CHAPITRE VII
1. Corps d'observation. —2. La division Maissiat au col de Ghellata. — 3. La colonne Marmier chez les Beni-Abbès. — 4. La colonne Dargent chez les Beni-Mansour. — 5. La' colonne Drouhot dans la yallée de Boghni.
I. Corps (T observation. — Le grand Djurjura, c'est-àdire la chaîne principale et rocheuse de TAtlas algérien, traverse la Kabylie par une ligne courbe, et la sépare en deux parties distinctes : septentrionale et méridionale. A ses pieds, des deux côtés, s'étendent des montagnes moins hautes et des vallées moins profondes, qui composent la grande Kabylie proprement dite.
Tandis que les trois divisions de l'armée expéditionnaire s'avancent , comme un immense croissant qui monte vers le Djurjura, à travers les montagnes de la Kabylie septentrionale, divers corps se tiennent épars sur la droite de l'armée, ou de l'autre côté du Djurjura, dans la partie méridionale. Tous ensemble, réunis aux divisions montantes, forment autour de la Kabylie insoumise un cercle immense de baïonnettes, qui se resserre peu à peu sur les tribus indépendantes, afin de les contraindre à la soumission.
Ces différents corps de troupes, dits d'observation^ réunis dans le môme but que l'armée expéditionnaire, plac^ comme elle sous le commandement unique du gouverneur de TAlgérie, mais ayant chacun un chef particulier, prennent dans la lutte engagée une part importante de travaux et de combats ; mais leur action est moins agissante, leurs forces sont moins considérables, leurs opérations sont plus ' restreintes que celles des trois divisions actives.
Ils se composent de quatre corp>s distincts, savoir : la division Maissiat ou de Constantine ; les deux colonnes Marmier et d'Argent ou de l'Oued -Sahel; la colonne Drouhot ou de Drah-el-Mizan. Leur mission principale eât de surveiller el d^entraîner dans l'action lès tribus soumises, d'inquiéter ou de neutraliser, de combattre à roccasion les tribus insoumises en combinant leurs opérations avec celles des divisions du maréchal.
II. La division Maissiat au col de Chellata, — La plus forte de ces colonnes diverses, la division Maissiat, composée de toutes les troupes disponibles de la division de Constantine, au nombre de 5,000 baïonnettes, quitte ses garnisons vers le commencement de juin. Selon les ordres du gouverneur, le général Maissiat emploie d'abord ses troupes à parfaire la route de Sétif à Djijeli, puis celle de Bougie à Akbou par l'Oued-Sahel, se rapprochant ainsi peu à peu de la grande Kabylie, afin de pouvoir se porter rapidement sur tel ou tel point du théâtre de la guerre.
Le 26, la division tout entière couche près de Bordj- Akbcm. En face du bordj, des Kabyles en armes garnissent
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toutes les crêtes rocheuses qui dominent le pay3 des Deni- Mellikeuch ; ce sont les contingents des Illilten, des Ithouragh, des Bouyoucef, accourus contre le général Maissiat, au secours des Mellikeuch.
Le 27, dès le matin, la division se met en marche pour le col de Chellata, Tune dés deux gorges accessibles, qui traversent du sud au nord les rocher^ du Djurjura, en face de Tarmée expéditionnaire du maréchal. Le vent du désert, le sirocco souffle ; le chemin est si pénible que l'avantgarde de la division, arrivée dès sept heures du matin, n'est rejointe par Tarriôre-garde qu'à une heure et demie.
Les crêtes qui entourent le passage de Chellata sont larges et accessibles à la cavalerie ; mais l'entrée môme du col est commandée par un rocher difficile, connu dans le pays sous le nom de Tisibert. Élevé, considérable, à flancs escarpés, le Tisibert est couronné par une muraille naturelle, qui le rend presque impraticable. La division Maissiat le trouve flanqué en outre, par des ouvrages kabyles percés de créneaux comme une forteresse, et défendus par un ennemi nombreux. Tous les autres pitons qui, sur la gauche, dominent plus ou moins le col, sont garnis de retranchements et de Kabyles en armes.
