alliée de la France, avait contribué au moins par sa neutralité, souvent par sa connivence, à l'agrandissement de sa rivale de Yalmy. Jamais elle n'avait pu se décider ni à former une alliance formelle avec nous, ni à se joindre à nos ennemis. Frédéric-Guillaume ÏII, héritier en 1797 de Frédéric-Guillaume II, l'adversaire de la Révolution, parut plus d'une fois sur le point de se déclarer pour la France, ou sur le point d'entrer dans une des coalitions formées contre elle : toujours, après des hésitations, des tergiversations plus ou moins longues, et quantité de fausses démarches, il avait fini par rentrer dans sa neutralité comme dans une forteresse. Assurément on n'avait en Prusse, au moins à la cour, que de médiocres sympathies pour la Révolution ou l'Empire ; mais une brochure publiée en 1799 (JJeber Preussens auswaertige Vei^haeltnisse im Jahre 1799) rend parfaitement compte de son indifférence pour les coaUsés : au point de vue politique, « la maison d'Autriche devait être considérée comme l'ennemie naturelle; au point de vue commercial, l'Angleterre était tout aussi à craindre, vu son système de monopole industriel et de tyrannie maritime ; la Russie^, avec ses perpétuelles révolutions de palais, était un état sans principes politiques arrêtés et sur l'alliance duquel on ne pouvait faire fond ; la France, avec son extension indéfinie, pouvait devenir un jow redoutable ; mais elle avait trop d'ennemis pour l'être dès maintenant. Le meilleur parti à prendre était de laisser toutes ces puissances se détruire mutuellement, de se fortifier de leur affaiblissement, et de gagner

du temps pour se préparer aux éventualités de l'avenir. )) L'avidité que déployèrent à la fois l'Autriche et la Prusse, lors de la répartition des indemnités^ acheva de rendre presque irréconciliables les deux grandes puissances de la Germanie. Mais la Prusse ne tira point parti de cette rupture pour se rapprocher de la France : il en résulta que ce fut la médiation franco-russe qui régla les affaires d'Allemagne, et que la Prusse, au lieu de pouvoir protéger et patronner ses clients, fut elle-même patronnée et protégée par Alexandre et par le premier Consul. Ses intérêts matériels en souffrirent peu, puisqu'elle fut raisonnablement indemnisée ; son influence morale en souSrit beaucoup. Puis la sécurité de ses frontières même sembla compromise par les fréquentes immixtions des Français dans l'Empire; à la rupture de la paix d'Amiens, le Hanovre fut occupé par Mortier ; elle ne put obtenir ni l'évacuation de ce pays, ni l'abandon de Cuxhaven, ni les déblocus de l'Elbe et du Weser. Placée dans le voisinage immédiat des Français, forcée d'opter à leur égard entre la situation d'une ennemie et d'une alliée, elle commença à entamer, quoique fort timidement, des négociations pour une ligue défensive avec Bonaparte. La violation du territoire badois et le meurtre du duc d'Enghien firent sur le roi de Prusse une impression d'horreur ; on ne reparla plus du traité. Quand éclata la troisième coalition, cette puissance se trouva dans une situation plus fausse que jamais : le parti de la guerre et le parti de la paix avec la France, la reine Louise et Brunswick, le prince de Prusse et Hardenberg,

les ministres Beyme et Lombard et les généraux Blîiclier ou Riichel, tiraillèrent violemment le roi dans les deux sens. Le fougueux Gustave IV lui mit en quelque sorte le glaive sous la gorge pour le décider à se joindre à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Russie et à la Suède.

Napoléon, de son côté, s'efforçait de gagner la Prusse. En juillet et août, il y eut entre Talleyrand et Lucchesini des entretiens intimes. Le premier insistait sur les avantages de l'alliance française pour la Prusse. Lucchesini objectait l'insatiable ambition de Napoléon, les nouveaux changements d'Italie, tant d'empiétements successifs sur les traités antérieurs. C'est précisément pour mettre une barrière à son ambition, répondait Talleyrand , qu'il lui faudrait un allié qui, à la fois, lui inspirât quelque respect et lui donnât de la sécurité contre de nouvelles attaques. Le principal fruit, pour la Prusse, de l'alliance française eût été l'acquisition du Hano^re. Déjà maîtresse delà Vistule et de l'Oder, elle occuperait encore les embouchures de l'Elbe et du Weser, c'est-à-dire tous les débouchés du commerce allemand. Cette situation, si précieuse au point de vue commercial, son vieux prestige militaire attireraient nécessairement dans son alliance tous les états secondaires de l'Allemagne. C'était la Lufue des Princes y de 178S, le Fûrstenbund^ le rêve de Frédéric II réalisé ; c'était, à l'avance, le Zollverein et la Confédération de l'Allemagne du nord. Quels scrupules pouvait se faire la Prusse à prendre le Hanovre? L'Autriche et la coalition, qui se partageaient à l'avance les provinces françaises, étaient-elles donc si délicates?

