CHAPITRE XI
Mm Constitution westphalienne.
Le futur roi de Westphalie était de quinze années plus jeune que Napoléon : il était né en 1784. Aussi avait-il été Tenfant gâté de Laetitia et de ses frères aînés ; Napoléon lui portait une affection réelle, un peu sévère, plus paternelle que fraternelle. Il aurait voulu développer en lui des capacités à la hauteur des destinées qui Tattendaient. L'élève du collège de Juilly retrouvait, aux jours de sortie, les splendeurs de la cour consulaire ; il entendait parler, dans les salons des Tuileries, de Tltalie, de TÉgypte, de Marengo. Mais on pouvait déjà démêler en lui les défauts et les qualités du futur monarque : une grande vivacité d'esprit, mais peu d'application; un goût extrême pour le faste, le luxe, la représentation, les plaisirs faciles. Il ne manquait pas d'un certain courage : il fut blessé à Waterloo. Mais s'il n'eût pas été le frère de Bonaparte, il est permis de douter qu'il eût jamais conquis une grande place sur la scène du monde,
encombrée à cette époque de tant de braves généraux et de grands hommes d'État. En 1801 , Bonaparte était tout à la marine ; le continent pacifié , il voyait s'ouvrir une immense carrière de puissance maritime et coloniale pour la France; il n'avait d'yeux que pour l'Egypte, Saint-Domingue, les Antilles, les Indes. Peu s'en est fallu qu'il ne tournât ses prodigieuses ressources vers l'Océan, et qu'il ne recommençât Dupleix et Colbert dans des proportions inouïes. Dans ces dispositions, îl voulut faire de son jeune frère un marin et le fit entrer dans la flotte comme aspirant de seconde classe : « Songez, lui ditil, que la marine doit être votre métier » . Jérôme fit donc un certain nombre de campagnes H)a;ritimes^ conofcftttit ou esquiva plusieurs fois les escadres anglaises, rétablit l'autorité française et l'esclavage légal à la Martinique, fut accueilli à coups de fusil à Saint- Domingue, eut la fièvre jaune, vécut à bord dans lesdangers, et à terre dans les plaisirs que lui assurait sa haute parenté. La rupture de la paix d'Amiens le surprit dans un voyage en Amérique ; les Anglais le traitaient déjà en prince et à tout prix voulaient mettre la main sur lui. Bloqué en quelque sorte dans le nouveau monde et attaché par sa grandeur naissante au rivage des États-Unis, il y fit la connaissance de M^^* Paterson et finit par l'épouser (24 décembre 1803). Napoléon, qui avait d'autres vues sur son frère, refusa énergiquauent son consentement au mariage^ fit signer à Laetitia une protestation par-devant notaire, et lorsque Jérôme s'échappa d'Amérique avec S9. compagne, pour aller implorer l'Empereur ea fer*,
veur de cette union, il trouva le continent fermé à la jeune femme. Des ordres sévères étaient arrivés dans tous les ports soumis à l'influence ou à la domi-nation française. A Lisbonne on lui o&it des passe* ports , mais pour lui seul. Alors il déclara qu'il allait trouver l'Empereur , qu'il fléchirait son frère et qu'il viendrait reprendre sa femme : comme s'il eût été possible de fléchir l'Empereur I II fit ses adieux à M*^* Paterson , et depuis ne la revit plus \
Lorsqu'à Alexandrie (mai 1 805) il se trouva en pré^ sence de l'Empereur, il vit h quel point il était im* possible de vaincre une telle volonté ; Napoléon invoqua les soins qu'il avait pris de son enfance et son autorité de chef de la famille ; surtout il lui montra ceux de ses frères qui étaient restés dociles à ses ordres, devenus des princes et sur le point de devenir des rois. Jérôme céda. Mais, avant de l'élever aux grain deurs, on voulait qu'il justifiât son élévation par quelques services. Il rentra dans la marine comme capitaine de frégate. « Faites bien connaître à Jérôme, écrivait Napoléon à Berthier, qu'il étudie bien les manœuvres du canon, car je lui ferai commander l'exercice. » L'Empereur disait encore de son frère : c( H a de l'esprit, de la décision, et assez de cormaisrsanee du métier pour potwoir se servir du talent des autres » . Gènes ayant été réuni à l'Empire, Jérôme eut ordre, en trompant les croisières anglaises, d'aller
1. Pourtant il lui écrivit assez souvent; en 1808, il offrit de prendre r enfant né de ce mariage pour relever i Gassel; puis il offrit à M^ Paterswi uae terre de 200,000 francs de revenu, à Smalkalde. Ces offres furent reposusées. Mais elle accepta jusqu'en 1812 ou 1814 une pensioa de l'Empereur.