Les troupes, divisées en deux brigades, commencent immédiatement l'attaque. Les soldats quittent leurs sacs ; les escarpements des montagnes ennemies sont tels qu'ils ne pourraient monter avec cette charge. La brigade Desmarest, composée d'un bataillon du 71® et de deux autres bataillons, l'un du 1*"" étrangers , l'autre de tirailleurs in-
digënes, tourne les positions kabyles par la gauche, tan& ? que la brigade Margadel, composée de zouaves et d*iiii | bataillon mixte, se dirige sur l'entrée même du col de Chellata.
Les Kabyles abandonnent rapidement leurs positions de gauche et se retirent tous sur le Tisibert. Le colonel Desmarest fait balayer le rocher par quelques salves d'artil- \ lerie, puis lance ses troupes à Fescalade, tandis que les zouaves et le bataillon mixte tournent sur le côté pour prendre Tennemi à revers. Les^ Kabyles se défendent par un feu bien nourri et roulent des pierres sur les assaillants. Mais les soldats de la brigade Desmarest atteignent le sommet du Tisibert avant môme que tous ses défenseurs aient pu le quitter, et tuent sur place quelques ennemis. Les Berbers qui réussissent à fuir sont forcés de passer, partie sous le feu, partie sous les baïonnettes des zouaves, et perdent ainsi plusieurs des leurs. Ces combats divers coûtent à la division Maissiat 4 hommes tués et 30 blessés, dont 3 officiers, mais ils lui livrent le col de Chellata, c'est-à-dire une porte pour rejoindre les divisions du maréchal. D'après les renseignements fournis par les émissaires de nos alliés kabyles, l'ennemi perd 81 combattants, dont 21 tués.
Dans ses rapports sur les différentes affaires de la journée du 27 juin, le général Maissiat cite avec éloge plusieurs officiers et soldats, entre autres : le colonel Desmarest, pour la direction habile qu'il a su donner aux troupes 4e sa brigade, le caporal Christophe, arrivé chaque fois le
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leurs vivres, leurs richesses. On ne trouvera plus rien, rien dans leurs villages abandonnés ! »
Combien, hélas ! parmi ces impatients de la veille, combien rie reviendront pas, demain, rapporter au bivouac leur gloire ou leurs trophées en espérance !
Enfin, le 24 juin, un mois précisément après l'ascension victorieuse du territoire de Beni-Raten, les trois camps se lèvent. La division Mac Mahon commence la première son mouvement contre les Beni-Menguillet, Tennemi le plus rapproché de son camp.
Les deux autres divisions Renault et Jusuf vont prendre positions en avant d'elles-mêmes, aux deux extrémités du territoire des Beni-Raten, à portée de feu des Beni-Yenni.
Les Beni-Raten, Fraoucen et Mahmoud se sont offerts à coopérer aux opérations nouvelles, contre leurs anciens contingents, et marchent sur les flancs ou les derrières des colonnes, quelques-uns en alliés armés, la plupart sans armes, en curieux ou pillards d'aventure : prêts à tout, peut-être, selon le sort des armes !
II. La tribu des Menguillet, — Une partie des montagnes des Beni-Raten est encore à l'ennemi. Les Beni-Menguillet. se sont retranchés dans deux de leurs villages. Ce sont les voisins immédiats des Beni-Raten. Leur tribu est l'une des plus belliqueuses de la Kabylie ; sa résistance armée n'a jamais fait défaut dans aucune lutte engagée contre nous par les Berbers. Pauvres entre tous, obstinés et braves, vainement ils ont succombé chaque fois. En 1 854, leurs rangs ont été décimés dans les combats, leurs montagnes ont été fou-
su itCITS SB LA KiBTLIS.
retraite, ils font pleuvoir une fusillade meurtrière sur h brigade Margadel ; sous leur feu incessant, le sang-froid du colonel grandit au lieu de décroître ; il est partout à la fois, repoussant Tennemi qui le presse, yeillant sur ses troupes, et les ramenant en bon ordre ; atteint à l'épaule, dès la sortie du village, par une balle douloureuse, il reste à cheval malgré sa blessure et dirige sa brigade jusqu'à Tarrivée au camp.
Cette journée difficile, sans résultais importants, puisqu'elle n'opère que la destruction d'un seul village, coule à la division Maissiat 47 bommes tnés et 97 blessés, dont 8 ofiSciers. D'après les renseignements toujours incertains que donnent nos alliés kabyles, l'ennemi éprouve une perte de 63 morts et 125 blessés.
