CHAPITRE V
1. Les villages des Beni-Yennî.— 2, Les faux monnayeurs d'Ait-el- Arba. — 3. Nos alliés les Beni-Raten, Fraouçen, etc. — 4. Pillage, destruction et incendie d'Ait>-el-Hassem.
I. Les villages des Beni-Yenni. — Les Beni-Yenni sont en fuite partout ; les quatre colonnes de Tarmée expéditionnaire, réunies contre eux, reprennent leurs destinations séparées, ou se reposent. La colonne Chapuis quitte le contre-fort de Taourirt-Amokran et retourne à ses travaux pacifiques de Fort-Napoléon. La division Mac Mahon, descendue en partie jusqu'au bord de la vallée des Yenni, reprend ses bivouacs d'Ichériden, en attendant l'heure de poursuivre son triomphe contre les Menguillet rassemblés dans Agùemoun-Isen, le dernier des villages raten. Les divisions Renault et Jusuf, établies sur la crête principale des Yenni, n'ont plus devant elles d'ennemis sérieux à combattre. Le petit village de Taourirt-el- Hadjaj, situé à mille ou douze cents mètres de Taourirt- Mimoun, est encore au pouvoir des Yenni, et ses défenseurs attardés entretiennent une fusillade insignifiante
160 RÉCITS DE LA EÀBTtIB.
avec les postes avancés de la division Jusuf : quelques Kabyles, dispersés dans les ravins qui bordent leur territoire, tirent çà et là contre les grand'gardes des deux camps ou les camps eux-mêmes des coups de feu isolés et perdus. Mais avec une seule compagnie on aura facilement raison de Taourirt-el-Hadjaj et de ses défenseurs. A part les grand*gardes, personne ne songe à l'ennemi, personne ne regarde seulement d'où partent les fumées de ses coups, et chacun tue les heures selon sa nature ou le caprice qui l'anime.
La plupart, assis en philosophes, à l'ombre des frênes ou des figuiers, attendent patiemment les mulets et les bagages, qui n'arrivent pas. D'autres, les inquiets ou les prévoyants d'avenir, procèdent à leur campement futur, choisissent, règlent, préparent d'avance et la place de leur tente et jusqu'à la position de leur lit. Quelques-uns, les curieux avides de spectacles nouveaux, errent par les villages kabyles et s'en vont, officiers et soldats, le fusil au dos ou le cigare aux lèvres, regardant tout. Les Turcos servent de cicérones ; la plupart sont Kabyles ; chacun d'eux a quitté son village, il y a quelques années à peine: vainqueur des siens il se fait orgueil et joie d'expliquer sa patrie. Tout en eux est animé et pittoresque : le costume, le geste et jusqu'à la langue qu'ils parlent, idiome cosmopolite, à la fois kabyle, arabe, français, espagnol et italien. Jamais visiteurs de palais impériaux n'ont eu, pour les guider, suisses plus méthodiques et plus dévoués causeurs.
kÉGITS DE LA KABYLIE. 161
Par l'industrie de leurs habitants, Tagencement, la forme et le nombre des maisons, les villages yenni sont les plus importants de la Kabylie et ceux qui ont le plus de similitude avec nos anciens bourgs chrétiens..
En voyant chacun d'eux, on se figure découvrir une petite ville du premier moyen âge, oubliée par le temps sur les montagnes de l'Afrique , une bourgade conservée dans sa forme primitive, comme ces cités-momies fraîchement déterrées des cendres du Vésuve. A part les défenseurs chrétiens avec le heaume, la lance et l'arquebuse, rien n'y manque : ni les remparts , la porte close, les meurtrières, l'aspect de prison, ni le fouillis entassé des maisons, ni les ruelles confuses comme un labyrinthe , ni môme le désordre et la saleté des rues.
