LES DÉCORATIONS DU 18 AOUT
— Eh ! quoi jusque dans ce journal d'autographes, il faut qu'on vienne nous parler de décorations! Quelle maudite manie que de se mêler de choses qui ne vous regardent nullement! — (îràce! grafce! chers lecteurs; ne m'accablez pas de reproches immérités et ne me condamnez pas sans m'entendre. Non, la copie ne nous manque pas encore et nous ne remplirons pas nos colonnes, comme les grands journaux, de la liste interminable des heureux mortels sur lesquels est descendue la faveur impériale. Treize cents noms à inscrire I quelle bonne fortune pour un chroniqueur qui est au bout de son chapelet! Dieu merci, nous n'en sommes pas encore là. Aussi ne parlerons-nous que de quelques nominations qui ont atteint des littérateurs, des érudits et même des amateurs d'autographes, car, — il faut bien qu'on le sache, et vous n'en douiez pas, chers lecteurs, — bien que nous ayons hélas l un nombre bien limité de souscripteurs, nous comptons parmi eux des hommes du plus granà mérite, des littérateurs et des savants connus et estimés de tous.
L'Académie française n'a eu qu'un de ses membres clans lapromotion du 15 août. C'est M. Prosper Mérimée, écrivain et érucfitd'tin talent incontestable, qui a reçu la croix de grand officier. Pour les amateurs de statistique, on voici une petite : on compte à l'Académie-française 4 grands-croix (MM. de Barante, Ségur, Guizot et duc deBroglie); 4 grands-officiers (MM. Viilemain, Thiers, Ftoomte et Mérimée): tO commandeurs (MM. Lebrun, Pongerville, Cônsin, Viënnet, Mignet, Patin, Sainte-Beuve, Empis, Nisard et Ponsard); 9 officiers (MM. V°* Hugo, Saint-Marc-Girardin, Vilet, Silvestrë de Sacy, Legouvé, Emile Augier, Octave Feuillet, Camille Doucet et Cuvillier-Fleury); 7 chevaliers (MM. Lamartine, Rémusat, Dupanloup, Laprade, Sandeaui, Albert de Brogtieet De Garné). Sixaca-
démiciens n'ont pas de ruban rouge à leur boutonnière : ce sont MM. le duc de Noailles, le comte di Montalemberl, Berryer, le comte de Falloux, Dufaure et Prévost- Paradol.
Une autre croix de grand-officier a été accordée à un membre de l'Académie des sciences morales et politiques, M. Ch. Giraud, inspecteur-général de l'Instruction publique, et professeur à la faculté de droit.
M. Chasles, membre de l'Académie des sciences, a été nommé commandeur. C'était justice : M. Chasles est une des sommités de la science : Ses travaux lui ont fait décerner par la société royale de Londres, la grande médaille d'or. Tous ceux qui ont l'honneur de connaître ce savant dont la modestie est égale au mérite, tous ceux qui ont pu apprécier sa bienveillance inépuisable et son empressement à rendre service, se sont réjouis sincèrement de la distinction qui lui a été accordée. M. Chasles est un des plus anciens amateurs d'autographes de la capitale : à ce titre — et nous avions bien . d'autres raisons pour ne pas l'oublier, — c'était un devoir pour nous de signaler à nos lecleurs cette nomination.
Deux autres croix de commandeur ont été accordées à M. Pillet, chef de la division de l'Instruction primaire au ministère de l'instruction publique, et à M. Alfred Blanche, conseiller d'État, secrétaire-général de la préfecture de la Seine, qui a, paraît-il, une assez belle collection d'autographes.
Ont été promus au grade d'officier : MM. Egger, membre de l'Académie des Inscriptions, et l'un de nos, plus savants hellénistes; — Lacabane, l'excellent directeur de l'École des Chartes, et dont la bienveillance est proverbiale; — Clément, bibliothécaire-archiviste au ministère des finances; — Briau (le docteur), bibliothécaire del'Académie de médecine ; — Gounod, compositeur de musique, membre de l'Académie des Beaux-Arts, qui a écrit un chef-d'œuvre, Faust; — Moreau-Chaslon, président du conseil d'administration de la compagnie impériale des omnibus; c'est le père du jeune érudit dont nous analysions la dernière publication dans notre numéro 112.
