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L'Amazone

Un armateai* comme on n*en volt plus. — Bain forcé. — :[%Iavii>e et matelots. — Dtuer d*adleux. — tie départ.

Mais que diable allait-il faire dans cette galère? Molière.

Dans les premiers jours du printemps de l'année 18.., on pouvait lire l'affiche suivanlc sur les murs des principales rues de Bordeaux :

« Le 1" mai, sans retard, le superbe navire ta Caroline, capitaine Sharp, partira pour Maranhao et le Para (Biésil). La solidité et la marche supérieure de ce navire, l'habileté bien connue de son capitaine, les chambres spacieuses destinées aux passagers, et les approvisionnements considérables de vivres auxquels MM. Ji'an Gavilan et Compagnie, armateurs, ont donné tous leurs soins, promettent une traversée sure, rapide et agréable. »

* Le premier épisode de VAmazone a pour titre : Huit jour» sous l'Equateur.

Et depuis deux mois les journaux de la capitale et ceux de Bordeaux reproduisaient sans relâche la menteuse affiche, si tien que dans la dernière quinzaine d'avril, les passagers affluaient au bureau des armateurs de la Caroline.

Les armateurs de ce temps étaient les arbitres souverains des voyages transatlantiques : la vapeur et la concurrence n'avaient pas encore plié leurs instincts mercantiles, et si quelques-uns exerçaient leur monopole à prix modérés, d'autres, au contraire, profitaient à outrance des beaux jours commerciaux qui leur restaient. L'armateur de la Caroline était le plus âpre de tous.

Sur le quai , au premier étage d'une maison de triste apparence, dans une chambre mal éclairée , à une table chargée de papiers et de livres de commerce -^ se tient un petit homme propret et tout de noir habillé. Son crâne nu aux tempes clairsemées de cheveux blonds grisonnants, sa face pâle, son nez crochu, sa bouche sans lèvres, son menton frais rasé sortent de sa cravate blanche, comme une tête de vautour, reployée sur son col chauve, sort de son corps emplumé : c'est l'armateur Jean Gavilan.

Certes, on ferait vainement Bordeaux et tous les ports de France avant de trouver trafiquant plus habile et plus rapace. Nul mieux que lui ne sait prendre le passager dans la glu de ses promesses et rançonner à prix inégaux tous ceux que ses réclames pompeuses et leur mauvaise étoile conduisent à son échoppe. Les plis de sa face, arrangés en sourires , se creusent plus ou moins, selon le chaland qui arrive, et s'il le croit riche, décidé à partir, son prix et sa politesse sont à la hausse. C'est mille francs pour le passager recommandé ou connu, à l'aspect duquel il se lève le bonnet à la main, la plume à l'oreille, et qu'il iionore de sa tabatière en le faisant asseoir. Son na-

Vire est si bon, les chambres si belles, le vin si généreux 1 Mais il baissera son tarif jusqu'à six cents francs pour l'inconnu qui ne vaut ni une chaise, ni une prise, et qui menace d'attendre un autre navire. Quant aux passagers d'enlre-pont, Basques et Galiciens émigrants, M. Gavilan les renvoie dans la pièce voisine, aux commis chargés d'écorcher le menu gibier. Là, à côlé de lui, sous son œil, dans une chambre étroite et basse, à vitres dépolies, huit ou dix scribes, pressés autour d'une longue table noire, se consument pour le patron à griffonner des connaissements de navire et à prendre l'argent, les nippes et les noms des pauvres émigrants.

Or, le 30 avril, dans la matinée, deux femmes en deuil, faciles à reconnaître pour une mère et sa fille, entrèrent au bureau. L'une d'elles portait à la main une lettre à cachet volant qu'elle remit à l'armateur. Il la prit d'un air rogue, demi-poli, jeta aux deux étrangères, pardessus ses lunettes, un regard a\ide et inquisiteur, puis lut à demi-voix ce qui suit :

c( Monsieur ,

» Madame Gerny, qui vous remettra cptte lettre, est la veuve d'un officier supérieur tombé dans la dernière révolution. L'intention de cette dame, que la mort de son mari laisse dans une situation difficile, est de se rendre au Brésil avec sa fille. Je connais madame Gerny depuis longues années, et les débris de sa fortune sont déposés dans ma maison ; c'est à ces titres que je prends la liberté de vous demander pour elle des conditions avantageuses de passage à bord de votre navire la Caroline.

» Croyez, monsieur, etc.,

» Michel, banquier. »

Jean Gavilan devint d'une politesse d'ancienne cour, tout en disant à ses visiteuses :

— Je suis désolé, madame, de ne pouvoir changer pour vous mes prix de passage ; mais j'ai des associés, et je ne puis prendre moins de mille francs par personne.

— On nous avait dit cependant, monsieur, que souvent vous faisiez une diminution, surtout lorsque plusieurs passagers se présentaient ensemble, et nous sommes trois en comptant une vieille servante que j'emmène.

— Vous avez été trompée, madame : mille francs pour les passagers de chambre , et quatre cents francs pour chaque domestique, cela ne change jamais. Désolé, madame...

— Cela suffit, monsieur. Quand part votre navire?

— Après-demain sans faute : et si vous voulez en croire un homme bien désintéressé, car nous avons plus de passagers que nous n'en pouvons prendre, vous arrêterez votre place aujourd'hui même ; demain je n'aurais plus de chambre à vous offrir.

Après quelques paroles échangées à voix basse avec sa fille, la passagère compta l'argent, se fit inscrire, et partit pour choisir une cabine sous la conduite d'un commis de l'arm.ateur.

A peine avait-elle quitté le bureau, que la porte s'ouvrit de nouveau, et un monsieur, ressemblant traits pour traits à un commis voyageur en exportation, alla droit à M. Gavilan. C'était un homme de trente-cinq ans environ, assez grand , assez gros , haut en couleur, cheveux longs, favoris en côtelettes, moustaches noires : la tête des images pour remplacements militaires, ou des mannequins pour Ikibils tout faits. Ses grosses mains sortaient comme des battoirs des manches d'un habit bleu à boutons de métal ;

sa taille s'éîf.lait sous un gilet brodé à fleurs voyantes, et ses grands pieds épais, mal chaussés dans des bottes neuves , sortaient d'un pantalon à raies écossaises , tendu comme un dessin de modes; en deux mots, un beau, bien commun, bien satisfait de lui-même.

— Je viens pour retenir un passage à bord de la Caroline. Combien est-ce? et quand part le navire?

— Monsieur, je finis de louer l'avant- dernière cabine mille francs la place, et le navire part après-demain sans retard.

— Ce qui veut dire pour moi, qui suis exportateur, que œla vaut six cents francs et que le navire part dans dix jours, du 8 au 15 mai.

Jean Gavilan se récria, levant, baissant, essuyant, puis replaçant ses lunettes, à travers une avalanche de paroles d'honneur et de plaintes concernant la cherté des vivres ; mais il ne gagna rien sur la ténacité de son client, qui rétorquait chaque argument par des paroles d'honneur en sens contraire, et finit par déclarer que si le prix de six cents francs ne convenait pas à l'armateur, il allait partir pour Nantes , où il trouverait des commerçants plus raisonnables.

Le marché fut conclu, l'argent versé, les noms pris, et M. Gavilan achevait son reçu lorsque la porte s'ouvrit encore.

— L'armateur du navire la Caroline? demanda le nouveau venu en retirant un chapeau de Panama que le commis estima à quarante piastres.

— C'est moi, monsieur, répondit l'armateur en examinant l'étranger.

C'était un homme de trente ans environ, de haute luille. Sa parole brève, so»'' allure assurée et quelque peu

dédaigneuse, annonçaient l'homme habitué à commander à d'autres, tandis que ses mains, ses pieds de haute race, son hnge blanc et fin, sa mise sévère révélaient le gentleman de naissance et d'habitudes. Il portait entière une barbe noire, sur laquelle se dessinaient de longues moustaches. Son front découvert, uni, blanc, et de grands yeux d'un vert sombre, abrités par des sourcils noirs bien arqués, donnaient à sa physionomie un cachet de mélancolie pensante.

— Je voudrais, dit l'étranger, une place abord du navire.

— Monsieur, fit Jean Gavilan en prenant son plus cher sourire, vous êtes venu à temps, il n'y en a plus qu'une. JeviensdelouermilloPrancs l'avant-dernière à monsieur.

L'inconnu sourit, et dit en regardant fixement l'armateur :

— Je viens du bord; j'y ai marqué une cabine qui n'est pas encore retenue, qui me convient et où je désire être seul. Je la prends à ce prix.

Le commis passager toucha l'armateur du coude. Mais ce dernier , sans se troubler et toujours le bonnet à la main, s'inclina en disant :

— Désolé, monsieur, désolé! mais pour une cabine entière, c'est douze cents francs. Nous sommes encombrés de passagers, et...

— Je n'ai, monsieur, ni le loisir ni la volonté de discuter avec vous le prix d'une place qui partout est de six xnls francs. Voici mille francs pour votre cabine entière : c'est oui ou non.

— Véritablement, monsieur, désolé de ne pouvoir faire cola pour vous, mais...

L'inconnu remit son cbnpeau et se dirigea vers la porte.

^ Allons, allons ! ces jeunes gens sont comme la poudre. Causons un peu, jeune homme.

Le passager ouvrit la porte sans répondre.

— C'est entendu ! exclama l'armateur ; je tiens à vous obliger, jeune homme, à vous obliger avant tout.

L'étranger revint au bureau , tira de son portefeuille les mille francs qu'il y avait déjà replacés, déclara se nommer Henri de Montfort, sans profession, et attendit un reçu.

Le commis, pendant ce temps, s'était rapproché de l'étranger.

— Le papa Gavilan ne donne pas ses coquilles, murmura-t-il en s'adressant à lui d'un air d'intelligence amicale.

Le gentleman ne répondit rien.

— Vous avez, monsieur, un beau panama I

— Vous trouvez?

— Oui ; je vous en donne cent francs si vous voulez. Cela diminuera d'autant le prix de votre passage, qui est un peu cher.

— .Te ne vends pas ce que je porte... Monsieur achète des habits?

Mais Jean Gavilan, qui tout en écrivant toussait de sou mieux pour faire taire le commis dont il redoutait l'indiscrétion , intervint en présentant à M. de Montfort le reçu qu'il attendait.

Ce dernier le lut et le rendit à l'armateur, en disant :

— Veuillez y relater la condition de la cabine entière , monsieur.

— Vous avez ma parole, jeune homme, la parole de Jean Gavilan ; cela vaut mieux que tous les chiffons de papier du monde.

— Je ne le nie pas, monsieur; mais je désire que celte condition soit écrite.

L'armateur ajouta quelques mots au reçu , et le rendit au jeune homme, qui salua et sortit.

Le commis dit en riant :

— Il n'a pas confiance , mais vous l'avez refait malgré tout. Si j'avais voulu cependant,., mais je désirais seulement vous faire peur ; pourquoi ne m'aidiez- vous pas à lui acheter son panama, à ce jeune gaspilleur? Et maintenant, cher monsieur Gavilan, quand part le navire ?

— Vous demanderez cela au capitaine, murmura l'armateur qui serrait l'argent sans faire attention à son passager.

— Bon ! murmura ce dernier en ouvrant la porte pour partir, si le navire ramène un seul Brésilien , je veux ne plus m'appeler Arthur-Hippolyte-Léonce Vulgar.

— Allons, allons, dit l'armateur, vous avez le temps de faire vos affaires à Bordeaux, nous ne serons pas prêts avant le 4 ; mais gardez pour vous cette nouvelle ; on me reprocherait ma préférence, et personne ne se presserai! pour s'inscrire ici.

— J'en étais sûr! s'écria le commis d'un air satisfait. On n'en conte pas aux vieux renards comme moi ; quant aux autres, les tromper est de bonne guerre ; et puis l'hôtelier fait ses affaires pendant que le passager se morfond ici. Je vous remercie, monsieur Gavilan ; et il ajouta à demi-voix : — Il est très-fort, ce petit homme.

L'armateur, de son côté, reprit son travail en murmurant : — Ce commis fera fortune au Brésil ; il faut le ménager; et s'il veut, je l'intéresserai dans ma maison de Maranhao, car c'est un rusé compère.

Les trafiquants rapaces dont le but unique est l'ar-

LES METIS DE LA SAVANE y

gent, se font gloire de tromper, et apprécient tout homme selon son ardeur à leur propre vice. Ils ont , sympathie pour celui qui sait ruser comme eux, dédain , pour quiconque ne fait pas de son intelligence un pressoir à écus. Libre à eux. Ceux qui marchent dans la vie, dédaignant leurs calculs vils, ne se soucient pas plus de leurs sympathies que de leurs dédains !

Après avoir fait le compte des passagers inscrits, M. Gavilan trouva que le nombre de lits possédés par la Caroline était déjà dépassé de près d'un quart; de nouveaux voyageurs pouvaient se présenter encore : où les loger? Mais avant tout, l'armateur devait à ses intérêts de ne refuser personne, dût-il placer à fond de cale les derniers venus. II se leva pour aller à bord, après avoir recommandé à ses commis de ne traiter définitivement avec personne pendant son absence, mais de garder habilement, jusqu'à son retour, quiconque se présenterait pour prendre passage à bord.

En quelques minutes M. Gavilan fut arrivé. Le navire, un des plus grands du port de Bordeaux, était mouillé le long du quai. On communiquait de la terre au bâtiment par une longue planche, garnie d'une corde à hauteur du genou, qui servait de parapet aux étrangers inexpérimentés. Au moment où M. Gavilan arrivait, quatre matelots, courbés sur une barrique d'huile, achevaient de la rouler à bord. Deux d'entre eux se rangèrent pour laisser passer l'armateur ; mais il resta sur le quai en disant : — Faites, faites, garçons; le travail avant tout.

— Dis donc, Malcontent, murmura à voix basse un des matelots, le patron a l'air de s'être levé avec du soleil ; si îu lui contais notre demande?

fO L'AMAZONE

Le matelot interpellé tourna sa tête fine, hâlée, risqua sur l'armateur un regard hâtif et se remit au travail en disant à demi-voix : — Dépêchons, les enfants : en double, la brise est bonne; je vas faire venter des écus.

En une seconde la barrique arriva sur le bord, et l'armateur passa.

— Où est le capitaine? dit-il en s'adressant à Malcontent, qui était maître à bord du navire.

— Le capitaine déjeune à terre avec le second.

— Envoie-le chercher, garçon, et dis-lui de venir de suite.

Un mousse sauta sur la planche et courut à terre. M. Gavilan descendit sur le pont : le maître l'y suivit, retira son bonnet rouge, ôta de sa bouche sa chique éternelle, la jeta dans le fond de son bonnet et s'avança vers l'armateur.

-— Monsieur Gavilan, dit-il avec cet air embarrassé et câlin que le matelot sait prendre à l'occasion, sauf votre respect, si vous avez du temps de reste, je voudrais bien vous parler.

— Parle, garçon, parle.

— C'est pour vous faire observer que le navire est chargé et que nous avons eu tout de même une rude besogne. La cale est pleine. Les passagers aussi ont des bagages à plein, et ils ne sont pas généreux comme vous, monsieur Gavilan.

— Eh bien, quand tout sera prêt, le capitaine vous fera donner à chacun un quart de vin en supplément pour aujourd'hui.

— Ce n'est pas précisément du vin, sauf votre respect, mon commandant, que je viens demander, mais un peu plus de paye pour la campagne que nous allons faire. Il y

a du mal à bord, et des maladies sur la côte du Brésil. Une petite pièce de cent sous de plus par mois ne vous ferait pas grand'chose, monsieur Gavilan, et nous donnefait juste la paye des matelots de la Ville-de-Rio, qui va partir pour Pernambuco. C'est un mauvais rafiau, comparé à votre navire, monsieur Gavilan, et les matelots de cette barque ne doivent pas être mieux payés que les vôtres.

— Bien, bien, dit l'armateur, au retour nous verrons cela.

— C'est que, voyez-vous, notre maître, le capitaine de la Ville-de-Rio n'a pas encore engagé tout son monde, et, dame!...

— Au retour, je te l'ai dit : les affaires ne vont pas, et on trouve autant de matelots qu'on en veut pour cinq piastres au mois, comme vous les avez.

— Comme cela, monsieur Gavnan, c'est votre dernier mot?

Le capitaine arrivait sur le quai, l'armateur lui fit signe et l'appela, sans répondre au maître.

Ce dernier retourna vers les matelots qui l'attendaient autour de l'écoutille.

— Comme d'habitude, murmura Malcontent — en arrivant vers eux, — on trouverait plutôt du beurre dans les fayols de la cambuse, qu'un centime à rogner sur ce vieux sac d'écus. Mais j'ai mon idée.

Et se penchant vers le matelot qui l'avait engagé à parler, il lui dit quelques mots à l'oreille ; puis tous deux descendirent dans la cale.

Cependant le capitaine était arrivé à bord. C'était un vieux marin, aux cheveux blancs, qui tombaient par mèches inégales de son feutre noir rond, sans forme, et

Jbossué comme le plat àbarbedeDon Quichotte. Sa figure ruliiconde, peicce de deux petits yeux vifs surmontés d'épais sourcils noirs, étalait une barbe rude blanchâtre et longue de huit jours sans rasoir. Sa tête sans col, tournait à l'aise dans une cravate jadis noire, roulée en corde au-dessus de ses épaules : et sa large carrure, ses bras vigoureux aux mains hàléeset rudes se démenaient sans gène dans un vieil habit noir, qui comptait presque autant d'années que son possesseur. De gilet,point. Sa chemise, ouverte à la poitrine, descendait, mal tirée,dans un panlalon qui avait dû être bleu du temps où les pantoufles qu'il couvrait à demi étaient encore rouges. — Mais le goudron, le soleil, l'eau de la mer avaient passé sur les fraîches couleurs de l'homme comme des vêtements, et les fraîches couleurs avaient disparu sous Jes aimées et rinsoii''innce

— Ma foi, monsieur Gavilan, dit le capitaine en sautant à bord, si vous m'aviez prévenu j'aurais fait une brasse de toilette; mais j'achève aujourd'hui mon chargement : je n'ai pas eu le temps de penser à autre chose.

— Des cérémonies enîro nous, mon brave Sharp! dit l'armateur, — nous avons mieux à faire que cela tous deux. — Mais il faut que vous me tiriez d'un mauvais pas où je me sui» mis par trop de bonté.

— Hum! hum! fit le capitaine, comme si la bonté de M. Gavilan l'eût pris à la gorge.

•— Oui, mon cher Sharp; imaginez que, pour condescendre à des recommandations qui m'ont été adressées, j'ai pris quelques passagers en trop, et je viens vous demander où nous les mettrons.

— N'est-ce que cela? dit le capitaine.

— Pas autre chose ; mais c'est qu'il y en a quarante-

six à la chambre, et nous n'avons que trente-quatre lits de cabine,

— Hum! hum! fit le capitaine, comme cela vous avez eu cette semaine douze complaisances, — c'est beaucoup; cela vous mènera tout droit en paradis, monsieur Gavilan ; mais comme je veux y aller avec vous, je vais vous donner un moyen. — Nous ferons un rouf sur le pont : les passagers qui ne seront pas logés autour du carré y trouveront place et seront aussi bien ; — cela gênerci les matelots, mais vous leur donnerez une piastre de plus par mois et ils seront contents.

— Et les émigrants, où les mettrons-nous?

— Ah! reprit le capitaine, j'espère que vous n'allez pas encombrer le navire avec celle race; au dernier voyage, ceux que j'avais n'ont fait que se plaindre pendant toute la traversée. Pour le gain que cela donne, à votre place je n'en prendrais pas.

— Mon cher capitaine, vous ne savez pas ce qu'ils produisent, les émigrants! Cela vaut mieux que les passagers; cela ne dépense rien à bord ; on les loge où on peut. On leur prête la planche du navire, rien de plus. Ils mangent à leurs frais, et on gagne encore sur les vivres qu'on leur achète.

— Oui, oui, reprit le capitaine; on m'a dit que vous aviez fait de la maison de votre père un bazar où, pour leur passage et leurs vivres de bord, les émigrants engagent leurs pauvres nippes. A vos souhaits, monsieur Gavilan ; je n'ai rien à dire. Je ferai commencer le rouf aujourd'hui même, afin de mettre à la voile dans trois jours.

— Vous parlez d'or, mon cher capitaine ; faites comme vous l'entendrez, seulement ménagez mes écus, car ils sont durs à gagner; les passagers ne veulent plus payer

que six cents francs. Le métier d'armateur se gâte chaque jour.

Le capitaine reconduisit le vieillard et l'aida à monter à la coupée, puis rentra dans sa cabine.

Le maître et le vieux matelot, qu'on désignait sous le nom de père Goudron, étaient le long du bord; tous deux semblaient occupés à goudronner les haubans à côté de la planche qui unissait le navire à la terre.

En passant près d'eux, l'armateur dit au maître :

— Je penserai à ta demande, garçon. Je viens d'en causer avec le capitaine.

— Dame! monsieur Gavilan, dit le matelot, vous êtes le maître.

L'armateur s'avança sur la planche; mais à peine y futil engagé d'un pas, qu'elle oscilla, comme si une de ses extrémités avait reposé sur une base incertaine. Par un mouvement naturel il se cramponna à la corde, parapet de ce pont mouvant qui vacillait sous ses pieds; mais la corde lui vint à la main, dénouée d'un bout, et l'armateur, perdant l'équilibre, tomba à l'eau par le travers en criant : Au secours !

— Ah, Dieu! M. Gavilan qui se noie? cria Malcontent. Capitaine, M. Gavilan est à l'eau.

Les sept ou huit hommes d'équipage qui se trouvaient à bord en ce moment sautèrent sur le bastingage du navire; le capitaine prit une gaffe et se mit à l'échelle, anxieux, fouillant l'eau du regard pour accrocher l'armateur aussitôt qu'il reparaîtrait à la surface.

Mais l'armateur ne reparaissait pas. Quand un homme est sous l'eau, les secondes sont des années. L'inquiétude et l'effroi prenaient le capitaine et les matelots. Malcontent et Goudron échangèrent un regard rapide, puis tous deux.

sans dire un mot, sautèrent dans l'eau qui passait silencieuse, jaune et presque dormante, à dix pieds au-dessous d'eux.

Quelques rares passants, attirés par le cri de M. Gavilan, le bruit de sa chute et de celle des deux matelots, regardaient la rivière avec cet empressement stupide de l'homme qui regrette un malheur, mais qui jouit d'un incident tombé dans sa promenade oisive. Le capitaine et les matelots attendaient toujours, cherchant du regard, tantôt le long du bord, tantôt entre les navires mouillés à côté d'eux.

Enfin, un des oisifs du quai poussa un cri en montrant du doigt l'arrière du navire, et tous les autres reprirent en chœur :

— Les voilà ! ils le tiennent ! tandis que les passants, de plus en plus amassés, se précipitaient en criant : — Un noyé! un noyél

Il était à demi noyé en effet, ce bon M. Gavilan. Malcontent et Goudron le remorquaient chacun d'un côlé, et, sans les quelques tressaillements de ses bras, on eiît dit un cadavre. Les deux matelots s'accrochèrent à l'une des embarcations de la Caroline, qui étaient amarrées à l'arrière du navire. Malcontent sauta dedans , pendant que l'autre continuait à soutenir l'armateur au-dessus de l'eau; puis, tous deux réunis, l'y enlevèrent et l'Hendirent dans le bateau. Pendant ce temps, le capitaine et quelques matelots étaient descendus dans l'embarcation. Tous ensemble dressèrent le noyé au long du bord, contre les parois du navire; un des hommes restés sur le bâtiment se pencha jusqu'à lui par l'ouverturcde l'échelle, et, saisissant le collet de son habit, hissa l'armateur sur le pont de la Caroline. ■ Avant môme qu'on eût procédé à la première des céré-

-Ifi l'amazone

monies populaires usitées en cas de noyade, et qui consiste à mettre le patient la tête en bas, les pieds en haut, afin de le tuer tout à fait, M. Gavilan reprit ses sens. Il jeta d'abord autour de lui un regard effaré, puis se remit presque aussitôt. Un matelot courut chez lui chercher des effets de rechange, et un quart d'heure après l'armateur reprenait le chemin de son domicile, sans s'expliquer trèsbien comLsent la corde lui avait manqué.

Vainement Malconlent et Goudron, témoins de l'événement, répétaient à l'envi que l'armateur, ayant fait un faux pas, avait manqué la corde et était tombé par-dessus, emporté par son propre poids, M. Gavilan croyait se rappeler que la planche avait oscillé sous ses pas, et que la corde lui était venue aux mains comme démarrée. Mais la planche était encore là fixe à sa place, et la corde bien tendue, solide, roide à danser dessus. Évidemment son imagination , troublée par le bain qu'il avait pris , rêvait tout cela. Il partit, promettant à l'équipage la piastre vainement demandée avant sa chute, remercia Malcontent et Goudron, puis les engagea à venir prendre chez lui la récompense qu'ils méritaient.

Ace moment, les deux hommes échangèrent un nouveau regard rapide et silencieux.

Le capitaine, qui avait écouté sans mot dire lesrécits de l'armateur et des deux marins, surprit ce regard, se pencha sur Malcontent et lui dit :

— Tu iras ce soir chez M. Gavilan, mon bon garçon, et lu payeras une soirée complète à l'équipage. Mais n'y reviens pas, car, foi de Sharp, la première fois que M. Gavilan tombe à l'eau ici, je te mets aux fers.

Le maître ne répondit rien. Il s'en fut aider aux matelots, qui achevaient d'airimci' dans la cale les barils et les

caisses restés sur le pont. Le capitaine monta sur la dunette et recommença sa promenade éternelle de surveillance, tout en mâchant et fumant un cigare, son dixième depuis le matin.

Bientôt le charpentier du bord, aidé d'ouvriers envoyés par l'armateur, commença le rouf. Une heure avant la nuit, le maître avertit le capitaine que tout était arrimé à bord. M. Sharp éteignit son cigare, le replaça dans le coin de sa bouche et descendit dans la cale inspecter toute chose, La revue terminée, il envoya Malcontent et Goudron chez M. Gavilan ; lés autres matelots restèrent à espérer leur retour, impatients de profiter tous ensemble de la soirée annoncée.

Mais les deux ambassadeurs revinrent bientôt avec des figures vent debout qui firent secouer la tête au mousse lui-même, enfant de quinze ans, protégé par le maître et très-aimé des matelots. Ils allèrent droit à la chambre de M. Sharp.

— Capitaine, dit Malcontent, orateur du bord par naissance et par grade, voici ce qu'on nous a donné pour nous tous, — et le matelot montrait une pauvre vieille pièce de cinq francs, unique et solitaire. Quant à la haute paye d'une piastre par mois, l'armateur l'ajourne au retour, s'il est content; comme si, depuis le temps que nous naviguons avec vous, capitaine, nous n'avions pas toujours été de bons matelots, —je m'en flatte.

M. Sharp chassa une bouffée de tabac épaisse et longue comme une fumée de locomotive, haussa les épaules, regarda un instant les deux hommes sans répondre, puis, mettant la main dans le tiroir d'un secrétaire de bord devant lequel il était assis, prit cinquante francs et les donna à. Malcontent, en disant :

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— Voici pour l'équipage. Mangez et buvez tant qu'il y en aura. Allez-y tous, même Poil-de-Carotte, — c'était le nom du mousse. — Ce soir, liberté de manœuvre ; le second et moi restons à bord. Demain, comme vous ne serez bons à rien , vous vous reposerez , — et après-demain , branle-bas général de propreté à bord. Quant à la paye, je m'en charge. Allons, dérapez et débrouillez-vous !

— Merci , capitaine ! crièrent ensemble les quinze matelots.

Le mousse sauta d'un bond comme un chat sur le bastingage, et de là sur le quai sans toucher la planche. Une minute après, tout i'équipnge était à terre, le chapeau sur l'arrière de la tête, le nez au vent, les mains ballantes, marchant à pleines voiles vers l'enseigne du Matelot à jeun.

On n'a jamais pu savoir exactement tout ce qu'ils firent pendant cette soirée mémorable. Malcontent et le mousse revinrent de concert au milieu de la nuit, et le jour les trouva dormant tous deux, l'un sur le pont, l'autre sur la dunette. La nuit et leur mémoire étaient si sombres, qu'en dépit de maintes recherches, ils n'avaient pu réussir à trouver le poste de devant, où dormait l'équipage. Deux autres ^.u contraire, s'y réveillèrent au petit jour, et chacun d'eux dans son propre hamac ; personne icibas, et les deux dormeurs moins que personne, n'a pu comprendre comment et pourquoi ils y étaient revenus. Un cinquième rentra reconduit par sa femme. Quant aux autres, vers neuf heures, le lendemain, les gendarmes en ramenèrent quatre qui, depuis le matin, louvoyaient par les rues en courant des bordées trop bruyantes, et à midi, le capitaine envoya son second chercher à la geôle les six derniers, qui devaient infailliblement s'y trouver,

et s'y trouvaient en effet. La police les y avak abrités provisoirement sous le futile prétexte, comme ils le disaient, d'avoir donné de l'air par des vitres cassées à une maison dont les habitantes ne voulaient pas les recevoir. Le second paya les vitres, déclara les matelots appartenir à la Carolij^, navire en partance, et ramena ses hommes silencieux, mornes, tout préoccupés des libations de la nuit.

Vers la fin du jour, chacun d'eux était remis, contait à son gré son histoire, et glosait des gendarmes, ce troublefête indulgent du matelot. A les en croire, chaque homme avait mis en fuite des centaines de shakos qui les poursuivaient à cheval jusque dans le premier étage des cabarets où les batailles s'étaient données ; car c'est l'idée fixe du matelot d'avoir triomphé du gendarme et battu la patrouille nocturne. Et cependant tous à l'envi, gendarmes et patrouille , ferment des yeux paternels sur la gaieté bruyante de ces pauvres errants des mers , qui , pour une heure de joie, ont des mois entiers de dur labeur.

Le soir même, la Caroline mouilla au milieu du fleuve, afin d'empêcher les matelots de retourner désormais à terre, et le lendemain, dès l'aube, commença la toilette du navire. Trois journées y furent employées , ainsi qu'à l'achèvement du rouf. La dunette, le pont, l'avant, les mâts, le carré, les cabines des passagers, tout fut gratté, lavé, frotté, brossé; les cuivres brillèrent d'un nouvel éclat; les fers furent peints, les haubans et les câbles goudronnés du haut en bas ; les murailles du navire et les embarcations réparées, repeintes, vernies à neuf. Pieds nus sur le pont, la gratte, le faubert ou le pinceau à la main, les matelots se multipliaient sous l'œil du capitaine ou du second, qui veillaient sans relâche.

Quelques passagers vinrent pendant ces jours reconnaître leurs cabines et s'informer du moment où il leur faudrait embarquer. Dédaignant les précautions mercantiles de l'armateur, capitaine et matelots répondaient : « Le 4 dans la journée ou le 5 au soir à Pauillac. » Et les passagers apportaient tour à tour leurs malles, leurs matelas, leurs meubles de bord. Puis chacun d'eux , le cœur serré à la vue de ce navire en désarroi qui allait l'emporter loin de la patrie, retournait à l'hôtel dormir ces nuits sans sommeil qui précèdent le jour du départ.

M. Gavilan, pendant ce temps, recruta trois nouveaux passagers et deux émigrants, qu'il rançonna aux plushauts prix; mais, redoutant les réclamations des matelots, il ne reparut plus à bord. En ne venant que le dernier jour, au moment des apprêts du départ et quand le navire serait encombré de passagers, il espérait l'oubli de sa promesse.

Quand tout fut presque terminé , le capitaine alla porter ses adieux par la ville. Il était en grands habits de gala, chapeau, habit, gilet, pantalon noirs et splendidement neufs ; à la fois triste et joyeux comme un enfant qui part pour son dernier collège, car c'était sa dernière campagne. Après ce voyage , le brave marin devait se reposer enfin de sa longue et dure carrière. Il ne revint que le lendemain au matin , laissant à son second la garde du navire et le soin d'oublier les ennuis du bord avec des chopes de bière et des pipes sans fin ; car nul mieux que le digne M. Useless ne savait faire d'une pipe blanche une pipe noire, et trouver sans mot dire le fond d'un broc de bière.