Comme tous villages ou hameaux kabyles, Ait-el-Hassem, Ait-el-Arba et Taourirt-Mimoun s'élèvent perchés en nids d'aigles sur trois pitons escarpés : chacun d'eux est entouré de précipices ou de pentes- abruptes, d'accès difiScile : on n'y peut arriver de plain-pied que par un seul côté, par un chemin sans arbres , découvert et placé sous le feu plongeant du village. Une muraille de défense, haute de quinze à vingt pieds, irrégulière, mal construite, épaisse et droite, entoure le bourg par tous côtés.
Des maisons sont situées sur ces murs et les composent en partie, inégales, bâties selon le besoin de chaque habitant, mais n'ayant pour ouvertures extérieures que des meurtrières. Il n'y a, pour tout le village, qu'une porte étroite, voûtée, massive, faite pour être fermée toujours :
porte de forteresse, qu'une catapulte n'ébranlerait pas. Village, murs, maisons, portes, tout est construit en vue du siège et de la défense ; on sent que la guerre, la lutte incessante, la vie de surprises, d'attaques, de refuges subits, est la vie des habitants de ces forteresses.
Dans les villages, c'est le moyen âge encore : on ne trouve que ruelles étroites, enchevêtrées les unes dans les autres, sans prévision, sans règle, sans motif, selon le hasard et le besoin de chacun ; que maisons uniformes, enfumées, basses, aux toits chargés de tuiles massives; que portes diflSciles et ouvertures étroites, inégales, haut percées, comme jalouses, craignant le regard, le coup de f^u ou l'invasion armée du voisin.
Les seuls monuments publics de chaque village sont la mosquée et la djemma ou hôtel de ville.
La mosquée ressemble, au dedans -comme au dehors, à une grange de moyenne dimension, surmontée d'un pigeonnier carré. Mais, "quelle qu'elle soit, la maison dn Seigneur est toujours la plus vaste de la bourgade et la seule qui ait droit à un étage complet au-dessus des autres. Ainsi le veulent les mœurs et l'antique loi kabyles. Tous les hommes sont égaux sur la terre : excepté Dieu, personne ne doit posséder une demeure plus haute que les demeures de ses concitoyens. Sur ce point, comme sur tout ce qu'elle règle, la vieille coutume berbère est absolue ; et nul n'oserait enfreindre la coutume des aïeux, la loi par excellence, le palladium sacré, qui a passé immuable à travers les générations. Solitaires et respectées
le par la religion, les mœurs et la loi, les mosquées ka- 3yles dominent invariablement chaque village.
La djemma ou mairie , la chambre des représentants, a salle des comices, Thôtel de ville enfin, se compose d'une grande pièce, généralement située sous le porche même de la porte du village. Des dalles en pierres taillées, maçonnées sur le sol, à trois pieds de hauteur, garnissent tous les côtés de la salle et font office à la fois de tables et de sièges pour les assemblées. C'est là que les Kabyies viennent discuter toutes les questions de politique qui concer* nent leur race, leur tribu, ou plus souvent leur village, élire leurs maires ou amins, plaider leurs procès, vivre, en un mot, toute leur vie nationale de misère, de querelles et de guerres — mais de liberté. La salle est nue...
. . • MaÎB nu comme la main, Na comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église, Nu comme
Il n'y a place, ni banc privilégié meilleur ou plus élevé, pour personne. Orateur, amln, président d'âge ou de choix, citoyens, tous égaux, tous se tiennent là péle-méle, assis sans ordre. Les dalles des bancs sont polies par l'usage et marquées en tous sens d'incisions au couteau ; comme dans nos salles de séances publiques ou d'études, les tables sont incisées au canif et les bancs lustrés par les stations des députés passagers. A regarder un instant cette salle, et surtout ces pierres nues, usées, vieillies en leur place, comme des marches d'église, on devine que des générations ont dû
venir là Tune après l'autre, avec mômes mœurs, s'assembler, s'asseoir, discuter et se remplacer sans changements. Étrange peuple, qui a vu dans la plaine, k ses pieds, des civilisations entières se succéder, et qui les a toutes r&poussées pour garder plus précieusement sa liberté sauvage 1 Étrange peuple, vieux comme le monde, et cependant resté jeune à travers sa vieillesse 1
A part la mosquée et la djemma, on ne trouve dans les villages iabyles ni monuments, ni promenades, ni jardins, ni maisons de plaisirs communs. La vie de famille a seule, avec la réunion religieuse ou politique, droit d'asile dans les murailles de la bourgade.