Le 30, le général envoie le colonel Desmarest contre Aii- Azis, situé à six kilomètres du camp, sur un piton isolé. Ce village, appartenant à la tribu des lUoula-Oumalou. est défendu par un ennemi nombreux, abrité par des bar- ' ricades et des murs crénelés. La crête rocheuse qu'il occupe est coupée en tous sens par des ravins escarpés, presque inaccessibles à des pieds humains.
La brigade Desmarest se compose de quatre bataillons tirés du 70« de ligne, du 2® zouaves, du 1«^ étrangers et des tirailleurs indigènes. Le colonel Liebert, qui a succédé au colonel Margadel, appuie cette colonne avec deux bataillons du 71®.
Après quelques salves d'artillerie, le colonel Desmarest divise ses troupes en quatre colonnes et les lance sur le
compte ie même nombre de troupes. Des soldats du génie, armés de pioches et d*outils, de Tartillerie et des fusées, suivent les premières compagnies d'avant-garde. Le général de Mac Mahon commande les opérations ; le maréchal escorté der son état-major, vient en suivre l'ensemble.
Une lieue et quart environ sépare le camp d'Aboudid de la montagne dlchériden, occupée par l'ennemi. Des pitons successifs escarpés, mais sans vallées profondes entre eux, joignent ces deux positions l'une à l'autre, comme par une longue lame de scie à dentelures inégales, qui règne ainsi jusqu'au Djurjura rocheux. Sur la droite de cette crête sont des ravins et des contre-forts abrupts, qui Tont tomber dans une vallée principale, formant fossé-ceinture autour du territoire des Beni-Yenni. Trois ou quatre villages soumis des Beni-Raten courotment ces contreforts. Plus loin, sur le sommet d'une longue crôte boisée» les gros bourgs des Yenni apparaissent étalés par masses rouges, sous leurs mosquées à minarets blancs, qui ressemblent à des phares ; puis, à l'horizon, dominant tout, le grand Djurjura, clair-semé de filons de neige, profile ses hauts rochers grisâtres, arides et droits, comme une muraille immense. A gauche, s'étendent les montagnes des Beni-Raten, puis des Fraoucen, couronnées de villages amis. Par quelques échappées soudaines, on dé^ couvre la vallée du Sébaou, avec ses moissons jaunes et les filets d'eau de son fleuve à demi séché.
Le long des flancs escarpés de la longue crête qui mène à Fennemi, le génie a préparé la route sur un parcours
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•sultats, coûte à la division Maissiat 49 hommes tués, dont 4 officier, et 64 blessés, dont 3 officiers. Les renseignement kabyles attribuent à Tennemi une perte de 28 tués et 55 blessés.
Le général Maissiat cite comme s*étant distingués particulièrement dans ces deux combats plusieurs officiers, sous-officiers et soldats, entre autres les colonels Margadel et Desmarest, le commandant Yallet, qui ont puissamment contribué, par leur habile énergie, au double succès de ces deux journées ; le capitaine Mangin (le frère du commandant Mangin , de la légion étrangère) , les lieutenants de CourseuUes, Achard et Genay; pour s'être particulièremeDî distingués à la tête des troupes : tous blessés ; les sous-officiers et soldats Gougis, Amar-ben-Saad, Salvignol, Antoine, Escalonne, HoppetPrat-Bernin, pour actions d'éclal.
La division Maissiat borne ses efforts à ces différente? opérations, et, du 30 juin jusqu'au 11 juillet, attend ei repos, sur les hauteurs de Chéllata, Farrivéei et là coopt-î ration des divisions du maréchal. Alors seulement elle pourra descendre avec utilité les versants septentrionaoï du Djurjura, et prendre ainsi à revers les tribus des lUoulaou-Malou , ou des lUilten , répandues au-dessous d'elle sur les déclivités du rocher, tandis que l'armée monten de front sur ces mêmes tribus.