Le 4 mai, la Caroline avait achevé sa toilette des grands jours. Elle s'étalait au milieu du fleuve avec ses peintures fraîches, ses mais effilés, ses fins agrès. La sirène dorée

de sa proue luisait au soleil levant, coquette et parée comme une veuve qui reprend ses robes de bal. Ses embarcations dansaient au flot contre le bord; ses voiles dormaient au long des mâts, replojées comme des ailes d'oiseaux ; ses matelots se promenaient sur le pont, tous en habits de fête, avec le chapeau de paille au ruban noir imprimé , la chemise bleue au large col , la vareuse ouverte. Afln de fêter sa dernière traversée, le capitaine avait résolu de donner à bord un déjeuner d'adieux , auquel il avait prié l'armateur d'assister, ainsi que plusieurs notables et un conseiller municipal de Bordeaux. Vers onze heures, les canots de la Caroline allèrent à terre chercher les invités. Les passagers déjà arrivés furent priés, ainsi que les parents et amis qui les escortaient. La plupart acceptèrent, heureux de trouver une distraction^ la monotonie des adieux prolongés ; un ou deux seulement, perdus dans une tristesse réelle, s'excusèrent, préférant la solitude du pont aux bruyants éclats d'un repas d'adieux.

La table était splendidement servie : le maître cook de la Caroline s'élait surpassé lui-même. Le déjeuner fut digne de LucuUus ; des flots de Champagne circulaient : la gaieté régnait : le capitaine portait la santé de M. le conseiller municipal; M. le conseiller buvait à la santé de l'armateur; Léonce-Arthur-Hippolyte Vulgar portait des toasts et buvait à la sanlé de tous ; et tous, invités et passagers, se gaudissaient ensemble et rêvaient à la splendide prébende que ce splendide festin promettait pour la traversée. Comme si ralûche était le spectacle ! comme si les heures se suivaient en se ressemblant ! comme si les soleils d'été ne dérivaient pas jour par jour aux froides nuits d'hiver !

Et plus que personne M. Gavilan triomphait dans son avarice, car les heures fuyaient et sa promesse de haule paye s'en allait par l'ouhli du long festin. Mais

Hélas! hélas! le ver est dans le fruit superbe.

Au dessert, Malcontent, suivi de ses matelots, parut, un bouquet de fleurs à la main. L'ombre de Banquo suivant les huit rois apparut moins sinistre à Macbeth. Il venait, le digne matalot, s'associer à la gaieté générale et féliciter l'armateur. Tous les convives , y compris M. Arthur, firent silence un moment , et le maître présenta son bouquet à M. Gavilan, en disant :

— Notre commandant, nous venons vous offrir ce bouquet pour vous remercier de la piastre de surplus.

Le capitaine souriait dans sa cravate ; quelques passagers savaient l'histoire de l'écu de cinq francs, et l'histoire redite à voix basse circulait de bouche en bouche ; on questionnait Malcontent, et M. Arthur s'épuisait à demander à l'armateur le récit d'une générosité si belle ; mais l'armateur, piétinant sur ces charbons ardents, ne répondait pas. Enfin, le capitaine , qui voulait faire donner à ses matelots la piastre promise , raconta aux convives la chute de M. Gavilan et ses promesses à l'équipage. M. le conseiller applaudit, et le négociant, forcé dans son retranchement , redoutant la suite de l'histoire , se leva en disant d'un air digne :

— Maître, je vous l'ai dit, à compter de ce jour, chaque homme recevra une piastre de plus par mois. Il voulait continuer et faire un speech d'occasion , mais sa générosité forcée le suffoquait. Il se rassit et vida d'un seul trait son verre de Champagne. — Le désespoir altère.

Les matelots poussèrent trois hourras formidables en son honneur. Le conseiller et les convives le félicitèrent, et la vanité consolant l'avarice , l'armateur reprit ses sourires. Son vegard portait encore un nuage, mais il se redressait déjà d'un air gonflé d'orgueil : comme un cheval, quittant le râtelier, jette encore un regard de côlé sur l'avoine qui reste , puis, redressant la tête, oubliant tout, hennit de joie devant sa bride aux rosettes rougei/, et mâche à pleine bouche son mors argenté. Mais la roche Tarpéienne dort sous le Gapitole ; c'est folie de piaffer par des routes inconnues. Sur un signe du capitaine. Malcontent prit cet air à la fois débonnaire et narquois qui va si bien aux vieux matelots :

— Mon commandant, dit-il, l'équipage vous souhaite une foule de prospérités et de beaux navires, et vous remercie, oh ! mais de bon cœur, et pour sa paye et pour les cinquante francs de pourboire que le capitaine nous a remis de votre part. Car je vous promets, mon commandant, que nous avons bien bu à votre santé.

L'armateur n'écoutait plus Malcontent.

— Cinquante francs ! — Il se tourna vers le capitaine. — Cinquante francs , monsieur ? cinquante francs de ma part ?

— Oh! mon Dieu, monsieur Gavilan, si cela vous gêne, reprit le capitaine, je les donnerai pour vous... Mais les matelots vous avaient tiré de l'eau, et...

— Il valait mieux me laisser, monsieur, je me serais sauvé tout seul. Cinquante francs! La ville ne donne que nuinze francs pour un noyé 1 Et se tournant vers Malconient , il ajouta : — Mais je t'avais déjà donné cent sous pour cela 1 II faut les rendre alors.

L'éclat de rire, longtemps contenu, se fit bruyant, gé-

néral , homérique. M. le conseiller lui-même riait comme un simple mortel, et, le Champagne aidant, chacun l'imitait. M. Gavilan buvait à plein verre pour prendre contenance, roulait sous ses lunettes ses yeux effarés, et le vin et la honte lui montant à la face, il devenait pourpre, il devenait blême, tout en se versant rasade sur rasade.

Bientôt, cependant, chacun eut peur ou pitié : il était homme à se venger, le petit M. Gavilan. M. le conseiller se leva ; on le suivit. Les uns montèrent sur la dunette, et se prirent à deviser des embellissements de Bordeaux ; les autres allumèrent des cigares en compagnie du capitaine, et chaque causeur trouvant un patient, les histoires intimes succédèrent à la gaieté générale.

Enfin , les horloges de la ville sonnèrent deux heures ; le capitaine donna l'ordre d'appareiller. Les hommes se mirent au cabestan pour lever l'ancre. Il y eut embrassade générale : passagers et parents , capitaine et armateur , conseiller et capitaine , chacun se dit à bientôt et au revoir! paroles Immaines! Ceux qui ne partaient pas descendirent dans les canots et s'en furent, agitant les bras, les chapeaux et les mouchoirs. L'ancre fut dérapée, et le navire, entraîné par le courant, descendit lentement la rivière. Bordeaux et ses quais s'effacèrent peu à peu; les champs de vignes succédèrent aux maisons. Les navires qui couvraient les eaux du fleuve devinrent plus rares. La brise arriva du travers ; le capitaine fit établir les voiles, et le bâtiment, glissant incliné sur les eaux de la Gironde, s'éloigna rapidement. La forêt de mâts qui encombre la rivière aux approches de la ville se confondit dans l'éloignement ; un léger détour du fleuve la cacha bientôt ; les hauts édifices et les maisons de Bordeaux, que chacun suivait d'un dernier regard, disparurent derrière les arbres

des rives. Alors chacun se sentant parti, quelques-un^ pour toujours, tous pour longtemps, chacun fit silence et la tristesse descendit sur le navire comme ces nuages sombres qui moment sur l'horizon, cachant le soleil, couvrant la terre de leur ombre soudaine et profonde.

En rivière. — L.es passagers. — L.es Joies de la mer.

Adieu, adieu! my native shoro

Farewell awhile to him and thee, My native Land — Good Nightî

Le navire descendait la rivière : chaque maison qui se perdait dans le lointain faisait germer parmi les passagers des souvenirs du passé; regrets, adieux suprêmes que le cœur jette à la patrie qui disparaît. Les uns, penchés sur le bastingage, contemplaient à tous yeux ce riant tableau des bords de la Gironde, comme en partant on suit du regard et du cœur le toit de sa mère. Les autres regardaient sans voir, vivant ailleurs : dans leur passé mort ou dans l'avenir incertain 1 car, pauvres que nous sommes, l'homme n'a sur cette terre que le présent rapide; il passe ici-bas les pieds baignant dans les heures disparues, le front perdu dans les rêves trompeurs d'un destin qu'il ignore.

Le navire emportait, silencieux, passagers et matelots; et les coteaux, les villas, les villages fuyaient sur les rives; et le fleuve s'élargissant toujours, le vent pressait la

couise du navire. Bientôt des lumières, luisant à peine dans le jour qui mourait, apparurent sur les deux rivages, isolées, incertaines encore. Blaye, la ville et son fort, resplendirent dans l'ombre. — Blaye 1 — Puis les fanaux du bord furent allumés à leur tour ; la nuit tomba, sans étoiles, prenant tout dans son linceul immense, les eaux et les rives ; et le bruit monotone de la marée montante, le sifflement du vent dans les voiles, troublèrent seuls le recueillement de la nuit.

Le repas du soir fut triste. Le capitaine était resté sur le pont pour surveiller la manœuvre. La marche d'un navire est toujours dangereuse en rivière, où la multiplicité des embarcations fait craindre les abordages. Le second, plus habitué aux émigrants qu'aux passagers, servait tout à contre-sens. M. Arthur distribuait ses sourires et ses bons mois à une passagère en falbalas au'il avait prise à sa droite.

C'était une ex-marchande de modes, ex-moitié de jolie femme, ex-quart de vertu, qui s'en allait chercher fortune à l'étranger. Elle avait longtemps habité Paris, luxueusement; mais un jour, se trouvant fatiguée de sa vie bruyante, parce que la vie bruyante était fatiguée d'elle, elle s'en était retournée vers sa province. La vie de province et ses placides exigences n'avaient pas plu à la dame. Elle y consumait vainement les débris de sourires et de bijoux qui lui restaient de ses beaux jours disparus ; et voyant son automne s'en aller en hiver, voyant les adorateurs disparaître et les créanciers s'en venir, fatiguée d'isolement comme d'efforts perdus, elle allait essayer sur un autre hémisphère ses attraits sur le retour. En souvenir d'un opulent Brésilien qu'elle avait connu jadis, elle les rêvait tous, riches comme des nababs de l'Inde, et partait

confiante, prête à devenir, au gré du sort, la Phryné, la modiste, ou l'actrice favorite de Rio-Janeiri l'Eldorado de ses songes.

Elle était parée plus qu'une châsse de village. Ses faux cheveux , ses faux bijoux , ses rubans et sa soie voyante rayonnaient sur son visage fatigué d'années et de peintures, comme un cadre étincelant sur un portrait d'un autre siècle. Les amabilités de son voisin et chevalier servant allaient droit à son âme; elle souriait d'un air modeste, minaudait en cherchant des regards, et murmurait d'une voix grasseyante des phrases estropiées de vaudeville antique. M. Arthur Vulgar et dame Fœdora-Sémiramis Milliner firent seuls, au milieu du silence général, les honneurs et les délices du repas.

Chacun se retira de bonne heure. Les uns furent rêver solitaires sur le pont, les autres chercher dans un sommeil rebelle l'oubli de leurs regrets et de leurs souvenirs. Vers le milieu de la nuit, le navire jeta l'ancre devant Pauillac. Dès le matin, tous les passagers descendirent à terre, fatigués de ce premier moment de bord, long comme des heures de pluie d'hiver. Chacun avait hâte de retrouver le rivage, de fouler encore une fois le sol de la patrie; presque tous restèrent à Pauillac jusqu'au moment, du départ, allant sans but, sans rien faire : par l'église sans prier, par les rues sans voir, par les promenades sans se promener ; errants comme doivent errer les âmes en peme qui reviennent sur la terre, mortes à la terre. Ainsi des amis qui vont se séparer pour toujours, restent ensemble sans rien dire, mais la main dans la main, ne pouvant pas se quitter.

Les passagers qui devaient s'embarquer à Pauillac arrivèrent tour à tour. Enfin, vers le milieu du jour, le capi-

taine ayant terminé les dernières affaires qui le retenaient encore, les canots ramenèrent les promeneurs. Le second fit l'appeî généra] : nul ne manquait. Le navire partit. La marée était bonne. Le vent fraîchissait d'instant en instant; Royan et la mer parurent bientôt. Tant que le jour permit de voir, chacun suivit des yeux la terre ; la tour de Gordouan apparut jusqu'au soir, rougeâtre sur tes dunes jaunes et nues de la côte : pyramide d'Egypte sur les sables du désert. Puis son phare brilla seul dans la nuit sombre, dernier feu, dernier regard du rivage. Le pilote alors descendit dans son bateau, le vent prit sa voile blanche et l'emporta dansant à la vague. La lanterne pâle de son mât scintilla quelque temps sur les flots, puis disparut dans la sombre étendue , et avec elle se perdit le dernier penser de retour, lien suprême qui retenait encore le navire à la France.

Le lendemain, au réveil, rien, plus rienl des flots partout! La mer troublée du golfe de Gascogne battait à courte lame les flancs du navire. Un bâtiment passait près de la Caroline. Les pavillons furent hissés, tricolores tous deux. C'était un bordelais revenant du Pérou. Les capitaines se reconnurent ; ils échangèrent au pone-voix des saints, qui se perdirent dans le bruit des flots. Au vent, toutes voiles dehors, quinze à vingt bâtiments courant en sens divers, rentrant ou sortant, sillonnaient la mer, poussés par la même brise et les mêmes espoirs. A leurs formes on devinait leur origine. 11 y en avait de toutes nations, anglais, français, hollandais, danois... ruche d'abeilles que cette Europe, dont les mouches sans nombre vont d'un pôle à l'autre , cherchant de l'or, toujours de l'or, pour leur soif insatiable !

C'est une triste chose que les premiers jours d'une tra-

versée. Le capita'/ie et les matelots, encore imbus des joies de la terre , vivent dans leurs souvenirs. Les passagers, huit sur dix, sont, à degrés inégaux, abattus sous le mal de mer, celle souffrance étrange et capricieuse. Ceux que l'habilude ou le hasard de leur organisation exempte de souffrir, sont affadis eux-mêmes par la vue des tortures de ceux qui les entourent, comme le seraient des hommes valides enfermés dans un hôpital. En outre, toutes ces individualités venues de points divers, courant à des buts différents, s'ignorant entre elles, et cependant condamnées à vivre durant des semaines, des mois entiers, pressées les unes dans les autres, se regardent, s'attendent, s'essayent incertaines et sans se livrer. Ce n'est que lorsque le temps, l'habitude et les communs repas ont dissipé le premier brouillard, que le bien-être général se fait; et alors naissent et grandissent parfois, entre le ciel et l'eau, quelques-unes de ces affections profondes qui ne s'en vont qu'avec la vie. Ainsi, quand on met en cage des oiseaux divers, ils se fuient, s'observent d'abord, puis se rapprochent jour à jour, et souvent quelques-uns se prennent entre eux d'amour, à ce point que, le départ de l'un brisant l'autre , les deux amants de volière languissent et meurent de vivre séparés. N'en déplaise à l'orgueil humain, il en est des oiseaux comme des passagers d'un navire.

Ceux de la Caroline n'échappèrent à aucune de ces fatalités communes à toutes les traversées. Presque tous furent malades. Et pefidant la première semaine, on apercevait tous les jours quelque figure nouvelle qui surgissait un instant, pâle, défaite, attristée, pour s'enfoncer à nouveau dans ce tombeau double et mouvant, que chacun des deux ensevelis nomme sa chambre. Puis, peu à peu,

chaque mourant ressiiscitait, se risquait dans le salon conamun, et à mesure qu'il reprenait force et courage, hasardait sur le pont ses pas débiles. Mais la mer fut longtemps houleuse; quelques-uns n'apparurent qu'au bout de dix jours.

D'autres, au coniraiie, faisaient conire l'Océan bon cœur, et, en dépit de leurs soufô-ances, se promenaient, s'agitaient , venaient à chaque repas tenter leur estomac, comme des convalescents qui s'essayent. Natures vivaces et résistantes qui triomphaient vite du mal de mer.

Quelques rares élus vivaient tranquilles comme les matelots mêmes. De ce nombre était un des personnages que nous connaissons déjà, Henri de Montfort, et un autre passager plus jeune que lui, plus petit, mais qui lui ressemblait de tournure. Il avait la barbe et les cheveux blonds, les yeux bleus, le nez droit, la bonche fermement dessinée : une tête d'ancien Franc, fière eî belliqueuse. On les voyait se promener sur la dunette, soit ensemble, soit en compagnie du capitaine. Tous trois plaignaient et allégeaient de leur mieux les misères de deux passagères qui, comme eux, se tenaient constamment sur le pont : c'étaient les deux femmes que nous avons rencontrées chez l'armateur. La jeune fille n'était pas atteinte, mais elle souffrait à voir les tortures de sa mère qui se débattait, brisée, sous des souffrances indicibles. Veuve depuis longs jours déjà, mais courageuse et forte, la noble femme luttait contre le mal physique, comme elle luttait contre la douleur depuis des années. Dès le matin, elle montait sur la dunette, vêtue de grand deui), frêle, digne, pâlie aux peines de son veuvage et de sa souffrance. Elle s'asseyait, épuisée d'être montée, promenait sur son front blanc ses

mains plus blanches encore, et reprenant force à force de vouloir, elle relevait ses grands yeux noirs, qui révélaient l'énergie de son âme. Puis sa bouche aux lèvres pâles, crispées sous la douleur, souriait aux soins de sa fille, enfant de seize ans, blonde et rose, qui tantôt essuyait le front de sa mère, tantôt arrangeait autour d'elle ses coussins d'appui.

La sympathie, cette fée douce qui va d'un cœur à l'autre, unissant les amis qui s'ignorent, avait passé entre madame Cerny et les deux jeunes gens; ils vivaient presque toujours réunis près d'elle. Parfois ils aidaient les deux femmes à marcher sur ce pont mouvant où ils chancelaient comme elles : et, moins triste, la malade raillait sa sou iïrance, tandis que ses guiùcs S"uriaient à la voir sourire.

Puis, née de la sympathie à l'ombre de l'habitude, l'amitié étaH venue, et avec le confiant abnndon que les jeunes hommes oiit toujours, surtout sous un regard de femme, tous deux s'étaient fait connaître peu à peu. Leur histoire était courte. L'un, le plus âgé, s'appelait Henri de Montfort.

Il appartenait à une famille originaire de Bretagne. Il avait trente ans. Orphelin dès l'enfance, tombé aux mains d'un tuteur indifférent, il avait été mis au collège; après quoi il avait fait son droit comme tant d'autres, c'est-à-dire qu'il s'était promené de la Ghaussée-d'Antin à la place de l'École, en gaspillant le plus qu'il pouvaitde sa fortune, de son temps et de ses sens. Chemin faisant, sans savoir ni pourquoi, ni comment, un amour sérieux lui était venu. Une amitié d'enfance qui dormait en lui insignifiante et méconnue, avait germé tout à coup et poussé en amour, comme une 'iiéve au printem;^s. Jeune, ardent, débordant d'affection.

il avait aimé avec tout l'affolement d'un premier amom. La jeune fille qu'il aimait avait partagé sa flamme, comme on dit dans les opéras-comiques. Elle le lui disait, du moins. Mais un soir le père avait apporté à sa fille un mari avec beaucoup d'écus. Alors, sachant compter, pensant que l'amour n'est qu'une chimère , trouvant qu'une robe à vingt volants sied mieux qu'une jupe unie, elle s'était vendue avec accompagnement de notaire et de prêtre.

Pour oublier, il s'était jeté tête baissée dans la vie turbulente roulant son àme et son corps de passion en passion : se ruant du tapis vert au souper nocturne, de la fête privée à la fête publique; gaspillant son cœur inassouvi de la femme du monde à la courtisane; effleurant tout sans pouvoir s'arrêter, l'orgie, le plaisir et l'amour. Triste vie f

Cette bohème reprise après coup, bientôt l'avait laliguù comme un mauvais roman qu'on relit par ennui. Son âme s'y brisait, son cœur ne guérissait pas. Puis le hasard, ce railleur obstiné, lui faisait, rencontrer partout celle qu'il aimait et méprisait à la fois. Trop fier pour devenir son amant, trop dégoûté pour continuer cette existence insipide, il résolut d'échapper brusquement à une vie qui le menait à la ruine, de déception en déception.

Que faire? 1830, tombé sur les siens, rendait les fonctions publiques pénibles à sa foi. Il avait tout métier en ennui, tout commerce en dédain. Il n'avait jamais su ni voulu calculer ce que peuvent produire des courbettes bien placées, ou des enseignes ou des prospectus menteurs. Il ne savait ni rançonner les pauvres, ni exploiter les riches, ni mentir à personne. Il se prit à voyager par l'Europe, revenant vers Paris à courts intervalles.

Puis peu à peu, oubliant, mais triste encore, trouvant plaisir à cette vie de voyages, il rêva l'Amérique : — et il partait pour longtemps, allant devant lui.

Le plus jeune n'avait que vingt-quatre ans; la fièvre politique qui fermentait alors l'avait emporté dans un de ses accès, et, rêvant république, il avait pris part aux sanglants combats de Paris. Blessé, vaincu, proscrit, rejeté par sa famille, amie dévouée du pouvoir vainqueur, il fuyait sous un nom d'emprunt. A Bordeaux, il avail reconnu M. de Montfort, avec lequel il s'était jadis rencontré dans le monde; grâce à lui, il avait obtenu un passe-port, et il partait au hasard, fuyant sa patrie, sans autres ressources que sa jeunesse et quelques louis qui lui restaient. Dans son enthousiasme, échauffé par ses derniers combats, il racontait le cloître Saint-Merri et ces batailles furieuses, derniers tressaillements d'une révolution. Alors des luttes ardentes surgissaient entre le jeune républicain et le capitaine, partisan déclaré de la royauté nouvelle. Madame Cerny intervenait. Veuve d'un lieutenant-colonel tombé dans son devoir sous la balle d'un enfant émeutier, mais victorieux, elle avait la voix haute pour les condamner tous deux et demander leur silence. D'un mot, d'un regard, sa fille apaisait la fougue du jeune homme ; Montfort raillait le capitaine ; la paix se faisait sincère, mais peu durable, et ainsi passaient les heures de bord pour quelques-uns des habitants de la Caroline.

A part deux missionnaires, qui montaient aussi sur la dunette et se mêlaient parfois à ces conversations intimes, les autres passagers s'unissaient rarement à ce groupe. Les hommes de Dieu lisaient à demi-voix leurs livres de prières, causaient ensemble de leurs saints projets, ou s'informaient auprès du capitaine des mœurs du BrésiLj

Le devoir et la foi les remplissaient tout entiers, et ils passaient au milieu de tous, graves, modestes et doux, étrangers aux choses de ce monde, le cœur tourné vers le Dieu qu'ils allaient enseigner.

Quant aux autres passagers, la Caroline en emportait de toute espèce. Il y avait un frère en deuil de son frère, qui, assis à la table du carré, griffonnait sans cesse des comptes de succession et calculait d'un air joyeusement funèbre l'héritage qu'il allait recueillir à Pernambuco.

Un oisif d'ambassade qui retournait à Rio, guindé, gourmé dans sa nullité satisfaite, empalé dans son faux-col, parlant par sentences et plaçant à contre-sens des vers de Molière, qu'il écorchait et ne comprenait pas.

Trois jeunes Brésiliens, l'espoir de leur ville, qui revenaient tout fiers de savoir se vêtir à la façon de messieurs les clercs de leur coiffeur, et qui, pour acquérir si nobles manières, avaient répandu à pleines mains l'argent de leurs familles pendant cinq années, si bien qu'ils s'en retournaient vides d'écus et de science, estropiant à la fois le français et la langue de leur patrie. lis passaient leur vie de bord à jouer aux cartes dans le carré, ou faisaient cercle autour de dame Fœdora-Sémiramis. Les chatoyantes manières et les brillants atours de la passagère les avaient séduits ; et, gourmés dans leurs plus voyantes cravates, gloussant des compliments fades, ils tournaient autour d'elle comme des îurkeys d'Asie qui font la roue.

Pendant les premiers jours, la belle Parisienne, ainsi que l'appelaient ces messieurs, n'avait paru qu'à peine, elle craignait de céder en public à des souffrances, fatales à son visage ; le hâle de la mer effrayait son teint, le mouvement du bateau dérangeait sa marche. Mais peu à peu,

LES METIS DE LA SAVANE 3f}

reprenant haieine, elle s'était installée dans le carré, les mains armées d'une tapisserie à fleurs de soie voyantes, et là, tenant cour plénière, elle distribuait ses sourires et stimulait les fadeurs soufl'rantes de M. Vulgar. Mais le beau M. Vulgar était à la cape, comme disait le capitaine. Vainement il buvait grog sur grog ; à tous instants il lui fallait rentrer dans sa cabine pour cacher ses spasmes et ses pâleurs montantes. Et alors il eût tout donné, tout, jusqu'à son béret basque, et sa veste de velours à boutons têtes de chien, pour se retrouver encore à quelque hôtel du Lion d'or, régissantla table d'hôte. Il se plaignait àfendre l'âme, oubliait ses projets séducteurs et restait sourd aux bienveillants appels de sa dame suzeraine. La mer est sans pitié ; elle se plaît à déranger les triomphateurs, et ni les chaînes de Xerxès irrité, ni les soupirs des passagers conquérants ne calment les bonds de sa vague insensible et mouvante.

Le reste des passagers se composait de personnages vulgaires : aventuriers en quête d'or, qui partaient pour trouver sans travail , à l'étranger , une existence qui leur manquait dans la mère patrie. A peine y avait-il parmi eux un commerçant sérieux. Les uns s'en allaient enseigner, envers et contre tous, leur langue qu'ils défiguraient, ou de la musique incomprise, ou de la peinture échevelée, ou de l'allopathie non ratifiée par la Faculté. les autres parlaient pour échanger des bijoux faux, du 1er peint en acier, des étoffes passées de mode, contre les piastres ou le café du Brésil :

Mille chemins^ un seul but.

Et tous, hommes et femmes, à jeun d'argent et de rcs-

3t> l'amâzonë

sources, allaient tenter sous d'autres cieux une occasion :

celle d'Europe étant devenue, dit le poëte,

Si boiteuse et si chauve à force de courir, Qu'on ne peut à la nuque un instant la saisir.

Les premières semaines de la traversée s'écoulèrent monotones et favorables. Presque constamment le ciel fut d'un bleu d'azur, la brise fraîche et propice. La mer soulevée par le vent courait en vagues blanchissantes , semblables à ces nuages entassés par flocons, qui bordent les horizons bleus aux matins des beaux soleils. Penché sous ses voiles gonflées, le navire tanguait à chaque lame ; à sa proue, le flot bleuâtre se frangeait de nuages d'argent et l'écume déferlait bruyante au long de ses bords; la Caroline courait rapide comme les légers alcyons qui suivaient son sillage; planant, roulant, rasant les vagues ondulantes ! Les traversées sont comme les nations: heureuses celles qui n'ont pas d'histoire l

De loin en loin, quand un navire passait signalé par les vigies , les oisifs du moment montaient sur la dunette ou passaient leur tête par-dessus le bastingage, regardant à tous yeux sans rien voir. Quelque matelot de quart sur le pont guidait leur recherche inhabile; puis tous redescendaient, heureux d'avoir aperçu dans l'horizon une voile blanche perdue au lointain , comme une mouette sur les flots. Mais quand le bâtiment signalé courait dans les eaux du navire à distinguer sa coque ; quand des souffleurs passaient lançant par intervalles leurs trombes d'eau soudaines; quand un requin escortait silencieusement le vaisseau, sans se mouvoir aux crochets bardés de lard que lui jetaient les matelots; quand des marsouins arrivaient plongeant et roulant par les vagues écumanles , comme

LES iîÉTIS DE LA SAVANE 37

des enfants qui jouent ; quand la dorade aux reflets de cmvre tournait sans se prendre autour du chiffon perQde qui traînait à l'arrière; alors il y avait fête générale à bord. Les missionnaires quittaient le bré\iaire, les causeurs s'arrêtaient, les joueurs laissaient leurs cartes, les rêveurs désertaient leurs rêves, les pauvres émigran'is quittaient l'avant, puis, tous confondus, s'en venaient contempler l'événement. Et dans toutes les bouches on entendait alors, ou sur les habitants des flots, ou sur le navire qui passait, des questions, des récits étranges, des commenlaires plus longs encore que ceux dont les traducteurs modernes ornent les classiques. Passe-temps moD> tones, jouets d'enfants oisifs! Mais à regarder du haut d'une autre vie , qui donc ne joue pas ici-bas : l'enf mt avec ses hochets, le passjiger des mers avec ses joie*, le passager de celte terre avec ses vanités?

LC'S calmes. — JaIou»!(>& et amoar en germe. ^ Le devoir. ~ Le requin. — Brait» dn monde!

Si TOUS n'avez jamais senà la frénésie

De Toir la maie qu'on veut par d'antres mains choisie,

Vous n'avez point aimé, tous n'avei point souffat. VicTOB Htgo,

Trois semaines s'étaient écoulées ; le navù-e avait déjà parcouru les trois quarts de sa route; encore quelques jours, et Maranbao devait apparaître. Mais, par trois degrés de latitude nord environ, les calmcî survinrent : un

matin, le vent cessa. La chaleur, tempérée jusqu'alors par les brises de l'Océan, devint accablante. Le navire ne marcha plus qu'à peine. Les voiles encore agitées sous des souffles passagers, secouées par les vagues, battirent à bruiis lourds au long des vergues; puis bientôt les pennons des mâts retombèrent immobiles ; l'Océan s'unit; les voiles pendirent inertes, flasques comme des membres cassés. Calme plat. Partout une mer d'huile, une glace s'étendait, reflétant les rayons d'un soleil dévorant. Les débris qui tombaient du bord s'enfonçaient lentement soiis les flots, ou flottaient immobiles au long du navire; pas une voile , pas un nuage à l'horizon. Le ciel, la mer, le bâtiment, tout était de plomb. Sans le soleil qui marquait les heures inflexibles , on eût pu croire qu'une léthargie avait pris le monde. Un ennui morose pesait sur tous et sur chacun, lourd comme une chape de damné dans l'enfer de Dante.

Vainement , à l'instigation du capitaine , les matelots essayaient tour à tour toutes les farces de bord , afin de rompre cette monotonie maladive. Vainement Malcontent, toujours en quête de revenus, réussit à faire monter successivement dans les hunes quatre ou cinq passagers novices, que les matelots attachèrent et qui durent payer rançon pour leur délivrance. Toutes ces joies retombaient sans écho : la Caroline s'ennuyait; le spleen, la tristesse, ia colère saisissaient chacun tour à tour. Le capitaine se plaignait de tout et gourmandait les matelots sans motif; nos passagers de la dunette disputaient comme dans un ctub politique; les émigrants se battaient à tout propos. Le jeu seul réussissait à vivre. Cette passion, la plus forte des passions humaines, galvanise ses adep!es jusqu'à la mort. Mais les joueurs eux-mêmes se querellaient et ve-

naient par intervalles, comme les autres, consumer leurs yeux à chercher des nuages et à consulter les flammes des mâts, fixes comme des mortes.

Vingt jours, vingt éternités passèrent ainsi. La chaleur était pesante et morne. Pendant le jour, sur le pont, le soleil était de feu; sous le pont, dans le carré, on ne respirait pas. La nuit, les chambres étaient comme des gouffres embrasés. Montfort n'habitait plus sa cabine et dormait sur la dunette, tandis que son ami Paul Desdichado, comme il se faisait appeler, restait des heures entières enseveli dans la solitude de sa chambre. Les deux jeunes gens continuaient à s'isoler autant que possible des autres passagers; mais, depuis quelques jours, leurs conversations semblaient moins longues, moins intimes. On eût dit que l'ennui était tombé sur leur amitié. Paul surtout se tenait à l'écart pendant des heures entières, sombre, silencieux, et quand il revenait se joindre à ses amis, c'était à peine s'il prenait part aux conversations générales; des réflexions amères lui échappaient comme montées malgré lui de son cœur à ses lèvres. Des gaietés acres, mordantes, corrosives, le prenaient par intervalles, plus tristes encore que son silence. Son visage pâlissait. Ses yeux, rougis par les veilles, tantôt se fermaient à demi, comme épuisés, tantôt briUaient d'une flamme sinistre. Vainement ses amis s'informaient de son mal ; le capitaine étalait des principes politiques inouïs de restriction ; il restait sourd à ces attaques ou niait sa souffrance. La fille de madame Cerny elle-même, qui avait sur le jeune homme un empire si absolu, que devant elle il n'osait qu'à peine aborder ses t';éories pohtiques, Henriette, était impuissante à distraire cette douleur sourde. Il ne regardait plus la jeune fille, et répondait à peine aux

douces railleries qu'elle lui adressait sur ses noires pensées.