La Prusse elle-même avait-elle montré de ces angoisses de conscience en Pologne, en Allemagne? En outre, lalliance franco-prussienne assurerait ce bien si précieux pour la Prusse : la paix européenne. Il n'y aurait même pas besoin de vaincre la coalition ; elle tomberait d'elle-même devant l'union de deux grandes puissances militaires du continent.

Les offres de Talleyrand tentèrent singulièrement llardenberg. Le roi seul hésitait; il craignait qu'on ne le prît a pour un prince sans foi, convoiteux du bien d 'autrui. )> Puis il parut se laisser fléchir. C'est à ce moment (août I8O0) que l'Empereur envoya Duroc à Berlin pour hâter une décision. La Prusse, cependant, ne renonçait pas à modifier le traité ; elle demandait l'évacuation du Hanovre par les Français pour ôter aux Russes tout prétexte d'y descendre ; elle voulait des garanties pour l'indépendance de la Hollande et des états italiens que Napoléon n'avait pas encore entamés. Le 22 août, il y eut à Halberstadt une conte • rence des ministres prussiens, à laquelle assista le duc de Brunswick. Celui-ci se prononça pour l'acceptation des offres de Napoléon. Une alliance francoprussienne serait un frein à son ambition, une garantie pour l'indépendance des états, le rétablissement assuré de la paix européenne. L'annexion du Hanovre, qui passerait ainsi de mains étrangères et anglaises entre des mains allemandes, serait un grand bonheur pour le Hanovre lui-même, un accroissement énorme de puissance pour la Prusse, le commencement d'une nouvelle organisation de l'Allemagne. Pour lui, Brunswick, il s'off'rait dès maintenant à donner à la Prusse

l'autorité militaire dans son duché. Enfin, il était prêt à commander l'armée d'occupation pour le Hanovre.

Tant d'arguments si puissants, soutenus par un tel homme et si désintéressé, semblaient devoir effacer le dernier reste d'hésitation. Mais on reçut une lettre d'Haugwitz, qui recommandait au roi de ne rien précipiter, vu que « le moment était sérieux, et que les circonstances seraient décisives pour la monarchie prussienne. » C'était précisément le motif qui eût dû porter le roi à se hâter. Malheureusement, cette politique de tergiversation et d'ajournement ne répondait que trop bien à la pensée intime, au caractère et au tempérament même du roi. Haugwitz devait un jour accepter le Hanovre avec bien plus de précipitation et dans des circonstances bien moins favorables. Pour le moment, ce funeste conseil prévalut. Duroc trouva le roi plus froid et plus réservé que jamais. Quand il parla alliance, on lui répondit médiation. Napoléon, cependant, ne se lassait pas de remontrer au roi combien la neutralité était une illusion dangereuse, comment la Prusse serait forcément traînée dans l'arène ; sa neutralité n'empêcherait pas la guerre d'éclater, tandis que son adhésion à l'empereur Napoléon l'étoufferait dans son germe ou la rendrait plus courte.

La Prusse avait beau être avide, elle était faible : toutes les occasions de gagner la tentaient; mais une fausse démarche pouvait la perdre sans retour; c'était un oiseau de proie qui ne perdait jamais de vue le butin, mais qui n'oubliait pas le chasseur embusqué pour l'épier. Pour entrer dans la coalition, elle jugeait

qu'il y avait trop à risquer pour sauver, après tout, son ennemie naturelle l'Autriche. Pour se joindre à Napoléon, elle trouvait « le moment trop sérieux. »