réclamer au dey les esclaves originaires de cette nouvelle province française. Il réussit dans cette mission délicate, repassa heureusement la Méditerranée et entra dans Gênes avec une pompe théâtrale, où les 235 captifs liguriens^ avec des chaînes d'emprunt^ formaient le spectacle principal. L'Empereur daigna le féliciter de ce succès. Dans une nouvelle expédition à la Martinique, cette fois comme capitaine de vaisseau, il captura un convoi anglais. Après ce nouveau succès , qui fut annoncé à grand orchestre dans le Moniteur^ on trouva qu'il avait gagné ses éperon s • Un sénatus-consulte lui décerna le titre de prince français; dans son commandement des contingents bavarois et wiirtembergeois il montra qu'il était capable de bien « se servir des talents » de Vandamme. Il sembla digne, dès lors, d'être gendre de roi, roi lui-même.
Dès le 7 juillet 1807, Napoléon écrivait coniBdentiellement à son frère pour lui annoncer qu'il allait être reconnu roi de Westphalie. Sa lettre se terminait par ces mots : « Mon intention d'ailleurs, en vous établissant dans votre royaume, est de vous donner une constitution régulière qui efface dans toutes les classes de vos peuples ces vaines et ridicules distinctions ». Ainsi, quelque abâtardis que fussent entre les mains de l'Empereur d'Occident, du fondateur de la noblesse nouvelle, les principes égalitaires de 1789, il voyait encore dans la propagation de ces principes
la raison d'être, Texcuse de ses conquêtes. Pour tant de guerres sanglantes, pour tant de peuples foulés^ pour tant de dynasties renversées, il croyait avoir une justification : ne venait-îl pas effacer chez les vaincus les « ridicules distinctions » de castes?
Le 16 août 1807, Napoléon annonçait officiellement, à l'ouverture de la session législative, « qu'un prince français allait régner sur l'Elbe » ; le 19, il faisait part au sénat du mariage de son frère avec la fille du roi de Wurtemberg. Ainsi que le raconte dans son Journal la reine de Westphalie, aux premières ouvertures que lui fit son père sur cette union avec Jérôme, « ne le connaissant pas et étant occupée d'autres projets», elle refusa. La résistance d'une jeune fille n'était pas un obstacle pour le despotisme du roi Frédéric, surexcité par la peur de Napoléon et l'ambition de lui complaire. « Il me fit observer, continue Catherine, qu'il y allait du bonheur de toute la famille et de la prospérité, peut-être de t existence du pays... Je m'offris en sacrifice à des intérêts aussi chers » . Par la suite, Catherine de Wurtemberg s'attacha au mari français qu'on lui avait imposé, et dont pourtant les légèretés n'étaient un secret pour personne. Elle lui resta fidèle dans la mauvaise fortune. En 1814, le roi Frédéric prétendit rompre le mariage de sa fille avce un prince découronné, redevenu Bonaparte comme devant; Catherine refusa. Napoléon, qui avait eu, de son côté, à méditer sur la fidélité des femmes au malheur, put écrire d'elle, à Sainte-Hélène, <( qu'elle s'était inscrite de ses propres mains dans l'histoire».
Une des raisons qu'on avait dû faire valoir auprès
^e Tavare souverain de WiirtembeFg, c'était apparemment le sans dot de la comédie. Au moment où sa fille ^it devenir femme et belle^sœur de rois, belle-sœur d'empereur, il ne lui constitua qu'une dot de petite bourgeoise, 100,000 florins; encore devait-elle sur cette somme s*équiper et faire les cadeaux d'usage. L'Empereur « dut lui faire faire son habit de noce » ; son mari lui donna un trousseau ; et pourtant Jérôme n'était guère en fonds : il lui fallut emprunter pour pouvoir se rendre dans son nouveau royaume.