Un soir, ou plutôt une nuit, la plupart des hôtes de la Caroline s'étaient retirés dans leurs cabines, et le petit cercle du capitaine, comme on le nommait à bord, était seul resté dehors. La nuit était splendide : des milliers d'étoiles brillaient, et la lune inondait le navire de sa pâle clarté. On pouvait lire comme en plein jour. La fraîcheur de l'Océan montait peu à peu dans l'atmosphère, et de. fois à autres on eût dit qu'un souffle de brise s'élevait par les airs, faible comme une haleine d'enfant endormi.

Montfort, assis sur la dunette, appuyé contre le mal d'artimon , contait une vieille légende mauresque , qu'il avait apprise à Séville, et qui peut-être, disait-il, était un peu le Dernier Abencerrage, ce rêve enchanté par Chateaubriand. Les deux passagères , à demi couchées sur leurs matelas de bord, écoutaient silencieuses, et le capitaine, étendu sur les cages à poules, fumait sommeillant à moitié. Paul était assis près de lui, sombre comme d'ordinaire.

La légende retraçait les malheurs de Boabdil, et le conteur peignait le roi déchu tourmenté par ses souvenirs, se cachant un jour sous des habits de chrétien maudit et revenant errer autour de Grenade; regardant comme un mendiant par-dessus les murs, et voyant son cheval favori battu par un muletier de Castille ; puis mordu par ses chiens, méconnu par celle qu'il aimait, mourant de faim et de douleur sur le seuil de l'Alhambra de ses pères! Sa voix , tour à tour mélancolique et passionnée comme son récit, remuait le cœur de la jeune fille, qui l'écoutait toute penchée , et plongeait ses regards émus dans les regards du jeune homme.

Quand Montfort eut fini, Paul dit d'une voix stridente :

— Ce roi Boabdil n'a jamais su que pleurer comme une femme ; je le trouve lâche à soulever le cœur.

Et, se levant brusquement, il descendit dans sa cabine. La jeune fille se tourna vers Montfort en disant :

— Il n'est plus aimable, votre ami ; qu'a-t-il donc?

— Si vous ne le savez pas, mademoiselle, comment voulez- vous que je le sache? répondit Montfort en souriant et d'une voix légèrement ironique.

— Suis-je donc fée, monsieur, pour lire dans les âmes? Puis elle ajouta à demi-voix et comme mentalement :

— Ahl si j'étais fée...

Et son regard rencontrant celui de Montfort fixé sur le sien, elle se leva confuse, se tourna vers sa mère pour cacher la rougeur qui lui montait au visage, et dit :

—-Mère, descendons-nous? il est bien tard.

Montfort s'était levé ; le capitaine était endormi tout à fait. Madame Cerny suivit sa fille sans mot dire; le jeune homme s'approcha pour conduire les deux femmes jus*qu'à l'escalier qui descendait sur le pont du navire. A ce moment, la jeune mère se retourna vers lui brusquement, et lui dit à voix basse :

— Monsieur de Montfort veut-il m'attendre ici? C'est un rendez-vous, ajouta- t-elle en souriant.

Et, en effet, une demi-heure après, elle reparaissait sur la dunette. Avec cet abandon tout-puissant que chaque femme, jeune ou vieille, sait prendre quand elle veut obtenir, madame Cerny saisit le bras du jeune homme et lui dit :

— La nuit est splendide. Voulez-vous faire quelques pas sur le pcnt? Je vous dérangerai peu, car vous ne dormez pas durant les nuits. De ma cabine, je vous entends vouis promener sans cesse au-dessus de ma tête;

vous troublez mon sommeil, je veux troubler vos veilles. Et en disant ces mots, sa voix se faisait douce comme une caresse, et elle s'appuyait davantage au bras du jeune homme.

— Vous savez, madame, combien je suis toujours heureux d'être près de vous, et...

— Oh ! ne faites aucune phrase, dit-elle ; je sais mes tempes bleuies. Vous n'êtes pas à un rendez-vous d'amour. Mais je suis mère, Montfort; je vous crois loyal caballero, comme vous dites. Voulez-vous m'écouter et me répoudre? Aimez-vous ma fille ?

— Madame, j'ai pour mademoiselle votre fille une affection réelle, mais.. .

— En d'autres termes, vous ne l'aimez pas ; je le savais, mais j'avais besoin de vous l'entendre dire. Eh bien, ma fille vous aime, ou plutôt va vous aimer. Vous le devinez, car vous devinez tout ; et sans savoir pourquoi, sans but : par ennui , par une coquetterie d'homme, comme nous avons nos coquetteries de femme, vous laissez voir à mon enfant tout ce que vous pouvez de votre cœur.

— Je puis vous assurer, madame, qu'aucune pensée mauvaise n'a pénétré mon âme.

— Je n'ai pas dit que vous vouliez séduire ma fille, monsieur de Montfort, puisque je vous ai dit : Je vous crois un loyal gentilhomme. Non. Mais vous vous faites aimer. Et tenez, votre ami Paul a tout vu, comme vous, comme moi, et c'est la jalousie qui depuis quelques jours le rend si sombre.

— Mais, madame, reprit Montfort de plus en plus embarrassé, vous me supposez, sur la misanthropie de mon ami, comme sur mademoiselle votre fille, une influence mystérieuse que je n'ai pas.

— Soyez donc ce que vous êtes, Montfort : loyal et bon. Ne vous retranchez pas dans des modesties perfides. Vous avez aimé, vous avez souffert, vous avez pris l'expérience des choses du cœur : vous savez, en un mot. Paul et ma fille sont des enfants qui ne savent pas. Vous êtes jeune et riche, Montfort. Je suis une pauvre femme qui n'ai que ma tille et qui suis seule pour veiller sur elle. Mon mari est mort pour nos croyances communes. En son nom comme au mien, je suis venue ce soir, sans hésiter, sans réfléchir même, vous prier et vous demander secours.

Montfort s'arrêta, prit les mains de madame Cerny, les porta il ses lèvres avec une affection pleine de respect, et lui dit :

— Je ferai tout, tout ce que vous voudrez, madame ; vous pouvez tout demander, comme si Dieu m'avait fait votre frère. Je vous donne ma parole d'honneur.

La pauvre mère sourit, laissa longtemps ses mains aux. mains qui les retenaient, et ne les retira qu'en disant :

— La mère et la sœur vous remercient, Montfort. J'ai foi en vous, et je vais dormir heureuse.

Puis elle descendit auprès de sa fille.

Le jeune homme s'étendit sur le pont, et réfléchit longuement. Ces quelques paroles l'avaient profondément ému ; il résolut (le faire tout ce qui était en lui pour détourner sur Paul les pensées de la jeune fille. Comme le lui avait dit madame Cerny, il s'était aperçu de la préoccupation qu'il jetait dans l'esprit de cette enfant, et sans regarder dans l'avenir, il s'était complu dans cette pensée ; s'abandonnant sans but à la satisfaction vaniteuse, mais douce, que toute créature humaine éprouve à se faire aimer. Frappé tout jeune dans ses plus chères croyances, fatigué de souffrir, il s'endormait à l'ombre de cette affec-

lion naissante, et son cœur dérivait à ce rêve, comme un malade las de veilles dérive au sommeil, oubliant peu a peu, mais souffrant encore.

Dès le lendemain, il commença d'éviter devant la jeune fille tous ces sujets d'entretien où l'âme se répand ; où, cherchant les pensées d'un autre être, interrogeant les vibrations de son cœur, on s'efforce d'entraîner ses sympathies. Il évita de plonger par instants, comme il le faisait naguère, son regard doux et profond jusqu'au fond du cœur de cette enfant ingénue, qui palpitait sous le charme enivrant de se croire aimée. Il emprunta des livres au capitaine, apprit à faire le point et à commander la manœuvre. Il descendit par intervalles jouer dans le carrS avec les traitants vulgaires qui se contestaient des centimes et se disputaient durant une heure pour un coup douteux; lui qui jadis avait joué sur une carte la moitié de sa fortune! Il se fit peu à peu le rival de M. Vulgar, et se prit à déverser sur la marchande des soins et des éloges, si bien, que le malheureux commis faisait toilettes sur toilettes pour éclipser par ses attraits ce rival à la langue dorée. La modiste écoutait, incertaine encore, mais s'enivrant déjà de son tardif triomphe ; peu importait à Montfort, Pendant ce temps la jeune fille oubliait peu à peu des rêves qui avaient failli troubler son cœur. Comme l'avait vu sa mère avec cette prescience, si grande parfois dans les cœurs de femme, qu'elle semble une seconde vue, l'enfant allait aimer : mais elle n'aimait pas encore. L'ennui du bord, la monotonie de la mer lui avaient fait prendre garde aux idées romanesques et généreuses que Montfort répandait dans ses causeries intimes avec une sorte de complaisance. La tête du jeune homme, mélancolique et rêveuse, avait occupé ses pensers déjeune fille;

sa coquetterie d'enfant avait désiré subjuguer cet homme, qui lui semblait grand parce qu'il avait souffert, et savait railler les passions dont il souffrait. L'oisiveté forcée de la mer, le désir de plaire, ce besoin d'affection qui monte aux cœurs de vingt ans, et les habiles causeries de Montfort faisaient germer dans son jeune cœur un amour naissant. Elle dédaignait Paul, qu'elle aimait cependant d'une affection véritable, et dont, en fille d'Eve qu'elle était, elle avait laissé croître l'amour à loisir.

La nouvelle conduite du jeune homme lui parut d'abord étrange. Avec celte habileté féminine— qu'elles ont toutes, même celles qui sont encore ignorantes comme des anges, — elle railla ses ardeurs pour le jeu, ses compliments fades à la passagère en falbala, comme lui-même l'appelait. Mais il se défendit avec une politesse si enjouée, prétextant de la longueur des jours et de sa passion mal éteinte pour les cartes, qu'elle crut s'être trompée, et bientôt son cœur commença d'oubher les parfums enivrants d'amour qu'il semait naguère sur sa route. Paul, rassuré jour à jour, presque constamment seul sur la dunette avec les deux passagères, oubliait ses jalousies sombres. Madame Cerny, qui avait compris toute la valeur de ce jeune homme aux passions fougueuses, mais au cœur loyal, l'accueillait comme un fils aimé, et rêvait pour sa fille un avenir assuré sinon brillant. — Veuve, oubliée, tout entière au souvenir d'un mari qu'elle avait adoré, elle n'avait plus d'autre rêve ici-bas, que celui de voir son Henriette heureuse en ce monde. Dieu pourrait alors rappeler la mère. Mais elle avait hâte et son cœur saignait par intervalles, en pensant à sa santé fragile, à ses espoirs plus fragiles encore.

A quelques jours de la scène que nous venons de ra-

conter, un accident de niér faillit briser tout à coup son espoir e\ sa vie.

Les calmes duraient depuis plus de quinze jours, et le capitaine, pour retremper le moral affaibli de ses-passagers, leur avait proposé de prendre des bains de mer. La chaleur était extrême, l'ennui profond, et sa proposition avait été accueillie avec enthousiasme. Sur l'un des côtés du navire il avait fait suspendre à deux vergues étendues au niveau de l'Océan une grande voile dont le milieu traînait enfoncé sous l'eau par un boulet en fer. Cette immense baignoire de toile, dont les bords se relevaient de tous côtés maintenus par les vergues, s'étendait le long du vaisseau sur un espace de quinze à vingt pas environ ; chaque jour, matin et soir, les passagers descendaient pendant quelques heures s'ébattre dans l'Océan sans craindre les dangers de la pleine mer. Déjà presque tout le monde à bord, équipage et passagers, avait profité à plusieurs reprises du Frascati de la Caroline, ainsi qu'on nommait la voile, et chaque jour on attendait à bord l'heure du bain, comme on attend l'heure du médecin dans la chambre d'un malade.

Un soir où la chaleur avait été phis forte encore que de coutume , presque tous les passagers se baignaient. Les dames, à une extrémité, en robes ordinaires ou en costumes de bains de mer ; les passagers, à l'autre bout ou dans le centre, selon leur audace , car par le milieu la voile entrait dans l'eau jusqu'à six ou sept pieds de profondeur. Paul enseignait tour à tour à la femme de l'un des passagers et à la fille de madame Gerny les mouvements nécessaires pour nager, comme fait un maîtie nageur aux bains de mer. Madame Cerny, un peu so^iffrante, regardait sa fille du haut de la duneUe , et raillait

ses essais craintifs. Le capitaine et Montfort attendaient le départ des premiers baigneurs pour les imiter à leur tour ; le jeune homme, habillé pour le bain, était assis sur le bastingage, causant avec Malcontent et jouant avec une hachette de bord, qui servait à ce dernier pour ajuster une pièce au bordage.

Le milieu de la voile, trop enfoncé dans l'eau par la pression des baigneurs qui s'ajoutait outre mesure au poids du boulet, laissait du côté de la mer une large ouverture sans rebord, et le capitaine venait de dire à Malcontent :

— Demain, tu reculeras les deux vergues, afin de laisser moins de mou à la voile. Les passagers peuvent tomber à la mer par celte ouverture, et les requins nous rendre visite.

L'heure du dîner approchait, et quelques passagers avaient déjà quitté l'eau.

Tout à coup, la voix du maître retentit :

— Un requin à bâbord !

Saisi d'eftroi, chacun se rua vers l'échelle. Le monstre nageant presque à fleur d'eau, escorté de ses poissons pilotes, entrait par l'ouverture béante, fatal commp le destin. Mademoiselle Cerny était à quelques p|eds de kii : au cri du marin , Paul s'élança vers la jeune fllle ; mais déjà la tête ronde et plate du tigre des mers s'agitt^it chpisissant sa proie.

Rapide comme lc|, pensée, Montfort, la hache en main, bondit du haut du bastingage à la tête du monstre. Maintenu presque à fleur d'eau par la voile qui le gênait, le requin agita sa nageoire fourchue pour se retourner et saisir cette proie nouvelle. Mais il n'eut pas le temps d'achever le mouvement copimencé , Montfort saisissant d'une main, pour se soutenir, le bord de la voile, de l'an-

ire leva sa hache , et d'un seul coup, l'enfonça tout entière dans la tête du monstre. Le requin fouetta l'eau qu'il fit jaillir jusque sur la dunette, recula, puis disparut sous les flots , entraînant avec lui le fer meurtrier. Son sang teignit la mer. Le jeune homme se pencha sur le bord de la voile pour le regarder encore, mais il avait déjà disparu dans les profondeurs de l'Océan, laissant aux eaux bleues une traînée sanglante, qui serpentait sous les flots.

Cependant quelques passagers montaient précipitamment l'échelle de salut ; le reste se pressait au bas, s'écrasant les uns les autres pour moifter; tous blêmes d'efi"roi.

Le bond de Montfort, son coup de hache, la fuite du requin , avaient été si rapides ; chacun était si occupé de lui-même, qu'excepté le capitaine, madame Cerny et Malcontent, qui avaient tout regardé du haut de la dunette, personne n'avait vu la fuite du monstre , et ne croyait encore à sa disparition. Les bords de la voile l'avaient d'ailleurs caché à la plupart des baigneurs.

— Est-il parti? demanda Paul qui soutenait Henriette à demi évanouie.

— Oui, dit Montfort , et pour toujours.

Mais les passagers n'écoutaient môme pas, ils continuaient à monter. Montfort aida Paul à faire franchir l'échelle à Henriette , et resta seul dans la voile. Au bout d'une minute, il remonta. Comme il arrivait sur le pont , le capitaine vint à lui et lui dit : — Mon cher ami, permettez-moi de vous remercier au nom de tout le navire.

— Il n'y a vraiment pas motif, reprit ce dernier ; le monstre s'enfuyait quand je suis tombé à l'eau. C'est mademoiselle Cerny qui doit remercier Paul, car c'est lui qui l'a soustraite aux dents du requin.

Le capitaine s'écria : — Pensez-vous donc, jeune

homme, que mes vieux yeux ne sachent plus rien voir? Mais Montfort, traversant les passagers, rentra dans sa cabine pour changer de vêtements. La plupart des baigneurs l'imitèrent. Le capitaine appela Malcontent, et lui redisant la réponse du jeune homme, lui demanda si, lui aussi, n'avait pas vu le coup de hache. Pour toute réponse, le maître lui montra le sang qui tachait encore les bords de la voile au niveau de l'eau. Puis il ajouta à demivoix :

— Mais s'il a peur que mademoiselle ne le sache, c'est son affaire et pas la nôtre, capitaine.

Le vieux marin ne dit rien et remonta sur la dunette. Cependant les passagers s'étaient vêtus à la hâte pour revenir plus vite parler de révénement, cause de leur déroute. M. Arthur Vulgar, qui, le premier, était remonté à l'échelie, et n'avait pas même vu le requin, estimait sa longueur à quarante pieds au moins, et prétendait que ses yeux brillaient comme des escarboucles !

Bientôt, la cloche du dîner sonna, — chacun descendit; les passagers qui n'étaient pas encore sortis de leur cabine apparurent tour à tour. Pendant tout le repas, il ne fut question que du requin.

M. Arthur demanda à Montfort pourquoi il s'était jeté à l'eau si brusquement. — Votre chute, dit-il, m'a fait encore plus peur que tout : je vous ai pris pour le requin lui-même.

Le jeune homme souiit avec une indicible expression et se borna à répondre :

— J'ai eu presque aussi peur que vous, monsieur. Seulement notre effroi s'est traduit de différentes manières: il m'a fait tomber à l'eau et vous a fait fuir.

Un ou deux passagers affirmaient avoir vu le bras du

baigneur s'abatire sur le monstre , et prétendaient môrae

que le sang avait jailli.

Mais le jeune et blond diplomate qui occupait le centre de la table, et dont les rares paroles faisaient oracle, dit d'un ton sentencieux :

—r Je vous demande pardon, la chute de monsieur a en effet effrayé le monstre, qui s'est sauvé; rien de plus. I^e seul homme qui se soit montré plein de courage en cette circonstance est M. Desdichado, qui, bravement, a saisi mademoiseUe Gerny et l'a entraînée vers l'échelle. J'étais parfaitement de sang-froid; j'ai tout vu.

Dans sa terreur, il avait failli se noyer au fond de la toile pour se sauver plus vite.

Le sang monta au visage de Montfort : ses sourcils §p joignirent, contractés sur son front. Il redressa la tète, et il allait adresser au fat malencontreux un sanglant démenti; mais, au moment même, madame Gerny sortait de sa cabine, suivie de sa fille encore pâle d'effroi. Son front redevint calme, il regarda la pauvre mère en souriant, et dit avec un léger tremblement dans la voix, reste de sa colère éteinte :

— Oui, madame, cela est vrai. Sans mon ami Paul votre fille était morte.

Madame Gerny regarda le jeune homme sans rien dire. Un sourire erra sur ses lèvres pâles ; puis , regagnant sa place à table, entre le capitaine et Paul, elle exprima à ce dernier, en quelques paroles, la reconnaissance qu'elle éprouvait. La jeune fille se joignit à sa mère en rougissant. Le futur ambassadeur acquiesça de la tête, et chacun se prit à féliciter Paul. Mais celui-ci accueillit ces hommages sans rien dire. Il ne cessait de regarder Montfort, qui détournait la tête, et se montrait empressé, plus

encore que de coutume , autour de dame Sémiramis , dont il s'était fait le voisin. La belle Parisienne déclara que ce souvenir seul lui faisait venir la chair de poule, et demanda qu'on n'en ouvrît plus la bouche de toute la soirée. Montfort joignit sa voix à la sienne. Le jeune diplomate, qui craignait vaguement de voir démentir le mensonge qu'il se soupçonnait d'avoir fait , déclara que c'était assez de paroles pour un requin qui s'était enfui comme un lâche. Quelques causeurs obstinés continuèrent à célébrer à voix basse la grandeur du monstre et leur propre courage dans cette épreuve. Mais M. Arthur ressaisit le sceptre de la conversation , et , déclarant que dès demain il se baignerait comme d'habitude, il se prit à raconter des histoires de commis voyageurs en péril , pui' sées dans la Vie et les aventures de Mandrin.

Le dîner fini, chacun retourna à ses occupations favorites: les uns, au jeu ; les autres, au cigare; nos amis, à leurs entretiens. Montfort rentra un instant dans sa cabine pour laisser la conversation s'engager avant de remonter sur le pont. Mais Paul le suivit, et prenant les deux mains de son ami :

— Henri, lui dit-il, Henri, j'ai devinp ce que je n'ai pas vu. C'est vous qui nous avez sauvés. Pourquoi vous taisezvous? Je vais tout raconter à madame Cerny et à sa fille.

^ Fou que vousêtesIditMontfori, ne voyez-vous donc pas que cette enfant vous aime, que samèrevousaime, et qu'il est tout simple d'épouser son sauveur. D'ailleurs véritablement, sans vous j'arrivais trop tard.

•— Oh! reprit le jeune homme, je comprends maintenant. Tout! Montfort, vous avez deviné! Oh! mais j'étais fou alors, et je doutais de vous ! et puis je l'aime tant, que ma tête se perd.

— Eh bien, soyez sage aujourd'hui, et, sur votre âme, taisez-vous.

— Non, dit-il, je ne me tairai pas. Et il ouvrit la porte de la cabine. Mais Monlfort l'arrêta, lui expliqua si noblement qu'il n'aimait pas Henriette et n'en était pas aimé, que révéler ce qui s'était passé , c'était initier tout le monde à leurs secrets intimes , le forcer tôt ou tard à chercher querelle à ce fat menteur , et rendre mademoiselle Cerny la fable du navire. Il fit tant et si bien que Paul Desdichado consentit à garder le secret jusqu'à l'arrivée.

Les deux jeunes gens remontèrent sur le pont, auprès de madame Cerny et de sa fille. La veuve tendit une main à chacun d'eux. Henriette pria Montfort de lui expliquer enfin pourquoi il s'était jeté à l'eau , si ce n'était pas pour frapper le requin, mais il répondit en riant :

— Monsieur l'ambassadeur ne l'a -t- il pas deviné? j'ai fait de la prose sans le savoir. Puis il parla d'autre chose. Madame Cerny vint à son aide, et la conversation prenant un autre cours , la jeune fille oublia ses questions , se tourna vers Paul, qui la regardait inquiet de sa pâleur, et lui tendit la main en disant :

— Mon sauveur, je vous remercie, et je remercie Dieu d'avoir été sauvée par vous.

Le jeune homme rougit de bonheur,tout en regardant son ami, et cette soirée s'écoula pour lui délicieuse et rapide, comme le premier aveu d'un premier amour. Tandis que sa fille causait avec Paul, madame Cerny, prenant le bras de Montfort, le conduisit au bout de la dunette, et là, s'appupnt tout entière sur son bras, avec des larmes dans les yeux et dans la voix , mais sans faire un geste, en regardant la mer, elle lui dit :

— Montfort, je vous remercie pour mon enfant, car vous avez été son sauveur ; pour la mère , car vous êtes pour elle plus qu'un frère par la nature; vous êtes le frère de mon choix et de mon cœur.

Puis, afin de ne pas exciter la défiance de sa fille, elle passa la main sur ses yeux pleins de larmes : se retourna souriante et continua de se promener sur le pont, d'un air indifférent.

La soirée s'écoula sans autres incidents. Montfort s'endormit sur la dunette, heureux du plus grand bonheur de ce monde : du devoir accompli!

Le lendemain au matin , malgré la nuit, qui avait réchauffé les courages, personne n'osa se baigner. Le diplomate prétexta la migraine, M. Arthur se leva trop tard. Paul, Montfort, le capitaine et deux ou trois passagers aguerris à la mer se baignèrent seuls, et il est probable que le bain du soir n'aurait pas eu plus de succès , mais le vent se chargea le jour môme d'excuser désormais les trembleurs. Vers le milieu du jour, quelques nuages apparurent; un souffle de brise rida la mer; les vergues furent retirées , et la Caroline , toutes voiles dehors , glissa sur les flots, lente, incertaine encore, comme un malade qui se lève, mais marcha enfin I

Deux mois après on lisait dans les journaux de Maranhao :

« M. le vicomte de Cinnamon , attaché à la légation de France, vient d'arriver d'Europe. Aussitôt son entrée dans nos murs, le président l'a envoyé féliciter, et il n'est plus question ici que de la belle conduite de ce jeune diplomate, qui, seul et au péril de ses jours, a sauvé les passagers d'un requin monstrueux. »

5> I/ÂMAZONE

[]n peu plus tard , sur un autre hémisphère, les parents de M. Vulgar, son patron et ses concitoyens se passaient de main en main, comme un diamant nouveau, une longue et belliqueuse épître de leur courageux ami ; et chacun se pâmait d'effroi, puis d'orgueil, au récit de la bravoure victorieuse de son sublime Hippolyte.

Les jugements d'ici-bas s'égarent parfois. Il faut savoir en souffrir et ne s'en étonner pas, puisque l'éloge ou le mépris sont choses humaines. Mais la conscience satisfaite, juge suprême , console les âmes froissées , car l'arrêt sans appel n'est pas de ce monde.

L.e Pot>au-noir. — Passade de la li§;ne. — L.es eaux de l'Amazone. — I^a Jangada. — La terre.

Il tourne ses regards auT bords qu'il a quittés, Et regrette trop tard les loisirs du rivage. Ah! quil voudrait alors, au toit de ses aïeux, Près des objets chéris présents à sa mémoire, Coulant des jours obscurs sans péril et sans gloire, N'avoir jamais laissé son pays ni ses dieux !

Lamartine.

Un vent chaud, faible, humide, soufflant tantôt d'un bord, tantôt de l'autre, remplaça pour la Caroline le calme absolu qui avait si longtemps enchaîné ses voiles. Le navire fit quelques milles en demi-route ; mais bientôt de gros nuages noirâtres envahirent l'horizon , et des pluies tombant par ondées versèrent sur le vaisseau toutes les cataractes du ciel ; chaque grain durait une heure ou deux

et s'éloignait. Alors les passagers remontaient sur le pont, rappelés par un rayon de soleil ; mais aussitôt paraissait au vent quelque nuage grisâtre qui venait, traçant audessous de lui, dans le ciel et sur la mer, une traînée blanche comme une fumée, et bientôt la pluie inondait le navire par larges gouttes pressées et chaudes.

La Caroline était dans le Poteau noir ou Pot-au-nmr^ car les matelots qui ont baptisé cette partie de l'Océan, ne peuvent pas s'entendre sur l'orthographe du nom.

— Pot-au-noir, disait le capitaine, parce que ce cie) ressemble au pot au noir d'un peintre. Cloaque sombre dans lequel viennent converger les vents généraux de l'Atlantique, apportant des nuages de tous les points de l'Océan et les roulant par spirales infinies dans ce vaste entonnoir.

— Poteau noir, disait le second, parce que c'est le poteau fatal du carrefour, d'où les navires ne peuvent sortir, retenus par des charmes invisibles.

Et, à l'appui de son dire, il citait l'histoire d'un navire hollandais, Juif errant de la mer, qui avait dormi autour de ce poteau funeste, pendant si longtemps, qu'une génération avait vécu et disparu à son bord ; pendant si longtemps, que le mousse , parti d'Amsterdam enfant imberbe, avait été trouvé vieillard à la barbe blanchie, seul vivant encore.

Depuis deux semaines entières, les pluies et la discussion se renouvelaient incessantes. Et pendant ce temps la Caroline n'avait pas fait dix lieues en bonne route; nul ne pouvait prévoir la fin de ces calmes à pluies diluviennes. L'inquiétude prenait le capitaine ; l'humidité qui régnait avait pourri plusieurs tonneaux de biscuit; les vivres de bord, que la parcimonie de l'armateur avait ménagés, avançaient rapidement ; les provisions des émigrants

étaient épuisées, et vingt bouches nouvelles retombaient à la charge du navire. Les passagers maugréaient, réduits au lard salé; et déjà le capitaine avait annoncé la mise à la ration, lorsque le vent fraîchit tout à coup, apporté par un nuage, et le navire reprit sa marche. La joie reparut au front de chacun. Le mal de mer, que ramenaient les flots déchaînés, en tempéra les excès chez quelques-uns; mais à l'Océan le calme est le pire de tous les maux, et la tempête fut la bienvenue. Elle dura peu d'ailleurs, ne brisa rien à bord, et rendit à la Caroline le vent qui l'avait quittée depuis si longtemps. Bientôt le capitaine annonça le passage de l'équateur pour le lendemain.

Malcontent, le maître, attendait ce moment, comme, enfant au collège, on attend son dimanche. Il avait combiné tout un appareil de poulies, de costumes et de plaisanteries ondoyantes, à faire mourir les matelots de joie et les passagers de souffrances.

Le soir même, vers cinq heures, on entendit un bruit ressemblant, à ne pas s'y méprendre, aux grondements répétés de la foudre. Trois matelots et trois caisses en bois, installés dans la grande hune, imitaient de leur mieux, les unes sous les autres, ce bruyant passe-temps de Jupiter.

Lorsque la foudre eut plus que suffisamment grondé au gré des auditeurs, la grêle, figurée par une pluie de haricots secs, tomba sur le pont, distribuée rudement par des matelots montés sur les vergues.

Enfin la grêle cessa à son tour, et une voix sonore, partant de la grande hune, héla le navire :

— Hol du navire?

— Ho 1 répondit le capitaine.

— Le nom du bâiiment?

— La Caroline.

— D'où venez-vous?

— De France.

— Où allez-vous?

— Au Brésil. Et vous?

Aussitôt, comme réponse, on vit descendre par l'étal du grand mât un postillon avec fouet, bottes, chapeau de cuir, culotte blanche , veste courte. Puis au bas de l'étai qui vient aboutir au mât de misaine, surgit tout à coup, comme par enchantement, un gros ours blanc, tenu en laisse par un meunier à la figure et aux vêtements enfarinés, au chef coiffé d'un immense bonnet de coton.

Le postillon arriva. Aussitôt, entre lui, le meunier et l'ours, commença toute une série de saints, de cérémonies et d'embrassades à outrance. Mais l'ours serra trop fort le postillon , qui se fâcha contre le meunier. Une discussion parut s'élever entre les trois amis, pacifique d'abord, comme entre des plaideurs qu' se contiennent, puis bientôt, fortement assaisonnée d'injures, de gestes et de coups retentissants, saupoudrée sans cesse par la farine du meunier dont les poches semblaient intarissables.

Enfin , le postillon réussit à faire entendre raison à ses deux interlocuteurs : car il enfourcha paisiblement l'ours, c'est-à-dire un gigantesque matelot qui marchait à deux pattes, et démenait les deux autres avec des gestes de prédicateur.

Ainsi monté, il se rendit à l'arrière, escorté du meunier qui distribuait sur sa route de la farine et des bons mots très -pimentés. Le capitaine était sur la dunette, entouré des passagers attirés par cette scène. Arrivée devant lui, la burlesque ambassade s'arrêta respectueusement. L'ours retomba à quatre pattes, le meunier interrompit sa farine, le postillon descendit de sa monture, salua le capitaine et

lui remit une lettre écrite, dit-il, par le dieu Neptune en personne.

Le capitaine prit la lettre, elle portait en substance: que le dieu ayant appris la prochaine arrivée de la Caroline dans son royaume , annonçait au capitaine que , par égard pour lui, M. Sharp, vieil ami du dieu, il le recevrait bien , et viendrait le lendemain avec toute sa cour lui rendre visite. Et en vrai dieu, qu'il était, Neptune apparemment professait un mépris souverain pour nos lois humaines , car les formes du langage et de l'orthographe étaient violées à chaque mot, de la plus outrageante façon.

M. Sharp se souciait médiocrement des politesses de la divinité marine, aussi répondit-il au postillon :

— Tu diras à ton dieu que je le dispense de sa visite, n y a des dames à bord ; elles auraient peur d'un vieux laid comme lui : qu'il se borne à vous visiter vous autres.

— Mais, capitaine, hasarda Malcontent, — ou le postillon, — si les passagers consentent...

— Ceux qui consentiront iront sur l'avant avec toi. Là, faites ce que vous voudrez ; mais si vous jetez une goutte d'eau aux autres , foi de Sharp , je vous retranche tous de vin jusqu'à Maranhao.

Les matelots connaissaient leur capitaine. Quand il avait dit non , Neptune en personne ne l'aurait pas fait changer d'avis. Le trio des ambassadeurs s'en retourna l'oreille basse.

Mais M. Sharp leur fît donner un quart de vin, comme indemnité pour leur joie trompée , et la gaieté régna sur le pont jusqu'à l'heure du coucher.

Dès le lendemain matin cependant. Malcontent, tenace comme un Breton qu'il était , vint de nouveau supplier le capitaine. Mais M. Sharp fut inflexible, elle maître gas-

piîlaiL en vain sapins câline éloquence, lorsque M. Arthur parut sur la dunette. Il avait ouï dire qu'on passait la ligne le jour même , et venait prier le capitaine de la lui montrer.