Placé entre une double impulsion, une double menace, les promesses des deux partis, Frédéric-Guillaume s'ancra dans l'inaction. Il chercha même à prévenir l'explosion de la guerre : le rôle des neutres étant plus facile en temps de paix. Ses démarches conciliantes échouèrent partout, sa neutralité fut partout mise à l'épreuve. Au moment oii il mobilisait son armée pour arrêter les Russes qui menaçaient de traverser la Poméranie, il apprit que l'armée française avait traversé Anspach ; sa colère changea d'objet , la marche de ses troupes changea de direction. C'est alors qu'il eut avec Alexandre l'entrevue de Potsdam, que fut prêté le fameux serment sur le tombeau du grand Frédéric, que la Prusse arma pour se joindre à la coalition, sans cesser pourtant de négocier avec Napoléon. Ilaugwitz, envoyé de Berlin pour porter un ultimatum au conquérant, arriva juste à temps pour le féUciter d'Austerlitz. Napoléon savait tout, et il était maître de la situation. L'armée russe était en retraite, l'armée autrichienne en ruine ; les Français campaient, pour ainsi dire, sur la frontière de Prusse; plus rapidement qu'à l'époque d'iéna, ils pouvaient, à travers la Bohême ou la Moravie, prendre à revers la monarchie de Frédéric, et, au prix d'une seule bataille, se précipiter sur la route de Berlin. Haugwitz fléchit sous la fatalité d'une telle situation et, après une scène terrible avec Napoléon, signa le traité de Schœnbrunn, qui en échange des trois petits territoires d' Anspach , de

Neufchâtel et de Wesel, isolés et impossibles à défendre, donnaient à la Prusse le Hanovre avec l'embouchure de deux grands fleuves allemands. Cet agrandissement, il est vrai, emportait une sorte de dégradation. La Prusse, qui venait de signer avec la coalition le traité de Potsdam, acceptait, au traité de Schœnbrunn, les dépouilles de l'Angleterre. Du jour au lendemain elle changeait d'amis et d'ennemis. L'explosion de colère fut grande à Berlin ; le parti de la guerre y prodigua les outrages à Haugwitz.

Puis on réfléchit ; on s'arrêta encore à une demimesure. On n'acceptait pas, on ne repoussait pas le traité de Schœnbrunn : on demandait à Napoléon d'en retarder l'exécution jusqu'à la paix générale. On ne prenait pas, on ne refusait pas le Hanovre : on déclarait à l'Europe qu'uniquement « en vue d'empêcher une nouvelle occupation des états de S. M. Britannique, la Prusse les prenait sous sa garde et son administration jusqu'à la paix générale. » La Prusse se donnait l'air, non de recevoir le Hanovre de Napoléon, mais de le gardar au nom de la coalition. L'Empereur reçut fort mal Haugvvitz porteur d'un traité , « qui était un nouveau traité et non la ratification de l'ancien » (Lombard) ; sous le coup des mêmes promesses et des mômes menaces, Haugwitz céda de nouveau et rapporta à Berlin le traité de Schifubrunn, mais aggravé sur plusieurs points, notamment par l'obligation de fermer aux Anglais les bouches de l'Elbe et du AVeser c'est-à-dire de rompre avec l'Angleterre. Ce nouveau traité, personne à Berlin n'osa ne pas l'accepter ; mais on offrit des explications aux autres cours. A Vienne,

à Pétersbourg, elles ne rencontrèrent que du dédain ; rAngieterre y répondit par une déclaration de guerre et par l'ordre de saisir partout les bâtiments prussiens.

La conduite de la Prusse manquait d'habileté et de dignité ; elle n'était propre à imposer le respect ni aux anciens alliés, ni au nouveau. Avec ce dernier, les causes de mécontentement allaient se multiplier. Napoléon avait fait briller aux yeux d'Haugwitz et de Lucchesini l'idée d'une confédération prussienne du Nord qui partagerait avec la confédération française du Rhin toute l'Allemagne occidentale. Quand, on en vint à l'exécution, on rencontra des difficultés inattendues. Les grands états, comme la Saxe et la Hesse-Cassel, ne se souciaient pas d'accepter une tutelle, et aspiraient au contraire à devenir le centre de petites confédérations partielles. Les principautés de Lippe, de Reuss et de Waldeck, également sollicitées par la Hesse et la Prusse, se sentaient beaucoup plus attirées vers la Confédération du Rhin. Si l'on s'adressait à l'Oldenbourg, aux deux Mecklembourg, on se heurtait à Tinfluence russe. Si l'on insistait auprès des villes hanséatiques. Napoléon faisait déclarer à Lucchesini que sa résolution à l'égard de Hambourg, Brème et Liibeck était que ces villes « restassent villes hanséatiques \ »