Mais déjà, quant aux soumissions des Yenni, des Men« guillet, etc., la division Maissiat a rendu à l'armée expé-' ditionnaire des services importants. Son arrivée inopinée sur le théâtre de la guerre, sa coopération active à la lutte'
HÉGITS DB LÀ KABTLIB. 217
engagée, et surtout son apparition sur les hauteurs du Djurjura, ont contribué puissamment à porter Teffroi parmi les tribus encore insoumises. Du haut de tous les villages, jour et nuit , on voit ses tentes ou les feux de son camp, qui planent au-dessus de la Kabylie. C'est une armée nouvelle, venant couper la ligne de retraite des Kabyles : une avalanche armée toujours prête à descendre âur eux ; selon le langage oriental d'un amin des Beni-Raten : « C'est une nouvelle balle, qui va droit au front de la Kabylie. »
IIL La colonne Marmier chez les. Béni- Abbès, — Tandis que le général Maissiat s'établit à Chellata, une colonne, sous les ordres du colonel Marmier, vient se placer au pied méridional du grand Djurjura, dans la vallée de rOued-Sahell, chez les Beni-Abbès, afin d'observer directement les Mellikeuch.
Cette tribu est la plus puissante de celles qui habitent les versants méridionaux du Djurjura. Tous les Kabyles répandus sur la vallée deTOued-Sahell ont succombé successivement sous nos armes ou notre influence ; seuls, les Béni- Mellikeuch n'ont jamais reconnu, ni directement ni indirectement, l'autorité de la France. Leur territoire est presque impraticable ; il se compose en grande partie des rochers mêmes du grand Djurjura : des pics arides et droits, des ravins, des précipices le coupent en tous sens. Ses belliqueux habitants se vantent de n'avoir jamais subi l'atteinte d'aucun conquérant : d'avoir vécu — depuis la naissance du soleil — ennemis éternels des maîtres successifs de la plaine.
Le colonel Marmier n'a sous ses ordres que deux com-
pagnies de fantassins (tirailleurs indigènes el chasseurs d'Afrique), 40 spahis et un goum de 300 chevaux. B se borne exclusivement à surveiller T^nemi placé devant loi sur les hauteurs. Mais, habitué dès longtemps à la guerre africaine, sachant les Kabyles et leur pays, eomfiM son frère Marmier sait les bords de la Neva, le colonel suit pas à pas tous les mouvements des Hellikeuch et. empêche cette tribu puissante de participer complètement aux luttes diverses qui grondent autour d'elle. Selon les instructions qu'elle a reçues, la colonne Marmier exécute exclosiv^nent Cè rôle passif, jusqu'à l'arrivée des forces diverses, qui doivent opérer avec die contre les Mellîkeuch.
Enfin, aux derniers jours de juin , trois ennemis différents assiègent cette tribu par trois côtés à la fois. Au nord, ses rivaux éternels de fierté sauvage, les Beni-Boudrar et les Ouassif, lancés par le maréchal, s'apprêtent à firanchir la muraille de rochers qui les sépare d'elle. A Fouest, le colonel Marmier l'observe sans trêve et par instants foule les déclivités dernières de son territoire. A l'est, une autre colonne se tient prête à monter sur elle à travers ses alliés divers, les Ouakor, etc. Les Mellikeuch veillent en armes malgré tout, et leurs contingents se montrent à la fois à Chellata, devant le général Maissiat, et à Aguemoun-Isen, devant le général de Mac Mahon.
Mais le 7 juillet, la colonne Marmier et les Beni-Boudrar les attaquent simultanément. Les Boudrar et les Ouassif descendent du haut du Djurjura, àtraversles neiges : enfants durochercommeles Mellikeucheux-mêmes, naguèreencore
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indomptés comme eux, frémissants de leur propre soumission, ils se pressent à travers les sentiers impraticables de l'Atlas, altérés de pillage, de jalousies, de haines humiliées. Le colonel Marmier monte de la vallée avec toutes les forces dont il dispose. La lutte n'est plus possible ; les Mellikeuch cèdent à leur tour, et pressés d'échapper à l'avalanche sans pitié de leurs voisins kabyles, ib viennent au-devant du colonel, le conjurent d'accepter leur soumission immédiate, offrent des otages, et souscrivent d'avance à toutes les conditions que le maréchal voudra leur imposer.