Le vieux marin se tourna vers Montfort et son ami, qui riaient à demi, et leur dit on anglais :

— S'il ne mériterait pas le baptême 1

Le maître comprit. Il se tourna vers le commis avec un air de respect parfait et lui dit :

— Si monsieur le comte veut...

Par une raillerie que le passager prenait pour des égards, Malcontent ne parlait jamais à M. Arthur sans lui donner ce titre...

— Si monsieur le comte veut, l'équipage possède une lorgnette à cet effet, je la lui prêterai. Et puis, si monsieur le comte daigne diriger une cérémonie qui se fait en l'honneur de la ligne , les matelots seront heureux d'être présidés par un passager comme monsieur le comte.

Et, en parlant, il gardait respectueusement la main à son bonnet, comme un soldat qui salue son officier.

Le commis hésitait. Il avait entendu vaguement parler du baptême et des supplices des passagers. Mais il voulait voir la ligne. D'ailleurs, ne présiderait-il pas la cérémonie? Qu'avait-il à craindre? Une seule chose l'arrêtait encore. Peut-être serail-il obligé à débourser, et M. Arthur n'aimait pas à débourser. Mais le maître connaissait son avarice , car le commis n'avait rien donné aux matelots pour l'arrimage de ses malles , ce que Malcontent ne lui avait pas pardonné. Il devina ce qui se passait dans l'esprit du vaniteux passager, et reprit d'une voix plus respectueuse encore que la première fois :

— Si monsieur le comte nous l'ait l'honneur d'agréer

notre supplique , selon les usages du code maritime , ce seront les autres passagers qui payeront le vin et la dépense. Monsieur le comte sera exempté de toute contribution, vu l'honneur qu'il nous fera.

M. Arthur accepta. — S'il y a besoin d'une reine... ajouta-t-il, en pensant à dame Fœdora, qu'il désirait associer à ses dignités. Mais le capitaine se hâta de l'interrompre, en disant au maître :

— C'est assez, prépare ta cérémonie et laisse les autres passagers en repos.

— Oh ! du moment oii nous avons un président , tout ira bien, reprit Malcontent.

Il alla retrouver les matelots , et M. Arthur descendit au carré , gourmé dans une attitude pleine de réticences orgueilleuses. Il initia seulement dame Fœdora à sa bonne fortune; la belle Parisienne répondit par un sourire. Mais elle jouait, et n'écouta même pas ce que son admirateur lui disait à voix basse.

Le maître, vêtu en Neptune, vint bientôt chercher M. Arthur. Les matelots le suivaient déguisés en tritons et en néréides, avec des perruques en étoupe, des cornes, du noir de fumée et de la couleur sur la figure et les vêtements. La cérémonie devait se passer sur le toit du rouf, de façon à ce que tout le navire pîit assister au spectacle.

Là, un fauteuil élevé était préparé au pied d'une sorte de dais ou de potence , sur le sommet de laquelle était un baquet de bord plein d'eau, et d'où pendait un morceau de toile à voile peint en bleu, qui figurait la voûte du ciel. M. Arthur ne vit que le trône, sans soupçonner cette nouvelle épée de Damoclès. Il s'assit. Aussitôt deux matelots amarrèrent aux bras et aux pieds du fauteuil, par-dessus le patient, deux fortes barres de bois pour l'empêcher de

se relever. Mais le commis n'avait encore goûté qu'aux joies de l'espérance, et ne songeait pas à se soustraire aux honneurs qui l'attendaient. Il se renversa sur le dos de sa chaise avec un air digne afin d'écouter Neptune, qui venait à lui la tête ceinte d'un diadème de raisins des tropiques •> tenant son trident d'une main, et de l'autre caressant sa barbe d'étoupc.

— Je suis le dieu Neptune ; voyageur, que veux-tu? M. Arthur ôta son béret rouge à gland tricolore, et répondit d'une voix de circonstance :

— Monsieur le dieu , je veux voir la ligne. Sur l'ordre de Neptune, le mousse, qui trébuchait dans les jupons goudronnés d'une jeune néréide , apporta une vieille lorgnette du bord, engluée de poix-résine, qu'il présenta au voyageur.

— Thétis, ma fille, dit le dieu, soutenez la lorgnette.

L'enfant prit la longue-vue, la tenant inclinée vers l'horizon, et d'une main il la soutint h la hauteur des yeux du passager, tandis que de l'autre il étendait et maintenait par le travers du verre un fil blanc, collé d'un bout à son index, et de l'autre à son pouce.

M. Arthur regarda , et se tournant vers les autres passagers, d'un air satisfait et capable, il s'écria : — Je la vois, je la vois parfaitement!

Le capitaine et quelques passagers sourirent en murmurant à demi-voix des épilhètes qui n'étaient pas en l'honneur du crédule voyant. Mais parmi les spectateurs, tous trop éloignés pour avoir vu la manœuvre du mousse, plus d'un se promit de voir à son tour, et beaucoup en-

' On nomme ainsi uno plante marine qui ressemble à des raisins jaunes et se reucontre on mer^ surtout entre les tropiques.

Ç2 l'amazone

vièrent à leur collègue l'honneur d'avoir vu le premier

cette ligne vantée.

Aux grands succès, les grands revers. Tandis que le commis rendait la lorgnette au mousse , qui le regardait sérieux comme un page de théâtre , le dieu Neptune se tourna vers les spectateurs.

— Mesdames et messieurs, dit-il, le vénérable père Sharp (et il porta la main à son diadème) , en nous faisant sa demande de passage à travers nos Étals, nous a présenté vos passe-ports. Nos minisires les ont examinés, vous êtes tous en règle : mais les papiers de monsieur ne mentionnent pas son baptême ; nul ne doit entrer dans mon royaume sans baptême , et il se retourna vers M. Arthur.

Ce dernier ne riait plus. Il ne savait pas encore ce que voulait le dieu ; mais ses deux petits yeux railleurs qui luisaient comme des charbons sous leurs sourcils d'étoupe, lui promettaient malheur. 11 essaya de se lever, et se trouva soudé à sa chaise. Force lui fut de rester en repos.

Neptune fit un pas vers lui, et s'appuyant à deux mains sur son trident, dit d'une voix sépulcrale :

— Passager, vous sentez - vous pur comme l'eau de la mer, pur comme l'étoile polaire, pur comme un faubert neuf, digne du baptême ?

Le jour se fit dans la cervelle épaisse du beau commis, et il reprit d'une voix brève : — Déhez-moi , Malcontent, je vous donnerai une piastre.

— Après ? murmura le matelot à voix basse , et levant la tête vers le ciel, il s'écria :

— Mon frère la Pluie, le passager demande le baptême, et mes ministres sont prêts.

A l'instant, comme par enchantement, le baquet amarré

au sommet du dais versa méthodiquement tout son contenu sur la tête de M. Arthur. Il fît un soubresaut formidable pour s'échapper, mais la chaise et les lien ; tenaient bon. Quand tout fut versé, aux éclats de rire ues passagers, Neptune reprit son air grave, et dit au patient, qui le regardait abruti et secouant l'eau dont il était couvert : — Mes ministres vont te faire jurer les lois de mon royaume et te marquer de la poussière sacrée.

Aussitôt les matelots défdèrentun à un devant le supplicié en murmurant une des phrases consacrées de la grande litanie du baptême.

— Jures-tu de ne jamais épouser la tiancée d'un matelot?

— Jures-tu? etc.

Et après chaque question, chaque demandeur, armé d'un sac en papier rempli de suie pulvérisée, s'arrêtait comme pour écouter le serment et lançait le contenu de son nouvel encensoir au visage du patient ; si bien qu'à la fin de la cérémonie , sa figure et ses vêtements n'avaient plus couleur humaine. Le malheureux écumait et trépignait, ivre de fureur, d'eau et de poussière. Mais la chaise de torture était solide, et de nouvelles cérémonies allaient avoir lieu en son honneur, lorsque le capitaine, sur les instances de madame Cerny, ordonna au maître de le délivrer. Les barres transversales qui le retenaient furent enlevées, et l'infortuné voulut se lever. Horreur! la chaise se levait avec lui. Un des matelots l'avait détachée de l'édiafaudage qui la fixait sur le rouf, et le siège et le dossier enduits de goudron adhéraient à sa personne, comme un conteur ennuyeux dont on ne peut se délivrer. Enfin, tant bien que mal, il se sépara de cette dernière ennemie en lui laissant des lambeaux de vêtements, affiches déchi-

rées de son occupation présidentielle, et descendit du rouf sous les saints railleurs des matelots.

Au pied de l'échelle se tenait le mousse toujours vêtu en jeune néréide :

Cet âge est sans pitié.

Il s'avança d'un air gracieux vers le noyé , et lui barra le passage en disant :

— Mon beau passager, vous êtes baptisé ; je vous demande en mariage.

Mais il n'eut que le temps de s'effacer contre un mât pour esquiver le châtiment que M. Arthur destinait à cette suprême injure.

L'enfant rejoignit en riant les matelots, qui préludaient déjà par un intermède bachique aux mascarades sans fin de ce grand carnaval des mers. Le passager fut obligé de traverser les émigrants qui , pressés sur sa route , riaient à perdre haleine. Il allait en tous sens, se heurtant à eux, sans retrouver son chemin , ébloui de poussière et de fureur; et les émigranis riaient plus fort: et le malheureux étouffait de rage, regrettant trop tard la terre, la France, et ces hôtels dont il était l'orgueil. Deux heures après, il reparut au dîner du bord, bruyant, radieux, gonflé de lui-même comme si le baptême n'avait point passé sur son front.

Les individualités vaniteuses, qui font métier de rechercher l'éclat et les bruyants triomphes, moissonnent bien souvent plus de honte que de gloire , plus d'affronts que d'honneurs. Mai? les déconvenues glissent sur elles sans les abattre , et la honte n'a pas prise sur leurs âmes vulgaires. Phalènes s^upides, qui volent à tous les feux,

LES MÉTIS DE LA SAVANE 6o

éblouies de lumières, avides de clartés, brûlant leurs ailes affolées, retombant mutilées, mais remontant toujours vers ces feux trompeurs qui les attirent !

La Caroline cependant poursuivait sa course , et le capitaine espérait voir la terre le lendemain. Les passagers le pressaient de plus en plus de leurs questions oisives sur le jour de l'arrivée, la distance, etc. Mais, habitué depuis longs jours aux impatiences curieuses de ses hôtes, la vieux marin avait des phrases toutes faites qui répondaient à toutes les questions, et qu'il distribuait sans même entendre des demandes. Il ne communiquait ses espoirs qu'à ses passagers de prédilection.

Quand le soleil du lendemain se leva pour la Caroline^ on découvrit au lointain, par l'avant du navire, une large bande jaunâtre qui tranchait sur les flots bleus de l'Océan et embrassait tout un côté de l'horizon. Le capitaine descendit dans sa cabine, consulta ses cartes, ses calculs, et passa sur l'avant pour mieux examiner l'Océan. Bientôt il fit jeter le plomb de sonde et monter un matelot en vigie. Il était visiblement inquiet, et regardait sans cesse par sa longue-vue cet horizon jaune dont la Caroline se rapprochait toujours. Vainement il recherchait dans sa pensée ce que pouvait être cette lueur immense. Un reflet sous le soleil? mais le ciel était sans nuages, ce n'était pas un reflet du ciel. Un ras de marée? mais les ras de marée, si fréquents dans ces parages, n'ont celte couleur jaune que dans les eaux de l'Amazone.

Soudain, il se tourna vers son second et lui dit :

— C'est l'Amazone , il n'y a qu'elle qui puisse tracer sur l'Océan ce vaste sillage.

— C'est impossible, reprit le second ; nous devons être à deux degrés sud d 3 la bouche du gï*and fleuve. Mon

point nous place par le travers de Maranhao, près d'ar*

river.

— El le mien aussi; mais, grâce aux nuages, bous n'avons pas d'observations depuis plusieurs jours ; l'estime et la montre se trompent. Ceci ne peut être que l'Amazone. D'ailleurs, nous allons le voir de suite : quand nous serons dans ces eaux blanches, l'eau sera douce.

Une heure s'écoula ainsi, et k, Caroline était entrée depuis quelques minutes dans la zone de mer qui occupait si fort le capitame. Des deux côtés du navire, un flot terreux , jaune, avait remplacé le flot limpide et vert de l'Atlantique. Le capitaine fit tirer un seau d'eau le long du bord, et apporter un verre. Il goûta : l'eau avait I3 môme goût que l'eau de mer ordinaire, mais contenait un hmon jaune, qui, en quelques minutes, déposa au fond du verre une couche terreuse.

Une heure après, il recommença celte expérience : l'eau était plus épaisse encore, et lui sembla moins salée, moins âpre que l'eau de mer ordinaire. Le second et Malcontent, consultés, partagèrent cet avis. Enfin, auhoutde trois à quatre heures, une troisième expérience donna de l'eau saumâtre seulement, et qu'à la rigueur on aurait pu boire. Il n'y avait plus de doutes à conserver, le navire était dans les eaux de l'Amazone, c'est-à-dire hors de sa route, au nord, emporté sur Cayenne ou la Martinique par les courants du grand fleuve.

Le capitaine n'attendit pas plus longtemps. Il fît porter au sud en côtoyant autant que possible les bords des flots bleus qu'on apercevait encore, de manière à ne pas s'écarter de la côle, et cependant à ne pas s'en rapprocher trop, dans la crainte des bas-fonds, des courants et de la prororoca.

Il avait déjà navigué dans ces parages, et savait que les flots de l'Amazone, pendant ses grandes crues, arrivent comme une avalanche, entrent dans l'Océan jusqu'à vmgt ou trente lieues, puis inclinent et dérivent peu à peu vers le nord-ouest, pour suivre les courants de l'Atlantique en prolongeant la côte d'Amérique jusqu'aux Antilles. Ainsi, — pour employer une comparaison sensible aux yeux , afin d'être compris, — ainsi, par les jours de grande pkiie, on peut voir, du haut des ponts, les eaux fangeuses des égouls de Paris entrer dans !a Seine, refouler ses Ilots, puis suivre son courant général, tout en gardant longtemps encore sur ses bords une homogénéité rapide, boueuse et noirâtre. Telles arrivent les eaux jaunes de l'Amazone dans les flots bleus de l'Atlantique.

Les voiles avaient été orientées pour courir dans cette direction, et le timonier, surveillé par le capitaine, gouvernait de façon à ne pas s'écarter de la ligne bleuâtre qu'il avait à sa gauche , lorsque le matelot de vigie cria : « Une voile sous le vent ! » Le capitaine fit porter dessus, et moins d'un quart d'heure après, une jangada delà côte arriva dans les eaux de la Caroline. Elle courait au plus près , bondissant à chaque lame et penchée sous sa grande voile latine; elle arriva bientôt par le travers. Les passagers se pressaient sur le pont pour voir l'étrange radeau, première apparition d'un monde nouveau. Trois hommes étaient debout sur la jangada. Tous trois avaient le même costume, c'est-à-dire un pantalon rougeâtre, qui commençait au nombril et s'arrêtait au milieu du mollet; leurs têtes et leurs corps bronzés étaient nus sous ie soleil. Leurs pieds baignaient dans l'eau de la mer qui passait à chaque vague sur les arbres ronds et lisses du radeau. L'un était un mulâtre presque nègre.

Son crâne monstrueux et crépu, sa barbe aux poils rares, noirs, crépus également, ses yeux ronds à prunelle noire sur un blanc jaunâtre veiné de sang, son nez épaté, sa bouche à lèvres épaisses , son col court, ses larges épaules, tout un corps athlétique , lui donnaient un air de bestiahté brutale, répugnant et hideux. Les deux autres étaient des Indiens, comme l'indiquaient assez leurs figures larges , rouge d'acajou clair, leurs cheveux lisses , leur œil chinois petit, noir et perçant.

Un quatrième habitant de la jangada portant de plus que les autres une chemisette blanche et un chapeau de paille, sortit de la cabine en feuilles qui s'élevait au milieu du radeau. Il paraissait être le chef, sinon le maître des trois autres. C'était un blanc rougi au soleil, mais jeune encore, blond roux, avec des yeux gris vifs, et une barbe entière. Quand son bateau fut près de la Caroline, à se faire entendre, il monta sur une planche placée devant sa cabine, à trois pieds au-dessus du niveau du radeau, et demanda en portugais si on ne voulait pas lui vendre du vin.

Le capitaine lui dit d'attacher sa barque au navire et de monter à bord.

Un des matelots jeta une amarre ; le mulâtre la prit, accosta la jangada, et l'homme à la chemise, saisissant les deux tire-vieille qui pendaient à l'échelle, sauta sur la lisse, et de là sur le pont.

A ce moment, la fille de madame Cerny se pencha à la mer du haut de la dunette pour voir de plus près le radeau, et son regard se croisa avec celui du mulâtre. Elle se sentit comme blessée, mordue par cet œil fauve, et se rejeta en arrière en murmurant : — Ohî le vilain homme! il m'a fait peur.

LKS .MSTIS DE LA SAVAXE 09

Puis elle se rejeta en arrière brusquement, pâle d'effroi. Paul et sa mère furent obligés de la soutenir, car elle défaillait . Il y a parfois des pressentiments si étranges qu'ils sont comme une seconde vue, et que les hommes même les plus sceptiques s'abandonnent à y croire. Cependant, il en est des pressentiments comme des rêves, comme des prophéties, comme de tous les calculs vains que l'homme , être aveugle et plein d'orgueil , fait sur un avenir qu'il ignore. Si les événements que ses désirs ou ses terreurs prévoient se réalisent, apportés par le hasard, le charlatan monte au rang d'augure, le voyant se change en inspiré. L'inutile Cassandre n'est devenue prophétesse et sacrée qu'après la prise de Troie. C'est le succès qui fait les prophètes, comme il fait bien souvent les grands hommes d'icirbas.

Madame Cerny et Paul rassurèrent la jeune fille, et l'image du mulâtre s'effaça bientôt de ses yeux , chassée par les pensées d'arrivée que la venue du radeau faisait germer dans son esprit comme dans celui de tous les habitants de la Caroline. Elle se prit même à regarder de nouveau les habitants étranges de cette barque plus étrange encore, et peu à peu, ses yeux s'accoutumant à l'allure sauvage de ces hommes, elle regarda sans pâlir leurs têtes brunies et farouches. Le mulâtre, cependant, ramenait sans cesse sur elle son regard fauve, et une idée fixe semblait s'être emparée de cette tête inintelligente. Ainsi, quand un vautour vient planant sur les plaines, on quête de proies , si quelque agneau bondissant lui apparaît tout à coup, il tourne la tête , et des convoitises s'aïlument dans ses prunelles rondes et brillantes.

En sautant sur le pont, le blanc de la jangada jeta de Ions côtés un regard inquisiteur, salua les passagers qui

70 i'amazone

l'entouraient, et lendit la main au capitaine en disant, à

la façon brésilienne :

— Viva. Bonjour. Comment est votre seigneurie? — Bien, reprit le capitaine. — Mais le vieux marin était embarrassé. Son vocabulaire portugais n'était pas étendu; à peine savait-il quelques phrases ; moins ignorant du moins que la plupart des Français , qui sont et restent les plus ignorants de tous les hommes quant aux langues vivantes. Il pria l'un des Brésiliens présents d'adresser pour lui quelques questions à son visiteur ; et tous trois descendirent dans sa cabine , au grand désappointement des passagers, qui durent borner leur curiosité à la contemplation de la jangada. Mais bientôt, à leur demande, l'un des deux Brésiliens restés sur le pont interpella les habitants du radeau :

— D'où êtes-vous?

— Du Para ! répondit le mulâtre.

— Sommes-nous loin de la terre ?

— Oui, à plus de quinze lieues.

— Que faisiez-vous en mer?

— Nous allions à Bailique par le large, quand le patron vous a aperçu et est venu vers vous pour ncheter du vin.

— Et vous, vous allez à la Cayenne ?

— Non, au Para.

— Qu'êtes-vous et qu'avez-vous là, sous le toit de votre jangada?

— Du poisson salé et de la farine de manioc. Nous sommes pêcheurs.

Un dialogue d'une nature semblable avait lieu dans la cabine du capitaine. Le vieux marin ne s'était pas trompé, il était dans les eaux de l'Amazone par le travers de h grande bouche.

Le capitaine demanda à l'étranger s'il connaissait ces parages, et s'il voulait pour un. bon prix le guider jusqu'en vue de Salinas, à l'entrée de la bouche sud de i'Amazone, où se tiennent les pilotes chargés de conduire les navires au Para.

— Je suis moi-même pilote de Salinas, répondit l'inconnu, et je vous conduirai jusqu'au Para si vous voulez ; mais combien me donnerez-vous?

Le capitaine promit quarante piastres, et le marché fut conclu par l'organe du passager brésilien , qui traduisait pour les deux interlocuteurs.

Le nouveau pilote assura que si le vent continuait à souftler du nord-est, comme il soufflait en ce moment, le navire serait en pleine rivière avant deux jours. Puis il déjeuna avec les passagers, qui lui faisaient grand accueil, heureux de se savoir près du port, et de voir enfin un habitant de cette terre après laquelle ils couraient depuis tant de jours. Le capitaine fit apporter du vin extra. M. Arthur but à la santé de l'inconnu en lui débitant en français une tirade de questions et de compliments , dont ce dernier ne comprit pas un mot: et la gaieté générale qui précède les arrivées s'empara des convives.

Le pilote cependant s'informait avec une curiosité persistante de la nature du chargement du navire, et du nombre d'hommes qui étaient à bord. Les Brésiliens satisfirent tant bien que mal à ses questions; bientôt il demanda la permission de renvoyer son canot et ses hommes à l'île de Bailique pour vendre son poisson salé , et descendit à son bord afin de donner quelques ordres et de prendre des vêtements- Là il emmena sous son toit le mulâtre que nous avons vu, et causa longuement avec lui à VOIX basse, dans ud dialecte à la fois indien , portugais

it L AMAZONE

et créole français, sorte de patois usité par les Indiens et les métis qui errent sur les confins de la Guyane française et du Brésil. Puis il remonta à bord de la Caroline. Le capitaine donna aux trois hommes une bouteille d'eaude-vie et du lard. Aussitôt le mulâtre hissa sa voile rou geâti-e, largua l'amarre qui la retenait, et le frêle esquif partit en bondissant sur les cimes des vagues, léger sur l'eau comme un oiseau plongeur. Un quart d'iieure après, il avait disparu dans l'horizon qui miroitait sous le soleil en feu de l'équateur.

Malcontent le suivit longtemps des yeux, puis secoua la tête en disant :

— Tout cela n'est pas clair : Bailique est au nord, et le radeau court sud-ouest... Ce mulâtre et son patron le pilote ont des figures vent debout... Je vas communiquer mon impression à l'ancien.

Et s'approchant du capitaine, il lui dit :

— Capitaine, est-ce que Bailique a changé de place; la jangada court sud-ouest. Il a une tête qui ne me revient pas, votre pilote.

— Ah 1 ah I reprit M. Sharp, tu es toujours le même : tu te prends d'amitié on de haine sans savoir pourquoi. C'est quelque brave pêcheur qui fait un peu de contrebande entre Cayenne et le Para.

Le maître s'en retourna en murmurant :

— Je vous aurai toujours averti, capitaine.

Le vieux marin réfléchit une seconde. Puis allant chercher le Brésilien qui lui avait servi d'interprète, il le pria do demander au pilote pourquoi son bateau allait du côté opposé à l'île de Bailique.

La question fut faite. Elle troubla visiblement l'étranger; mais il sl' vcriu! rrosque aussitôt et répoiiiiil que ses

gens, ne sachiint pas, comme lui, se servir de la boussole, n'osaient point aller à Bailique par le large. — lis ont pris peur, ajouta-t-il, et retournent en vue des îles de Bragança , pour de là traverser la bouche du fleuve on droite ligne, et gagner Bailique en prolongeant Curua et Marineiro.

Le capitaine, auquel le passager traduisit cette réponse, regarda le pilote d'un air soupçonneux, puis descendit dans sa cabine vérifier sur la carte la possibilité de ces assertions. Tout était parfaitement naturel, et déjà il avait repris confiance dans l'inconnu, lorsque Montfort arriva vers lUi en disant :

— Capitaine, je vous avertis que votre pilote n'est pas Brésilien. Je viens de causer avec lui en espagnol, et j'ai reconnu l'Américain. Je lui ai demandé s'il n'était pas nA aux États-Unis. Il a répondu que non en rougissant. Mais il est Anglo-Américain, j'en suis certain; et son cigare qu'il mâche en fumant, la roue du gouvernail qu'il sculpte avec son canif, sont là pour attester le Yankee. De plus, il m'a fait d'étranges questions sur la richesse de la cargaison, le numbre des matelots et passagers. Enfin cet homme a une figure fatale qui respire le crime... Croyezmoi, défiez-vous!

— Malcontent m'en a dit autant que vous, répondit le capitaine. Il parait que votre sympathie pour le maître, va jnsi|u'à partager ses antipathies. Je vous remercie, toutefois, mon cher Montfort; je veillerai.

Puis, en disant ces mots, il serra cordialement la main de son passager et remonta avec lui sur le pont.

Au bout de quelques ramutes, il fit jeter le plomb de sonde, qui marqua cinq brasses.

— Oh î oh l dit-il, nous approchons beaucoup de la terre !

li prit son Brésilien à part et le pria de demander au pilote pourquoi il approchait si près de la côle.

Ce dernier répondit avec une aisance parfaite :

— Nous sommes en ce moment par le travers de Mexiana. Je vais prendre le canal qui sépare celte île des Frescas, afin d'être à la nuit dans le grand chenal de Marajo, et demain nous doublerons la pointe de Magoari pour entrer en rivière. Ce n'est pas l'entrée ordinaire; mais le navire élant hors route et ne pouvant reprendre la pleine mer, qu'en perdant deux ou trois jour? , c'est le chemin le plus court.

Celle réponse était juste de tous points : le capitaine inclina la tôle en signe d'approbation. Le navire cependant poursuivait sa route, et le vent fraîchissant d'instant en instant, le pilote annonça à ses compatriotes brésiliens que Mexiana serait en vue avant la fin du jour. En effet, vers quatre heures environ, un matelot cria terre par bà' bord, et presque aussitôt terra par tribord. Tous les passagers se précipitèrent à l'avant pour mieux voir, et bientôt deux lignes de verdure apparurent aux yeux de tous Par le mirage, elles semblaient danser au-djssîis des flots et se perdre dans l'horizon resplendissant, comme de grands oiseaux volant à fleur d'eau. Mais bienlô: les arbres se détaciièrenî et prirent pied : puis grandh'ent, pressés comme des blés dans nos plaines. Enfin la Caroline entra dans leur ombre, qui se projetait lointaine sur les flots de la mer : et le splendide spectacle d'une terra équatoriale se déroula sous les yeux éblouis des Européens.

A gauche, Frescas et ses îlels s'élevaient sur les flots comme des montagnes de verdure. Leurs hautes cimes apparaissaient dorées aux derniers rayons du soleil, tandis que leurs bases ensevelies dans une obscurité nais-

santé s'étendaient à l'infini, formant corps avec les ombres mêmes qu'elles répandaient sur les flots. A droite, on découvrait la plage jaune de Mexiana qui fuyait vers le nord-est, baignée dans la mer et se perdant à l'horizon. Mais à l'entrée du canal vers lequel arrivait la Caroline, la plage cessait, et la grande île déroulait jusque sur l'Océan sa forêt vierge et sombre.

Le navire, porté par le vent et la marée montante, courait rangeant le rivage, et chacun mesurait du regard ces grands arbres séculaires, aux troncs droits, tantôt chargés de verdure, de fleurs et de lianes pendantes, tantôt nus, morts, dénudés par les vents. Tout à coup la forêt cessa; une échappée de soleil se fit éblouissante, et une prairie dont l'œil ne trouvait pas la fin s'ouvrit devant le navire, comme une oasis dans le désert : bientôt des arbres étendirent à nouveau leur grand rideau monotone. Puis la savane reprit, et un troupeau de bœufs roux, épars sur la plage, apparut subitement.

Quelques animaux se baignaient dans les flots de la mer; les uns nageaient en soufflant le long du rivage: les autres, à moitié dans l'eau, levaient la tête et regardaient étonnés l'apparition qui troublait leur solitude. Mais la grande masse du troupeau était à terre, paissant à pas lents dans la prairie, ou couchée dans les hantes herbes. Aussi loin qu'on pouvait voir, on voyait se dresser leurs têtes mouvantes s'étendant sur la plaine, comme un océan de vagues vivantes. D'hommes et de guides nulle part; rien que la savane peuplée d'animaux prenant dans la nuit tombante des formes étranges, colossales.

Et chacun regardait, silencieux, ce grand panorama de la nature équatoriale; dans le lointain, l'Océan luisant par lames d'or aux obliques rayons du soleil couchant,

mais, près de terre, se couvrant déjà d'ombres grandissantes : çà et là des îles de verdure, tantôt sombres, tantôt éclairées par d'obliques clartés ; une forêt profonde et solitaire ; des plaines sans fin peuplées de taureaux sauvages ! Et cette nature grandiose, décuplée sous les ombres de la nuit, apparut aux imaginations fatiguées de la mer, comme une terre fantastique peuplée d'êtres plus fantastiques encore.

Mais bientôt le soleil ne laissa plus sur l'horizon qu'une lueur effacée, qui se perdit comme un reflet de lointain incendie. Des étoiles solitaires apparurent dans les cieux. La nuit prit la terre et l'Océan. Les vivantes images qui saisissaient les yeux des passagers s'effacèrent dans l'ouibre : la rêverie envahit les cœurs; chacun se reploya sur lui-même, pensif, en songeant à cette nature déserte, immense, silencieuse, qui s'ouvrait devant lui comme un abîme inconnu. L'avenir s'assombrit , le passé remonta. Un instant les misères humaines qui emportaient tous ces hommes loin de la terre natale, leur troublèrent le cœur comme des cendres tombant dans une eau dormante; puis peu à peu ces misères descendirent englouties, éteintes dans un passé disparu, et l'image de celte France, quittée pour toujours peut-être, se redora dans ie lointain : souvenir enchanteur et perdui!

L.e fleuve des Amazone*» — Le carbet indien. -> Serpent à sonnettes. .— Morsure et guérison. — L'amour.

To be, or not to he, that is the qucs'c.on : •«

To die ; — to sieep ; —

To sleep ! perchance to dream : — . . . ,

Shakspeare.

Avant de suivre la Caroline et ses passagers dans leur nouveau voyage, il est nécessaire, pour l'intelligence des récits qui vont suivre, d'expliquer, par une courte digression, l'hydrographie de l'Amazone et la partie de continent qu'elle arrose. Aussi bien, nous poursuivons ainsi en même temps notre but principal, qui est de faire connaître l'Amérique du Sud, cette terre promise, encore déserte, mal connue, qui dort en attendant son heure.

L'Amazone est le géant des fleuves. Elle a 1,200 lieues (4,800 kilomètres) de cours, de sa source à sa bouche. Sur sa route elle reçoit deux cents rivières, dont trente qui lui vomissent plus d'eau que n'en vomit la Seine à l'Océan, onze fortes comme le Rhin, et six aussi grandes que l'Amazone elle-même. Elle sillonne, par ses propres Ilots ou par ceux de ses tributaires , 25 degrés en latitude sur 30 degrés en longitude , c'est-à-dire un périmètre de six cents lieues sur sept cents lieues 1 C'est le plus grand système hydrographique du globe terrestre ; c'est ■ le réseau le plus vaste, le plus complet, le mieux tracé de

78 i' AMAZONE

routes naturelles, qui existe et ait existé jamais dans le monde connu.

Prenant sa source à cinquante lieues de^Lima, presque en vue du Pacifique, elle traverse en sinuant rAmôiique du Sud dans sa grande largeur, et va se jeter à l'Ailantlqiie, sous i'équaleur, à quelques lieues de notre colonie de Gayenne. Sur sa route , par elle-même ou par ses affluents, elle arrose en partie le Pérou, la Bolivie, le Brésil, i'Équateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, les Guyanes anglaise, hollandaise et française; cinq républiques, un empire, et trois colonies européennes.

Elle se déverse à la mer par deux grandes boucties que l'île de Marajoou Johannès, qui a cent quatre-vingtsîieues de tour, sépare l'une de l'autre.

La plus grande de ces deux bouches, la seule et véritable entrée du fleuve, la clef de toute l'Amérique du Sud, est la bouche nord ou de Macapa , qui jadis et pendant longs jours a appartenu à la France. C'est sur celte bouche, à cinquante lieues en rivière, sur la rive gauche du fleuve, qu'est située Macapa, la forteresse brésilienne bàlie par les Français.