Le 15 novembre 1807, Napoléon promulguait la constitution de la Westphalie. Ce document avait à la fois le caractère d'un traité et d'un décret. L'Empereur ne renonçait à « son droit de conquête » sur la Westphalie que moyennant deux sortes de conditions. Les unes n'avaient pour objet que l'intérêt de sa politique personnelle, comme les articles par lesquels il se ré^ servait la moitié des domaines de la Westphalie, stipu*lait le payementfrigoureux des contributions de guerre, fixait à 25,000 hommes le contingent du nouveau royaume comme état de la Confédération, exigeait que 12,500 Français, soldés, nourris, habillés par la Westphalie, tinssent provisoirement garnison dans Magdeburg. Magdeburg était donc à la fois une ville du royaume et une forteresse de l'Empire ; ie drapeau bleu et blanc y flottait à côté du drapeau tri* colore. Les autres articles avaient en vue la bonne constitution du nouvel état sur les bases d'une monarchie héréditaire, d'une assemblée représentative ^ de l'égalité des sujets devant la loi. En devenant un roi : d'Allemagne, Jérôme restait un prince français, 80u-
mis, lui et les siens, « aux dispositions du pacte de la famille impériale » . Napoléon se réservait pour lui et ses descendants l'héritage éventuel de la couronné westphalienne en cas d'extinction de la dynastie, et, en cas de minorité, la nomination du régent. La liste civile du nouveau roi était fixée à 8 millions.
La constitution proclamait la suppression de toute corporation ou corps privilégié, l'abolition du servage et de tous les droits qui en découlent \ la révocation de tout privilège en matière d'impôt, de justice, d'admissibilité aux charges. Napoléon poussait le souci égalitaire jusqu'à exiger la réforme « des statuts dans les abbayes, prieurés ou chapitres du royaume,... de telle sorte que tout sujet du royaume puisse y être admis * » .
Le royaume serait administré par quatre ministres ' : outre le ministre d'État , un ministre pour l'intérieur et la justice, un pour la guerre, un pour les finances, le commerce et le trésor. Le conseil d'État serait divisé en trois sections correspondant à ces trois ministères. Les États du royaume, investis du vote de la loi et du vote de l'impôt, auraient également à nommer trois commissions. Tout projet de loi devait être dis*
1. Sur le servage en Westphalie, voyez un rapport du baron de Stem. (10 mars 1806) ua roi de Prusse, dans Pertz, Stemms Leben, t. ler, p. 199-202, et les décrets royaux du 23 janvier 1808, du 25 juillet 1811, etc., dans le Moniteur westphalieiu
2. Un décret royal du ) ianvier proscrivit les splendides cordons qui paraient la poitrine d /iianoines nobles : sous peine de saisie du temporel, leur croix ne devait être suspendue qu'à un simple ruban QnÂlbrme^ « de couleur noire, de 54 millimètres de largeur ».
3. Chaque ministre avait 60,000 francs de traitement et 20,000 francs de frais de maison.
cuté entre une commission des États et une section du conseil d'État; puis un orateur de la commission et un orateur du conseil porteraient le débat devant les États eux-mêmes. Ceux-ci, comme le corps législatif de TEmpire, écouteraient silencieusement et voteraient au scrutin secret. Qui ne reconnaît ici l'étrange conception de Sieyès, devenue entre les mains d'un habile despote, la commode constitution de Tan VIII et de l'an X? Où l'on reconnaît encore sa fameuse maxime, la confiance vient d'en bas^ et le pouvoir vient (ten haut^ c'est dans le système électoral de la Westphalie. Seulement, Napoléon avait renversé les termes du problème. Tandis qu'en France les électeurs, élus par d'autres électeurs, présentaient à la nomination du gouvernement les listes de candidats pour le corps législatif, le tribunat, les charges publiques, — en Westphalie, c'était le roi qui nommait les électeurs de chaque collège départemental, et les électeurs élisaient directement les députés aux États. En outre, le collège départemental présentait au roi des candidats pour les places de juges de paix et de membres des conseils municipaux, de district et de département. Naturellement la constitution introduisait en Westphalie le système français des poids et mesures, la division en départements, districts et communes, — les préfets, sous-préfets, maires avec les divers conseils, — la hiérarchie des justices de paix, tribunaux de première instance, couronnée par une cour d'appel pour tout le royaume, et une cour de cassation qui n'était autre que e conseil d'État, — le code Napoléon, la publicité des procédures, les jugements criminels par jurés, —
rinamoyibilité des juges, sauf les juges de paix, pour lesquels le justiciable devait se contenter de la garantie qu'offrait la présentation par le collège électoral, — Tégalité des cultes, la conscription, le système d'impôts français.