En outre, de Berlin à Paris, de Paris à Berlin, circulaient les bruits les plus alarmants. Les ambassadeurs respectifs dénonçaient à leur cour les projets prétendus de la cour adverse. Napoléon s'elïbrçait

i. 22 août 1806.

d'arrêter ces mauvais propos : « La lettre de M. La forêt du 12 août, écrivait-il à Talleyrand, me paraît une folie, c'est un excès de peur qui fait pitié II faut rester tranquille jusqu'à ce qu'on sache positivement à quoi s'en tenir. Ne dites rien à M. Lucchesini; s'il vient VOL? fjarler, faites-lui des reproches sur sa conduite, sur ce qu'il va prendre des renseignements chez des agioteurs et qu'il écrit à sa cour des choses absurdes et bêtes qui lui font faire des folies » . Mais dans une situation aussi tendue, le moindre incident, le moindre propos prend d'énormes proportions. Murât, dans sa petite principauté de Berg, commettait cent imprudences ; on y parlait, comme plus tard à la cour de Westphalie, de prochains agrandissements aux dépens de la Prusse; récemment, à propos de l'occupation des territoires prussiens cédés par le traité de Paris, les troupes de Berg avaient failli en venir aux coups avec les garnisons prussiennes. L'électeur de Hesse-Cassel se vantait d'avoir obtenu de l'Empereur la promesse formelle des biens de la maison d'Orange- Fulda.

Enfin le 7 août, on reçut à Berlin une dépêche de Lucchesini annonçant que l'ambassadeur anglais, lord Yarmouth, lui avait fait confidence dans un dîner que Napoléon avait offert à l'Angleterre la restitution du Hanovre. Cette nouvelle eut un effet terrible à la cour de Prusse. Ainsi donc, on était menacé dans la possession de ce Hanovre qui avait coûté tant de tourments, tant de démarches, qu'on avait acheté au prix de trois provinces si anciennement attachées à la monarchie, au prix de la rupture avec tous les anciens aUiés, au

prix peut-être de l'honneur prussien. Ainsi donc, Napoléon partageait d'avance la monarchie prussienne à l'Angleterre, à Murât, à la Bavière, à la Russie (qui devait avoir, disait-on, la Pologne), aux amis comme aux ennemis. Ainsi donc, le nouvel allié avait si peu de considération pour la monarchie et l'armée de Frédéric II que, sans consulter la Prusse, il disposait des mêmes provinces qu'il lui avait fait accepter par contrainte !

On ne réfléchissait pas qu'après tout c'étaient là des propos en l'air, que Napoléon ne pouvait manquer de prendre l'avis de la Prusse et de lui offrir un dédommagement, que le roi lui-même, en n'acceptant qu'à moitié le Hanovre, avait laissé les mains libres à l'Empereur. On n'écoutait rien, on n'entendait rien. On était tout à sa passion. La cour, l'armée, le peuple se précipitaient d'un mouvement aveugle vers une guerre insensée.

A partir de ce moment, la lutte était inévitable. Nous n'avons pas à rappeler l'échange des dernières notes diplomatiques, l'entrée de l'armée prussienne en Saxe, les batailles d'Iéna et Auerstaedt, d'Eylau et de Friedland, le traité de Tilsit et la chute profonde de la Prusse. Nous nous occupons, dans le présent livre, uniquement de l'Allemagne napoléonienne, c'est-à-dire de l'Allemagne occidentale ; dans la catastrophe de 1806, nous avons seulement à constater l'échec final de la Prusse dans son projet de confédération pour l'Allemagne ^u Nord, son expulsion complète de la Germanie occidentale et le sort fait par le vainqueur à ses cHents et à ses alliés : la Hesse-Cassel, le Bruns-

wick, la Saxe, les petits états de Thuringe, les principautés de la mer du Nord et de la Baltique. Voyons quelle fut l'empreinte de la conquête napoléonienne et de la domination française sur les régions les plus éloignées du Rhin, sur le Weser, l'Elbe, la Saale, la Yistule.

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