La seconde bouche, la plus large sans interruption d'îles, mais de beaucoup la moins importante, est la bouche sud ou du Para, qui a toujours apparienu au Portugal ou au Brésil, sa colonie émancipée. C'est sur sa rive droits, à trente lieues en rivière, qu'est située la ville de Belem ou Para, capitale de la province de ce nom, le seul port brésilien ouvert sur l'Amazone au commerce étranger. La bouche nord, celle qui est voisine de notre Guyane, vomit à la mer un volume d'eau si considérable, qu'à l'inverse de ce qui se passe pour tous les fleuves tributaires de l'Atlantique, les marées de l'Océan n'entrent pas dans

son lit. C'est le fleuve , au contraire , qui refoule la Hier : en ce sens que, par le travers de la bouche de Macapa jusqu'à plusieurs lieues au large, en plein Océan, l'eau reste douce : tandis que dans toutes les rivières qui se jettent à l'Atlantique , parfois jusque très-loin dans leur cours intérieur, l'eau est salée ou tout au moins saumâîre. Les marées de l'océan Atlantique sont moins fortes, il est vrai, sur les rivages de l'Amérique que sur ceux de l'Europe; la mer ne marne que de huit k douze pieds sur la côte nord du Brésil et des Guyanes. Mais cependant ces marées y sont si piùssantes encore, que le mouvement ('e recul, le contre- courant qu'elles impriment aux eaux de l'Amazone, court dans le grand fleuve jusqu'à Gurupa, à quatre-vingts lieues en rivière; et que le ten^ps d'arrêt , c'est-à-dire l'élévation des eaux qui s'amassent refoulées par la marée montante, se ressent à chaque marée juf qu'au-dessus d'Obidos, à cent quatre-vingt-dix lieues dans le fleuve. On peut comprendre , d'après ces données, l'importance de l'Amazone et la masse d'eau qu'elle apporte à l'Atlantique.

La bouche sud , la bouche portugaise, par laquelle on entre au Para, jette à la mer un volume d'eau beaucoup moindre, et rentre dans la condition ordinaire de tous les fleuves. Les marées de l'Océan y remontent régulièrement et complètement corrme dans les autres ri\dères, envahis- .sant son ht, refoulant les eaux douces et les remplaçant par de l'eau salée, puis saumâtre, jusqu'à quinze lieues environ dans l'intérieur. A raison de cette dissemblance et par suite d'intérêts locaux, quelques auteurs ne reconnaissant ffiêuie pas la bouche du Para comme une des bouches de l'/mazone. Mais cela est une erreur matérielle doB« il est fr.cile de se convaincre quand on regarde

ntlentivement le système hydrographique de ces contrées.

Les deux bouches de l'Amazone sont , comme toutes les entrées de rivières , encombrées par des alluvions de différentes natures : parcelles terrestres arrachées par le grand fleuve au continent américain. Ces alluvions sont de terre ou de sable, cachées ou non cachées, fixes ou mouvantes.

Les bancs de terre pure ou de sable mélangé de vase , et découvrant à basse mer, sont devenus ou deviennent, sans exception, des îles plus ou moins recouvertes de végétation. Elles sont très- nombreuses et forment à la bouche de l'Amazone un immense delta demi-noyé, dont la fertilité est inouïe. Marajo est une de ces îles , et probablement la première formée de toutes, comme semble l'indiquer la configuration de son sol.

Les bancs de sable pur ou qui sont sans cesse recouverts par les flots de la mer sont en général arides et sans aucune végétation. Quelques-uns cependant, selon leur profondeur sous les eaux et leur composition , sont chargés de plantes et de hautes herbes. Parmi ces bancs, les uns sont perpétuellement recouverts par les eaux de la rivière; les autres découvrent à mer basse, laissant voir au milieu des flols jaunes et luisants de la mer amazonienne , de vastes plages grises ou jaunes, sombres ou éclatantes, se» Ion le soleil, au-dessus desquelles viennent voltiger et s'abattre des oiseaux de toute espèce.

Les bancs mouvants qui se forment et disparaissent, apportés par une crue, remportés par une autre, son! rares à la bouche m.ême du fleuve. Les bancs fixes, c'està-dire existant depuis longues années, se modifient pat le temps, comme toutes les choses de ce monde, croissant ou dùcrcissant, s'élevant ou s'abaissant, se déplaçant en

partie selon les courants qui les viennent heurter, mais gardant un aspect, une situation, une élévation générales qui les font reconnaître.

Dans les pays civilisés, des phares, des balisages, des signes quelconques indiquent au navigateur les écueils qu'il doit éviter ou la route qu'il faut suivre. Ainsi, aux États-Unis, par exemple, on trouve des phares si multiples, si habilement placés, qu'il y a des rivières dans lesquelles on pourrait à la rigueur se passer de pilote ; mais il n'en est pas ainsi dans l'Amazone. Par incurie, impuissance, ou plutôt par défiance soupçonneuse des étrangers, aucun travail humain n'enseigne aux navires l'entrée ni la navigation du grand fleuve. Pour toute celte bouche immense de rivière, ce delta gigantesque qui a quatrevingts lieues d'ouverture et des centaines d'îles, on compte un phare, — un seul, — celui de Sahnas Encore est-il situé sur la côte de l'Océan, hors la rivière; de telle sorte qu'en venant d'Europe, pour reconnaître ce phare il faut dépasser l'entrée du fleuve.

Mais la navigation de l'Amazone et de ses affluents, de leurs sources à la bouche, est le moindre souci des nations éparses sur leurs rives. Aucune d'elles ne semble s'inquiéter en fait de cette voie toujours ouverte, la plus magnifique machine civilisatrice qui ait été donnée à l'homme par la Providence '. Pas plus au Brésd qu'aux républiques espagnoles, on ne trouve dans le bassin de l'Amazone ni un phare, ni un port, ni un quai, ni un mouillage : pas même un anneau pour accrocher son bateau! Partout,

' Le Brésil et le î'erou font en ce moment quelques clTorts pour la navigation du grand fleuve, et une ligne de vapeurs brésilio-péruvieus, parîaat de Bélem, parcourt la riviiTe depuis la bouche jii9> qu'aux bas rameaux de la Cordillère péruvienne. Mais qu'est-Cô que cela ? Et cela durei-a-t-il ?

pailouf, la nature est là, telle que Dieu l'a créée. L'homme îi'arien planté; rien, pas même une perche pour le guider à travers l'œuvre de Dieu, et approprier à ses besoins ce monde splendide. Il s'est construit des maisons pour s'abriter, pour dormir à l'abri du soleil ; rien de plus. Et si, par une catastrophe, notre race blanche venait à disparaître du bassin de l'Amazone, celte occupation deux fois séculaire ne laisserait pas plus de traces que n'en laisse aujourd'hui la race indienne. Les jésuites qui, seuls, commençaient à bâtir une civilisation réelle, ont du moins laissé des églises et des couvents, dont les ruines éparses attestent leur passage à travers ce désert. Mais en fait de travaux pratiques, construits par les nations qui vivent sur les bords du fleuve depuis plus de deux cents ans, nous n'en connaissons qu'un seul ! Un fossé d'un quart de lieue, sans berges, sans maçonnerie, qui joint deux rivières l'une à l'autre auprès du Para : que les Portugais qui l'ont construit ont décoré du nom de canal d'Igarapé-Mirim, et qui maintenanî va se comblant, sans entretien, sous les alluvions du fleuve, se fermant jour à jour par la végétation de l'équateur. L'exemple des Américains du Nord, ces habiles défricheurs du nouveau monde, construisant partout, dès qu'ils arrivent, un hôtel, une église, un chemin, n'a pas profité aux Américains du Sud. Ces derniers n'ont rienfaitpour ainsi dire, comparativementà leurs voisins; et c'est surtout, dans ces efforts pratiques de l'homme aux prises avec la nature vierge, que paraissent les dissemblances profondes du génie des deux races

Le Saxon du Nord, à peine tombe sur un sol, s'en empare et le façonne à ses besoins : bâtissant, défrichant, creusant ou nivelant sa route, élargissant son canal, s'iaslaliant largement lui et sa lignée, selon ce qu'il veut faire.

Et l'année n'est point écoulée, déjà la scierie marche, la mine est ouverte, la céréale pousse, la forge est allumée. Puis des planches, du blé, du fer, descendent jusqu'au marché voisin, par le fleuve ou par un railway fait à la hâte.

L'homme du Sud émigré en commerçant colporteur et nomade, traînant avec lui quelques pauvres marchandises d'Europe qu'il revend à prix excessifs. S'il se fixe et choisit une résidence, il campe sur im étroit espace, défriche à la hà'e ce qu'il lui faut de terre pour vivre, et vit là : calme, insoucieux, péchant ou chassant, prenant la vie indienne sans s'inquiéter de la forêt qui l'envahit, de son ruisseau qui se ferme : toujours prêt à repartir, à changer de sitioy à porter ailleurs son humeur et son canot.nom-ades.

Quels sent les motifs de celte dissemblance profonde? différence de race, ou de climat, ou de gouvernement, ou de richesses naturelles, ou de besoins? Toutes ces c>;uses y conlribLient sans doute. Dans quelles proportions? nous ne savons, et d'ailleurs ce n'est ni notre tâche ni notre goût de critiquer les uns pour vanter les autres; nous constatons, rien de plus. Le génie humain est comme la nature, varié, et c'est cette variété même qui fait le charme du voyage. Si on trouvait partout des gens prétentieux, guindés, cravatés, étriqués dans leurs vêtements noirs, vivant liévreusement de bourse ou de chiffres alignés, à quoi servirait de quitter Paris et l'Europe? Et d'ailleurs, qui donc ici-bas pourrait dire, qu'il fait meilleur à vivre la vie anxieuse, avide du pionnier de Nord- Amérique, que le sommeil insouciant, calme, paresseux de l'Américain du Sud?

4ïais sari<; iléDîgrer les douces quiétudes des uns, sans

encenser les allures fiévreuses des autres, on peut, du

moins, chercher à prévoir l'avenir, en étudiant le présent.

C'est le sort commun du monde que tôt ou tard la civilisation prend le désert, que le belliqueux absorbe le timide, que l'aventureux avide envahit le tranquille insoucieux De l'Italie à l'Hindoustan, d'Attila à Gengis-Kan, c'est l'histoire éternelle de l'humanité; c'est le sort de l'Amérique du Sud d'être envahie tôt ou tard par l'Américain du Nord.

Déjà le bassin de l'Amazer»*;, et les splendeurs de sa terre, de son fleuve, de son climat, de sa végétation sans égale, ont tenté les convoitises de la race saxonne. Déjà ses émigrants descendent par groupes isolés sur cette terre promise. Les premiers efl"orts d'émigrations puissantes, ou d'occupation par force, n'ont pas réussi, mais d'autres réu.'siront tôt ou tard. Seules, des nationalités modernes peuvent conjurer cet avenir, arrêter les États-Unis et leur inondation croissante; caria race indigène qui peuplait l'Amérique du Sud est une race fatalement condamnée, qui s'en va mourante au souffle de la race blanche. C'est une triste nécessité de l'émigration, mais c'est une nécessité fatale. Partout où le blanc met un pied colonisateur et victorieux, la race indienne recule, s'efface et meurt. A la Louisiane, au Canada, aux Antilles, à Cayenne, aux Marquises, à Tahiti, sous la France ; au Niagara, au Mississipi, aux Rocheuses, sous l'Amériqne du Nord ou l'Angleterre; au Pérou, au Mexique, aux Antilles aussi, sous l'Espagne; au Brésil, sous le Portugal; à la Guyane, sous la Hollande; partout l'Indien disparaît. Quant aux nègres et aux mulâtres, en Amérique, ils sont impossibles à former une nationalité.

Seule, la race blanche peut donc s'arrôîer elle-même,

en opposant une digue à celle de ses nations dont elle redoule la puissance envahissante. Si l'Europe ne veut pas que l'Américain du Nord s'élale tôt ou tard sur les deux Amériques, deux barrières seules peuvent l'arrêter selon nous. La réunion des nationalités qui possèdent les diverses parties de l'Amérique du Sud , — ou des émigrations venues d'Europe, fortifiant nos colonies européennes, se ravivant jour à jour au souffle de la mère patrie, et s'élevant comme des digues entre les faiblesses de l'Amérique du Sud et les ardeurs de l'Américain du Nord.

Mais la réunion des nationalités espagnole et portugaise qui peuplent l'Amérique du Sud, est difficile, sinon impossible. Déjà divisées de nations, de mœurs, d'intérêts, elles ne réussissent môme pas à garder le repos intérieur. Des révolutions, des guerres vaines, absorbent la vitalité des unes; la vanité, passion fatale des faibles, éblouit les autres ; et tous, divisés d'efforts, de moyens, de but, tendent tour à tour les mains vers leur puissant voisin. Un jour ou l'autre, ils le laisseront poser un pied fatal sur la terre conquise par leurs belliqueux ancêtres.

Ainsi, pour ne parler que du bassin de l'Amazone, une division éternelle , irréconciliable , règne entre les divers détenteurs de ce splendide réseau politique et commercial. Tous, plus ou moins, sont en querelles ouvertes ou latentes avec leurs proches voisins quant à leurs limites ; tous, plus ou moins , sont en discussion quant à la navigation de la rivière.

Les uns, les cinq républiques, disent au Brésil : « Nous} sommes assis sur le fleuve ou sur ses affluents, ce sont nos eaux qui le forment; nous avons le droit de suivre nos eaux jusqu'à la mer. L'Amazone est la seule route de l'Amérique intérieure : par nos provinces intérieures nous

avons droit à cette route. Nul ne peut prescrire contre nos

droits ni les confisquer à son profit. » Et ils ont raison.

Le Brésil dit : « Je possède la bouche, c'est-à-dire les clefs, et vous ne passerez pas, ou vous ne passerez qu'en payant les cinquante pour cent de mes tarifs commerciaux. » Puis, divisant pour régner, il traite avec les uns, discute avec les autres, se fâche avec ceux-ci, fait silence amical avec ceux-là.

Et tous ceux qui sur ce monde font le papier d'hommes sérieux, comme disent les Espagnols : les hommes d'État, les publicistes, les diplomates élaborent lourdement des notes, griffonnent des mémoires et bâclent des arrangements, des protocoles, des traités, sans terminer à rien, sans avancer d'un pas la grande question. Et après les diplomates, sans plus de résultat, les coups de canon interviendront à leur tour. Et la querelle ira ainsi s'avivanî d'année en année, jusqu'au jour où l'annexion nord-américaine passera, marée montante, sur les droits et les nationalités des uns comme des autres : étalant du pôle Nord au cap Horn, du Pacifique à l'Atlantique, son flot fédéral et répubhcain.

Quant aux émigrations que pourrait envoyer l'Europe, émigrations qui seules, selon nous, peuvent arrêter les Américains , ou du moins retarder leur heure, la vieille Europe s'inquiète bien de cela, vraiment! N'a-t-elle pas ses guerres, ses mouvements, ses iniéiêts quotidiens? De temps à autre, à rares intervalles, elle élève sa grande voix pour arrêter ou suspendre une tentative, un envahissement ; elle galvanise quelque cadavre impuissant d'empu"e ou de république mulâtres, ;-ur une île éloignée; puis: elle fait silence et regarde ailleurs, occupée d'iiilcréis plus prii'ssants pour elle.

Ces questions, ces convoitises, cet avenir transatlantiques sont encore au-dessous de son horizon politique. Le Texas, le Mexique, la Californie, la Havane, Nicaragua, ces aubes qui montent, éclairant déjà les deux Amériques, ont pu détourner un instant les regards de l'Europe ; mais elle ne verra et ne sera convaincue qu'au jour où le soleil américain, toutà fait monté, fera tant de lumière, qu'à son tour il éclipsera notre vieil astre pâlissant.

Aussi bien, peut-être l'Europe a-t-elle raison de ne pas vouloir s'occuper de ces choses. A quoi bon s'inquiéter? à quoibon lutter si cela est le sort? L'«vayx/3, le fatum, l'allah. N'est-ce pas le sort des villes, des peuples, des civilisations, de se déplacer? N'est-ce pas la marche de l'humanité d'aller de l'orient vers l'occident? Ce ne sont pas quelques traités, quelques vains efforts , quelques grêles bâtons jetés dans les roues du char humain, qui entraveront sa marcLe et l'empêcheront de suivre ses destinées !

Quoi qu'il en soit de J'avenir, cette chose insondable que chacun veut sonder; que la vieille Europe ait tort comme eut tort le vieux Priam de ne pas conjurer la Grèce qui s'agitait, et de n'écouter pas l'inutile Gassacdre : ou qu'elle ait raison comme fliontaigne de ne pas metire dès la Saint- Jean sa robe d'hiver, sous prétexte qu'il fera froid vers la Noël prochaine; il n'importe aux héros de celte histoire. Nul d'eux et de nous peut-être ne vivra des années assez longues pour voir ces choses d'une autre époque ; et si nous passions toutes nos heures sur cette terre à faire le lit de nos neveux, qui donc nous ferait le nôtre, et qu'auraient-ils à faire quand viendrait aussi leur temps? N'est-ce pas même déjà bien assez de préparer la vie du jour sans penser encore à l'hiver prochain? N'en déplaise au bon poëte, quoi qu'elle ait perdu

d'heures chaudes à ses chants ou ses danses, la cigale, comme la fourmi , trouve toujours sa pâture d'hiver : un peu plus, un peu moins : puis la mort fatale et certaine au rebord de ce triste fossé qu'on nomme la vie !

Sans nous inquiéter d'un avenir que nos faiblesses humaines ne peuvent ni conjurer ni connaître, jouissons donc de nos jours, jouissons des heures présentes, sans regarder plus loin. Certes, c'est ainsi que pensaient la plupart des passagers et l'équipage de la Caroline, car nul d'eux ne se préoccupait du sort futur de l'Amérique du Sud, au moment où ils aperçurent enfin ce nouveau monde, terre promise à leurs rêves.

Nous ferons comme eux, et laissant de côté ces hautes questions qui dorment , nous retournerons à Fhistoire de la Caroline et de ses passagers.

Le navire vogua pendant quelque temps à travers les îles et les bancs de sable qui bordent la côte orientale de Marajo. Vers le milieu de la nuit, la marée devenant contraire et emportant le bâtiment à contre-route , le pilote conseilla de jeter l'ancre. Les reflets rougeâtres du soleil levant trouvèrent la Caroline, toutes voiles serrées, doucement bercée par le flot, et mouillée à quelques brasses d'une îîe. Tout dormait à bord. A terre, on voyait un carfcet d'Indien sans murs, avec son toit de feuilles jaunies, ses frêles baliveaux aux écorces tombées par place , ses hamacs suspendus. Devant la cabane, le sol était battu comme une aire de grange, sur un espace de trente pas environ, tandis que partout ailleurs la forêt s'élevait, pressant de toutes parts le carbet solitaire. La mer léchait à lames endormies le sable vaseux du rivage , et chaque vague venait agiter lentement des embarcations de fleuve à demi échouées sur la plage. Deux Indiens et une In-

dienne accroupis dans la plus grande de ces barques, dont le fond apparaissait rempli de poissons , séparaient par lots les produits de leur pêche, pour les sécher an feu ou en extraire la vésicule , qui fait le grude ou colle de poisson. Bientôl l'Indienne se leva, hissa sur une des planches transversales du bateau sa hotte chargée de poissons, et descendit dans l'eau, qui lui montait au genou. Puis, ramenant sur son front une longue corde en écorce plate qui pendait à son panier, elle partit, courbée sous le fardeau, les mains appuyées à ses genoux, assurant chaque pas pour ne pas glisser dans la terre vaseuse du rivage. Arrivée sur le terrain sec et battu de son carbet, elle s'arrêta et fit glisser de son front la corde du panier, qui tomba lourdement à terre , répandant un flot de poissons aux écailles luisantes; puis, sans se retourner, elle entra dans la forêt.

Les deux hommes, pendant ce temps, s'apprêtaient à fumer. L'un coupait par morceaux réguliers son tawari, ce papier-écorce , fin comme une batiste , qui , sur toute l'Amazone, sert de papier à cigarette. L'autre, armé d'un couteau américain, coupait, à une carotte longue de quatre pieds, de fines rondelles de tabac, qu'il écrasait et défaisait ensuite dans sa main pour les disjoindre et les mettre dans l'état où se trouve le tabac à fumer chez les marchands européens.

La femme reparut bientôt, portant une charge de bois mort, et fit du feu devant le carbet.

Les habitants de la Caroline s'éveillaient cependant peu à peu. Le capitaine, Montfort, Paul et quelques passagers apparurent sur la dunette. La marée devait retenir le vaisseau pendant trois ou quatre heures encore; le capitaine. leur proposa d'aller à terre pour se promener. Ils accepté-

rent. Un des canots du bord fut mis à l'eau, et les voyageurs y prirent place avec trois matelots pour les conduire. Les deux Indiens fumaient gravement, assis sur le pont de la vigilinga, les jambes pendantes à la mer, regardant le canot qui venait à eux.

— Vital dirent les passagers en passant près de leur bateau.

— Vival reprirent les deux hommes sans se déranger. Le canot toucha la plage ; les matelots enfoncèrent une

de leurs rames dans la vase du rivage pour y amarrer le canot : chacun mit pied à terre et se dirigea vers le carbet. L'Indienne attisait son feu, et disposait au-dessus, â trois pieds en l'air, des branches vertes arrangées en clairevoie, sur lesquelles elle étendait ses poissons pour les fumer. La venue des passagers de la Caroline ne lui fil même pas tourner la tête. L'un des Brésiliens l'interpella.

— Vim senhoraf dit-il. Voulez-vous nous permettre d'entrer dans votre maison ?

— La maison n'est pas à moi. Le seigneur est sur le bateau; mais entrez, si cela vous plaît.

Comme elle achevait ces mots, trois enfants, dont le plus âgé pouvait avoir douze ans, et le plus jeune quatre, sortirent de la cabane complètement nus, et accoururent près de leur mère en frottant leurs yeux étonnés du soleil et des hôtes barbus qu'il amenait. L'Indienne leur dit d'aller chercher du bois. Ils partirent et disparurent presque aussitôt.

Les passagers entrèrent au carbet; cinq hamacs en coton grossier y rayonnaient , attachés d'un bout à un poteau commun, placé dans le centre de la case, et de l'autre, aux baliveaux qui soutenaient le toit. Chacun se prit à examiner cette habitalion nouvelle pour lui.

Deux lisons jetés à terre sur des cendres entassées , accusant un feu construit de la veille et récemment dérangé, répandaient sous le toit une fumée qui, tout d'abord, saisissait les yeux. Mais les passagers se remirent peu à peu et purent distinguer des fdets et des engins de pêche qui pendaient du toit et s'entassaient à terre avec des pagaies de rameur de toutes dimensions ; puis des mâts, des voiles, des cordages appuyés contre un des baliveaux; quelques vêtements d'homme et de femme étendus pêle-mêle sur une corde : et, au pied du poteau qui servait de support aux hamacs, deux caisses en bois, ouvertes, laissant voir d'autres effets plus précieux, un peu de linge et un miroir cassé.

Du poisson séché exhalait dans un coin du carbet son odeur nauséabonde pour les odorats européens. De la colle de poisson divisée par masses blanches, irrégulières, sèches et légèrement vitreuses, était rangée sur des feuilles. Une hotte ronde, intérieurement entourée de feuilles vertes comme les paniers qui servent en France aux vendeurs de cerises, laissait voir sa farine de manioc jaune et grenelée. Près du feu, on voyait une marmite et un pot de terre plein de sel et de piments rouges. Une poêle et trois ou quatre assiettes en faïence anglaise dormaient à terre, èbréchées , à demi remplies de poissons et de farine de manioc , reste oublié du souper de la veille. Une grande calebasse ronde pouvant contenir huit à dix litres d'eau était appuyée contre un tronc d'arbre à moitié biùié, qui s'élevait à quelques pieds de terre sur le boid du carbet; une dame-jeanne vide et des couis gisaient renversés à terre à côié de la calebasse. C'était tout.

Lf.s d'adniiier, l'un des Brésiliens voulut s'asseoir, et entrouvrit un des hamacs; mais un cri d'enfant s'échapiia,

et deux jeunes Indiens, dont l'un dormait encore, apparurent à ses yeux, enfoncés tous deux, les pieds h coolresens, dans les plis du tissu. Une jeune Indienne entra tout à coup , regarda l'enfant pleurant , puis agita le hamac à mouvemenls doux et réguliers. Presque aussitôt cette musique incomprise et terrible, que tous, nous avons murmurée plus ou sioins, s'apaisa : les cris bercés s'affaiblirent par saccades entrecoupées et cessèrent entièrement.

— Ces enfants sont vos frères? demanda l'un des Brésiliens qui faisait aux passagers les honneurs de sa patrie.

— Non , dit-elle ; la mère est là, faisant le feu ; je suis la sœur de la mère,

— Quel âge avez-vous?

— Qui sait? répondit-elle.

— Comment! vous ignorez votre âge? reprit Montfort. L'Indienne le regarda d'un air étonné et ne répondit

pas.

— Le seigneur vous demande si vous ignorez votre âge? dit le jeune Brésilien.

— Mon âge? soixante ans, ou trente ans, je ne sais pas; mais il y a déjà bien des jours qu'Antonio le père est venu vivre ici.

Elle avait quinze ans à peine , assura le Brésilien , et paraissait en avoir dix-iimt a ux yeux des Européens. Mais liidiens et nègres ignorent toujours leur âge, et bien peu parmi eux se rendent compte du temps et de sa durée.

On voulut l'interroger encore ; mais quelques passagers riaient et regardaient étonnés, cette belle fille demi-nue qui ne savait pas son âge. Une rougeur de dépit monta jusqu'à son front et se peignit sur ses traits fins et ré,5;uliers, pleins d'une douceur infinie. Elle baissa les yeux et secoua ses longs cheveux lisses qui, dénoués sur ses

épaules nues, vinrent couvrir son visage et sa poitrine; puis, se retournant sans répondre, elle rentra dans la forêt et disparut.

Quelques-uns des passagers, — peut-être afin de revoir la belle Indienne, — quien sabe, — voulurent se promeî>er, et s'engagèrent dans les sentiers qui aboutissaient au carbet de différents côtés; mais ils revinrent presque aussitôt. Ils avaient trouvé la terre détrempée, encombrée de racines, qui gênaient leur marche habituée aux chemins de France , et chacun , rêvant une route frayée , venait chercher une autre route que la sienne. Mais tous les sentiers étaient semblables, et le dernier visiteur revenu communiquait aux autres ses efforts malheureux, lorsqu'une voix d'enfant pleurante s'éleva du côté du rivage. Monlfort, Paul et quelques passagers revinrent dans cette direction.

Les deux Indiennes étaient autour d'un enfant de cinq ans qui criait en leur montrant son bras. Tout à coup la plus âgée des deux femmes, celle qui faisait boucanor le poisson, la mère, se tourna vers l'un des pêcheurs de la vigilinga en criant :

— Pedro! le fils Juan est mordu.

Les Européens arrivèrent près du petit blessé , dont là bras enflait déjà, et se colorait de bleu à l'endroit de la blessure. La mère regardait son fils, et de grandes larmes s'amassaient silencieusement dans ses yeux. Enfin, elle prit l'enfant qui pleurait toujours, et le berçant dans ses bras en l'embrassant au front , elle le porta vers l'Indien arrivant sur la plage.

Le pêcheur du bateau examina la blessure qui se trahissait par deux gouttelettes de sang, et dit en regardant sa femme :

— C'est UD cascavel. Le père lui-même ne sait pas de remède, le Mura seul saii guérir. Le Mura est au Tapajoz. Femme, le fils va mourir 1

Son compagnon du bateau arrivait à son tour. L'Indienne lui présenta son fils; il regarda la blessure une seconde et dit :

— C'est un cascavel.

Puis tous deux restèrent debout, sans dire une parole, sans faire un geste qui trahît la douleur. La mère s'était assise à terre, et pleurait par grosses larmes, silencieuses, ruisselantes, tout en regardant son enfant, qui criait et se tordait dans ses bras.

— Vous croyez qu'il en mourra? dit Monlfort, qui contemplait, terrifié, le calme de ces hommes, cette douleur maternelle et cette mort.

— Oui, dit le plus jeune des Indiens, avant une heure.

— Pardieu ! reprit le jeune homme , il ne sera pas dit que j'aurai laissé mourir une créature humaine, sans avoir essayé de la sauver.

— Paul, dit-il, donnez-moi l'un des tisons delà cabane, et s'approchant de la mère, il lui dit :

— Je vais essayer de sauver votre enfant ; mais je vais le faire souffrir.

— Faites, dit la mère avec un regard incrédule; et tout en parlant, elle prit le bras de l'enfant et le fit voir à Montforî. Le bras gonflait et bleuissait à vue d'œil ; on pouvait suivre les progrès du poison qui montait vers l'épaule et gonflait déjà le haut du bras.

Les deux hommes écoutaient et regardaient l'étranger sans mot dire. Les passagers babillaient comme des oiseaux, proposaient vingt remèdes impraticables ou slupides, et pressaient le Brésilien pour les dire à la mère

qui regardait tour à tour les bavards et Montfort. Le jeune Brésilien parla du docteur qui se trouvait à bord : les passagers applaudirent , et l'un d'eux partit avec un matelot pour aller chercher l'Hippocrate. Montfort regarda le navire mouillé à deux cents pas de là

— Il ne sera plus temps, dit-il à demi-voix, et déchirant son mouchoir en deux pour en faire une bande, il se mit à genoux devant l'enfant, banda son bras au-dessus du coude , tira de la poche de sa veste un petit poignard malais à lame courte et tranchante, qui ne le quittait Jamais, et fit à chaque piqiîre une incision cruciale, de façon à ce que la blessure formât le centre de la croix. Après quoi il pressa de chaque côté les deux plaies pour faire sortir le poison. Cela fait, il parut hésiter, regarda pendant une seconde cette mère qui pleurait, cet enfant qui se débattait sous la douleur, et comme si des effrois de mort étaient montés malgré lui de son cœur à ses lèvres, il murmura :

To die; — to sieep; — pcrchance to dream.

Puis, soudain, comme réveillé par ces pensées, il repril le bras du petit mourant, appliqua ses lèvres à l'une dea blessures, et suça la plaie longuement, en s'interrompanf par intervalles pour rejeter sa salive.

Vainement les passagers voulurent l'empêcher. Paul le conjurait de suspendre en disant : — Montfort, je vous supplie , au moins laissez-moi vous aider ; tandis que le jeune Brésilien haussait les épaules et le tirait par sa veste en disant : — Pour un Indien !

Sans rien écouter, sans répondre, il appliqua ses lèvres à la seconde blessure. Quand il jugea que le poison était

exprimé autant que possible, il redressa la îête pour respirer et regarda la mère. La pauvre Indienne releva ses yeux pleins de larmes, qui, pendant tout ce temps, n'avaient pas quitté son enfant, et son regard, croisant celui de Montfort, alla vers lui, doux et voilé, comme une muette bénédiction. L'œil du jeune homme resplendit. li prit des mains de Paul un des tisons enflammés, activa le feu et l'appliqua profondément s-ur la plaie. L'enfant se tordit et hurla sous la douleur. Mais la mère , désormais forte d'espoir et d'amour maternel, comprima ses mouvements ; et le jeune homme, prenant le second tison que lui présentait le Brésilien, bvûla la seconde piqûre comme la première.

Le docteur, comme il se faisait appeler, arriva en ce moment. C'était un malheureux qui avait étudié jadis dans la boutique d'un apothicaire de province, et qui, ne pouvant réussir en France à devenir pharmacien, allait exercer la médecine au Brésil.

Chacun lui fit place. Il regarda le blessé d'un air doctoral, et dit :

— Ce n'était pas la peine de briller ainsi ce petit moricaud ; un peu d'ammoniaque aurait suffi. En France, on ne fait pas autrement pour les piqûres de vipères.

Mais le jeune Brésilien, blessé dans son juste, respeci pour les serpents de sa patrie, lui dit avec vivacité :

— Monsieur Bleeder, vous parlez de ce que vous ne savez pas. La morsure du cascavel ordinaire tue en moins d'un jour, celle du cascavel noir en moins d'une heure, et on ne connaît pas de remède. Je doute même que le dévouement de M. de Montfort ait du succès sur cet enfant.