A l'intérieur, la plupart des maisons ont un aspect général uniforme, qui, sauf les étages et l'ameublement, rappelle quelque peu les vieilles maisons des vieux bourgs d'Europe. Sur une cour commune, étroite et irrégulière, fermée par une porte commune, sont installées trois ou quatre bâtisses distinctes, appartenant à plusieurs familles ou aux différentes branches d'une même famille. Chaque maison a devant elle le tas de fumier de ses bestiaux et les gros outils de son travail quotidien. Chacune d'elles n'a qu'une porte ou deux à peine, et pour fenêtres des ouvertures étroites, qui ne laissent entrer que l'air, sans pluie ni soleil, et permettent de voir au dehors sans être vu. Selon le goût de ses habitants divers, la cour commune abrite des poules (dont on ne voit que les traces), des abeilles ruchées dans des troncs d'arbres creux, des légumes et môme des fleurs. Souvent un noyer, des aman-
VI. Combats du 25 mai.— te ^5, dès Taube, lô combat recommence pour la 1" et la 2® division. •
La division Renault, maîtresse du tiers environ du territoire des Irdjen, qu'elle est chargée de conquérir, mais non des villages situés sur son flanc droit, parmi les différents contre-forts de la montagne, s*occûpe d'abord de ces villages. Son général n'a pas assez de troupes pour les occuper tous et garder en môme temps la longue crête, qui les relie à la plaine. Il lui faut enlever, puis détruire ces positions dangereuses, à l'abri descjuelles les Kabyles peuvent revenir et, du haut de leurs murailles, tirer sur les postes avancés du camp de Ouailel. Dans ce but, vers sept heures du matin, il réunit une forte colonne en arrière du village d'Ait-Saïd, près de son camp, et, surveillant luimême chaque opération, fait successivement lancer sur les villages d'Ait-Halli et d'Ait-Yacoub quelques obus qui font fuir la plupart des Kabyles ; puis aussitôt, les commandants Paturel et Ris, à la tête de deux bataillons du 41® et du 23® de ligne, envahissent ces deux villages et les incendient.
Ces diverses opérations sont exécutées presque sans coup férir : seule, la retraite du commandant Paturel, est inquiétée par l'ennemi: la compagnie du 41®, chargée de protéger ce mouvement, a deux hommes blcssés'et un tué ; les Kabyles,, acharnés à leur poursuite, s'emparent du cadavre, et ce n'est que par un retour offensif que les soldats parviennent à leur arracher le corps de leur camarade.
A deux heures et demie, le général de Liniers, à la tôte d'une seconde colonne, fait lancer quelques fusées sur le
Ces dispositions et cet ameublement sont ceux de la plupart des' maisons kabyles chez les Raten, Fraoucen, Yenni, etc. Presque tous les Berbers de FAlgérie ayant, pour seul gagne-pain, Fagriculture, cette profession primordiale des nations, presque tous mènent une môme existence d'agriculteurs, avec les dissemblances légères du plus ou moins d'argent et de terres possédés par chacun ; leurs meubles, conformes à la profession qu'ils exercent, se ressemblent généralement.
Mais chez les Beni-Yenni on rencontre, en outre, toutes les dispositions locales et les outils nécessaires aux professions d'artisans, que beaucoup d'entre eux exercent d'une manière exclusive ou concurremment à l'agriculture. Alors, dans la même cour expliquée précédemment, se trouve en surplus une demeure généralement séparée, qui contient, soit des forges avec des soufflets, des étaux, du charbon de bois, et tout ce qui constitue l'atelier d'un forgeron ; soit un établi, dés limes, des scies, des ciseaux, du fer, du bois, de la corne, de l'ivoire, de l'argent travaillé, le mobilier d'un ébéniste à la fois armurier, joaillier et fondeur; soit un métier, des peignes, des cardes à tisser la laine, les outils d'un tisserand; soit enfin de la terre à poterie, des couleurs, des vases de toutes formes, les attributs d'un potier.