M. Boutron-Charlard, membre de l'Académie de médecine et du conseil de salubrité de la Seine, a reçu aussi la croix d'officier. M. Boutron, possesseur d'une des plus belles collections d'autographes de la capitale, est bien connu de nos lecteurs qui se réjouiront avec nous de cette nomination bien méritée.
Parmi les nouveaux chevaliers de la légion d'honneur nous signalerons MM. Charles Monselet, le spirituel écrivain; — Waddington, membre de l'Académie des Inscriptions; — Deschamps (Frédéric), un des meilleurs avocats du barreau de Rouen, érudit fort distingué, président du comité pour le rachat de la tour de Jeannc-Darc; — Claude, bibliothécaire à la Bibliothèque Impériale, bien connu des habitués de la section des manuscrits; — uandar, professeur à la faculté des lettres de Paris; — Flaubert (Gustave), l'auteur de Salammbô.
Nous ne saurions mieux terminer cette petite liste que par le nom
de M. Gilbert, l'éloquent auteur des éloges de Regnard, de Vauvenargnea et de Saint-Evremont, trois fois lauréat de l'Académie- française. Nos lecteurs ne nous auraient pas pardonné d'omettre cette nomination dans notre article, et nous n'aurionseu garde de le faire, vu que nul n'a vu avec plus de plaisirque nous la distinction accordée à un écrivain si distingué.
Et maintenant, chers lecteurs, je souhaite que beaucoup d'entre vous fassent partie de la prochaine promotion : de cette manière ma plume ne chômera pas.
VARIÉTÉS
LOUIIDKT (l'abbé) PROFESSEUR DHÉBREU AU COLLÈGE ROYAL
Certificat constatant que l'abbé Lourdet, suspendu de ses fonctions, est sorti de France pour aller se renfermer dans le séminaire des prêtres arméniens établis à Venise.
Nous Antoine Delessart, Ministre au Département del'lntérieur, certifions que M. L'abbé Lourdet, professeur d'Hébreu au Collège Royal, se trouvant suspendu des fonctions de sa chaire, et ayant lieu de douter si elle sera conservée dans la nouvelle organisation de l'Education Nationale, a cru devoir profiter de la circonstance pour mettre la dernière main à un ouvrage sur la langue Arménienne, dont il s'occupe depuis plusieurs années ; qu'en conséquence il a pris le parti d'aller une seconde fois se renfermer dans le séminaire des Prêtres Arméniens établis à Venise auprès desquels il avoit été envoyé il y a quelques années par le gouvernement, et dont il a rapporté un grand nombre de manuscrits précieux qui se trouvent déposés a la Bibliothèque du Roy, qu'il est parti dans les premiers jours du mois de juin dernier avec l'aveu des Magistrats, et les passe-ports de la Municipalité, dans la résolution d'annoocer*à l'Europe par un prospectus, une édition de la Bible Arménienne qui manque dans toutes les Polyglottes, d'en commencer l'impression qui seroit achevée par les soins et sous le3 yeux des Missionnaires Arméniens, lorsque ses fonctions ou les ordres du gouvernement le rappelleroient en France.
Fait à Paris le 6 septembre 1791.
Pro duplicata.
Delessart.
AIWOULD (Sophie)
Lettre du ministre Chaptal qui révoque la permission qu'il avait accordée de donner une représentation au profit de Sophie Arnould.
Liberté Egalité Paris, le 29 Yeutosean ix de la République française une et indivisible.
Le Ministre de l'Intérieur, Au Commissaire du Gouvernement près le Théâtre des Arts.
Je reconnais, Citoyen, la justesse des observations que vous m'avez adressées sur la représentation promise à Melu Arnould. Je chercherai
d'autres moyens de concilier les Intérêts du Théâtre des Arts avec les besoins d'une femme célèbre, dont les longs services méritent des égards, ne fut-ce que pour l'encouragement des Artistes qui lui ont succédé. Je révoque, par cette lettre, la permission que je vous avais accordée de donner une représentation à son profit.