Napoléon avait dû prévoir que la principale opposition à l'ordre de choses créé par lui viendrait nécessairement des privilégiés des anciens régimes : comtes et princes médiatisés, à qui on imposait le joug des lois communes pour tous, — noblesse territoriale et chevalerie d'Empire, qu'on dépouillait de leurs prérogatives pour les réduire à l'égalité devant les tribunaux, l'impôt, la loi, la conscription, — chefs des différentes églises, naguère églises d'Etat, maintenant soumises au régime des articles organiques et contraintes à tolérer les autres cultes, — enfin abbés des ordres religieux, qu'on avait appauvris, qu'on allait peut-être supprimer. C'est sans doute pour ne pas donner aux anciens privilégiés une citadelle légale, non moins que par raison de simplicité et d'économie, que Napoléon n'institua pour la Westphalie ni sénat dit conservateur, ni chambre des pairs, ni cour de cassation, où l'aristocratie du pays serait venue s'asseoir et se concerter. Il essaya même de créer une sorte de contre-poids à l'influence prépondérante do la gi'ande propriété. Ainsi l'article 41 de la constitution porte que, sur les deux cents membres du collège électoral de département, le roi devra nommer les quatre sixièmes parmi les plus imposés, un sixième parmi les plus riches négociants et fabricants, un sixième enfin « parmi les savants, les artistes les plus
distingués et les citoyens qui auront le* mieux. mérité de rét&t. » De même Tarticle 29 statue que, sur les cents députés des États, soixante-dix seront choisis dans la première de ces catégories-, quinze dans la seconde, quinze dans la troisième. Napoléon voulait sans doute établir, à côté de -la représentation des intérêts fonciers, une certaine représentation des intérêts commerciaux et industriels, intellectuels ou moraux.
Cette constitution, si on la* compare aux constitutions surannées de l'Allemagne féodale, réalisait, on ne saurait le méconnaîtrej un progrès notable. Cette assemblée, qui restait ouverte à tout citoyen de mérite qu'aurait distingué la confiance des électeurs choisis par le roi, valait mieux que les États aristocratiques de la Hesse, du Brunswick, de la Prusse ou des anciens évêchés. Dans les vieux Landstsende:^ il n'y avait que des députés de la noblesse, du clergé, des villes j qui venaient y défendre uniquement des intérêts de caste et de corporation : maintenant on pouvait espérer de voir dans le Reicftstag de Westphalie des citoyens se préoccuper des intérêts généraux. Les anciens j^tats étaient fort propres sans doute à conserveries anciennes libertés, libertés exclusives et égoïstes, fondées sur l'inégalité, le privilège, l'oppression des dissidents par* la religion d'État, l'humiliation du bourgeois devant le noble, l'exploitation du compagnon par les jurandes, l'abrutissement du paysan dans le servage. Ils pouvaient bien conserver leurs libertés^ mais non fonder la liberté, encore bien moins l'égalité. Cette représentation nouvelle de la Westphalie, si impai^faite, si mu.
LA, CONSTITUTION WBBTPHALIENNE. 21^
tilée, si enchaînée, si dépendante qu'elle Mt, était donc i\Ti meilleur instrument de progrès. Malheureusement le créateur de la constitution westphalienne était un étrange ouvrier,, qui ne pouvait? prendre sur lui de ne pas briser oa fausser ses propres créations. Il donnait des constitutions aux peuples comme- des couronnes aux princes ; il ne s'engageait point à les respecter
MI
Et pourtant quels sages conseils dans la bouche do celui qui fit de la fortune un abus si insensé ! Napoléon n'aurait peut-être point perdu la France, s'il eût eu un tempérament h pouvoir suivre les avis qu'il donnait à son frère :
Vous trouverez ci-joiat la constitution de votre royaume... Vous devez là suivre fidèlement.,. N'écoutez point ceux qui vous disent que vo*. peuples, accoutumés à la sepvitude> recevront avec ingratitude vos bienfaits. Oa est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne voudrait vous le persuader... 11 faut que vos peuples jouissent d'une liberté, d'une é^lité, d'un bien-être inconnu aux peuples de la Germanie... Cette manièp'*' de gouverner sera une barrière puissante qui vous séparera de la Prusse plus- que l'Elbe, plus que les places fortes et que la protection de la France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire prussien quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage et libr-ralc? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie, d'Esp;igne, désirent régalité et veulent des idées libérales. Voilà bien des années que je mène les affiatires de l'Europe, et j'ai eu lieu de me convaincre que le bourdonnement des privilèges était contraire à l'opinion générale... Soyez roi constitutionnel.
