VALERE, DAMON
DAMON, à part.
Quelle tête! Il a bien raison.
VALERE, se croyant seul,
On parle d'un Pigmalion
Qui fut l'amant de sa Statue.
C'est une fable , nous dit-on.
Oui, pour les esprits froids c’est une fiction ; Mais moi, je sens combien son ame étoit émue Ce n'étoit pas un fou que ce Pigmalion, Si la sienne égaloit..
DAMON, éclatant de rire.
L’éloge que vous faites Est modéré.
VALERE
Comment! vous étiez là ?
Et vous avez entendu...
DAMON
Vos fleurettes.
Vous êtes éloquent pour cette beauté-là.
Voilà donc le chef-d'œuvre?
VALERE
Oui, Monsieur, le voilà.
Ai-je tort ?
DAMON
Elle est bien.
VALERE
Elle est bien! Ah! Barbare!
DAMON
Est-ce donc, après tout , une beauté si rare ? Pour vous plaire faut-il en parler comme vous ?
VALERE
Vous n'aimez pas les Arts, cher Damon, comme nous. Que n’avez-vous mes yeux pour saisir cet ensemble, Ces beaux détails? Ce bras! ce pied! Que vous en semble?
DAMON, à part.
Ho! Ho! Seroit-il près de devenir amant ?
Ceci passe le jeu , comme disoit Constance.
- VALERE
Il ne regarde pas. Quel flegme ! Quel silencel
DAMON
Parlons sans nous fâcher et sérieusement.
Ces beaux Arts, dont votre ame est sans cesse occupée, Devroient au plus vous amuser.
Ne peut-on vous désabuser ?
Vous n'avez là qu’une poupée.
VALERE
Soit; à vos traits malins je veux bien m’exposer; Mais ma poupée au moins ne peut m'être infidelle. Je ne serai jamais contrarié par elle. On me parle de femme; en ai-je besoin, moi?
J'ai des mortelles, des Déesses ; J'ai des Phrinés et des Lucrèces; Je suis Amant, Époux et Roi ; Je suis même constant pour toutes ces maîtresses, Ce que j'aimois hier, je l'adore aujourd'hui. Mon goût n'est pas de ceux qu'éteint la jouissance. L'esprit, l'esprit qui sent, qui pense, A des plaisirs divins et qui ne sont qu'à lui
DAMON
D'accord; mais, mon ami, pourriez-vous méconnoître Ces noms, ces liens si flatteurs, Premiers plaisirs, les seuls peut-être,
Chers dans tous les climats, sentis par tous les cœurs ?
Vos plaisirs, de l'esprit douce et vaine imposture, Valent-ils ces épanchemens,
Ces transports de l’amour que le devoir épure, Le souris d’une épouse et ceux de ses enfans. Tous ces délicieux momens, Qu’aux malheureux humains ménagea la nature ? Quelque tems avant de mourir Feu votre pere alloit vous établir.
VALERE, féché.
Je le sçais; il avoit de ces goûts-là, mon pere; Il s'étoit marié.
DAMON
Mais, Monsieur l’Antiquaire, Si vous l’étiez vous-même un jour ?
VALERE
L'amour m'a guéri de l’amour.
Aime-t-on aujourd’hui?
DAMON
Mais vous faites la cour, Je pense , à Céliante?
VALERE
À cette jeune folle,
Jouant l’étourderie, et la joie et l'humeur !
Même aux yeux du grand monde elle paroît frivole
Elle sourit aux mots de génie et de cœur,
Va sur tous les objets semant la parodie,
Juge un homme sur l'air, les graces, le bon ton; A tout son esprit en jargon,
Et ne peut, sans vapeurs, Voir une Tragédie.
Pour qu’il songeât à ce parti, Qu’avois-je donc fait à mon pere ?
On sçait que de ce choix il s'étoit repenti.
DAMON
Céliante, ilest vrai, ne va point à Valere, Et je la trouve folle aussi.
Mais vous ne vous en devez guere :
Ilest tant de façons d’être fou, mon ami.