‹ L'Allemagne sous Napoléon IerChapitre 18 sur 51 · Mémoires du comte Beugnot · texte numérisé non relu

Mémoires du comte Beugnot

quitter la place et je ne balance plus. )> U fut installé à Ottensen, près d'Altona. « On vit un prince souverain, raconte Bourrienne dans ses Mémoires ^ jouissant à tort ou à raison d'une grande réputation militaire, naguère puissant et tranquille dans sa capitale, main^ tenant battu et blessé à mort, faisant son entrée dans Âltona sur un misérable brancard porté par dix hommes, sans officiers, sans domestiques, escorté par une foule d'enfants et de vagabonds qui le pressaient par curiosité, déposé dans une mauvaise auberge et tellement abattu par la fatigue et la douleur de ses yeux que, le lendemain de son arrivée, le bruit de sa mort était général. » Il mourut en effet le 10 novembre iSOê, âgé de soixante^eize ans, dans la vingt-sixième année de son règne.

Déjà le quinzième bulletin de la Grande-Armée avait laissé entrevoir des dispositions peu bienveillantes pour le vaincu d'Auerstaedt. On y avait parlé de ce « duc de Brunswick, homme connu pour être sans volonté et sans caractère, » qui s'était laissé « enrôler dans le parti de la guerre, » et qui avait signé le mémoire belliqueux composé par le général Schmcttau et présenté au roi par la reine : allusion pleine d'inexactitudes à la démarche des princes aujMrèsdu roi, le 2 septembre 1806, pour obtenir le renvoi de Beyme et Lombard. En revanche, Napoléon parlait avec une émotion aflectée du « respectable feld-maréchal Mœilendorf. » Pourquoi cette différence entre les deux frères d'armes ? Ne pouvait-on accuser Napoléon de chercher, par ses déclamations contre Brunswick, à se créer un droit à le dépouiller ? Le

seizième bulletin (23 octobre 1806) fut Texplosion de l'orage. Le malheureux duc avait envoyé à l'Empereur son maréchal du palais pour lui recommander ses états. (( L'Empereur lui a dit : — Si je faisais démolir la ville de Brunswick et si je n'y laissais pas pierre sur pierre, que dirait votre prince ? La loi du talion ne permet-elle pas de faire à Brunswick ce qu'il voulait faire dans ma capitale?.,, n Et parmi trois pages de développements semblables : « — Dites au général Brunswick^ concluait le bulletin, qu'il sera traité avec tous les égards dûs à un officier prussien, mais que je ne puis reconnaître dans un général prussien un souverain... » S'il était juste de ne traiter le général Brunswick que comme un feld-maréchal prussien, si son attitude pendant cette guerre justifiait l'occupation de ses états. Napoléon pouvait-il ignorer, cependant, qu'en 1806, pas plus qu'en 1792, Brunswick n'avait été « le premier à courir aux armes ? » Ne savait-il pas que le fameux manifeste n'était point l'œuvre de Brunswick, que sa signature avait été surprise, et que la célèbre phrase sur la subversion de Paris avait même excité son indignation * ? Si on pouvait lui reprocher beaucoup de faiblesse, pouvait-on lui faire un crime de n'avoir pas tenu à la reine de Prusse le langage peu courtois que lui conseillait et que se permettait Napoléon : « Fem-

1. Voyez Sybel, Geschichte der Revolutionszeit, et surtout les Mémoires tirés des papiers (Vun homme d'État Le manifeste paraît avoir été l'œuvre d'un émigré, le marquis de Limon; Brunswick déchira de colère le premier exemplaire qui lui tomba sous la main, quand il vit sa signature sous cette phrase insensée.

mes, retournez à vos fuseaux et rentrez dans l'intérieur de vos ménages ! . . . »

La colère de Napoléon contre la maison de Brunswick s'exhalait en toute occasion : « Vous voyez ce que j'ai fait au duc de Brunswick, disait-il au chancelier du duc de Weimar. Je veux renvoyer ces Welfs dans les marécages italiens d'oti ils sont sortis. Je veux les fouter et les anéantir... comme ce chapeau..., et qu'on ne se souvienne plus d'eux en Allemagne*. » Le décret du 23 octobre, daté de Wittenberg, ne laissa plus aucun doute sur les intentions de l'Empereur. Ordre était donné d'occuper les états de Brunswick et d'Orange, de désarmer le pays, d'envoyer les troupes prisonnières en France. « Déclaration sera faite que ces pays ne doivent plus rentrer dans la possession desdits princes. »

Trois jours avant la mort du duc de Brunswick, son quatrième fils, Frédéric-Guillaume, héritier du duché d'OEls en Silésie*, capitulait à Ratkau avec Bliicher, le duc de Weimar, Scharnhorst, York de Wartenburg et les derniers soldats prussiens échappés d'Iéna. Le 7 novembre, il était prisonnier de Napoléon ; le 10, il était duc de Brunswick par la mort de son père : duc sans duché. Il crut devoir à ce moment quitter le service de la Prusse, oîi il avait en quelque sorte grandi, oîi il avait successivement conquis tous ses grades, et vécut paisiblement à Bruchsal, près de Carlsruhe, chez le grand-duc de Bade, dont il avait épousé la fille, Marie-Élisabeth. Il y perdit sa femme.

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