M. Bleeder murmura quelques mots de dénégation; zûais, avant tout, il voulait ménager l'étranger, sur l'ap-

pui duquel il échafaudait sa future clientèle. Il se tut, fit boire à l'enfant quelques gouttes d'ammoniaque dans de l'eau, et recommanda de laisser le bras bandé pendant plusieurs jours. La mère continuait à bercer son fils sur SOS genoux. Ses yeux erraient sans cesse du malade à Monlfort, et chaque fois qu'ils se fixaient sur le jeune homme, son regard profond, indien, prenait une expression de douceur et de gratitude infinies. Bientôt elle se leva, rentra dans le carbet, et disparut derrière les hamacs.

Le plus jeune des deux Indiens resta quelques minutes en silence, s'approcha de Montfort et lui dit en portugais :

— Et moi aussi, je suis fils d'un Français ; ma mère était Indienne : j'ai oublié notre langue. Je me nomme Pedro. Je le remercie, et ce que tu voudras, je le ferai.

— Merci, mon ami.

— Et maintenant, reprit Pedro, je vais au serpent. Viens-tu, seigneur Français?

Montfort le suivit, ainsi que les passagers , auxquels le Brésilien expliqua que l'Indien allait tuer le serpent, qui devait être près du carbet. Le médecin hésita ; mais son futur protecteur marchait déjà; il fallait ensemencer l'avenir ; l'espoir du lucre raffermit son courage ; il suivit aussi. Au moment où ils partaient, le plus âgé des deux Indiens, celui qui, pendant ce temps, n'avait pas dit une parole ni fait un geste, s'approcha de Monlfort.

— Comment te nommes-tu? lui dit-il.

— Henri, — reprit le jeune homme en souriant du flegme impassible de son interlocuteur. — Pourquoi veuxtu savoir mon nom ?

— Esta boml — C'est bien, — reprit l'Indien. Puis il retourna i\ sa vigilinga.

— Étrange nature! murmura Montfort. Il a l'air insensible à tout, et cependant ses yeux ont pris une indicible expression en me demandant mon nom.

Mais déjà Pedro entrait sous bois , guidé par l'aîné de ses enfants , qui disait avoir entendu le serpent, Montfort les rejoignit.

L'Indien s'était armé d'un sabre d'abatis tranchant comme un rasoir, et en avait donné deux semblables à Paul et au médecin, qui le suivaient. A peine sous bois, l'enfant dit à son père : — C'est là. Pedro mit une main sur sa bouche pour recommander le silence ; chacun s'arrêta immobile, retenant son haleine.

Ils restèrent ainsi près d'une minute, écoutant sans rien entendre. Mais tout à coup l'Indien et son fils se regardèrent, et le premier, se tournant vers les passagers, dit :

-— J'entends le serpent. Il est là du côté de celte place éclairée par le soleil.

Et il s'avança dans la direction qu'il indiquait. Tout le monde le suivit, écoutant toujours, mais vainement, pre- Danl chaque racine pour un reptile , regardant sous chaque pied, tremblant à tous pas. Enfin, Paul crut entendre un bruit incertain comme celui que ferait un homme en prononçant un z à l'infini, rapidement et à voix basse.

L'Indien s'arrêta bientôt, montra du doigt, au milieu de la clairière, une tache qui s'élevait noirâtre sur le sol chargé de feuilles mortes, et dit :

— C'est une mère; elle a ses petits. Je vais chercher mon fusil. Ne remuez pas, car elle s'élancerait sur vous.

Les passagers regardèrent sans oser avancer, et leurs yeux distinguèrent peu à peu une sorte de réseau jaunâtre, roulé, tacheté de plaques noires, immobile, luisant

au soleil. Puis le bruit leur parut plus fort, et il leur sembla voir au centre de la tache une queue noirâtre et aplatie qui s'agitait.

L'Indien revint presque aussitôt, fit huit ou dix pas en avant des autres passagers, épaula son long fusil à pierre, ajusta longtemps et fit feu.

Le vent emporta rapidement la fumée, et le reptile apparut se tordant sur lui-même en tous sens au milieu de la clairière. Tout le monde se rapprocha.

— Prenez garde, dit l'Indien en portugais, le serpent n'est pas mort.

En effet, en voyant tous ces hommes apparaître, le reptile releva sa tête plate, noire, luisante ; ouvrit en sifflant sa gueule pâle armée de crochets aigus, et, se roulant par spirales rapides, arriva vers le docteur, qui était le plus avancé de tous. Puis, par un effort soudain, ramenant ses longs anneaux, il se dressa presque entier sur l'extrémité de son corps, dardant sa tête, prêt à s'élancer sur l'agresseur.

Frappé d'effroi devant ce reptile hideux qui portait la mort, le jeune homme resta comme soudé sur le sol.

— Fuis! fuis! criait l'Indien, qui rechargeait son fusil à l'abri d'un arbre.

Mais vainement; le malheureux n'entendait pas. La terreur le fascinait, et, l'œil effaré, fixe, la tête perdue, il regardait le monstre.

Paul élait à quelques pas de lui. N'écoutant que son courage, il s'élança dans le milieu de la clairière, entre le reptile et sa victime. Le serpent s'affaissa légèrement pour se ramasser contre ce nouvel ennemi. Mais le sabre de Paul arriva sur lui comme un éclair. La tête retomba sur le sol, détachée, ne tenant plus au tronc que par un lam-

100 L'AMAZOïNE

beau de chair. Le sang sortit à flots, et le corps, s'affaissant sur lui-même, se roula dans des convulsions rapides, entraînant la tête qui suivait ses mouvements, comme un débris de char brisé suit un cheval emporté. Le tronc du reptile se débattit ainsi quelques secondes, ensanglantant la terre autour de lui, se heurtant aux racines et aux branches mortes, agitant sa queue, qui bruissait sans cesse. Enfin une convulsion dernière le fît dresser une dernière fois, soulevant de terre sa tête pendante; la queue frémissante serpenta sur le sol, puis tout resta là, masse inerte et sans vie.

Les passagers n'osaient pas encore avancer, mais l'Indien leur donna l'exemple. M. Bleeder, revenu de sa terreur, s'approcha avec tout le monde. A côté du serpent, une pelote de cordes enlacées dans un inextricable réseau, vivante, ronde, grosse comme un petit œuf d'autruche, se contournait sur la terre. C'étaient les jeunes serpents à sonnettes, i'espoir du reptile mort. L'Indien coupa à plusieurs reprises et en tous sens cette boule compacte, dont les anneaux saignants, tranchés par parcelles, tombèrent en se tordant sur le sol. Puis, soulevant le serpent par la queue, il le traîna sur la plage située devant sa maison.

— Il est mort, dit-il en passant devant son carbet.

— Le fds dort, répondit la mère.

L'Indien acheva de détacher la tête du reptile, la jeta dans l'Océan, et s'asseyant à terre, il se prit à retu'er la peau du tronc. Mais M. Bleeder lui demanda les sonnettes du monstre, comme il nommait les écailles bruyantes de la queue. L'Indien les lui remit sans mot dire. Chacun des passagers les examina tour à tour en disant son mot ou son histoire. Paul, Montfort et le docteur allèrent visiter l'enfant, qui dormait enfoncé dans le hamac et silen-

cieusement bercé par la jeune Indienne. La mère prit son fils et le montra à Montfort. Le bras était encore violet et enflé jusqu'à la ligature au-dessus du coude; mais l'action du poison était arrêtée; le blessé était sauvé.

L'Indienne remit son enfant dans le hamac et suivit ses visiteurs, qui sortirent du carbet pour rejoindre leurs compagnons. Presque tous étaient fatigués de leurs émotions, et surtout pressés de les faire partager à leurs amis du navire; le soleil dardait déjà sur l'horizon des rayons obliques et brûlants; tout le monde remonta dans le canot.

Au moment où Montfort quittait le rivage pour embarquer, il se sentit retenu par sa veste et s« retourna. C'était l'Indienne qui lui tendait un petit pagarah ou panier en jonc sans couvercle, où se trouvaient quatre œufs, toute sa fortune,

— C'est la mère qui te le donne, dit-elle. Puis elle s'en retourna dans son carbet.

— Pauvre femme! dit Montfort, et il emporta le panier avec lui.

L'Indien cependant continuait a'ecorcher le serpent, et le pêcheur, assis dans la vigilinga, les jambes pendantes à la mer, impassible, silencieux, immobile comme auparavant, regardait s'éloigner le canot qui retournait à bord.

En mettant le pied sur la dunette, les voyageurs trouvèrent presque tous les passagers, qui les attendaient, curieux de nouvelles. L'alarme avait été répandue à bord par le messager qui était venu chercher le docteur; toutes les longues-vues du navire étaient depuis une heure mises en réquisition; mais chacun, et le capitaine tout ie premier, s'épuisait en vains regards et en vaines conjectures, sans pouvoir rien démêler aux événements de la leire. M. Bleeder se fit l'orateur du voyage et raconta tout ce qui

s'était passé. Paul alla rassurer Henriette et madame Cerny, et conta le dévouement de Monlfort; mais ce dernier l'interrompit en disant :

— Ce que j'ai fait est peu de chose. Il n'y a nul danger lorsque la bouche et l'estomac sont sans blessure, et j'ai la bouche saine, ajouta-t-il en montrant ses dents blanches; mais vous ne dites pas, mon cher Paul, que sans vous notre docleur élait mort. Et il raconta le courageux coup de sabre du jeune homme.

Quelques passagers s'étaient approchés de lui pendant son récit, et entre autres le blond diplomate, toujours paré, pomponné comme pour le bal.

Quand Montfort eut fini, M. le vicomte de Cinnamon, c'était son nom, dit :

— Mais c'est une Iliade, une Odyssée que ce petit voyage; et, d'honneur, je le raconterai dans mon rapport au ministre. Ces messieurs se sont tous conduits comme des héros.

Montfort se retourna, et, sans mot dire, regarda de la tête aux pieds le blond jeune homme, qui rougit sous ce regard dédaigneux, et dit à demi-voix :

— Monsieur de Monlfort, vous m'avertirez quand vous aurez fini l'inspection de ma personne.

— Certainement, reprit ce dernier d'une voix sarcas- Hqwe. Mais j'ai fini, monsieur Cinnamon, et je vous avertis qu'à la pensée des dangers que vous auriez pu courir voire cravate s'est troublée, et que vous feriez bien d'aller refaire votre nœud qui s'est mis de travers.

Le jeune monsieur à favoris blonds, loucha d'un geste involontaire le nœud de sa cravate, et, pivotant sur les talons de ses petits souliers, s'en fut porter ailleurs son esprit et sa figure fades.

LES MÉTIS DE LAl SAVANE 403

— Montfort, dit madame Cerny, je vous en prie, laissez en paix ce monsieur. Vos yeux, en lui parlant, portaient un dédain si injurieux, que tout autre que lui vous eût demandé raison, rien que pour vos regards.

— Je n'aime pas les fais inutiles, reprit Montfort; mais je déteste les fats insolents.

Paul ajouta entre ses dents : — Et avant la fin de cette traversée, moi je me charge de lui donner une leçon de politesse.

Mais Henriette, qui avait deviné plutôt qu'entendu les paroles du jeune homme, le toucha légèrement de la main et dit :

— E' moi, je vous le défends!

— Et de quel droit, mademoiselle? fît Paul en souriant.

— Du droit, du droit, monsieur... Mais elle n'acheva pas et se tourna, rougissante, vers sa mère :

— Maman, fit-elle, défends-lui donc de provoquer le polit M. Cinnamon.

— Mais, ma fille, reprit madame Cerny, je puis bien prier monsieur, comme je prie Montfort, de laisser en paix ce fat ridicule, mais je n'ai pas le droit de défendre !

— Voulez-vous me le défendre du droit d'une mère, madame ? je jure de vous obéir en tout.

— Allez, allez, reprit-elle en souriant, vous êtes un prometteur; mais obéissez d'abord, et à terre nous verrons si ma fille veut que je sois voire mère.

La jeune fille rougit jusqu'au milieu de ses cheveux, tandis que Paul prenait la inii" d'^ madame Cerny et la portait à ses lèvres en disant :

— Oh ! merci l madame, merci !

Puis, fou de joie, d'amour, d'espoir, il courut s'enfer-

mer dans sa cabine, tandis que Montfort, tirant un cigare

de son étui, disait en riant :

— Et moi, je vais demander la main de dame Fœdora- Sémiramis Milliner, afin qu'il y ait deux noces en arrivant à terre.

Sans répondre, madame Cerny essaya de sourire. Le sourire mourut sur sa lèvre. Une pâleur légère passa sur son visage. Mais, se remettant aussitôt, elle dit à Montfort d'une voix légèrement tremblante, qu'elle essayait d'assurer et de rendre riante :

— Et moi, votre sœur, je vous conduirai à l'église.

— Comme vous me dites cela ! dit le jeune homme. On dirait que je suis sérieusement condamné à ce débris enrubanné.

— Aussi, dit-elle en souriani, vous ne me prévenez pas; on ne voit pas marier son frère sans être émue. Et, prenant la main de sa fille, elle alla s'asseoir avec elle à sa place ordinaire, sous latente.

Montfort reprit sa promenade accoutumée sur la dunette : mais sa marche rapide, son cigare qu'il mâchait en fumant, les bouffées de tabac épaisses et pressées qui sortaient de ses lèvres révélaient l'agitation de ses pensées.

Mystères sacrés du cœur, qui sondera jamais vos abîmes infinis? D'où naît l'affection? comment vient-elle et comment s'enfuit-elle? Pourquoi tantôt l'amitié devientelle amour, l'amour devient-il amitié? Pourquoi? pourquoi? Triste nature ! triste vie! Aimer fatalement sans pouvoir s'en défendre, et ne pas même savoir pourquoi l'on aime! ne pas même savoir, quand on sent son cœur se prendre et s'affoler, pourquoi ce cœur se prend et s'affole ainsi!

LiC cabanage. — ILes métis vaqueiros de Marajo* — Le major. — Voyage à vache. — Le mulâtre docteur.

Si Dieu nous a tirés tous de la même fanga, Ccrte il a dû pétrir dans une argile étrange Et sécher aux rayons d'un soleil irrité Cet être quel qu'il soit, ou l'aigle ou l'iiirondelle, Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile, Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté I

A. DE MnssET.

Nous laisserons un instant la Caroline et ses passagers, pour les habitants des îles et de la terre ferme amériricaine.

L'Amérique du Sud est, nous le croyons, le continent le plus riche et le plus fécond du globe. C'est une terre grandiose, nouvelle, déserte, inachevée peut-être, mais dont le jour viendra; et, pour employer les expressions de M. de HumbolJt, « c'est là que le commerce et la civilisation du monde doivent se concentrer un jour. »

Là, tous les êtres animés naissent ou peuvent s'acclimater et vivre; là, tout se trouve, depuis le diamant jusqu'au fer; tout pousse sans labeur, depuis le blé jusqu'à la banane; tout circule sans peine par des milliers de fleuves comme par des artères et des veines. Là, les trois grandes familles humaines, le blanc, l'indien, le nègre, èe rencontrent et se fondent déjà, modifiant notre race blanche, mais s'absorbant en elle. Richesses enfouies,

éléments féconds qui dorment ou se façonnent en silence, attendant leurtampsi Mais l'amalgame primitif se fait jour à jour, prêt à coaguler toutes les races humaines : et tôt ou tard, au souffle de Dieu, de tous les points du globe, les hommes descendront par millions vers cette terre promise !

Le jeune empire américain, comme il se désigne, le Brésil, occupe à lui seul une moitié de ce splendide désert. Il s'étend du nord au sud sur 30 degrés, et de l'est à l'ouest sur 36: 900 lieues de long sur 1,100 lieues de large ! Si la Providence, qui lui a donné toutes les richesses naturelles d'ici-bas, lui avait donné des hommes, et à ces hommes l'industrieuse activité de la race saxonne, cène serait déjà plus le Brésil, mais bien la vieille Europe, qui serait tributaire du nouveau continent. Mais il en est peut-être de la civilisation comme il en est de la culture : quand le sol est trop riche, ou plutôt quand te laboureur avide a voulu forcer la terre pour récolter plus et jouir plus vite, la terre ne pousse que de l'herbe. Ce n'est qu'après des semailles nouvelles, faites par de nouveaux semeurs, que le champ calmé donne des fruits!

La plus vaste province du Brésil, à l'époque qui nous occupe, était le Para; du nord au sud, elle comptait 320 lieues, et de l'est à l'ouest près de 700 lieues dans sa plus grande largeur \ En dépit des estimations infidèles des auteurs portugais ou autres, cette immense étendue de territoire ne contenait pas 200,000 habitants, tous compris, blancs, nègres, indiens et métis de toutes

' Le Para est aujourd'hui divisé en deux provinces distinctes : le Para et rAmazone.

couleurs. Aujourd'imi même ce chiffre n'est pas dépassé. C'était, et c'est encore un vaste désert. Mais alors ce désert était agité par une révolution qui, pendant plusieurs années, troubla les rares habitants de ces solitudes immenses.

Le Brésil, las de végéter colonie pressurée d'une nation déclinante, avait modifié ses lois. Ses planteurs, enfiévrés par le vent de liberté qui leur était venu d'Europe, enhardis par les circonstances, favorisés par la situation de la dynastie de Lisbonne, avaient suivi l'exemple de leurs voisins de l'Amérique du Nord. Mais les moyens et le but de l'émancipation des deux nations avaient dilléré selon le génie des deux races.

A la première atteinte portée à ses droits méconnus, la Saxon du Nord, sérieux amant de ses libertés, s'était dressé. Et toute la colonie, se levant comme un seul homme, ses chartes d'une main, l'épée de l'autre, avait fait tête à la mère pairie, conquis l'arme au poing son indépendance nationale, et, lasse du joug, fondé sur un monde nouveau une république nouvelle.

Épuisé d'impôts et de compression, le colon portugais, désireux de changement, avide de payer moins, avait accepté du sort un nouveau maître! et, devenant nation par accident, s'était donné une constitution libérale, mais portant encore les langes et les lisières de son enfance.

La maison de Bragance s'était divisée. Dom Pedro avait pris la colonie américaine, et par lui le Brésil était devenu empire consUtutionnel. Toutefois, si faible qu'il fût d'abord, ce changement ne s'était pas fait sans secousses. Pernambuco et quelques villes avaient levé leurs têtes inquiètes. Des luttes étaient survenues. P '

comme la grande voix des masses, cette voix tôt ou tard ccoutée, avait parlé, les luttes s'étaient apaisées presque partout, le calme était revenu, et le changement s'opérait, lentement progressif.

Mais bientôt le Para reprit la lutte. C'était la plus arriérée des provinces du nouvel empire et la plus éloignée de la capitale, ce cerveau des idées et des changements politiques. Quelques têtes exaltées que la passion emportait, quelques âmes inquiètes qui rêvaient l'inconnu, quelques regretleurs du passé, préparèrent le mouvement. Puis, ils appelèrent à eux toutes les ambitions inassouvies, tous les émigrants sans profession, tous les talents méconnus ou croyant l'être, toutes les affections ou les haines personnelles, tous les paresseux vulgaires avides de lucre sans travail ; et tous ces tourmentés de nos passions humaines avaient comploté puis fait tous ensemble une révolution.

Deux mobiles principaux guidaient surtout ces hommes ou leur servaient de bannière. Les uns appelaient le retour d'un passé disparu; les autres se promettaient pour le jeune empire une constitution qui n'allait pas à sa taille, 60 levant, disaient-ils, pour la république et sa fougueuse expansion. Mais bientôt tout s'étant confondu, chacun pressa le mouvement au gré de ses impatiences, de son courage ou de ses besoins. Puis tous soulevèrent la tempête sans s'inquiéter s'ils périraient avec elle ; guidés par la haine plus encore que par l'espoir, voulant renverser d'abord, pour édifier plus tard le fantôme de leurs désirs inassouvis.

Et la révolution était venue: et les riches avaient fui vers Cayennc: et les pauvres se débattaient dans les con> molions et la misère : attendant pour reparaître ou s'apai*

ser, le bras fort d'un gouvernement régulier, ou la lassitude, cette mère du repos.

Ainsi, quand par la main du fondeur des métaux divers sont jetés dans le creuset en feu, les uns coulent de suite, les autres lentement, sslon leur nature ou leur place dans le foyer commun. Mais bientôt, tous, entraînés dans la masse en fusion , ne forment plus qu'une lave uniforme et liquide, prête à devenir, au souffle du hasard, l'airain des batailles ou la cloche pacifique, aux accents de religion.

Le Para était donc en pleine guerre civile, mais une guerre civile selon les mœurs de l'Amérique du Sud. Ce n'était pas une révolution à la façon de celles qui se font en Europe, — non.

Les blancs et les mulâtres seuls y avaient pris part ou en souffraient directement. Les nègres étaient restés esclaves comme avant ; car, vainqueur ou vaincu, chacun avait soin de garder ses esclaves, tout en combattant les uns et les autres au nom de la liberté.

Quant aux Indiens sauvages , ils formaient , comme toujours , un monde à part. Fatigués de se voir appeler, déranger, troubler par l'un ou l'autre des deux partis: indifférents à ces luttes qui ne touchaient ni à leurs passions ni à leur vie, ils se retiraient de plus en plus au désert, abandonnant les rives de l'Amazone et le voisinage de Bélem , foyers de la guerre civile. Ils regardaient d'un même œil insouciant et dédaigneux le nègre qui restait esclave malgré l'orage, et ces blancs qui s'égorgeaient entre eux pour des mots sonores ; car les Indiens professent une philosophie incomprise des Européens, mais qui a sa grandeur sauvage. L'Indien, est l'homme libre par excellence . C'est lui qui vraiment a le culte de la libcité;

f \ 0 l'amazone

c'est lui qui sait la garder jusqu'à mourir; (fesî lui qni,

seul, selon le poëte :

Est l'aigle ou l'hirondelle Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile. Et qui n'a pour tout bien qu'un mot : la liberté.

L'Européen, dans son orgueil, dit : « Race stupide et condamnée disparaissant devant moi! » Oui, c'est une race qui disparaît, comme disparaîtra la nôtre. C'est une race qui meurt se retirant de nous, préférant le désert à la civilisation, la mort à la servitude. Mais c'est la seule race humaine qui comprenne vraiment la liberté !

Comme les Indiens étaient en grande majorité, le désert se faisait autour de Bélem , capitale de la province. Les blancs guerroyaient seuls, entraînant dans leurs luttes les métis des trois races , qui gravitaient autour d'eux : des mamalucos, produits des blancs et des Indiens; des mulâtres ou des cafuzes ou cafres, produits des blancs et des nègres ; des curibocas, produits des nègres et des Indiens . Hommes serviles et féroces pour la plupart, n'ayant que les défauts des races diverses dont ils sortaient ; éléments bâtards, qui, vivant dans un pays d'esclavage, n'étaient ni libres, ni esclaves, ni civilisés, ni sauvages, toujours au service du plus fort ou du plus offrant; sans pitié pour les vaincus, sans respect pour les vainqueurs.

La grande masse des révolutionnaires ou cabanos se composait de ces hommes. Les blancs qui les guidaient redoutaient leurs soldats farouches, mais s'en servaient cependant. A l'hsure du combat , quiconque se présente une arme à la main est le bienvenu dans les rangs, et nul ne s'informe de sa race. Ce n'est qu'après la lutte que les inégalités du sort reparaissent pour le partage.

LES MÉTIS DE LA SAVANE Ml

Au moment où la Caroline arrivait aux rivages du Brésil, la révolution était dans toute sa force, et durait depuis longtemps déjà. La ville du Para ou Bélem avait été prise par les révoltés. Ils y avaient installé tant bien que mal un gouvernement débonnaire par étonnement ou par impuissance, et la province allait se gouvernant d'ellemême : c'est-à-dire que ceux qui avaient la force de vivre respectés se faisaient respecter ; que ceux qui pouvaient piller, pillaient; et qu'excepté dans Bélem, de petits despotes, sorte de bandits locaux, s'élevaient partout, comme en Europe pendant les faiblesses guerroyantes du moyen âge. Les uns vivaient armés dans leurs sitios ou habitalions : les autres entretenaient de vivres et de tafla des espèces de bandes, qui rançonnaient les voyageurs et pillaient les sitios trop faibles pour se défendre.

Marajo ou Joannès, la grande île, par sa position à la bouche de l'Amazone et sa proximité de la capitale, était un centre de déprédations. Les vaqueiros qui l'habitaient, élevant dans leurs savanes des troupeaux immenses de chevaux et de bêtes à cornes, étaient pour la plupart des métis de toutes races ; hommes durs à la fatigue, féroces, vivant comme les bestiaux qu'ils gardent, prêts à tout, hormis au bien ou à un travail régulier.

L'un de ces hommes, d'origine indienne, mais presque blanc, plus adroit, plus riche que les autres, possédant déjà au moment de la révolution plusieurs milliers de têtes de bétail, et par suite l'un des plus importants habitants de lîle, avait acquis sur les vaqueiros de Marajo une influence presque absolue. Il ne s'était jamais prononcé directement ni pour ni contre le mouvement, se réservant de passer utilement au parti vainqueur. Comme il pouvait diffamer Bélem en empêchant les vaqueiros d'y porter du

bétail, et disposait d'un grand nombre de serviteurs libres qui piMaient à son ombre, les révolutionnaires le ménageaient avec soin et les partisans de l'ordre le flattaient pour garder son appui. Mais vivant et pillant entre deux eaux, le rusé major, comme on l'appelait, continuait à troubler l'eau pour la garder trouble, et rançonnait les deux partis à son profit. En peu de temps, il avait fait si bien , qu'au moment où commence cette histoire il avait décuplé ses batteries et acheté ou pris deux ou trois fazendas de bétail sur la côte de Marajo. Il vivait tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre, et de là, planant sur toute la contrée, il lançait tour à tour sur les voyageurs, sur les habitants et sur les fazendas rivales, ses vaqueiros à gages. Désavouant, mais cachant les vainqueurs comme les vaincus, à chaque succès il prenait part léonine et profitait de tout, à l'abri de sa popularité croissante : sorte de condor goige, jamais repu, qui, toujours en quête de proies, laissait les vautours vulgaires attaquer et tuer, mais '.escendait de son rocher au moment du festin.

La population de Salinas surtout, par sa situation en face de Marajo , redoutait le major ou lui obéissait; quelques-uns de ses pilotes étaient même à ses ordres. Tantôt il faisait de ces hommes des contrebandiers qui transportaient et vendaient pour lui , au Para , le produit de ses rapines. Tantôt il se servait d'eux pour faire échouer sur les bancs de Marajo les navires imprudents qui venaient à Eélem, et là ses vaqueiros pillaient pour son compte la proie naufragée. Mais il bornait ses pirateries aux navires portugais ou brésiliens, et, ne voulant se brouiller ni avec la France sa voisine, ni avec l'Angleterre aux croiseurs impitoyables, il respectait les pavillons de ces deux nations.

Le pilote inconnu que la Caroline avait pris à £on bord

était un des pilotes du major. Comme l'avait dit Montfort, c'était un Nord-Américain, émigrant, avide de boisson et de paresse, qui préférait vivre aux dépens d'un maître, sauf à faire tout métier pour ce maître : le bien ou le ma!. Il allait de Vacca, l'une des fazendas de son patron, à Salinas sa résidence , essayant en mer une jangada de Pernambuco, propre h la piraterie comme à la contrebande, lorsqu'il avait aperçu la Caroline. C'était une belle proie, mais trop forte et trop grande pour ce milan vulgaire. Toutefois il était venu regarder par habitude et afin d'essayer le hasard. Il était monté à bord ; en voyant le navire hors de sa route, chargé de vins et de marchandises, la soif lui était venue. Mais le pavillon français, qu'il savait respecté par le major, lui donnait des scrupules, et, avant de conduire à sa perte sur les bancs de Mexiana ou de Magoari le navire qu'il pilotait, il avait envoyé le mulâtre prendre les instructions de son chef, et, au besoin, réunir des chiens et des corbeaux pour la lutte Et le festin. Il devait attendre des ordres aux îles Camelioes, situées contre Marajo, devant le carbet du pêcheur Antonio. C'est là qu'au dernier chapitre nous avons laissé la Caroline, où, sous prétexte de la marée et des courants, John l'avait retenue pendant une nuit entière, attendant le message de Vacca. Si le major consentait au pillage, rien n'était facile comme de faire échouer le navire sur les bancs de Magoari, à la pointe sud de Marajo; une fois là, c'était aux vaqueiros à massacrer les matelots, puis piller la cargaison; et John buvait déjà par la pensée des flots de vin de France. Si le major, au contraire, respectait le pavillon français, le pilote conduirait rapidement la Ca roline jusqu'au Para, en gagnant honnêtement ses qua = r aille piastres de pilotage.

Quant au mulâtre envoyé par John sur la jangada, c'était le boucher favori du major, l'homme qu'il chargeait d'exécuter ses vengeances ou de commettre des meurtres solitaires. Bandit sans scrupules, noir de forfaits, capable de tout, stupide d'ailleurs, doué d'une force herculéenne, dévoué à son maître comme le bouledogue, parce que le maître donne des os à ronger; il allait à Salinas avec John, accomplir une de ses œuvres favorites de meurtre et d'incendie, lorsque le pilote avait aperçu la Caroline. Depuis longtemps cette nature bestiale était en proie à une idée fixe; humilié d'être mulâtre cafuze, c'est-à-dire ayant deux sangs de nègre contre un sang de blanc, il voulait du moins avoir des enfants aussi blancs que les mulâtres ordinaires. Mais il ne trouvait pas de blanche qui consentît à vivre avec lui. Sur le pont du navire, il avait aperçu des femmes, et la beauté d'Henriette, son teint de lis, rendant à ce misérable ses idées paternelles, il avait jeté sur la jeune fille cet œil fixe, qui l'avait si fort effrayée.

Les Indiens de la jangada étaient deux pauvres marnalucos retenus de force par le major, pour ramer sur ses barques autour de Marajo.

Le mulâtre était donc retourné à Vacca, où se trouvait le major, pressé par ses convoitises personnelles et par les ordres de John, qui devait par tous moyens rester un jour entier à Gamelioes. Il avait fait diligence, et le soir même de la rencontre, il arrivait à Vacca, situé à dix lieues de l'endroit où John et le navire attendaient. Mais le major venait de partir pour une fazenda nouvelle qu'il avait moitié achetée, moitié confisquée du côté de Chavès, c'està-dire à l'autre extrémité de Marajo.

Jonathan, c'était le nom du mulâtre, laissa la jangada à Vacca, prit un cheval pour suivre la plage de l'île, qui

sert de grande route à ses habitants et partit pour rejoindre son maître. Le cheval qu'il montait pliait sous sa haute taille ; mais le bandit impatient le pressait des talons et de la pointe de son couteau, galopant à toute course sur le sable du rivage. Quant au major, ir chevauchait par le même chemin en compagnie d'un de ses hôtes, blancmulâtre de troisième sang, qui depuis quelques jours était venu du Para, pour entraîner le fazender au parti du gouvernement.

Les deux amis suivaient la plage au pas de route, tandis qu'une dizaine de vaqueiros, armés de mauvais fusils à pierre, les escortaient à distance, montés sur des petites vaches du pays, qui avaient peine à suivre les chevaux du major. A l'aide de leurs éperons en fer, ou à la pointe de leurs longs couteaux, ils stimulaient la marche lente de leurs montures, et rattrapaient les chefs par des trots prolongés capables de démolir des centaures; mais, habitués à ces courses depuis l'enfance, les vaqueiros n'y pensaient pas.

La nuit, quoique sans lune, était claire et parsemée d'étoiles. Sous les pieds des cavahers, une plage de sable blanc, crevassée par intervalles, déroulait ses longs rubans, bordée d'un côté par la mer unie comme une glace, et, de l'autre, par un rideau monotone d'arbres clair-semés qui laissaient voir par intervalles la savane sans fin de la grande île. Le major et son hôte discutaient à voix basse les conditions d'un marché que l'un avait l'intention de ne pas exécuter et l'autre de ne pas tenir: tandis que les vaqueiros abrégeaient les ennuis de leur course monotone par des histoires et des propos grossiers.

Les pas da cheval de Jonathan, qui résonnaient dans la nuit, troublèrent les voyageurs, et l'un d€S vaqueiros, ap-

pelé par son raaîlre, partit à la découverte. Il revint presqi-e aussitôt escortant le mulâtre, qui, saluant son patron jusqu'à terre, déclara avoir à lui parler seul. Le major, en ce moment même, cherchait les moyens de se vendre plus cher en séduisant son acheteur . Afin de témoigner sa confiance à son hôte et lui inspirer plus de respect pour sa personne, il résolut de l'initier à la vengeance de Salinas, dont son farouche émissaire venait probablement lui rendre compte.

Aussi, sans répondre aux saluls de Jonathan, lui dit-il : -- Quoi de neuf, Mal-Blanchi?... Tu peux parler tout haut, je n'ai pas de secrets pour mon compadre. Parle.