Chacun des quatre grands villages yenni exerce spécialement une profession distincte, affectée à ses habitants par une sorte de privilège traditionnel ; comme en Europe, certaines villes exercent un monopole consacré par l'usage,
[)our la fabrication ou la vente d'une ou de plusieurs marchandises.
Ait-el-Hassem, le plus grand de tous, composé de quatre i six cents maisons, et pouvant contenir de quatre à six mille âmes, fabrique des armes, et surtout des bijoux. Ses irmuriers-orfévres savent travailler l'ivoire, le corail et es métaux. Ils imitent et réparent à merveille ces grands fusils arabes aux crosses incrustées d'argent ou de corail. Les bijoux qui sortent de leurs mains n'ont pas le fini parfait des nôtres, mais ils sont souvent de meilleur goût et portent ce cachet fantastique, qui distingue toutes les DBUvres du vieil Orient et de ses civilisations millénaires. \it-eMIassem est la capitale industrielle de la grande Kabylie. Dans les jours de lutte générale, elle peut mettre en campagne près de cinq cents fusils ; plus qu'aucune autre bourgade kabyle, elle sert d'asile et de recel aux réfugiés de lous pays. Enfin, par le nombre et les mœurs de ses habitants, par l'agglomération, la fdrme et la quantité de ses maisons, c'est une petite ville plutôt qu'un village, et c'est à bon droit que les Kabyles, en parlant d'elle, ne l'appellent que la ville.
Taourirt-Mimoun, plus petit, moins fortifié, plus village Bn un mot, fabrique des instruments aratoires et quelques airmes. Après Ait-el-Hassem, c'est le plus considérable des bourgs yenni, mais on rencontre chez les autres tribus de la grande Kabylie de nombreux villages aussi populeux H aussi grands que lui. Sa population approximative peut varier entre deux et trois mille âmes.
170 fttCITS BB LA KàBTUB.
Taourirt-el-Hadjaj abrite quelques fabricants tf outiU et des tisserands ; mais la grande masse de ses habitants se livre exclusivement à Tagriculture.
Ait-€l-Arba est de beaucoup plus petit qu'Âit-el-Hass^n, mais sa réputation s'est étendue à tout le Nord-Âfriqœ, grâce aux fausses monnaies que ses artisans fabriquent avec une habileté réelle. Fondé par et pour une famille de marabouts, construit comme les villages voisins sur m piton escarpé, fortifié, bâti, disposé de la même manière que les autres villages kabyles, Ait-el-Arba n'offre d'ailleurs aucune particularité remarquable. La fabricalioli des armes est, plus encore que la fausse monnaie, son industrie particulière et reconnue. Ses fondeurs-forgerons ont pour profession ordinaire de couler ou de tordre des canons de fusil, d'ajuster des platines, de forger des flissats, des couteaux, etc, ; ce n'est que comme tral^ai} secondaire que quelques-uns d'entre eux font de la fausse monnaie de tous les pays:
IL Les faux monnayeurs d* Ait-el-Arba, — Le jH^cédé dont ils se servent pour cette dernière fabrication est grossier et primitif, mais d'une exécution facile; il ne reproduit que des monnaies d'argent, sans exergues, mais il donne des pièces assez bien imitées pour qu'il soit possible de les confondre avec des pièces de bon aloi. Gomme matière première, les faux monnayeurs d'Ait-el^-Arba emploient un alliage à base de plomb, mélangé de fer-blanc ou d'étain, qui est plus léger et plus terne que l'argent. Les divers éléments de cet alliage proviennent exclusive-
RiCITS BE LÀ KABTIIE. 171
Tient de Tunis, du Maroc et surtout d*Âlger ou de Dellys, domine tous les métaux employés par les Berbers. La c^abylie a eu et aura probablement encore des exploitations le mines, mais depuis longs jours déjà ses habitants les Dnt abandonnées. le savant ingénieur attaché à Texpéditîon» M. Deville, n'a pas trouvé une seule mine en cours (l'exploitation pendant toute la durée de la campagne et k travers la Kabylie entière.