Jevoussafue,
\OLVELLEft DIVERHI H
Lettres de Jeanne d'Albret. — Un érudit distingué Mrle Comte de Laferrière, se propose de publier la correspondance de Jeanne d'Albret. C est un travail plein d'intérêt et qucles amateurs seront heureux de seconder de lout leur pouvoir. Aussi ceux qui possèdent des lettres de l'héroïque mère de Henri IV s'empresseront-ils, nous n'en doutons pas, à en donner avjs à Monsieur le Comte de Laferrière. — On peut envoyer les communications au directeur de Y Amateur d'autographes.
Lettres de Pierre Puget. — M' Léon Lagrange, un des rédacteurs de la Gazette des Beauœ-Arts, s'occupe d'un travail sur Pierre Puget. lladéja recueilli 12 lettres de l'illustre sculpteur, mais il en est deux, dit Y Intermédiaire auquel nous empruntons ces détails, dont il n'a pu retrouver le texte. L une, du 15 février 1668, a élé vendue le 10 Mars 1847 par les soins de M. J. Charavay ainé ■ l'autre, en date du 17 sept. 1692, faisait partie du catalogue de M' Laverdet, du 12 ,anv. 1856. Avis aux amateurs qui pourraient donner à M' Lagrange quelques renseignements sur ces deux lettres.
Quelle est la date véritable de la bataille de Cocherbl livrée en 1364? — Telle est la question posée dans Y Intermédiaire et qu'il serait curieux de résoudre. Le président Hénault, dit l'auteur de la demande, lui assigne le 6 mai ; Y Histoire de Normendie (sic), le 16 ; M. Guilmeth, le 16; Odolant des Nos, le 19 : Louis Dubois, le 22; Masseville et Lange, auteur des Ephémérides normandes, le 23; Froissart, le 24.
Rachat de la tour de Jeanne Darc. On nous prie d'insérer la note suivante relative aux souscriptions à cette œuvre patriotique :
« Un Comité central a été récemment autorisé à recueillir des Souscriptions pour le rachat de la Tour de Jeanne Darc, à Rouen. Les fonds provenant de ces Souscriptions pourront être reçus, dans les départements, par les Receveurs des Finances et par les Percepteurs, et ils fieront transmis, chaque dizaine, au Trésorier payeur général de la Seine-Inférieure, en un mandat à son ordre sur la Caisse centrale du Trésor. »
Le Bibliographe alsacien. — Après une interruption de plusieurs mois cet intéressant recueil, dirigé par Mr Charles Mehl, vient de reparaître. Son dernier numéro contient de curieux articles sur les anciennes manufactures d'Alsace et de Lorraine et sur les imprimeurs de l'évôché de Strasbourg. — On s'abonne à Strasbourg, A la librairie V« Berger-Levrault : 6 fr. par an.
CHIIOMOLE
M* Weiss, bibliothécaire de Besancon, mort récemment, a publié la correspondance du cardinal de Granvelle. Il a léçué, paraît-il, par un article de son testament une somme de 20,000 francs pour l'érection d'un monument au célèbre ministre, qui était originaire de Besançon. Le Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français, qui enregistre cette nouvelle, la fait accompagner de cette réflexion que nous livrons à l'appréciation de nos lecteurs. « Tout en respectant les motifs du testateur, dont la vie consacrée tout entière a l'étude est elle-même un honneur pour sa ville natale, il est permis de demander si la mémoire du cardinal Granvelle, de l'introducteur de l'inquisition dans les Pays-Bas, de l'apologiste de la Saint Barthélémy, est de celles qui doivent être glorifiées dans notre pays. »
Plaignez-vous donc des éditeurs qui ne paient jamais assez cher, du moins au gré des vendeurs, la propriété d'un ouvrage ! La Gazette des Etrangers vous confondra de 3uite en vous annonçant
Sue le catalogue de l'Exposition Universelle vient d'être adjugé à . Dentu, le célèbre libraire du Palais Royal, pour la modique somme de cinq cent trois mille francs. — Oui, vous avez bien lu, c'est bien 503,000 francs, à moins que ce chiffre là ne soit erroné.
