‹ L'alphabet de la mortChapitre 1 sur 12 · DATE · texte numérisé non relu

DATE

Il ne peut être ici question ni de Holbein ni de la Danse des Morts. Bien que ces deux sujets n'aient peut-être pas encore été traités d'une façon réellement définitive, ils sont trop beaux et trop énormes pour ne pas leur épargner de ne donner à propos d'eux que quelques indications générales aussi rebattues qu'incomplètes, et par là fort inutiles. L'Alphabet où Holbein a figuré la Mort entraînant les personnages de tous les états doit être le seul objet de cette note.

Nous dirons d'abord que le goût du dessin , le caractère des costumes , l'expression des physionomies, tout ce qui enfin constitue la manière d'un artiste, sont les seules raisons qui l'ont fait attribuer à Holbein; car je ne sache pas qu'on ait produit sur ce point de témoignage historique. Malgré cela, l'attribution est constante , elle est universellement acceptée, et c'est avec raison.

Quant au nom de l'artiste qui a gravé ces lettres, l'attribution se change en certitude par l'inscription : Ham Lutzelburger fornischnider gênant Franck, c'està-dire//. Lutzelhurgcr, graveur, surnommé Franck, qui se trouve sur un des rares exemplaires conservés de cet Alphabet. C'est cet artiste, dont le nom est encore loin d'être aussi connu qu'il le mérite, qui a aussi gravé, d'après Holbein, les admirables bois des fameux Simufacra Mortis, dont l'un est signé de ses initiales H. L. , et ces deux travaux sont dignes l'un de l'autre.

Le nom du graveur ainsi assuré, l'histoire de cet Alphabet reste fort obscure. On en connaît quatre exemplaires, tous tirés sur une seule feuille; l'inscription que j'ai citée ne se trouve que sur l'un d'eux. Mais l'époque à laquelle il a été fait, les livres dans lesquels il a été employé, sont autant de questions qui restent encore sans réponses. Le premier dans lequel on signale cet Alphabet, qui est tout latin, c'est la Bible grecque en trois volumes publiée à Strasbourg par Wolfgang Cephaleus, en 1526. Le Nouveau Testament, publié dès 1524, n'a pas de lettres ornées. Si on la vérilie, comme je l'ai fait , on trouvera que les seules lettres qu'on y trouve sont , dans le premier volume, E, K , 0, Q; dans le second, A, E, K, M; dans le troisième, A, B, E, K, 0, T, V, qui est employé renversé pour former un A , c'est-à-{lire en tout neuf lettres seulement; et en même temps un A,

un K et un II avec une autre Danse des Morts. L'impression est très-confuse, elles bois évidemment trcsusés; mais ce n'est pas la mèjne gravure, qui est ici très-grossière. L'un des volumes les plus anciens qu'on cite encore est le beau Galien grec , in-i'olio, publié en 1538, à Bàle , par Cràtander, Hervagius et Bebelius; mais les lettres de la Danse sont entremé lées, non-seulement avec d'autres d'une autre Danse des Morts (A, O, n, 2, Q) , mais avec des lettres ornées de toutes sortes. Les nôtres y sont rarement employées; ce sont les lettres H pour r\za.. M, N, 0, T, X, Y, c'est-à-dire sept, et dans trois volumes seulement, le premier, le second et le cinquième. Cette fois la gravure est plus fine, et on pourrait, au premier abord, la prendre pour celle de Lulzelburger ; mais, à bien regarder, on voit que ce n'est encore qu'une copie. Il résulte de ceci que l'Alphabet de Lutzelburger, ne pouvant être une copie du grossier Alphabet deCephaleus, est antérieur à 1526. Peutêtre les bois n'ont-ils jamais été séparés les uns des autres, et n'a-t-il été tiré que comme gravure sur une seule feuille de papier. J'ai déjà cité deux des imprimeurs qui se sont servis de copies; il faut encore nommer Schlotl, à Strasbourg; Cyriacus Jacob, a Francfort; Christophe Frochauer, à Zurich, et siins doute aussi beaucoup d'autres.

J'ajouterai sur cet Alphabet une remarque curieuse (|ui, croyons-nous, n'a pas encore été faite et qui

m'a été suggérée par M. Henri Bordier. Dans les premières lettres les personnages sont dans l'ordre hiérarchique que la tradition constante donne toujours à ceux qui marchent en tétede la Danse de la Mort. Après les funèbres musiciens, viennent le pape, l'empereur, le roi, le cardinal, l'impératrice, la reine, l'évèque, le noble, le marchand, le prêtre; mais, à partir de l'M, l'artiste a eu l'intention évidente de ne faire qu'un de la lettre et du personnage, en ayant soin de choisir pour chacune une profession, du nom latin de laquelle elle se trouvât l'initiale, procédé fréquemment employé et qui se conserve encore dans les alphabets des enfants. En effet, à la lettre M nous trouvons le médecin, Medicus; N, c'est le changeur ou le banquier, Numerarius; 0, la lettre ronde par excellence, c'est un moine crevant de graisse, Obesus monachus ; P est un soldat , Preeliator. Le Q est moins incontestable, cependant cette religieuse qui suit la Mort sans se défendre , et. si elle se plaint, eu se plaignant doucement , peut être Quieta , Quassata ou Quairitans monacka ; R , le fou , c'est Rldens ou nidiculus, fatuus; S, la femme folle de son corps, c'est Scortum. T est moins sur, bien que dans ce musicien ambulant qu'une Mort a renversé à terre et que sans doute en sa qualité d'ivrogne une autre Mort force en ricanant à boire le dernier coup de son flacon, ou puisse voir TUubans komo. Le V, ce rapide cavalier qui croit fuir la Mort et la porte en croupe ,