Les procédés d'alliage et de fabrication de fausse monnaie appartiennent en propre aux Kabyles, soit qu'une tradition berbère leur ait transmis cette science, soit qu'elle leur ait été enseignée par des réfugiés arabes ou chrétiens.
Dans deux armatures en fer, identiques et généralement octogones, les faux monnayeurs yenni coulent une terre fine, forte et encore malléable, autant qu'une cire en fu-^ sion : comme dans un moule à sucreries on verse du sucre liquide. Sur l'une de ces plaques, au milieu, sur la terre molle, ils placent une pièce de cinq francs ou la monnaie qu'ils veulent reproduire ; sur cette moitié et cette monnaie, ils superposent la seconde plaque. Les deux armatures, qui sont, l'une garnie de clous ou pitons en fer dont les pointes sortent comme d'un couvercle décloué, et l'autre percée de trous correspondants, semblables aux trous d'une caisse dont le couvercle est arraché, s'emboîtent l'une dans l'autre. Les deux pâtes des deux armatures, réunies ainsi que les deux moitiés d'une poire coupée qu'on voudrait reconstruire, prennent sur chacune
d'elles, en empreinte creusée, les deux faces de la pièce.
Pendant plusieurs jours ou plusieurs seniaines, le moule sèche ainsi ; la terre durcit comme une empreinte de cachet : alors les faux monnayeurs disjoignent les deux armatures, retirent la pièce véritable, creusent, dans Tune des moitiés du moule, un mince rigolet destiné à conduire le faux alliage jusqu'à la double empreinte formée sur les deux pâtes , juxta-posent à nouveau leur double armature et coulent entre elles l'alliage en fusion. Une pièce est faite de tous points semblable à la pièce véritable, quelle qu'elle soit, française ou anglaise, douro d'Espagne ou boudjous arabe. L'exergue seul manque, parce que la terre cassante des deux moules n'ayant pas pu garder l'empreinte ténue de l'exergue de la pièce véritable, ne peut point le reproduire. Dans un môme moule, les Yenni prennent parfois l'empreinte de trois ou quatre monnaies semblables ou différentes, afin de fabriquer plusieurs pièces d'un seul coup, comme avec un moule à plusieurs balles on fabrique autant de balles que le moule contient de formes. Chacune de ces empreintes leur sert un nombre indéfini de fois, reproduisant toujours les mêmes pièces.
Cette fabrication, restreinte à un seul village et à un très-petit nombre d'ouvriers, n'avait point l'importance qu'on a cherché à lui donner.
Depuis longtemps les Béni- Yenni ne faisaient plus de fausse monnaie que rarement et sur commande, parce que, de leur aveu mémç, cette fabriaction ne leur donnait que des bénéfices incertains. Le peu qu'ils en faisaient
s'écoulait presque totalement soit dans Vintérieur de TAfrique par le grand désert, soit vers Tunis ou le Maroc. Les Arabes de notre Algérie savent parfaitement reconnaître ces pièces, et il est bien rare que les Kabyles essayent d'en passer sur les marchés de la colonie. La meilleure preuve de cette assertion est que, sur près de deux millions de contributions de guerre, déjà payés par les tribus récemment soumises, il n'a été présenté qu'une seule pièce fausse.
Au point de vue des mœurs kabyles, ce vol prémédité, si justement châtié par nos lois, n'a pas le caractère de dépravation perfide qu'il a naturellement parmi nous. La fabrication de monnaies fausses étrangères est , aux yeux des Yenni, une industrie comme une autre, dont ils ne se servent point entre eux, qu'ils n'emploient qu'avec l'étranger. Aux yeux des Kabyles, tout étranger est un ennemi, et chez eux — comme chez bien d'autres qui se prétendent civilisés — c'est faire acte de vertu patriotique que de voler son ennemi !