IV. Colonne d'Argent chez les Benir-Mansour.-^DeLm le courant du mois de mai, le colonel d'Argent, commandant supérieur d'Aumale, concentre les troupes disponibles du cercle qu'il commande et les forme en une colonne expéditionnaire composée du 48° bataillon de chasseurs, dé trois compagnies du 2« bataillon d'Afrique, de ienx escadrons du T hussards, d'une section d'artillerie et d'un goum de cent cinquante cavaliers arabes.
Cette colonne se met en marche le 24 mai, vers la même époque que l'armée expéditionnaire du maréchal, et vient camper dans la vallée de l'Oued-Sahell, chez les Beni-Mansour, au bas des versants méridionaux du Djurjura. Devant elle, sur les déclivités dernières du rocher, vivent côte à côte les Mécheddala, récemment soumis, puis les Beni-Kani, les Bakil, les Cheurfa, les Ouakor, petites tribus insoumises, qui gravitentautourdesBeni-Mellikeuch, tribu principale.
Suivant les instructions qu'il a reçues pour la campagne, le colonel d'Argent se borne à observer les Kabyles jusqu'à
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Tarrivée des divisions du maréchal et du général Maissiat autour du grand Djurjura. Alors seulement, lorsqu'une ligne unique de rochers et de tribus le séparera des troupes expéditionnaires, la faible colonne^qu'il dirige pourra combiner ses mouvements avec ceux de Tarmée principale et faire une diversion fructueuse sur les derrières de renoemi.
En attendant le moment d^agir, le colonel d'Argent emploie ses soldats à faire une route entre Aumale et le pays des Beni-Mansour, puis à réparer/ et agrandir un ancien bordj turc, établi sur le territoire de cette tribu, pour en faire une forteresse capable de commander à toute la vallée de rOued-Sahell.
Le mois de juin presque entier s'écoule au milieu de ces différents travaux et dans une surveillance incessante des mouvements de Fennemi; quelques escarmouches insir gnifiantes entre les tirailleurs avancés troublent seuls, à rares intervalles, le repos de la vallée.
Le 28, le colonel d'Argent apprend & la fois l'apparition du général Maissiat sur les hauteurs de Chellata et l'occupation du territoire des Beni-Yenni par les divisions Renault et Jusuf.
Il se met en mouvement le jour même. Certain désormais que les Boudrar, les Mellikeuch, les Jliilten, etc., occupés à faire face aux corps de troupes expéditionnaires, ne pourront pas détacher leurs contingents au secours de leurs voisins les Beni-Kani et les Ouakor, il précipite une double attaque contre ces deux tribus : lance ses alliés les Mécheddala sur les Beni-Ouakor, son goum arabe sur
les Beni-Kàni, et sort en armes avec toutes ses troupes régulières, afin d'appuyer au besoin cette double invasion.
Les deux opérations s'exécutent simultanément, mais avec des fortunes diverses. Les Mécheddala triomphent complètement, tandis que le goum se trouve arrêté dès le premier feu. Chargés de détruire des approvisionnements considérables de grains amassés par les Beni-Kani audessous du village de Gribissa, les Arabes partent pour exécuter ces ordres. Le colonel dissimule leur marche par un convoi de fourrageurs envoyés sur les versants supérieurs de la vallée. Mais, devant le goum, sur sa route, les troupeaux de l'ennemi se sauvent, regagnant les hauteurs. Aussitôt,Ies cavaliers, entraînés parl'appâtd'unerazziafructueuse, se jettent à la poursuite des bestiaux, jusqu'à travers les montagnes impraticables des Beni-Kani, et là trouvent des Kabyles, qui les reçoivent par un feu bien nourri.
Embarrassé sur un terrain difficile et placé à découvert sous les coups de tirailleurs, embusqués, le goum fléchit : le colonel d'Argent lance à son secours le 18® bataillon de chasseurà à pied et une compagnie du 2« bataillon d'Afrique, qui repoussent les Kabyles, rallient les cavaliers, et, malgré le feu de l'ennemi, escortent leur retraite en bon ordre et avec calme. Cette journée coûte au goum arabe un homme tué et cinq blessés, aux troupes régulières un soldat tué et onze blessés. D'après les renseignements fournis par les indigènes, les Beni-Kani éprouvent de leur côté des pertes considérables.