Dans cette lettre, il y a une promesse et une le-
çon. La promesse, c'était un agrandissement indéfini de la Westphalie, si elle se rendait digne des espérances fondées sur elle ; la leçon n'était pas inutile à un jeune prince de vingt-trois ans qui allait bientôt se trouver entouré ou d'aventuriers français, avides de distinctions nouvelles, ou de la vieille aristocratie hessoise, hanovrienne, prussienne ou brunsvickoise, jalouse de conserver les siennes. Mais combien ces leçons égalitaires n'eussent-elles pas eu plus d'autorité, si Napoléon n'avait pas lui-même créé une noblesse avec ses majorats , ses exemptions d'impôts, ses vaines distinctions ! Combien ces préceptes libéraux auraient eu plus de poids, s'il n'avait donné luimême, dans la France issue de 1789, l'exemple du mépris des libertés et de la violation des constitutions, même impériales 1 Etait-ce le même homme qui écrivait à Murât , grand-duc de Berg : « Je trouve ridicule que vous m'opposiez l opinion du peuple westphalien ; que fait l'opinion des paysans aux questions politiques?»
Il recommandait encore à Jérôme d'avoir soin que son conseil d'État fût composé de non nobles^... « toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle surveillance à mamtenir en majorité le tiers-état dans tous les emplois... Cette conduite ira au cœur de la Germanie et affligera peut-être l'autre classe : n'y faites pas attention. » Il fallait introduire le code Napoléon le plus promptement possible. « On ne manquera pas de faire des objections : opposez-y une ferme volonté. Les membres du conseil de la régence qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait
en France pendant la révolution feront des représentations : répondez-leur que cela ne les regarde pas. » Cependant il fallait réserver « aux grands noms » une partie des charges de cour; Napoléon ne trouvait-il pas « qu'il n*y a que ces gens-là qui sachent servir?» Dès la 'fin d'août, des députations westphaliennes s'étaient rendues à Paris pour saluer le nouveau roi et tâcher d'obtenir quelques garanties pour le pays. Un comité élu par elles et composé des comtes Merveldt, Schulenburg-Emden , Alvensleben, de l'abbé Hencke, du professeur Robert, reçut du roi communication de la constitution. Le roi leur demanda de lui présenter des observations, — officieusement, car officiellement il ne pouvait en admettre. Les clauses par lesquelles l'Empereur se réservait la moitié des domaines, exigeait 30 millions de contributions de guerre, imposait l'entretien de ^2,500 Français, affligèrent et surprirent les députés ; mais Jérôme ne pouvait, sur ce point, que leur donner de bonnes paroles. Les nobles exprimèrent la crainte que l'introduction du code Napoléon n'amenât le morcellement des biens. On demandait encore que la langue allemande restât langue officielle, que toutes les places fussent données à des indigènes, que les pensions aux serviteurs des princes déchus fussent garanties. Jérôme, qui sur tant d'autres questions n'était pas le maître, admit du moins le principe qu'un état allemand devait être administré par des Allemands, et, sans oser trancher la question de la langue officielle, promit d'apprendre l'allemand, assurant qu'il le parlerait correctement dans deux ou trois ans. En réalité, il ne fit dans cette langue que
S-:2 ,L*ALLEMAiGNE SOUB NAPOLÉON il"
des .progrès médiocres. Au moins son frère liouis écorchait passablement le hollandais.
En attendant Tarrivée du roi, la Weslçhalie était adminifitrée par une régence provisoire compoiïôe du comte Beugnot, de Siméon, du général 'Lagrange, de Jûllivet, qui /avait «été chargé en 1801 de l'organisation destdéparteœents du Rhin, et qui resta plus tard à Cassel comme administrateur des domaines mipériaux. Aucun des quatre régents ne savait Tallemand .: ils s'adjoignirent comme secrétaire un Rhénan, MosdorfF, conseiller de préfecture àMayence. *Ge .gouvernement dura trois mois, du d" septembre au 4«' décembre 1807. La Westphalie continuait à être foulée car les passages de troupes et les réquisitions. 'Comme Napoléon n'avait ipas encore révoqué les gouverneurs-généraux et les intendants de l'administration précédente, il Y avait de . continuels conflits entre les diverses autorités.