Enfin, à leurs yeux, la fausse monnaie était une marchandise non prohibée par la vieille coutume berbère , et par conséquent permise. Les fondeurs d'Ait-el-Arba faisaient des pièces fausses , françaises ou étrangères , et les vendaient publiquement à 80 fr. les 1 ,000 fr. ; à peu près comme chez nous on fait , moyennant 6 fr. la grosse, des bagues et des bijoux en or faux, destinés à tromper les sauvages 1 Des négociants intermédiaires, exportateurs arabes et juifs, achetaient cette monnaie des mains du
fabricant et Técoulaient pour de la monnaie véritable. , Il y a de par le monde certaines contrées, dans T Amérique ' du Sud, par exemple, ou For faux est désigné communement sous le nom à' or français, parce que maints exportateurs rapaces, Français et autres, y ont expédié et vendu des bijoux faux comme de For véritable. Pour quelques fabricants sciemment improbes, pour quelques trafiquants plus improbes encore, le peuple de ces contrées croit fermement que nous ne fabriquons pas autre chqse, suspecte nos produits et accuse hautement notre probité commerciale.
m. Nos alliés les Beni-Raten, Fraouçeny etc. — Pendant cette longue pérégrination à travers les trois villages berbers , la montagne des Beni-Yenni se couvre peu à peu de Kabyles alliés. Afin de se faire reconnaître, chacun d'eux a entouré sa tête d'une branche verte, symbole de paix chez presque tous les peuples du globe, souvenir biblique pour quelques-uns, emblème de la nature pacifique pour les autres. Leurs longues files blanches arrivent par tous chemins , égrenées ou par groupes. Chaque arrivant circule silencieusement à travers les deux camps et entre dans les villages récemment conquis, en regardant tout d'un œil investigateur.
Les troupes reconnaissent leurs visiteurs de Souk-el- Arba ; sous ces longues draperies blanches et uniformes, chacun retrouve un sourire, un regard, une figure entrevus, pendant le mois qui vient de s'écouler. Ce sont nos récents alliés, les Beni-Raten, Fraouçen, Mahmoud, etc., qui , à la suite de notre triomphe, viennent piller ou dé-
RtCITS DE LÀ KABTtlS* 175
v^aster leurs rivaux, les Beni-Yenni, leurs alliés de la veille, G'esl la coutume kabyle I
Avec plus ou moins de temps, de rapacité, de formes, c'est la coutume humaine : c'est le Vœ victis de tous les pays et de tous les siècles. L'homme ni la guerre ne changent point ici-bas. Les invasions se ressemblent toutes, quelles qu'elles soient, — païennes, musulmanes ou chrétiennes,— anciennes ou modernes, — de Russie, de France ou de Kabylie. Le vainqueur entraîne avec lui le plus qu'il peut de ses vaincus, les prend comme auxiliaires et les roule à sa suite contre' ses ennemis. Nations ou tribus, toutes suivent; amis douteux, venant moitié par crainte, moitié par rapacité, prêts à tout faire, à glaner partout, à becqueter les vaincus ou les vainqueurs , tous les tombés du champ de bataille. Pendant les combats, ces contingents d'aventure se tiennent d'ordinaire hors portée des deux partis, sur les ailes, suivant des yeux la lutte. Mais le combat cesse ; les vainqueurs se repaissent ; des senteurs de dépouilles passent dans l'air; alors, tout ce qui suit arrive par vols affamés, et jusqu'au dernier lambeau, jusqu'à l'os nu, chacun pille, chacun becqueté, chacun fait rage.
Avides et passionnés entre tous les hommes, les Kabyles suivent pas à pas l'invasion de la France.
Lors de la première marche de l'armée contre les Beni- Raten, tous nos vaincus des dernières luttes , les Maatka, les Djennad, etc., font invasion chez les Mahmoud, les Fraoucen, etc. , alliés de nos ennemis les Beni-Raten, et combattant avec eux contre nous. Altérés de pillage, de
jalousies et d'inimitiés de voisins, enhardis par Vimpunitë, ils dévastent les territoires, pillent et brûlent les villages de leurs rivaux absents. Mais arrêtés dans leur œuvre, par la soumission rapide des Beni-Raten et de leurs principaux alliés devenus les amis de la France, ils quittent leurs proies à moitié dépouillées.