Quoi qu'il en soit, cette double attaque est couronnée
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par un plein succès. Abandonnées par leurs voisins d^ pressés ou occupés ailleurs, réduites à leurs propre forces, environnées d*ennemis par tous côtés, les quatre tribus, qui font faœ au colonel d'Argent, se soumettent Tune après Fautre. Les Beni-Ouakor, les Cheurfa, les Kani, puis les Bakil, font successivement demander Taman et acceptent les conditions qui leur sont imposées,
Toutes les tribus diverses, qui vivent sur les v^^sants méridionaux du Djuijura, sont soumises. Là encore des dispositions prudentes, combinées de longue main, et habilement exécutées, ont triomphé de tous les obstacles.
V. La colonne Drouhot dan§ la vallée de Boghni. — Cette colonne se compose de deux bataillons du 65^ de ligne, de deux escadrons du 7* hussards, d'une sectioQ d'artillerie et d'un goum arabe, Ëllo est commandée par le colonel Drouhot, assisté du commandant Beauprêtre. Son rôle, pendant la campagne, est analogue & celui des deux colonnes de la vallée de rOued-Sahell, mats il est plus actif à raison des tribus diverses qui sont autour d'elle, et surtout par suite du caractère de l'un de ses chefs.
La colonne Drouhot manœuvre dans la portion de pays comprise entre la colonne d'Argent çt Taile droite de l'armée expéditionnaire, conjointement avec le^ trois divisions, du même côté septentrional du Djurjura. Im tribus qu'elle est chargée de surveiller sont nombreuses, hésitantes, à peine soumises, mêlées aux tribus hostiles.
Pour se maintenir seulement, au milieu de tant d'ennemis divers, qu'un accès de fanatisme patriotique peut
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enflammer tout à coup, comme une étincelle enflamme des poudres épçirses, il faut toute la prudence énergique des chefs qui dirigent cette Qolonne; pourtriomphery il faut une connaissance parfaite de l'homme kabyle.
 ces doubles titres, le commandant Beauprétre vaut une brigade entière. Nul mieux que lui ne connaît les Kabyles, et tous le connaissent. Tour à tour lieutenant, capitaine, commandant, il gouverne le cercle de Drah-el- Mizan, sur les confins de la Kabylie insoumise, depuis de$ années; constamment il a été pour tous, chef intègre et magistrat équitable, fidèle à ses devoirs, à sa parple, à ses promesses toujours ; ses administrés lui obéissent sans réserve comme à un chef respecté; de toutes les parties de la Kabylie, même de chez les tribus insoumises, les Kabyles viennent vers lui pour leurs procès ou leurs querelles, et se soumettent à ses arrêts, comme aux arrêts d'un marabout vénéré. 'Le commandant Beauprétre est Vun de^ grands pionniers de la France, dans le pays kabyle.
Ainsi commandée et guidée, la colonne Drouhot quitte le fort de Drah-el-Mizan le 43 mai, suit la vallée de Boghni jusqu'à Bordj-Boghni, où elle arrive le 23, après avoir réparé sur sa route le chemin qui relie ces deux positions Tune à Tautre. Là ^Ue campe sov^s les ruines abandonnées du vieu)^ borc^ turc, entre ei^ relations. immédiates avec toutes les tribus douteuses, qui vivent sur la haute vallée de Boghni, entreprend une route allant de son campa Toued des Bouchenacha, et, au bout de quelques jours, revient planter aes tentes chez les Mechtrass, dont Thésitation
2^ A<GIT8 DB lA KABTLIB.
hostile se change en accueil amical. De là, pendant près d*un mois, elle rayonne sur les diverses tribus qui Tentourent, protectrice pour les unes, menaçante pour les autres, encourageant les défections amicales,* châtiant les défections hostiles, excitant les querelles, semant partout, selon ses intérêts, la discorde, la crainte ou la confiance. Le 24 juin, afin de faire diversion plus grande en faveur des deux divisions, qui le lendemain doivent envahir le territoire yenni, elle s'avance hardiment en pays insoumis, en vue des montagnes des Beni-Yenni, jusque chez les Ouadias; canonne et brûle un de leurs villages, et fièrement, comme ferait une armée toute-puissante, installe j
son camp sur la crête principale de leur territoire, en vue de toute la Kabylie. Du haut d'Ait-el-Hassem, on découvre ses tentes, et, par le calme limpide de l'atmosphère africaine, les fumées du village qu'elle brûle forment au-dessus de ses tentes comme un dôme de nuages.