Jérôme, en quittant Paris, se rendit d'abord chez son beau-père, le roi de Wurtemberg, et axvim. seule- .rnenl le 7 décembre au palais de Wilhemshœhe, si (fameux depuis, auquel il donna le nom de Napoleonshffîhe. « Ce nom paraît ;plaire aux habitants, écrivait-Jil à son frère, et il rappelle de qui je tiens mon royaume. » Il adressa immédiatement une proclamation (( à ses bons et fidèles sujets et habitemts du royaume de Westphalie » ,:
La divine Providence avait marqué cette époque pour réunir sous une auguste institution vos provinces éparses et des familles voisines et pourtant étrangères... Cîest pour les peuples que Napoléon a vaincu... Westphalieiofi^ 'tek lizrent
:6s résultats des trois journées de.Mareugo^ d^'Aueiterlitz^ d'Iéna^ telle est aujourd'hui la conséquence du mémorable traité de Tilsit. Ce jour-là, vous avez obtenu le premier des biens : une patrie... Westphaliens, vous avez une constitution appropriée 'à vos moeurs et à vos intérêts. Elle est le fruit delà méditation d'un grand homme -et de l'expérience d'une grande nation.
Par un décret du même jour (7 décembre), il transforma les membres de la régence provisoire en ministres provisoires : Siméon à la justice et à Tintérieur, La- .grange à la. guerre, Beugnot aux finances, JoUivet au trésor. Toutefois il demandait dès lors à TEmpereur À être débarrassé de LagrangeetdeJolivet. Il détestait cordialement ce dernier surtout, en qui il voyait une sorte d'agent supérieur de la police impériale : c'est pour le même motif apparemment que Napoléon eut à cœur de le maintenir, avec un autre titre, en Westphalie. Jérôme nommait aussi les neuf premiers membres de son conseil d'état, parmi lesquels Dohm, de Wolfradt, de Biilow : ces deux derniers, futurs ministres. Il se plaignait à son frère de la difficulté qu'il avait ià. trouver des candidats parmi le tiers-état, « la .plus grande partie de cette classe étant composée de gens complètement illettrés. )>
Le i" janvier, il réunit dans l'orangerie du château de Gassel un certain nombre de notables et de députés (environ ^78).des anciens États. « On y voyait, raconte len style fleuri le Moniteur westphalien^ on y voyait placés sur »ies tmêmes gradins des hommes qui portaient des noms anciens et toujours honorés, des savants qui illustrent les arts, d'habiles commerçants, de laborieux agriculteurs et des députés du Hartz, en-
fants des anciens Vandales, et qui ont traversé les siècles avec la simplicité, les mœurs et presque le costume de leurs pères*. » Jérôme exposa devant cette réunion Mne sorte de profession de foi ou de programme politique : il y développait le thème obligé surTunité nouvelle de la Westphalie ; sur Texcellence de la constitution, conçue de telle façon que le souverain « toutpuissant pour faire le bien, n'eût jamais intérêt à faire le mal ; » sur le retour à cette « saine politique qui avait placé ses états dans Talliance de la France jusqu'au milieu du siècle dernier. » Le passage le plus saillant, et que l'Empereur critiqua comme susceptible de donner des ombrages aux autres princes du Rheiri" bund^ était celui : « Des privilèges, des exemptions, des servitudes personnelles, n'appartiennent pas au génie de ce siècle ; il faut que la Westphalie ait enfin des citoyens. »
Pendant ce temps, une série de décrets organisaient le gouvernement et les administrations. Le roi, qui venait de faire connaissance avec les délégués de ses sujets, se mit en devoir de faire un voyage d'exploration dans le royaume. Du IS au 26 mai 1808, il visita la savante université de Gœttingen, les populations intelligentes du Brunswick, oîi l'administration libérale du dernier duc et l'influence des émigrés français avaient préparé le terrain aux réformes nouvelles, le grand établissement militaire de Magdeburg, la ville de Halle si cruellement éprouvée en octobre 1806. Le Moniteur westpha-