Bientôt la plupart d'entre eux suivent de nouveau l'armée expéditionnaire contre les Menguillet et les Yenni. Avec eux viennent nos nouveaux alliés, les Beni-Raten, Fraoucen, Mahmoud, faisant cause commune de pillage avec leurs ennemis de la veille, contre leurs alliés de la dernière lutte. Tous ensemble escortent les trois divisions, partie en alliés armés, partie en curieux inutiles.
Le 24, à Ichériden, leurs groupes encombrent les crêtes voisines du territoire menguillet. Soit que la division Mac Mahon mène sa marche victorieuse jusque sur les villages de leurs voisins, soit qu'elle succombe en route, tous sont debout pour la curée. TWEais l'armée s'arrête à Ichériden sur leur propre territoire ; les contingents kabyles se retirent et attendent.
Le 25, ils suivent les divisions Renault et Jusuf , jusqu'en vue des Beni-Yenni. L'armée victorieuse s'empare du territoire et des villages de leurs voisins. Tous arrivent. Le triomphe est à peine assuré qu'ils accourent isolément ou par groupes de bourgades, poussant devant eux leurs mulets pour charger le butin qu'ils convoitent, amenant leurs enfants par les mains, soit afin de mieux jouir en famille du désastre de leurs anciens amis, soit pour s'en retourner
chez eux avec plus d'épaules chargées I Peu à peu leur foule accrue encombre les trois villages ; Ait-el-Hassem surtout fourmille de burnous kabyles. Il y en a dans chaque maison, plus encore que de soldats.
IV. Pillage^ destruction et incendie d' Ait-el-Hassem. — ^Tous, musulmans et chrétiens, les uns comme les autres, rôdent d'abord par les rues et les maisons solitaires, ramassant çà et là ce que les combattants de la première heure, les zouaves, n'ont pas daigné prendre ou n'ont pas su trouver; puis d'instant en instant, plus altérés de pillage, amorcés par ces bribes insuffisantes, comme des poissons voraces par des amorces semées, tous font fureur sur la ville abandonnée.
Chaque race pille et détruit à sa manière ou suivant ses besoins.
Les nôtres, zouaves, ligne, étrangers, turcos, ne recherchent que le butin qui se mange ou qui s'emporte. Pour trouver, ils vont de maison en maison, de chambre en chambre, enfonçant les portes avant de les ouvrir, sondant les murs du bout de leurs baïonnettes, interrogeant le sol à coups de crosse, fouillant tout à mains avides et hâtées. Celui qui trouve s'en va avec sa proie, joyeux. Celui que le sort a laissé les mains vides, brise les poteries, les meubles, tout ce qu'il peut casser vite, — comme un enfant colère brise ses jouets fragiles, — puis court vers la maison voisine.
Nos alliés les Kabyles procèdent autrement ; le Beni- Raten ou Mahmoud , informé des mouvements de ses voi-
sins, sachant par expérience la guerre comme le pillage berber, ne cherche ni vivres, ni argent, ni bijoux. Il sait bien que les Yenni ont tout enlevé. Mais il déracine et emporte à sa convenance les étaux, les soufflets de forge, les bahuts, les portes, et jusqu'aux poutres des maisons ; charge son mulet tant que la bête peut en porter ; regarde çà et là dans la demeure vide ce qu'il pourrait prendre encore avant partir; puis, tranquillement, comme s'il accomplissait un devoir, amasse contre un mur du papier, des chiffons, du bois, met le feu et part 1
Bientôt l'incendie se propage : pour faire le mal, l'homme prend peines et se multiplie, comme pour une joie naturelle. Les soldats imitent les Kabyles : on ne voit qu'uniformes allant de maison en maison, des tisons dans les mains. Le feiî est partout. Afin d'activer l'incendie, chaque homme transporte bahuts, bancs, portes, poutres. Tout se fait en riant, à travers des propos joyeux, sans but, sans haine, sans colère; chacun travaille pour son comple, pour prendre sa part de plaisir et de destruction I
Entre tous, les Turcos kabyles font fureur : chaque fois qu'ils s'abordent entre eux, on les entend maudire à leur manière ces Yenni qui ont tout emporté.