c'est peut-être Velox eques; on pourrait aussi cliercher ce mot dans la lettre U; le W , le vieil ermite, c'est Vetustissimus homo, le superlatif étant désigné par le redoublement de la lettre; à l'X, dans ces joueurs qui se trichent , on trouve Xycophantes pour Sycophantes , et ce changement de l'S en X n'a rien qui doive surprendre, puisque, dans la lettre suivante, qui représente un enfant au berceau , l'artiste s'en est permis un non moins fort et évident, Ynfans pour Infans. Enfin le Z, qui termine l'Alphabet, et où se voit le dernier jugement, est pris pour la fin de toutes choses, de même qu'on emploie l'A et VQ. de l'alphabet grec dans le sens de la fin et du commencement. Quelques-unes de ces explications pourront certainement être changées et améliorées ; mais je tiens pour incontestable que depuis l'M chaque lettre commence le nom latin du personnage choisi par l'artiste.

La reproduction qu'on en verra dans ce volume a été faite par M. H. Loedel de Gottingue, d'après l'exemplaire de Dresde , et elle a été publiée en 1849 à Gottingue et à Cologne. Les bordures de notre édition ont été entièrement tirées des belles Heures de Simon Vostre ; elles ont été gravées , ainsi que le blason de la Mort, par un très-habile artiste, M. Léon le Maire, de Paris.

Ceci dit, nous avons peu de chose à ajouter sur notre propre travail. Un choix de pensées des au-

tours anciens ou des Pères de l'Église sur ce grand thème de la Mort formerait un admirable recueil : mais la pensée même nous en était interdite, il s'a gissait seulement de donner vingt-quatre sentences, commençant toutes par une lettre différente, courtes, assez longues cependant pour , sans l'allourdir, entourer et supporter typographiquement la lettre d'Holbein. Nous aurons fini cette note quand nous aurons indiqué les manuscrits dont nous avons tiré les différents dits des Trois Mors et des Trois Vis, ajoutés à l'Alphabet.

Ce sujet , qui convenait bien à côté de la Danse des Morts, a été , comme on sait, des plus traités au moyen âge. On le connaît au Carapo Santo de Pise, dans les peintures d'Andréa di Cione, celui qu'on désigne communément par son surnom d'Orcagna (cf. la dernière édition in-12 de Florence, ii, 1846, p. 125- 26). En France, M. Langlois l'a indiqué à l'église de Fontenay, en Normandie; de Saint- Ricquier, en Picardie (pl. 46 et 47 de son Essai sur les Dcmses des Morts) , et M. Georges Boulangé, dans ses .\o(e^ pour servir à la statistique mommentale de fa Moselle (Metz, in-8°, N" 5, 1853, p. 20-1), a décrit avec soin une peinture très-ancienne qui se voit à Sainte-Segolene de Metz, et qui sera, croyons-nous, bientôt reproduite sur une plus grande échelle par les soins de M. Albert de la Fizolière. Comme sculpture, l'église des Innocents, à Paris, avait <■ les ymaiges des trois

vifz et des trois mors engigneusement entaillies de pierre » (Guillebert de Metz, p. 64); elles avaient été faites en 1408 par ordre du duc Jean de Berry, et l'on en peut voir les inscriptions dans les Antiquités de Paris de Dubreul, 1639, in-4'', p. 621-22, ou dans les Annotations de Godefroi sur l'histoire de Charles \l, Paris, 1653, in-folio, p. 674. Dans les livres d'Heures, manuscrits ou imprimés , cette représentalion est des plus fréquentes.

On pense bien qu'avec cette popularité, ce sujet se retrouve fréquemment dans les compositions en vers du moyen âge, et nous n'eu donnons pas moins de cinq, auxquelles nous regrettons de n'avoir pu, faute d'espace, joindre le dit des Trois Mortes et des Trois Vives qui se trouve dans le manuscrit du fonds de Notre-Dame, n" 198. Nos trois premières, qui sont inédites, se trouvent réunies dans le précieux manuscrit du fonds laVallière, n" 81, où elles occupent les feuillets 209 à 216 verso. Le dernier est anonyme; les deux autres sont signés, l'un du nom de Nicholas de Marginal, ou peut-être plutôt de Margival, localité située à deux lieues de Soissons ; l'autre du nom beaucoup plus connu de Baudouin de Gondé. La pièce de celui-ci se trouve dans d'autres manuscrits, par exemple, dans le manuscrit du fonds de La Mare, qui porte maintenant le u» 6988 et, à l'Arsenal, dans len° 175 du fonds français, d'après lequel M. de Longpcrier a parlé de ce sujet dans la Revue

archéologique, année 1845, tome ii, p. 243-49 (cf. Aussi A7males archéologiques, 1856, p. 165-67). Notre quatrième pièce, aussi inédite, occupe les feuillets 7 verso et 8 recto du manuscrit 6988 La cinquième", qui figure à peu près dans presque toutes les éditions de la Danse Macabre, se trouve dans beaucoup de manuscrits. M. Crapelet, à la suite de sa seconde édition des vers de Thibaud de Marly, sur la Mort, en avait imprimé la leçon donnée par le manuscrit 7595; nous la donnons complète, et avec son prologue, d'après l'admirable manuscrit à miniatures de la Danse Macabre, qui provient de Colbert, et porte maintenant le n''7310. Dans le cinquième volume du Recueil de poésies françaises des 15* 16^ siècles, que nous publions dans la BiôZiothèque elzévirienne , nous le donnerons (p. 60) d'après une édition gothique, la seule, à notre connaissance, où cette pièce soit imprimée séparément.

Page 1