— Patron, John attend vos ordres à Gamelioes. Il est à bord d'un navire comme pilote, prêt à s'échouer sur Magoari.

— Que me font les pilotages de John? n'as-tu que cela à me raconter? reprit le major.

Trompé dans son attente, il voulait rompre le discom's du mulâtre pour ne pas initier le docteur à ses pirateries; mais il était trop tard, et Jonathan était trop stupide pour comprendre ses gestes et sa voix impatiente. Le docteur, d'ailleurs, était tout oreilles et voulait savoir; aussi reprit-il :

— Conte toujours, Jonathan, conte! voyons... Et vous, compadre, laissez-le dire. Vous dêfîez-vous de moi? Si le navire appartient à ces chiens d'étrangers, je suis tout prêt à vous aider de mon mieux.

Jonathan reprit :

— John m'a dit de vous dire que le navire était richO' ment chargé, mais que c'était un fiançais, et qu'il n'osait pas l'échouer sans vous avertir. Moi, je vous dirai qu'il y a des belles blanches à bord, et qu'il y en a une bien

LES METIS DE LA SAVANE 1i7

blanche que je veux pour femme; cela me fera plaisir, patron.

— Ah! ah ! reprit le major en riant, toujours ta même idée, mon pauvre Jonathan. Mais un vaisseau voyageant sous la foi des traités... Et il ajouta plus bas : Un français! cela ne se peut, quand toutes les richesses de Paris seraient à bord. Pars, et dis à John de laisser ce navire en repos.

Le docteur n'était pas de cet avis. Comme beaucoup de ses compatriotes, il détestait les étrangers, et, se drapant sans cesse dans un patriotisme étroit et stupide, il ne laissait jamais échapper une occasion d'en parler mal ou de leur nuire. C'était d'ailleurs une nature mauvaise, avide, sensuelle, cruelle par instinct et par jalousie : ardente au mal comme d'autres le sont au bien, et pour nuire ne connaissant d'obstacles que sa lâcheté ou son intérêt : îa position du major, forcé de ménager la France sa voisine, lui importait peu. Il reprit donc:

— Quoi, compadre, vous avez une occasion de dépouiller un de ces étranger» qui viennent ici voler notre or et s'en retournent ensuite dans leur Europe engraissés de notre travail : et vous laissez échapper celte occasion à cause de traités faits par le Portugal ! comme si le Brésil était obligé à les suivre, ne les ayant pas faits ! Compadre, compadre, vous êtes un riche et puissant fazender, mais vous n'êtes ni patriote, ni docteur.

— Et vous, docteur, vous n'êtes pas de Marajo . Vous ne savez pas que si ces damnés Cayennais apprennent quelque chose, je verrai arriver ici un vaisseau chargé d'^iniformes sombres, qui descendront à terre et brûleront mes fazendas. Ah! sans cela...

— Oh! reprit le docteur, si ce n'est que cela, il y a

A 1 8 L'amazone

moyen de tout arranger. Que John perde le navire et sauve les passagers, nous les ferons reconduire à Cayenne ; vos vaqueiros pilleront la cargaison . Vous aurez honneur et profit, et nous aurons repris à ces Français maudits l'argent qu'ils nous venaient voler.

— Docteur, docteur, vous raisonnez comme personne. Je ferai de mon fils un docteur comme vous ; mais je connais les Français, ce sont des diables incarnés. Le capitaine n'abandonnera pas son navire tant qu'une planche tiendra contre une autre . Il y aura combat.Tout cela fera grand bruit, et c'est moi qui payerai pour tous. Va, Jonathan, va : retourne, et dis à John que, sur sa tête, il ne touche pas à une seule voile du vaisseau.

Le jeune Brésilien insista :

— L'affaire disparaîtra oubliée, au milieu de la révolution générale, disait-il; vous y gagnerez de bon vin, de belles étoffes, peut-être une femme à votre convenance, et vos hommes s'aguerriront à combattre les Français.

Le major souriait, et des chaleurs de convoitise lui montaient au cœur. Mais il était lâche plus encore qu'avide; il résista.

— Va, dit-il à Jonathan qui attendait impassible, je ne veux pas.

Le mulâtre ne partit point.

— Le major est libre, dit-il, mais Jonathan aussi. Adieu, patron! je vais servir le. vieux Ladrao; c'est un maître plus hardi, qui ne refuse jamais les grandes affaires.

Le vieux Ladrao était un autre bandit de haute volée, également installé sur Manijo, mais du côté de Brèves, c'est- d-dire à l'ouest de l'île, d'où il rançonnait les voyageurs de la rivière.

Le major avait besoin de Jonathan; Ladrao était, de toute la province, l'iiomme dont il avait le plus de peur. Il réfléchit une seconde pour n'avoir pas l'air de céder à la menace de son sicaire; puis, se tournant vers le jeune docteur :

— Vous tenez donc bien, lui dit-il, à voir piller ce pauvre navire?

— Peuh! reprit ce dernier, tout étranger est un ennemi.

— Et loi, ajouta le major en regardant Jonathan, tu veux donc absolument ta blanche?

— Je la veux, dit le bandit.

— Eh bien, reprit le major, faites à vous deux ce qu'il vous plaira . Prenez mes hommes, prenez mes barques, arrangez-vous; moi, je vais à Chavès pendant ce temps. Mais si les Français me poursuivent un jour, foi d'Abutrs (c'était son nom), je vous livre tous les deux. Adieu, docteur !

Le jeune Brésilien hésita une seconde ; la peur lui mon" tait aussi. Mais il réfléchit qu'il serait reparti depuis long, temps lorsque la justice, cette lente boiteuse, tomberail sur Marajo.

— C'est dit, reprit-il . Je vais moi-même au navire ; j© trouverai moyen de parler à votre pilote, et je verrai si la cargaison et ses passagers valent la peine de nous risquer.

— Il y a aussi une belle senhora toute couverte d'or et de bijoux, dit Jonathan. Dépêchons, docteur, cela pourrait nous échapper. John est rusé, mais on peut le forcer à partir.

Le docteur et le major sourirent .Le fazender poursuivit sa route vers Chavès, suivi de son état-major de bandits montés à bœuf, tandis que son compadre retournait ver» Vacca en compagnie de Jonathan.

A peine arrivé, il fît grande toilette, ce qui est le pré- Inde obligé de tout Brésilien : prit la plus grande montarie du major, quatre nègres esclaves, cinq Indiens tapuyas, et partit à toute vitesse vers les Camelioes. Le mulâtre le quitta pour aller à d'autres fazendas recruter des vaqueiros; et il fut convenu, entre le docteur et lui, que pendant la nuit suivante tous deux se trouveraient, avec leur monde, dans un bouquet de forêt situé à la pointe ouest de Mariijo.

YII

liesruscedupilote.— Docteur et montarie.— Indiens et nègres* — La Caroline reprend ea marcbo*

Hâte-toi de jouir, maudit, et sans relâche

Marcha et que le remords soit ton ^eul compagnon 1

Marche et qu'en te voyant , on dise : C'est ce lâche.

ViCTOB Hzr&o.

Tandis qu'une nuée de bandits, ameutés par des passions diverses, s'amassait ainsi sur Marajo afin de capturer la Caroline, le navire était paisiblement à l'ancre devant les Camelioes, attendant l'heure favorable pour continuer sa roule vers le Para.

Vers neuf heures environ, la marée commençant à monter, le capitaine réveilla le pilote qui dormait ou feignait de dormir. John s'éveilla comme d'un profond sommeil , regardant de toute part avec un air étonné. M. Sharp le rappela à lui-môme en lui montrant la marée; il regarda longuement la mer, le ciel, puis appela l'un

des Brésiliens qui servaient d'interprètes entre le capitaine et lui :

— Senhor, dit-il, voulez-vous dire au capitaine qu'il est plus prudent d'attendre encore trois ou quatre heures? La marée sera demi-pleine alors ; il y aura six pieds d'eau de plus sur les bas-fonds de Magoari, et le navire pourra les doubler sans danger.

Le Brésilien traduisit la réponse.

— Ah 1 reprit le vieux marin, encore des retards. Puisque l'autre marée était mauvaise, celle-ci doit être bonne. Il dort, ce pilote ! Je suis persuadé que ce matin déjà nous pouvions partir avant le jour. Le vent avait fraîchi : avec un peu de toile, nous aurions refoulé le courant et fait de la roule. Obligez-moi, monsieur Cabelleireiro, de dire au pilote que la Caroline, malgré son fort tonnage, ne cale que douze pieds d'eau ; d'ailleurs, mieux vaut prendre un peu plus au large de Magoari et profiter de cette brise.

Le Brésilien répéta ces observations.

— A la volonté du capitaine, reprit le pilote ; c'est par excès de prudence que je parle ainsi. S'd n'y avait que moi, je partirais, mais les bancs de Magoari sont mauvais et s'étendent fort loin ; trop de prudence ne nuit jamais. J'ai dit ma pensée au capitaine ; il veut partir, partons!

Quand un pilote dit cela, on ne part jamais. Il n'y a pas de capitaine au monde qui, dans des parages inconnus, veuille assumer sur lui la responsabilité d'un accident prévu par l'homme chargé de le guider. M. Sharp écouta la réponse, haussa les épaules, mais fit dire à Jolin d'attendre le temps nécessaire, seulement de songer au vent (jui soufflait et d'en profiler aussitôt que possible. Puis, allumant un cigare, il se promena sur la dunette d'un

air bourru et mécontent, qui fît fuir à l'avant l'un après

l'autre tous les matelots de quart.

Le pilote, après s'être fait répéter les paroles du capitaine, dit au Brésilien : — Je suis aussi pressé d'arriver qu'un autre, mais c'est mon devoir de mener le navire sain et sauf au Para ; et, prenant le plomb de sonde, il se mil à sonder lui-même à l'avant du navire. Le sondage, qui ne donna que cinq brasses, calma le capitaine.

Quant à John, il reprit sa place et son sommeil près de la grande écoutille. Au bout de deux heures environ, il se leva de lui-même, et se promena sur le pont pendant une demi-heure, regardant tour à tour la mer et le ciel . Puis, comme si le vent qui soufflait de plus fort en plus fort eût pressé sa décision, il descendit à la cabine du capitaine et lui fit comprendre qu'il pouvait appareiller.

— Ah ! dit M. Sharp en français, il était temps, car j'allais te remuer un peu. La moitié de la marée est perdue, et dans ce chien de pays, ils ne vont tous qu'avec les marées.

Il donna l'ordre du départ.

Les matelots se mirent au cabestan pour lever l'ancre, et l'éternelle chanson retentit sur le pont :

C'est le capitaine du Mexico,

Ali, ail, alo, Qui donne à boire à ses matelots,

Ali, ali, alo, A grands coups de barre d'anspect dans le dos,

Ali, ali, alo.

Il mange la viande, leur donne les os.

A la prédilection que les matelots ont pour cette romance inédite, il paraît que nulle autre cadence ne

favorise aussi complètement leurs efforts au cabestan.

Quoi qu'il en soit, le pilote, qui, pendant ce temps, se promenait sur l'arrière, ramassa le plomb de sonde et le jeta à l'eau, comme afin de consulter une dernière fois la hauteur de la marée avant de partir. Le canot du bord qui avait servi pour aller à terre était amarré à l'endroit même où John sondait la mer. Tout en retirant le plomb hors de l'eau, le pilote largua l'amarre du canot .La corde, entraînée par le bateau même qu'elle retenait, tourna autour de la balustrade, glissa le long du bord, et partit avec le canot qui s'éloigna, silencieusement emporté par le courant.

John alla vers le Brésilien, l'amena au capitaine, et dit:

— Tout va bien, nous allons avoir doublé Magoari avant la nuit : après-demain matin nous verrons le fort du Para.

M. Sharp acquiesça de la tête, et une conversation s'engagea tout amicale entre les trois hommes, sur les nécessités de la prudence dans ces parages pleins de basfonds.

— Mieux vaut perdre une heure ou deux que d'échouer une seule fois, disait le pilote avec une parfaite bonhomie, et ses deux auditeurs, partageant son avis, le féhcitaient de sa prudence.

Les matelots cependant avaient déjà mis l'une des ancres au bossoir, et le second, qui commandait la manœuvre, avait donné l'ordre de lever la seconde, lorsque le capitaine dit, en mettant une main sur ses yeux pour les protéger du soleil :

— Qu'est-ce que cela? Un canot qui part en dérive! On dirait du grand canot du navire. Il jeta les yeux à l'endroit d'où le pilote l'avait largué. Rien...

— Monsieur Useless, cria le capitaine, tiens bon partout : le grand canot est en dérive. Allons, maître, leste, quatre hommes dans le youyou, et qu'on aille chercher le canot. — Quel est le calfat qui l'avait amarré?

Aucun des matelots ne répondit. Le youyou fut rais à la mer et partit. Le capitaine cependant se promenait sur le pont avec impatience : — Encore une heure de perdue, disait-il ; ils n'en finiront pas de rattraper ce raliau. En effet, le courant, très-fort en cet endroit, drossait le canot au large et l'emportait à vue d'œil, tandis que le youyou filait sur les flots, enlevé par les vigoureux coups de rames des matelots. Mais, tout à coup, les regards de chacun prirent une autre direction, attirés par un grand bateau chargé de monde, qui, rapide comme un cheval de course, doublait la pointe d'une des îles Camelioes, à deux cents pas de là.

Presque tous les passagers, qui étaient venus sur le pont afin de voir l'appareillage, se précipitèrent pour regarder; cela valait le coup d'œil, en effet. Une barque, presque à fleur d'eau, longue, ayant à peu près la forme des gondoles vénitiennes, mais moins effilée, avançait à toute vitesse. D'un seul mouvement, neuf rameurs, nus, noirs ou cuivrés, plongeaient à la mer leurs larges pagaies en se penchant tous à intervafies égaux et rapides .Le flot écumait à la proue, qui entrait dans l'eau à chaque coup des pagaies, et des deux côtés du canot les mouvements allaient pressés, baissant, montant, comme des pieds de chevaux qui viennent. A l'arrière du bateau, une cabine haute de cinq pieds environ, peinte en vert clair, avec une bande blanche circulaire, tranchait sur le reste du canot, qui était noir, brifiant et verni. Sur le toit de cette maison flottante un homme, vêtu de blanc et de noir, avec un

chapeau de soie noir, était à demi couché sur le ventre, reposant sur une grande natte en feuille qui débordait du loit de la cabine; il dirigeait le gouvernail de la barque avec ses pieds, tout en fumant un cigare. Un long fouet, comme celui des postillons de diligence, reposait devant lui, laissant traîner dans l'eau sa lanière de cuir.

En une minute l'embarcation fut auprès du navire. Le docteur, car c'était lui, se leva debout sur sa cabine; les rameurs se levèrent, et l'un d'eux, armé d'une longue gaffe, arrêta l'essor du canot contre le bordage de la Caroline.

Le jeune et blanc mulâtre ôta son chapeau avec assez de grâce, et dit en français :

— Bonjour, messieurs.

Le capitaine répondit par un bonjour semblable, et le jeune Brésilien reprit, toujours en français, avec un ton prétentieux et un accent très-prononcé :

— Votre seigneurie permet-elle à un docteur brésilien de lui payer une visite?

— Volontiers, reprit le capitaine; et descendant de la dunette, il ouvrit lui-même la portière. Du haut de sa cabine, le jeune homme sauta légèrement sur le pont, serra la main du capitaine avec une aisance parfaite, et fit aux passagers le plus aimable des saints. C'était un homme de trente à quarante ans, ayant la peau presque blanche, des yeux noirs, de fines moustaches et de petits favoris noirs; vêtu comme un Parisien qui va dîner hors Paris : — chemise, gilet et pantalon blancs, habit noir. — Mais, comme le goût du pays reparaît toujours, il portait avec cela une cravate de soie rouge à fleurs bleues, des boutons en diamant à sa chemise, une chaîne de montre ridiculement énorme, chargée de grosses breloques en or ou

dorées, et des bottes vernies à tiges rouges . Ses cheveux» luisants de pommade , se bouclaient aux deux côtés de son front, comme si le coifîeur venait d'y passer. M. Vulgar le regardait avec des yeux ronds d'admiration, et les trois Brésiliens, se pavanant dans l'élégance vernissée de leur compatriote, l'accablaient de questions et d'amitiés, tout en prenant les airs orgueilleux d'un maquignon qui montre un joli cheval.

Le youyou cependant ne revenait pas .Le capitaine laissa son visiteur aux politesses de ses passagers , et prit sa longue-vue pour voir ses hommes qui n'avançaient qu'à peine. Le courant et le grand canot qu'ils remorquaient paralysant leurs efforts, ils restaient presque stationnaires.

— Us n'arriveront jamais! dit le capitaine.

Le jeune Brésilien entendit, se détourna, prit la longuevue des mains de 3L Sharp, examina le youyou et dit :

— Je vais envoyer mes esclaves et ma montarie à leur secours. Vos blancs ne sont pas capables de revenir seuls ; le courant qui les drosse est plus fort qu'eux.

Le vieux marin fronça les sourcils, humilié par l'impuissance de ses matelots; mais le temps pressait, il accepta cette offre.

— Domingo, dit le Brésilien en portugais, va remorquer C3s hommes.

Le nègre qui avait accosté et maintenait la montarie le long de la Caroline, à l'aide de sa gaffe, leva le croc et monta sur la cabine pour prendre le gouvernail .L'esquif vira de bord, les huit pagaies plongèrent dans l'eau d'un seul coup, et la montarie, emportée par le courant, rejoignit bientôt le youyou.

Le Brésilien, pendant ce temps, recevait les remercî-

LES MÉTiS DE LA SAVANE 127

ments du capitaine, et répondait aux questions empressées des passagers. M. Vulgar ne tarissait pas; il débordait d'admiration amicale pour ce monsieur si bien vêtu, et le conviait à rester sur la Caroline pour venir avec eux jusqu'au Para.

Montfort restait à l'écart, causant avec ses amis ordinaires, auprès desquels il avait repris peu h. peu ses habitudes, depuis l'amour déclaré et permis de Paul ; tous deux avaient déjà échangé quelques réflexions demi-bienveillantes sur la tenue d'apparat du jeune docteur. Madame Cerny et sa fille souriaient de leurs propos. Mais les rires de Paul et de la jeune fille étaient tout empreints de joie et de gaieté partagées. Les railleries de Montfort, au contraire, tombaient de ses lèvres, amères, sarcastiques, et les sourires de madame Cerny ressemblaient à des soulïrances. Ces deux âmes troublées luttaient vainement contre leurs muettes pensées.

Le youyou arriva enfin : on put distinguer les figures des matelots qui, brisés d'efîorts, étaient assis dans le canot et ne ramaient plus. La montarie avançait rapidement, refoulant le courant. Quand elle fut à quelques brasses du navire, les Indiens cessèrent de ramer, les nègres continuèrent seuls, jusqu'à ce que le canot fiît au long du bord. La sueur inondait le front et le dos des nègres, tandis que les Indiens avaient l'air aussi reposé que s'ils sortaient du hamac.

— Paresseux, dit le jeune Brésdien aux cinq Indiens, vous n'avez pas ramé; je vous mettrai tous aux ceps ca revenant à Vacca.

Les coupables interpellés parurent n'avoir pas entendu: ils restèrent assis, leurs pagaies à la main. Mais bientôt le plus âgé d'entre eux se leva, regarda les autres, et sou-

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dain tous les cinq sautèrent dans l'eau comme un seul homme, et ne reparurent qu'au bout d'une minute entière, nageant comme des marsouins vers la plage de Marajo.

Le jeune Brésilien frappa du pied avec fureur, et se tournant vers sa montarie :

— Arré ! cria-t-il. Domingo, prends mon fusil et tue. Le nègre obéit, descendit dans la cabine, y prit un fusil à deux coups, l'arma et ajusta le plus rapproché des fugitifs.

Les passagers de la Caroline poussèrent un cri d'effroi qui arrêta le nègre ; l'esclave regarda son maître.

— Tire donc, dit ce dernier.

Le nègre tira ; la balle frappa l'eau près de l'Indien, qui plongea ainsi que tous les autres.

— Tire, tire encore, hurla le docteur pourpre de colère. Mais Paul, qui ne se contenait plus, arracha des mains

d'un matelot un faubert avec lequel ce dernier nettoyait la dunette, et le lança de toute sa force à la têle de l'esclave. La longue masse de cordes arriva sur le canon du fusil, s'y enroula d'un bout, et de l'autre fouetta le visage du nègre : l'arme tomba dans l'eau.

— Bruto I cria le mulâtre.

Paul cependant quitta l'extrémité de la dunette où il était, et s'avançant vers le jeune docteur, l'œil étincelant, la micnace à la bouche :

— Si vous n'êtes pas satisfait , lui dit-il , je me nomme Paul ***, et je suis à vos ordres.

Le jeune docteur le regarda d'un air étonné, puis le sourire se fît sur ses lèvres, et il dit au jeune homme :

— Vous êtes vifs vous autres Français ; mais vous ne savez pas ce que c'est que les Indiens ; on ne les dompte que par la force. D'ailleurs, je ne voulais pas les faire

tuer, et j'avais dit à Domingo de les effrayer seulement. Paul s'en retourna au bout de la dunette sans rien dire; Montfort, qui l'avait suivi, craignant que dans son indignation il ne ye portât à quelque violence , murmura entre ses dents :

— Cruel , lâche et menteur.

Le docteur entendit. U regarda le jeune homme; un éclair de haine et de rage impuissante brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt; et se tournant vers son nègre, qui regardait l'eau, effrayé d'une perte dont il redoutait les conséquences :

— Plonge, lui dit-il, et ne reviens pas sans mon fusil. Le nègre attacha une corde à l'un des bancs, la prit

pour ne pas être entraîné au courant et plongea.

Quant aux Indiens, presque tous les passagers les suivirent du' regard avec l'inlérêt qui s'attache toujours à l'opprimé. Les cinq hommes gagnèrent rapidement la terre; leurs corps rougeàtres se dressèrent un à un sur la liage pendant quelques secondes , puis disparurent bientôt derrière les arbres qui bordaient le rivage.

Le nègre cependant revint à la surface de l'eau ; il n'avait pas le fusil. Il se reposa un instant et plongea de nouveau, mais sans plus de succès. Il recommença ainsi à cinq reprises. Enfin, las d'efforts inutiles, il remonta dans le canot, et dit à l'un des rameurs de le remplacer.

Le jeune mulâtre qui ne le quittait pas du regard, le vil; et tirant de sa poche deux ou trois gros sous brésiliens, les lança de toute sa force à la tête du nègre.

L'un des sous atteignit l'esclave au front, et quelques gouttes de sang coulèrent jusque sur ses sourcils. Il poussa un cri de douleur étouffé ; mais, courbé sous la crainte , il se leva et se jeta à l'eau pour plonger encore. Sur un

signe du maître , les autres nègres se jetèrent également,

âM risque d'être emportés en pleine mer.

La colère, l'étonnement, le mépris, se lisaient sur les visages de tous les passagers. Les trois Brésiliens surtout avaient l'air honteux et désolé. Tous trois , quelque peu qu'ils eussent étudié en Europe, y avaient puisé des idées humaines et libérales ; ils rougissaient de celte férocité froide et lâche. Paul était blanc de fureur mal contenue : Montfort contemplait le jeune mulâtre d'un air à la fois méprisant et indigné. A la fin il se leva, regarda autour de lui, aperçut Malcontent, et lui dit deux mots à l'oreille. Le maître descendit dans le carré et reparut pre?que aussitôt, tenant à la main une bourse qu'il remit au passager.

Les nègres cependant plongeaient toujours alternativement.

Montfort s'avança vers le docteur et lui dit d'une voix haute, lente, dédaigneuse :

— Combien vaut votre fusil ?

— C'est une arme de luxe ; je l'ai payée cinquante mille reis.

— Et cela fait en monnaie française?

— Cent cinquante francs, reprit un des Brésiliens.

— Voici l'argent , et il remit cent cinquante francs au maître, qui les donna au mulâtre ; cessez de faire plonger ces hommes.

Le jeune docteur regarda l'or .La vanité et l'avarice luttèrent un instant sur son visage; mais les louis s'étakient jaunes et scintillants dans la main rude du matelot ; l'or triompha: il le prit: se tourna vers ses nègres et dit:

— C'est assez, ne plongez plus.

Madame Cerny se pencha vers Monfort et dit à demivoix :

— Vous n'avez pas encore débarqué , et vous vous êtes fait tous deux un ennemi mortel. Monlfort, mon ami, vos froides colères vous tueront.

— Ce monsieur me dégoûte, reprit le jeune homme ; nous ne partirons donc pas? Et il alla trouver le capitaine.

Le Brésilien, cependant, avait compté l'or et s'était informé auprès de ses compatriotes de la valeur des pièces. Bientôt il dit au nègre qu'il avait blessé :

— Va à terre avec la montarie . S'il y a des Indiens dans cette case, prends-les, et reviens de suite.

Puis se retournant vers les passagers qui restaient silencieux , ne sachant plus que dire , il alla vers madame Milliner. La marchande trônait, selon sa coutume, toujours couverte de bijoux ; il se prit à lui faire des compliments sur sa parure et sa beauté, sans paraître remarquer la froideur croissante de ses compatriotes.

Bientôt l'embarcation revint ramenant les deux Indiens que nous connaissons.

L'un d'eux, en arrivant près du bord, dit au jeune Brésilien :

— Patron, nous ne pouvons pas aller à Vacca ; j'ai un enfant malade, et demain il nous faut pêcher pour manger.

— Peu m'importe ! j'ai besoin de toi, reprit celui-ci, et il se dirigea vers le capitaine pour prendre congé. Ce dernier le reçut froidement , et le laissa descendre sans le reconduire.

Au moment où le docteur arrivait à l'échelle du bord pour passer sur le toit de sa montarie, il se retourna de

l'air d*un homme qui oublie quelque chose, et remonta

comme pour parler à ses compatriotes.

— Vous allez au Para, leur dit-il ; voulez-vous me rendre un service?

— Volontiers, docteur, reprit l'un d'eux.

Mais au même moment , feignant d'apercevoir pour la première fois le pilote qui se tenait debout près du gouvernail, il reprit :

— Non, je vous remercie, je vous dérangerais. Voici le pilote, qui doit être de Salinas et y revenir, il fera ma commission et me rendra réponse. Puis il alla vers John, qui pendant toute cette scène n'avait pas dit une seule parole.

Avant de lui parler, il se retourna vers le capitaine en disant :

— Vous permettez, capitaine ? je n'ai qu'un mot à dire.

— Faites, reprit ce dernier.

Abrs se baissant à l'oreille de John, il lui dit en portugais :

— Je viens de la part du major. Fais échouer cette nuit le navire sur la pointe de Magoari ; sauve-toi à la nage, et lu nous trouveras derrière les arbres qui bordent le rivage. Je te promets , en plus de ce que te donnera le major, une des pièces que je viens de recevoir.

— Esta bom senhor ! C'est bon, seigneur, dit le pilote. Le jeune Brésilien salua, jeta les yeux tout autour de lui, et, rencontrant le regard de Montfort qui le fixait d'une façon soupçonneuse, un indicible sourire de haine satisfaite se dessina sur ses lèvres épaisses et rougeâlres ; puis il quitta la dunette, et descendit dans sa montarie. Deux minutes après il avait doublé la pointe des Cameliocs, et disparaissait aux yeux des hôtes de la Caroline.

Tout le monde garda le silence pendant ce temps. Seul, le maître dit entre ses dents:

— Foi de Malcontent, voilà un fier gu^ux ! Mais qu'a-t-il pu dire au pilote? Je suis sûr que ces deux oiseaux de malheur se connaissent.

Il appela le mousse :

— Je mets le pilote sous ta garde, dit-il: ouvre l'œil sur lui, et tu viendras me dire ce soir tout ce qu'il aura fait.

Puis il s'assit, coupa un morceau colossal de carotte à chiquer, roula le tout dans ses doigts, l'introduisit dans sa bouche, et descendit pour aider au cabestan.

Quant au mousse, pendant une seconde il regarda le pilote d'un œil soupçonneux. Puis, bientôt relevant sa tête éveillée, il partit sur l'avant, jouer aux dominos avec l'enfant d'un émigrant, dont il avait fait son Parménion souffre-caprices. Mais de minute en minute, tout en trichant de son mieux son jeune partenaire, l'enfant relevait la tête et ne perdait pas un des mouvements de l'ennemi du maître.

Cependant, sur l'ordre du capitaine, l'ancre qui était à pic au moment où les matelots étaient partis à la recherche du canot, fut promptement dérapée, et le navire, emporté par le courant, glissa sur les flots en suivant le rivage de l'île. Chacun pendant quelque temps parla selon son cœur des événements dont il venait d'être témoin ; les Brésiliens cherchèrent à excuser leur compatriote. M. le vicomte de Cinnamon débita des sottises sentencieuses sur l'esclavage et les fatalités de l'obéissance humaine: M. Vulgar fît l'éloge des breloques du jeune docteur, et peu à peu tout le monde, oubliant l'avenUire, se prit à suivre des yeux la côte de Marajo, qui passait

devant le navire, rapide et variée comme un immense

panorama.

Une cîîîque au Manacan. — Sei^iMenis d^ivrogne*

— t.'oiiriïsan. — Manceuvi'es «le mer. — li'écliouage*

— liueui* «l'a veux î

Oh ! mon fils, c'est l'amonr, c'est l'amour insensé Qui t'a, jusqu'à ce point, cruellement blessé. Ah ! mon malheureux fils, oui, faibles que nous sommes, C'est toujours cet amour qui tourmente les hommes.

A. Chénier.

La Caroline poursuivait sa route en côtoyant Marajo. Déjà les Camelioes s'étaient effacées confondues avec les rivages de la grande île. Le dernier des îlets de Frescas avait disparu ; excepté à bâbord, la pleine mer étendait partout son horizon sans fin. Le soleil de l'équateur, dardant ses rayons de feu, avait fait fuir presque tous les passagers. Il ne restait plus sur la dunette que le matelot du gouvernail, le capitaine et Monlfort. Le pilote faisait la sieste, au pied du mât à côté de la grande écoutille. C'était sa place favorite. Le chargement de la Caroline consistait surtout en vins, et les senteurs vineuses qui montaient de la cale par cette ouverture béante, faisaientrêver à John des boissons éternelles ; dès le premier jour, il avait choisi cet endroit pour dormir ou s'étendre en savourant ses parfums bien-aimés . Ainsi on voit par les rues de pauvres gourmands avides s'en venir aux devantures des restaurants: et là, courbés, plongeant leurs regards dans les cuisines fu«

mantes, aspirant par boufîées les chaudes odeurs de la vicmaille en fnsion, délecter leurs narines et faire rêver leurs estomacs inassouvis.

Le capitaine se promenait, tandis que Montfort, perdu dans ses rêveries inquiètes, ne sentant pas la chaleur, suivait d'un œil sans regard les sinuosités du rivage. M. Sharp vint près de lui, et le frappant à l'épaule :

— Êtes- vous donc amoureux, lui dit-il, que vous êtes tout pensif? Vous ne voyez même pas cette uba d'Indien qui glisse au long du rivage et nous bat main sur main. Ces passagers voyagent comme des malles, ils ne regardent rien!

Montfort tressaillit et leva la tête tout fiissonnant, comme on fait, quand un médecin brutal, auscultant votre douleur, frappe le mal de sa main exercée, mais rude. Il regarda le capitaine, afin de saisir sa pensée. Le vieux marin n'était venu à lui que pour distraire ses propres ennuis, et c'était par hasard qu'il avait mis le doigt sur la plaie saignante du jeune homme. Le secret d'Henri n'était encore qu'à lui. Il chercha des yeux la uba. Un seul Indien, assis à l'arrière, conduisait le frêle tronc d'arbres ; courbé comme un jockey en course, il enfonçait dans la mer à coups pressés sa longue pagaie indienne; et le canot avançait rapide, tout son avant hors des flots, filant au-dessus des eaux comme un oiseau rasant les ondes, l'arrière à fleur d'eau par le poids du rameur. Tout à coup, la uba se détacha du rivage et arriva droit, ainsi qu'une flèche, par le travers de la Caroline. Deux vigoureux coups de pagaie la mirent bord à bord. Montfort reconnut Pedro, le père de l'enfant qu'il avait s.uivé.

— Vous avez quitté le Brésilien? lui dit-il en espagnol.

— Si, senhor, répondit l'Indien. Le père et moine vout

lions pas aller à Vacca. Derrière Camelioes nous avons saule à l'eau et regagné le carbet à la nage. La femme m'a reproché de ne pas vous avoir averti que John était un pilotedu major. J'ai pris la uba et je suisvenu. Adieu, senhor.

