MARCEAU
Lettre », datée du 8 novembre 1795, et adressée à son ami et compagnon d'armes le général Kléber. Marceau commandait alors une des neuf divisions qui formaient l'armée de Sambre-et-Meuse sous Jourdan 4. Celui-ci combattait, près de Coblentz, contre le général autrichien Clairfayt, pour tacher de repousser l'ennemi et de dégager l'armée du Rhin compromise par l'inertie et la trahison de Pichegru.
1 Biron (L.-Ant. de Gontant, duc de), maréchal de France, gouverneur do Languedoc (juillet 1775), né le 2 février 1700, mort le 29 octobre 1788.
• Cette nièce est empruntée à la môme collection que la précédente.
» Cette lettre fait partie du Bulletin n- 147 de M' J. Charavay aîné qui eit sous presse.
» V. Jomiùi, t. vil, p; 263.
Au Quartier-Général à Simeren (?) le 17 du mois de brumaire 4œ« année Républicaine.
Marceau, général de Division, au général Kléber.
Je viens de prier mou aide de camp, Deschamps, qui était resté malade à Goblentz, de vouloir bien, si mes chevaux sont en état de supporter le voyage de Traurbach *, diriger eux, mes effets et lui sur cette dernière ville. Veuilles bien, mon cher ami, recevoir mes remerciements pour les soins que tu as bien voulu donner à ce qui m'appartient. Te rendre la pareille et te témoigner par là ma reconnaissance est un désir que je porte bien sincèrement dans mon cœur.
Hier est arrivé le régiment de Chamboran qui fait le dernier de ceux qu'on me destine. Dan3 deux jours au plus tard je tente les hazards d'une bataille, tant pour chasser ces Messieurs de la rive gauche de la Nawe1 ue pour avoir des notions certaines sur leurs forces et leurs desseins, et branler leur moralité si dame fortune me sourit. Je ne puis te dire si l'affaire sera chaude, mais ce que j'aurais pu assurer, si l'armée de Rhin et Moselle ne m'avait enlevé les six bataillons qui étaient à Kirn *, c'est que je me serais cru à peu près certain du succès. 11 faudra tenter enfin et, se servant de ses seuls moyens, attendre du sort et de son courace ce que l'on ne peut espérer du concours d'autres moyens *.
Il parait, mon cher, ou que le colonel Foucher n'a pas de moyens pour me faire passer ce que je t avais demandé ou qu'il s'empresse peu d'exécuter tes ordres, car je ne vois rien venir et cependant, comme je te l'ai marqué, je n'ai point ou presque point de caissons de rechange, de manière que si l'affaire est longue, il faudra ou se servir des crosses ou faire demi tour à droite s. Tu sais dans lequel de ces deux genres d'exercice nos troupes sont plus expertes. Vois donc quelle terrible perspective.
Heureusement le général-en-chef a dirigé sur Traarbach le général Schlacter e : il a avec lui une compagnie d'artillerie légère. Je m'en servirai et ses caissons me serviront encore mieux.
Bonjour, mon cher Kléber. Fais-moi savoir si tu as reçu des nouvelles du M. On m'a dit que la mère était à La Motthe. Elle n'y est sûrement pas seule. J'ai lieu d'être fâché d'être obligé de guerroyer dans ce moment : il m'eut été si facile de me rendre incognito près d'elle. Je ne dois plus être heureux : des pressentiments me l'assurent et le concours des événements qui depuis un an ont traversé mon existence et me l'ont rendu désagréable me le confirme encore davantage. Je t'ai cependant retrouvé, mon ami ; je suis moins malheureux depuis ce temps, mais qu'il y a loin de ma position au bonheur. Adieu. Je t embrasse et t'aime de tout mon cœur.
Le dernier paragraphe de celle curieuse lettre témoigne du découragement momentané qui s>tait emparé de l'âme héroïque de Marceau. Quelque temps avant (10 octobre 1795) n avait-il pas voulu se brûler la cervelle quand un officier, en exécutant trop prompte-
* Trarbach, ville de Prusse, régence de Coblentz.
* La Nahe, rivière de l'Allemagne.
• C'était le général Poucet qui se trouvait à Kirn avec sa division.
« Voir, pour les mouvements militaires de Marceau, Jomini, t. vu, p. 263 et suiv.
• Marceau fait sans doute allusion à la déroute du 29 octobre. (Jomini, t. vn, p. 255 et suiv).
« Le général de brigade Scbiater, de la division Poncet.
ment Tordre qu'il avait reçu de mettre le feu à un pont de bateaux, avait failli causer la perle de l'arrière -garde1 ? Heureusement que Kléber arriva et releva le courage de son ami : ils étaient alors presque brouillés, mais une occasion si touchante les réconcilia pour toujours *. C'est à ce fait que Marceau fait allusion dans la dernière phrase de sa lettre. Ses pressentiments n'étaient du reste que trop vrais : il ne devait plus être heureux, si toutefois il est possible de ne pas considérer sa mort glorieuse comme le sort le plus désirable pour les héros tels que lui \