Tant que les Beni-Yenni ne sç soumettent pas, elle reste là, menaçante, prête à tomber, comme la foudre, sur toute tribu voisine qui leur porterait secours. Le \^^ juillet, les Yenni se soumettent, et avec eux, toutes les tribus hostiles qui vivaient dans leur rayon se rendent successivement. Les deux divisions du maréchal quittent le territoire yenni pour aller à l'autre extrémité de la grande Kabylie, soumettre les lUilten, etc. La colonne Drouhot ne peut plus ser- ■virà l'armée expéditionnaire : elle part; sa tâche est largement accomplie. Mais , avant de rentrer à Drah-el-Mizan, elle veut couronner son œuvre en châtiant la seule tribu qui.
sur la vallée deBoghni, nesoit pas venue demanderraman. Les Beni-bou-AddoU vivent sur les hauteurs mêmes du Djuqura, près des neiges; peu nombreux, mais farouches, ils se vantent de descendre directement des singes, qui habitent le rocher autour d'eux. C'est peut-être la seule famille de notre espèce humaine qui se prétende issue des animaux, et tire vanité de cette catégorie d'ancétres! Agiles , sauvages et misérables comme leurs aïeux macaques, ils vivent néanmoins dans des villages, cultivent la terre, et portent des burnous ; ils savent se servir à merveille du flissat et du fusil, surtout contre leurs parents restés fidèles au poil de leurs pères communs. Mais, comme entre parents il y a toujours — dit-on — réciprocité de bienfaits et commun accord à propos d'héritages, les singes dévastent de leur mieux, chaque année, les champs de leurs cousins bâtards : si bien que les Beni-bou-Addou prélèvent tous les ans, sur le revenu annuel de la tribu, une somme destinée à payer aux propriétaires dévastés les dégâts commis par leurs antiques congénères.
Le 8 juillet, le colonel Drouhot convoque les Beni-Setka et les Guechtoula qui, depuis longtemps, sont en hostilité avec les Beni-bou-Addou, grossit sa colonne des contingents de ces deux tribus , et , le lendemain, pénètre sur le territoire ennemi. Malgré la résistance énergique des Bou- Addou, leurs principales positions sont emportées dès le premier jour. Puis, afin de hâter la soumission, le colonel Drouhot fait successivement incendier les trois principaux villages de la tribu, Takaradjite, Tamkadente et Khalfa,
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fût couper et brûler toutes les moissons, et, dès te 4 1 juîl* I let, rentre à Drah^l-Hizan , sans môme ayoîr été inquiété dans sa retraite.
Cette affaire coûte aux troupes françaises un soldat tué et huit blessés; aux goums et contingents divers, trois hommes tués et neuf blessés. ïkm. soldats, les fusiliers TroadecetVerdelille, méritent par leur courageuse conduite d'être cités à Tordre de Tarmée d'Algérie, Les Bou-Addou, vaincus, ruinés pour une année entière, se sounaetteqt.
Les colonnes d'observation ont accompli leurs missions diverses; dans le rayon de pays kabyle qu'elles avaient à parcourir, toutes les tribus sont désormais soumises. L'armée expéditionnaire et la division Maissiat sont plus que suffisantes pour écraser les dernières tribus encore hostiles et terminer la lutte; les colonnes Marmier, d'Argent et Droubot rentrent dans leurs garnisons respectives. Chacune d'elles a contribué h, l'œuvre de l'armée expédi- i tionnaire dans la mesure de ses forces, et souvent même I plus encore que ne semblaient le comporter ces forces restreintes. Leur réunion, habilement combinée selon le^pays et ses habitants, a puissamment contribué au succès de la campagne, et non moins que l'expédition active elle-même, a semé l'effroi, puis'les soumissions, danslagrande Kabylie.
L'habileté temporisatrice est moins brillante que l'impétuosité: comme elle est rarement hasardeuse» elle est souvent lente à réussir, plus lente encore à se faire apprécier ; mais , têt ou tard et plus sûrement, elle a son jour, sa gloire, et avant tout sa pure jouissance âe dQvoir accompli.