« C'est des filous l crie l'un en poussant de l'épaule une cloison qui s'écroule.
— Yenni l hurle un autre, carottiers besef, macacbe douros (les Yenni sont des voleurs ; on ne trouve pas d'argent) . »
Le fusil dans une main, le feu dans l'autre, chaque Turco va, bondissant de chambre en chambre, frappant
r£cits de là kàbylie. 179
tout à coups de crosse, activant les feux. A travers ses bonds, il pousse des cris gutturaux, qui n'ont plus rien de Vhomme.. Ses lèvres fortes, ses dents blanches s'ouvrent à des rires féroces. La sueur du plaisir passionné fait luire sa face noirâtre. Ses yeux sont brillants. On dirait qu'il se retrouve, dans la destruction et l'incendie, comme dans ses éléments favoris. Ses aïeux peut-être, les Vandales de Genséric, devaient avoir, au sac de Rome, et ces enivrements, ces rires sauvages, et cette fureur joyeuse.
Çà et là, au détour d'une ruelle, on découvre un Kabyle, la ligure presque cachée dans son burnous, un Yennisans doute : sa tête est chargée de branches vertes pour qu'on le confonde avec ses ennemis ; il est là, seul, timide, regardant d'un regard muet sa maison qui brûle. Il peut regarder à l'aise : chacun est trop occupé pour s'informer de lui. Bientôt, d'ailleurs, lui aussi prendra sa revanche. Dans huit jours, il ira, de compagnie avec ses brûleurs d'aujourd'hui, brûler les lUilten, les Irdjer, les Oumalou, ses présents alliés.
Peu à peu, cependant, le feu s'étale et grandit : les flammes tourbillonnent au-dessus des trois villages. Vainement le maréchal donne l'ordre d'éteindre : l'incendie est dans mille endroits à la fois ; les bourgs yenni, plus que tous ceux de la Kabylie, sont riches en poutres, en madriers, en portes : ils brûlent comme un village européen. La petite ville d'Ait-el-Hassem pétille et flambe ainsi qu'une fournaise.
Malgré la nuit venue, on voit clair comme en plein
jour. Autour de la ville en feu, des soldats errent sans cesse avec des tisons embrasés ; sous les lueurs rouges qui les éclairent, on dirait des esprits du mal chargés d'une œuvre infernale. Sur la gauche, Ait-el-Arba etl Taourirt-Mimoun, en feu également, éclairent les couronnements des ravins qui les entourent. Partout des torrents de flammes se dressent, se couchent et se relèvent aux souffles du vent. On entend s'effondrer les poutres eti les toits ; la mosquée d'Ait-el-Assem, environnée de flammes, s'écroule dans le bruit et la fumée. Des chaleurs passent dans l'air par raffales : l'exemple et renivrement| de la destruction gagnent les spectateurs eux-mêmes.
Un incendie est beaa lorsque la nuit est noire«..
On oublie l'ennemi, chacun jouit du spectacle, chacun s'approche, chacun veille tard pour mieux voir. Demain seulement, à la triste vue des débris noircis, quelques-uns penseront, au fond du cœur, que cette ville était à des hommes comme nous, ayant, comme nous, des mères, des femmes , des petits enfants, qui sont errants, sans pain I comme seraient les nôtres , si , demain, — nous morts, — les hordes de l'Ukraine revenaient encore.
Mais, quoi qu'on dise et qu'on pense et qu'on fasse icibas, la guerre est la guerre. Depuis les milliers d'années que l'homme la promène par le monde» au hasard de ses passions, elle ne change pas, — l'homme non plus.