Les quêteurs d'autographes, comme les appelait, je crois, Béran-
Ser, surprennent parfois à l'improviste les littérateurs par une emande indiscrète. Est-ce un poète? on sollicite de lui soit quelques vers inédits, soit un morceau d'une pièce connue. A ce propos il me souvient d'avoir vu un autographe de J. Reboul qui se composait de la l«slrophe de sa délicieuse inspiration Y Ange et l'enfant. Le poète sollicité par un amateur avait vraisemblablement éerit à la hâte, car il s'était trompe en répétant deux fois la même rime. — Aux artistes on demande un jugement soit sur l'art qu'ils cultivent, soit sur un grand génie ancien ou contemporain : aux philosophes un adage où une citation : aux érudits une ligne, une pensée d'un ancien auteur : aux littérateurs tout ce qu'ils veulent : aussi trouve-
t-on les phrases tes plus bizarres, les sentences les plus curieuses. Nous avons sous les yeux une de ces pièces d'amateur faite par M. Arsène Houssaye. Elle se compose de cette simple phrase que nous livrons sans commentaire à nos lecteurs : « La femme est la quatrième vertu théologale et le huitième péché capital. »
Il y a une place vacante à l'Académie des Beaux-Arts. M. A. de Gisors, architecte du Sénat, vient de mourir. Né à Paris, le 3 septembre 1796, il remporta le second prix d'architecture (1823), bâtit l'hôpital des Cliniques (1 832), l'amphithéâtre de l'Observatoire (1 838) , et, nommé architecte du Luxembourg, il agrandit le jardin, organisa l'orangerie et restaura le cloître et lachappelle. M. A de Gisors avait été élu en 1854 membre de l'Institut, en remplacement d'Achille Le Clère. Depuis trois ans il n'y a pas eu de vacance dans la section d'architecture. Avis aux candidats qui seront sans doute nombreux.
Nous venons de perdre aussi un joyeux et fécond romancier, Roger de Beauvoir, dont le nom véritable était Edouard Roger de Bully. Né à Paris, le 28 novembre 1809, il n'était âgé que de 57 ans, mais depuis longtemps déjà, la maladie le retenait dans sa chambre. La plupart de ses lettres sont spirituellement écrites et ornées de dessins à la plume très-amusants. Ainsi l'autre jour nous en voyions un très-drôle : c'était un bonhomme armé d une bougie et 'd'un instrument quelconque, avec cet exergue : « Acte l**, Robert Maquaire emportant le pavillon de son lit. » Souvent il se plaint de son état de souffrance qui l'empêche de se rendre à ces soupers qu'autrefois sa présence et ses joyeux propos ne manquaient jamais d'égayer. Nous avons sous les yeux un billet de lui ainsi conçu: « Vous pouvez venir constater le cas d'agonie, mon cher, et cependant ie reçois un billet d'invitation de Véron! Voici mon portrait en robe de chambre! » Suit un bonhomme fort grotesque vêtu d'une robe qui lui monte jusqu'aux oreilles, étendant les bras en avant, et avec cette légende : « Ils soupenl sans moi! .. » Devant lui se trouve une table avec deux flacons contenant de la gomme et du sirop. — Enfin ce pauvre Ro^er de Beauvoir se distraisait par ces saillies de ses longues souffrances qui en ont fait presque un martyr pendant les dernières années de sa vie.
Le Directeur-Propriétaire : Jacques CHARAVAY.
Abbeville. - Imp. P. Brier.
N° 114. — 5e Année
16 Septembre 1866
Bureaux s rue de» Grands^lugustlns, S6, a Parla
PARAISSANT LES Ier ET 16 DE CHAQUE MOIS
PRIX DE L'ABONNEMENT POUR PARIS ET LES
Pour six mois ..... 6fr. | Pour un an
Étranger : le port en sus.
ON S'ABONNE, POUR l'ÉTRANSER, CI1EZ