— Que voulez -vous dire?

Mais la voix de Montfort se perdit sans réponse. D'un coup de pagaie, Pedro avait fait virer la uba et s'en retournait.

Le jeune homme l'appela vainement . Il n'entendit pas ou ne voulut pas entendre.

L'Indien parle rarement sans intérêt personnel . Si l'affection, ce qui est rare, le décide à donner un avis, il le donne toujours indirectement, d'un seul mot. Si on l'interroge pour savoir mieux, il s'enferme dans un silence absolu ; et, système ou " timidité, jamais il ne consent à s'expliquer d'une façon précise.

Le capitaine demanda h son passager ce que lui voulait cet homme. Montfort le lui dit.

— Que veut dire cet imbécile? reprit M. Sharp. J'ai entendu le Brésilien dire tout à l'heure que le major était un riche fazender de Marajo ; mais pourquoi aurait-il des pilotes à lui ?

— Soit ; mais pourquoi cet homme vient-il tout exprès me dire ces trois mots?

— Ah ! dit le capitaine, je ne comprends rien à rien dans ce chien de pays, où le soleil brûle comme du feu, rien ! ni aux hommes ni aux marées. Mais je surveille le pilote; d'ici au Para, je ne quitte plus la dunette. Et en disant ces mots, il se leva, demanda la mèche au maître et recommença sur le pont sa promenade éternelle.

Le maître arriva bientôt, ralluma le cigare du capitaine, s'en alla passer près de Montfort, et lui dit;

— Monsieur de Montfort, est-ce un mal de vous dcf mander ce que vous a dit l'Indien?

— Tu vois donc tout, toi? dit Montfort. Il m'a dit que le pilote appartenait au major, rien de plus. Sais-tu ce qu'il a voulu dire?

— Non, dit le maître, mais je le saurai.

Il descendit, et Montfort se leva pour aller faire la sieste dans sa cabine . Mais le sommeil est rebelle aux âmes agitées qui l'implorent : il n'y a que ceux qui ne pensent pas qui dorment à leur gré. Le sommeil ne vint point.

Le navire, cependant, continuait sa marche. Le pilote, qui n'avait plus besoin de l'arrêter, avait fait mettre toutes voiles dehors, et la Caroline marchait contre la marée. Le soleil déclinait, et ses derniers rayons éclairaient la pointe de Magoari; quelques hauts bancs de sable apparaissaient par intervalles, jaunes et brillants, au-dessus de la mer qui se brisait sur eux en vagues blanchissantes.

John calcula la distance qui le séparait des bancs où il voulait faire échouer la Caroline puis s'approchant avec un air indifférent du matelot qui tenait le gouvernail, il tira de la poche de sa chemise une corne de bœuf fermée par une rondelle de cuir: l'ouvrit, y prit une carotte de tabac, en coupa un large morceau : et remit tout dans sa corne où il saisit très-habilement un autre morceau coupé à l'avance Puis il introduisit la chique dans sa bouche et commença de mâcher à pleines dents, comme s'il avait savouré de l'ambroisie. Au bout de cinq minutes il jeta sa chique à la mer. Le matelot du gouvernail suivit d'un air de regret le tabac qui tombait.

— Peut-on gaspiller ainsi le bien du bon Dieu ! dit-il. Le pilote rouvrit sa corne et prit une autre chique,

— Mais c'est un milord russe que ce pilote ! fit le matelot en regardant d'un œil curieux cet homme dont la corne était un débit entier de tabac, et se penchant vers lui , il dit :

— Piloto, et moi?

Le pilote ouvrit sa corne, et coupa au matelot un large morceau, que celui-ci absorba tout entier.

John se leva et descendit sur le pont en disant entre ses dent^:

— !1 en a assez. Dans une petite heure le manacan fera son effet ; mon homme sera gris plus que vingt Indiens tapuyas ; les dents lui claqueront comme dans la fièvre: il ne comprendra plus rien, et alors, d'un seul coup de barre je lui ferai jeter le navire et sa cargaison sur la pointe de xMarajo. En attendant, je vais voir à goûter au vin du Français; cela me donnera de la force pour nager quand le navire va s'échouer.

La nuit, qui, sous l'équateur, se fait rapide, descendait, prenant tout dans son ombre , et le pilote pensait n'être surveillé par personne ; d'ailleurs, il projetait ce bonheur depuis le moment où il avait rais le pied sur le navire. Traversant les passagers, qui finissaient de dîner, il arriva près de l'ouverture au fond de laquelle dormait son seul amour; il s'assit au bord, les jambes pendantes, y lait-sa tomber son chapeau pour avoir un prétexte en cas de surprise, et descendit. A peine entré et disparu sous le pont . qui le recouvrait, il tâla avec sa main le ventre d'une barrique et y enfonça tout entier le poinçon de son couteau ; puis, vidant à ses pieds sa corne- tabatière, il la présenta. au tonneau et la remplit jusqu'au bord.

C'était de la mauvaise piquette falsifiée que l'armateur efiToyait au Brésil, n'ayant pu la vendre en France ; mais

elle parut délicieuse à l'ivrogne, car à peine eul-il absorba ce premier verre qu'il recommença la manœuvre. Gela fini, il s'arrêta.

Déjà le vin surexcitait son cerveau affaibli par ses liba^ tions quotidiennes. Quand un homme est arrivé à un certain degré d'ivrognerie, il faut une barrique pour l'abattre, mais quelques gouttes suffisent pour l'étonner.

— John , John , dit-il en se parlant à lui-même , il ne faut pas te griser aujourd'hui, mon garçon ; tu as de la besogne.. . Allons, encore un dernier, et nous remonterons.

Il remplit sa corne jusqu'au bord , but d'un seul trait , souffla une seconde en faisant claquer sa langue sur son palais, et chercha à tâtons un morceau de bois pour fermer l'ouverture qu'il avait faite; mais il n'en trouva pas. Le vin qu'il entendait couler tombait comme un regret sur son cœur altéré.

— Allons, dit-il, elle en veut encore; mais c'est le dernier.

Et il se versa une quatrième corne.

De dernier en dernier, il but coup sur coup tant qu'il eut force pour boire ; si bien qu'au bout de dix minutes il roulait entre les tonneaux et s'endormait la tête en bas, les pieds en l'air, au milieu de ces barriques, objets de ses convoitises, de son crime et de son châtiment prochain.

Pendant que John se réduisait amsi à l'impuissanccî d'exécuter ses desseins, un événement naturel fréquent dans les parages de l'Amazone se chargea de les accomplir mieux encore que la plus perfide habileté humaine.

Les multiples projets que l'homme enfante ici-bas sosî détruiis ou réussis bien souvent par le hasard seul, sans que nos efforts débiles aient droit à s'imposer le succès ou le revers. Nos vains espoirs mortels sont comme

les grains de sable du désert : fanés sur le sol, ils y dorment dans l'impuissance du néant; soudain un simoun imprévu se lève au lointain, et les espoirs et les sables, soulevés en tourbillons, s'accumulent ou se dispersent, selon le vent du hasard qui les porte.

Pendant que le pilote donnait au matelot le tabac destiné à l'affoler, le mousse était venu se promener sur la dunette pour exercer sa surveillance; la générosité du pi' lote lui avait semblé si belle , qu'il était allé la conter au maître. — Retourne, lui avait dit celui-ci, et ne le perds pas de vue, ou je te... — L'enfant retourna à son poste, mais i'I ne trouva plus personne; il chercha quelque temps, puis alla dire au maître que le pilote était perdu.

La nuit était venue; Malcontent, inquiet, monta sur la dunette afin de demander à l'homme de la barre s'il avait vu le Brésilien . Mais le matelot, appuyé sur une des poignées de sa roue , les yeux déjà perdus , le regarda sans lui répondre et se prit à remuer les dents.

— Que fais-tu là? dit le maître, en le secouant rudement.

Pour toute réponse, l'homme s'assit à terre ; ses dents claquèrent encore plus fort, et il dit :

— Comme il pleut, comme il pleut ! La pluie me frappe sur la tête et me fait mal.

Il n'y avait pas un nuage au ciel. Le maître regarda le matelot et prit la barre en disant :

— Ah! ah! il y a du nouveau.

Puis il appela le capitaine, qui causait avec ses passagers à l'autre extrémité de la dunette.

Malcontent lui montra du doigt le timonier qui tremblait toujours et tenait sa tête à deux mains.

— Il est gris, dit le capitaine ; le vin et le soleil !

— Je crois plutôt que c'est quelque diablerie brésilienne. — Savez-vous où est le pilote, capitaine?

— Non: qu'on le cherche!

Mais le pilote ne se retrouva pas. L'inquiétude prit le capitaine. Point de pilote , et à quelques encablures du navire, la mer déferlait sur les bancs redoutés de Magoari.

Il voulut faire parler le trembleur, mais le trembleur ne l'entendit même pas, et recommença ses doléances sur la pluie qui lui battait la tête.

A ce moment, un matelot allant fermer l'écoutillc pour la nuit, entendit dans la cale un ronflement sonore. Il descendit pour éveiller le dormeur et trouva le pilote; mais Jolin était tellement ivre, qu'il fallut deux hommes pour le tirer de là, et qu'il fut impossible d'obtenir de lui une seule parole.

Le capitaine appela son second. M. Useless n'avait qu'un talent, celui d'aimer le tabac et la bière, mais il avait beaucoup navigué et pouvait ouvrir un avis.

Les deux marins se prirent à discuter ensemble l'opportunité de jeter l'ancre ou de continuer la route par le large.

Cependant le vent avait cessé. Quelques brises de terre couraient encore par souffles incertains, débiles comme des haleines de mourants. Le navire, toutes voiles dehors, n'avançait plus qu'à peine. La chaleur était accablante. Vers l'ouest, derrière Marajo, masquées par des arbres, des lueurs, comme d'éclairs lointains, s'entr'ouvraient, incessantes et silencieuses. Passagers et matelots, tous suffoqués par la chaleur, appelaient la brise, sans l'espérer, car sous l'équateur, on appelle le froid comme à Paris le Eoleil. L'homme aime avant tout ce qu'il n'a pas !

Tciit à coup , sans précurseur, un de ces grains terri-

ï 45 l'amazone

Lies, comme il en passe à la bouche de l'Amazone et sur le fleuve même, s'abattit sur le navire.

Le capitaine , qui était descendu dans sa cabine pour délibérer avec son second, sauta sur la dunetle. On n'apercevait pas encore le nuage , caché qu'il était par les arbres de Marajo; mais déjà le vent soufflait furieux, et à la clarté des étoiles on voyait la mer qui frémissait comme si la pluie eût fouetté ses vagues. La Caroline s'inclina sous la rafale.

— La barre dessous ! File l'écoute de brigantine et de grand'voile! Largue les drisses des perroquets! Coupez, coupez ! hurla le capitaine. Et lui-même, donnant l'exemple, se précipita sur une manœuvre. Les voiles, brusquement détachées, battirent bruyantes au long des mâts. La mâture entière trembla sous leurs secousses. Déchirés du premier coup, les perroquets s'envolèrent par loques. La grande voile, enlevée comme un mouchoir, se plia sur elle-même, s'étendit en foueltant l'air à bruit de canons lointains ; puis, arrachée par le vent, traversa la nuit comme un éclair et disparut,

— Bon, dit le vieux Goudron, qui venait de dégager son écoute, le Gavilaa peut acheter de la toile.

Le navire se redressa. L'ouragan continuait, plus furieux encore; mais il chassait au large, c'est-à-dire loin des bancs et de la côte. Le maître, les yeux sur la voilure, laissait porter, et la Caroline courait vers la pleine mer, vent arrière, à toute vitesse.

Le capitaine donna un coup d'œil au gouvernail ; il y vit Malcontent, et, tranquille de ce côté, s'occupa des voiles.

— Haie bas le grand foc! à dcgréer les perroquets ! En haut le monde!

LES MÉTIS DE LA SAVÂKE i>i3

Les hommes obéirent. Les vergues des perroquets forent envoyées sur le pont; les ralingues de la grand' voile, qui gardaient encore quelques débris de toile , furent ramassées.

Cependant, le vent faisait furie, mais toujours à séc et sans nuages. A la clarté de la nuit équatoriale, on découvrait les bancs de Magoari, qui semblaient fuir dans le lointain. Le navire courait, emporté au large, hors du danger.

Mais brusquement, comme un coup de fouet de revers, le vent sauta de l'ouest au sud: puis du sud à l'est.

Le navire masqua en grand.

— Amène les huniers ! Cargue la misaine! Mouillez des deux bords ! Filez de la chaîne jusqu'au bout ! A serrer les voiles ! Au plus tôt paré !

Une grappe de matelots passa dans les haubans, le mousse en tête, et s'étala sur les vergues.

— Patinez-vous, dit Malcontent entre ses dents: le mât de misaine va faire des allumettes!

Les deux ancres descendirent à l'eau presque ensemble, et le bruit des chaînes s'éleva un instant, à travers la tempête.

— Les ancres tiennent-elles, monsieur?

— Non, capitaine, nous chassons, dit le second.

La Caroline courait, emportée par la rafale, entraînant ses deux ancres.

~ En bas tout le monde! hurla le capitaine, — ca bas!...

Les hommes s'affalèrent au long des galhaubans jusque sur le pont.

Bientôt, à tribord, à bâbord, partout, à quelques bras-

Hi L AMAZONE

ses, on vit l'eau qui battait blanche et écumante. On entendit le bruit d'un frôlement sec et rapide, mais le navire continua sa dérive; les arbres de Marajo apparurent dans l'ombre en montagnes noires, et commencèrent à défiler au long du bord. Soudain un choc terrible, unique, arrêta le bâtiment; ses mâts oscillèrent ainsi que des arbres secoués; chacun sentit le sol lui trembler sous les pieds; tout s'inclina brutalement sur le côté, puis tout resta là, tombé, mort.

La Caroline était échouée presque sur le banc que John avait choisi pour son forfait nocturne , Soulevée par la tempête et portée par le courant, elle avait passé sans l'effleurer qu'à peine, par-dessus le premier banc de sable: traversé du même effort un petit bras de mer qui régnaii au milieu des bancs, et poursuivant sa course folle, s'était arrêtée enfin sur une dune où le flot l'avait brutalement lancée.

Au choc que reçut le navire, en s'échouant, tous les passagers sortirent du carré, troublés et mouvants, comme des fourmis dont on fouille la demeure. Dès la première atteinte du grain qui était tombé sur la Caroline, le capitaine avait prié ses hôles, tous, même ses amis, de lui laisser le pont libre, et tous étaient rentrés attendre dans l'effroi la fin de la tempête. L'échouage les fit apparaître. Les émigrants s'étaient réunis à eux, et parmi ces quatre-vingts personnes d'âges et de sexes divers, les uns criaient et questionnaient : c'était le grand nombre ; d'autres pleuraient ou priaient à voix troublées; trois ou quatre au plus attendaient dans le silence. Le capitaiiîe descendit et entra dans le carré. Tout le monde l'y suivit.

— Messieurs, le navire est échoué, dit-il, mais la

LES METIS DE LÀ SAVANE 1 4o

terre est à cent pas: il n'y a de dangers que pour le na\iic et la cargaison : je réponds du salut de tous.

Les sanglots cessèrent : les questions reprirent, multiDles, égoïstes, stupides.

— Comment cela s'est-il fait? Aurons-nous nos malles? Comment sortirons-nous?

A la fin, M. Sharp réclama le silence pour répondre à tous h la fois :

— Vous ne vous sentez pas morts, n'est-ce pas? ni moi non plus. Le navire est à terre. Eh bien, dormez et attendez le jour.

Puis ilremontasur la dunette. L'orage recommença dans la mouvante fourmilière. Chacun plaça son mot, son regret ou sa question. Un Brésilien, dont la science géographique confondait l'Afrique avec son propre continent, dit d'un air doctoral : — Le capitaine aurait dû prévoir cela : il y a des grains terribles sur toute notre côte, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'aux Antilles. Le diplomate s'apitoya sur le malheur qui aurait pu arriver pour son pays s'il avait péri avec ses dépêches. Madame Milliner demanda si ses malles ne couraient pas risque d'être mouillées ! Mais enfin, las de pleurs et de regrets, voyant la nuit s'avancer, chacun fut chercher dans le sommeil l'oubli d'un malheur accompli.

L'ouragan, cependant, croissait au lieu de diminuer; le vent bruissait dans les cordages ; la mer déferlait furieuse aux flancs du navire. Elle semblait vouloir reprendre sa proie. On apercevait dans l'ombre les arbres de Marajo quj courbaient sous la tempête, inclinés comme des blés dans les plaines; les éclairs luisaient plus brillants; le tonnerre grondait par bruits lointains qui se rapprochaient d'instant en instant. Enfin, la nuée parut,

H6 l'amazone

noire : monta, couvrit tout : plus d'étoiles : la nuit d'ua gouffre coupée par des éclairs pâles, sillonnés de feux en flèches brisées, qui lançaient la foudre. Puis les éclairs se firent perpétuels, éclairant tout : et avec eux le tonnerre gronda sans trêve, à roulements tantôt sourds, tantôt éclatants, sonores, résonnant par fracas.

Enfin la pluie arriva en larges gouttes chaudes, frappant comme des grêlons, fouettant inclinées sous le vent qui les chassait; mais presque aussitôt le vent cessa, les gouttes tombèrent droit, si serrées, qu'elles se confoadaient en une nappe immense. Pendant un quart d'heure l'orage inonda le pont de la Caroline. Puis presque subitement tout cessa, la voûte étoilée reparut, la mer abattue par la pluie ne garda plus qu'un vague frémissement : la terre fit silence, et des souffles de brise frais et parfumés vinrent remplacer la tempête.

Aussitôt après l'échouage du navire, Montfort avait suivi le capitaine et était remonté sur la dunette pour voir l'orage. II était resté là malgré la pluie, regardant la mer et le ciel, comme fasciné, sans plus penser à rien. Le grand désordre des éléments lui faisait oublier le désordre de son cœur : l'homme est si peu de chose devant les fureurs grandioses de la nature! D'ailleurs Montfort aimait l'orage. Même en France, où les ouragans sont comme civilisés, il éprouvait pendant les tempêtes une sorte de joie qu'il ne pouvait pas définir. Quand il voyait luire les éclairs avec des bruits de fondre, quand le vent battant la mer ou la campagne emportait par l'air des feuilles ou des écumes , quand la mouette marine passait luttant sous la rafale ; alors il sentait comme des frémissements de plaisir sillonner son corps ; il respirait à pleins poumons, à pleine vie, et des bonheurs étranges

lui moulaient au cerveau. C'était, selon ses amis, un excentrique; un fou selon ses ennemis; une âme troublée, aurait dit sa sœur.

Donc, tant qu'il y eut des éclairs au ciel, il resta là, s'abrilant sous la brigantine qui pendait au long du mât. Au moment où l'orage finissait, il lui sembla entendre dans la nuit un galop lointain de chevaux, qui dura quelques minutes en se rapprochant toujours, puis finit subitement. Il écouta longtemps, mais le bruit avait cessé : la mer qui clapotait au long du navire troublait seule le silence de la nuit. Il pensa s'être trompé, et, mouillé, saisi par le froid, il descendait dans sa cabine, lorsqu'à la clarté naissante de la lune, il aperçut madame Cerny qui montait sur la dunette.

Impuissante au sommeil, elle avait entendu comme lui et venait pour écouter mieux, lui dit-elle. Montfort, troublé, la salua sans parler, descendit quelques marches, puis, emporté par le tumulte de ses pensées, il remonta brusquement et arriva près d'elle.

La pauvre femme, agitée plus que lui, s'était assise sur un banc et le regardait descendre. Elle sentit son cœur battre à se briser en le voyant revenir, mais *elle attendit.

Il s'assit, et tous deux restèrent là silencieux. Les hommes sont si faibles, surtout les plus forts, devant la femme qu'ils aiment ou vont aimer. Et puis Montfort ne sentait pas bien encore ce qu'il avait dans l'âme. Il souffrait avant tout. Le jour où elle l'avait appelé son frère, son âme malade s'était émue ; bientôt, comme René, il s'était demandé s'il n'aimait pas sa sœur? Et depuis la veille il se débattait avec lui-même, perdu dans ses affections naissantes.

Quant à elle, pauvre femme, brisée à force de tristesse, mais aimant sa tristesse même, et pouvant dire déjà comme l'Espagnole :

N'as-tu rien dans le cœur de m'avoir pris le mien t

elle luttait effrayée d'elle-même.

Ce fut elle qui rompit le silence :

— Pourquoi ne redescendez-vous pas , monsieur de Montfort? vous êtes mouillé.

— Je n'ai pas froid, répondit-il. Puis il ajouta : — Ainsi, vous me chassez ?

— Vous savez bien, Montfort, que je ne veux pas chasser le sauveur de mon enfant.

— Ahl lui dit-il brusquememt, pardonnez-moi. Puis, sans savoir ce qu'il disait lui-même, il ajouta ;

— Je soufïre: et je souffre par vous, Clémence !

Elle frissonna comme une sensilive en entendant son nom, et resta sans répondre.

Le silence recommença entre eux.

— Vous allez prendre froid vous-même, dit-il enfin. Son cœur désertait déjà l'aveu commencé, et il n'osait

plus marcher dans cette amitié fiévreuse.

La faiblesse du jeune homme rendit à mr.dame Cerny sa force chancelante, et sa coquetterie de femme lui revenant avec sa force, elle reprit d'une voix demi-railleuse :

— Vous souffrez, mon ami? Le temps ne guérit donc pas, que l'image de celle qui vous a fait fuir trouble vos pensées, même à travers vos dangers de voyageur ?

— Gomme les femmes se souviennent mieux que nous.' dit Montfort.

— C'est vrai, dit-elle. Et cependant vous l'aimez tou« jours.

—Non, je ne veux plus aimer, reprit-il amèrement, et se courbant, il cacha sa tête dans ses mains.

Le poison des souvenirs le torturait ; mais la glace était brisée ; et madame Cerny allait lui rejeter encore son passé, cendre éteinte, lorsque le capitaine parut sur la dunette. Ils se reculèrent l'un de l'autre.

Mais le vieux marin ne les voyait pas. Il était pâle et défait. Ses cheveux blancs tombaient en désordre, mouillés par la pluie comme ses vêtements. Il se pencha en dehors et regarda autour du navire qui gisait enfoncé dans la terre, presque appuyé contre une dune de sable. Une larme silencieuse tomba le long de ses joues.

La vue de cette douleur, une des plus sacrées qu'il y ait au monde, celle du marin perdant le dépôt conlié, perdant son vaisseau , fit taire les angoisses des deux passagers. Madame Cerny se leva, et prenant le bras du capitaine :

— ■ Nous faudra-t-il donc quitter le navire, capitaine? lui dit- elle de sa voix douce comme une plainte. La Caroline est-elle perdue sans ressource?

Le vieux marin tressaillit ; mais se remettant presque aussitôt :

— Qui sait? dit-il, j'espère encore. Le navire est neuf; les grandes marées viennent dans trois jours. En tout cas, vous ne perdrez rien, madame.

— Oh ! dit-elle, mes pauvres bagages m'occupent bien peu. Et vous, Montforl?

— Moi? reprit le jeune homme, si je ne comprenais votre douleur, mon brave ami, je serais homme à me réjouir d'en avoir fini avec celte traversée, et dès demain je me mettrais en chasse sur Marajo. La chasse est la seule joie de ce monde qui ne laisse pas de souffrance.

— Moi qui ne puis pas chasser, reprit madame Cerny, levais dormir, si je peux: et demain, mon cher monsieur Sharp, nous vous aiderons tous, et nous ne partirons d'ici qu'avec vous.

Le vieux marin secoua la tête, prit la main qu'elle lui tendait, la regarda descendre jusqu'en Las de la dunette, et se tournant vers Montfort, lui dit :

-- J'ai vu bien des passagères, mais c'est la plus belle nature que j'aie rencontrée. Si elle avait deux ou trois ans de moins, elle ferait votre affaire, Montfort. C'est une noble femme.

Puis il appela un matelot et lui dit de sonder du côté de la mer.

Montfort descendit dans sa cabine, brisé, saignant sous la brusque réflexion du capitaine.

Que ceux qui n'ont jamais aimé: qui ont passé sur cette terre sans tourments mais sans joie, sans brûlures mais sans soleil; lampes inallumées qui n'ont jamais reçu ni rendu la lumière ! que ceux-là raillent s'ils le veulent les muets tressaillements d'un amour combattu 1 libre à eux. Mais, mieux vaut souffrir de trop aimer que souffrir de n'aimer rien. La plus grande douleur c'est le néant. Le poëte a dit :

Doutez, si vous voulez, de l'être qui vous aime,

D'xme femme ou d'un chien... mais non de l'amour même;

L'amour est tout... l'amour est la vie au soleil.

Que ceux qui ont aimé se souviennent! Celte histoire est pour eux.

LES MÉTIS DE LA SAVANE loi

l^e tair,anoîii«.-—a.C9ÏjancïîtB.— .Vengeance cïudoï'teui'

Biîïiîsiîre. — Com-se en prairie. — Ijîbreî

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle, Toujours fait, et toujours son sang raisselle. Sa chair tombe en lambeaux.

Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes, Qui le suivaient dressant leurs crinières pendantes, Succèdent les corbeaux.

Victor Hdgo.

Les premières lueurs du jour trouvèrent le navire complètement à sec sur un îlet de sable vaseux , situé au milieu des bancs de Magoari. Tout aulour de lui, on ne voyait que des îlets semblables, ou une plage de sable: si bien qu'au premier abord on aurait pu se demander si le navire avait eu des ailes pour tomber ainsi au milieu de ia terre ferme. A droite, Marajo, la grande île, se terminait par un bouquet de forêt sombre , au pied de laquelle on apercevait le toit tombant d'un carbet abandonné. Devant le navire, tant qu'on pouvait voir, une plaine de sable jaune, dont l'extrémité se dorait déjà sous le soleil naissant, s'étendait, coupée par pV-'^'e'^ de grandes flaques d'eau immobiles.

Des troncs et des brandies d'arbres entassés en amas capricieux, selon les courants, brisaient la monotonie de cette terre. La plupart, à demi ensevelis dans le sol, étaient déjà couverts d'une coucbe de limon jaune; quelques-uns, apportés récemment par les flots, étaient noirs et luisants sous leurs écorces mouillées. Tout près du navire, l'un

d'eux charrié de la nuit, portait encore sa chevelure de feuilles vertes, qui traînait souillée sur la terre. Çà et là, par les bancs, on voyait de loin en loin d'autres débris avec des feuilles vertes aussi : épaves vivantes apportées par l'ouragan de la nuit. On eût dit un immense cimetière d'arbres et de végétations tombés de louies les époques, parmi lesquels le navire était venu prendre tombe. A gauche, à longues brasses, on voyait la mer dont les vagues monotones battaient les bancs à temps réglés. Un de ses bras, rapide, profond, mais étroit, passait entre la Caroline et Marajo, battant l'arrière du navire et une partie de tribord, tandis qu'à bâbord et par l'avant, il n'y avait que du sable et des flaques d'eau. Le navire ayant échoué à mer pleine, avait traversé ces bancs pour venir s'abattre sur leur dernier îlet, au bord d'une eau profonde. Le capitaine était seul sur la dunette ; sa figure portait les traces de sa nuit d'insomnie et de souffrances morales. Sur son ordre, un des matelots appela Malcontent. Lg maître fumait tristement à demi couché sur le beaupré, en dehors du navire. Il vint au premier appel ; puis, tous deux, le capitaine et lui, descendirent à terre pour visiter le bâtiment. La quille était enfoncée dans le sol, où elle avait creusé un large sillon ; mais le navire ne paraissait pas avoir souffert extérieurement. Tout un banc de coquillages, fruit des calmes de sa route, hérissait encore son bordage de cuivre, qui s'étalait verdâtre aux rayons du soleil naissant. Au risque de tomber à la mer, les deux marins montèrent sur la petite dune de sable à laquelle le navire était appuyé par tribord. Partout où leur œil put voir, c'était même chose. L'arrière du bâtiment qui arrivait jusqu'au-dessus de la mer profonde et avait dû heurter la dune, semblait également dans son état ordinaire,

Le capitaine remonta à bord, descendit dans la cale, examina de tous côtés, suivi de son fidèle matelot ; il trouva quelques planches disjointes, des barriques défoncées, un désordre assez grand dans les malles des passagers, mais rien de grave. Il monta dans la grande hune et examina la mâture. L'un des mâts était fendu presque de bout en bout, mais cela était réparable , au moins pour quelques jours de mer: et, sauf des avaries sans importance, la Caroline, à première inspection, n'avait souiïert qu'à peine. Quant à la tirer de là, c'était autre chose. Mais comme l'avait dit M. Sharp à madame Cerny, les grandes marées devaient venir dans trois jours; en allégeant le navire, on pourrait peut-être le remettre à flot et arriver sain et sauf au Para.

Les passagers parurent peu à peu sur le pont, réveillés par leurs curiosités craintives . Le capitaine rassura les premiers venus qui rassurèrent les autres plus encore par le spectacle de leur confiance que par les espoirs racontés du capitaine. Le calme revint peu à peu parmi tous ces hommes. Le soleil se levait resplendissant : les brises du malin soufflaient fraîches, et le bonheur de se sentir sur la terre ferme leur fit oublier le danger passé et les craintes futures.

Quelques-uns descendirent sur la plage en attendant la marée ; bientôt l'un des Brésiliens proposa d'aller se promener sur Marajo, et d'y chercher une habitation ou tout au moins des bœufs pour la nourriture générale penijant ces trois journées d'attente. Le capitaine y consentit; le bruit de la promenade projetée se répandit sur le navire, et chacun voulut en être. Le grand canot fut descendu à terre, traîné jusqu'au bras de mer qui passait à l'avant, et la plupart des passagers descendirent.

|54 L'AMAZO.NE

Les femmes elles-mêmes et les enfants voulurent êlre delà partie. Madame Cerny, sa fille, la marchande, et deux ou trois autres, prirent place dans le canot avec Montfort, Paul, M. de Cinnamon et les Brésiliens. Le canot devait revenir chercher les retardataires aussitôt qu'il aurait déposé son premier envoi sur la plage de Marajo : cent pas à peine séparaient le navire de l'île.

Le bras de mer fut franchi en quelques minutes, et les passagers débarquèrent sur une plage de sable unie et blanche qui s'étendait jusqu'à la forêt. La plupart se pressèrent vers le carbet abandonné, tandis que le canot retournait prendre de nouveaux promeneurs.

Quelques-uns voulurent se hasarder sous la forêt, mais le sol était détrempé, et force leur fut de se promener sur le rivage . Paul, Montfortetl'un d^es jeunes Brésiliens avaient emporté des fusils de chasse et quelques provisions,pour ne pas être forces de revenir à bord avant la nuit et chasser toute la journée en cherchant un troupeau. Après avoir conduit. les dames jusqu'au carbet, où elles étaient du moins sur une terre sèche à l'abri du soleil, les trois jeunes hommes côtoyèrent quelque temps la forêt par le rivage, afin d'arriver à une savane qu'ils avaient aperçue du haut du navire, et qu'ils présumaient plus giboyeuse que la plage et hantée par des bestiaux.

Ils y arrivèrent en quelques minutes, sui\is d'un des matelots et du domestique du capitaine, pour porter leurs provisions et le gibier. La savane s'étendait devant eux à perte' de vue, comme plantée d'arbres rabougris trcs-espacés les uns des autres, mais qui, cependant, multipliés par l'espace, fermaient l'horizon. Il n'y avait de forêt que sur la partie de l'île située en face du navire, et une lisière de bois peu profonde, qui garnissaitle rivage tout le long de la mer.

Sîaiv'ijo la grande île a cent quatre-vingts lieues de tour . Afin de ne pas s'égarer, et en cas de danger sur une terre qu'ils ne connaissaient pas, les chasseurs convinrent de ne pas se perdre de vue, puis ils se mirent en chasse.

Ils y étaient depuis une heure environ, et déjà tous trois avaient tiré ou lue bon nombre de bécassines el de sarcelles de prairie, lorsque P<\ul apeiçu^ au loip-, tain , à travers la savane , des chevaux qui passaient emportés à toute course. Sur l'un d'eux il lui sembla distinguer une robe de femme pareille à celle que portait Henriette.

Mais les chevaux passaient comme un éclair ; les arbres que la distance et l'espace rapprochaient l'un de l'autre lui masquaient la vue ; il sourit de son effroi ; et, se disant que les yeux de son cœur avaient seuls vu l'apparition fantastique, il continua de chasser.

Bientôt cependant, troublé par son anaour et ses inquiétudes, il résolut de retourner auprès (Jes dames, qui étaient restées sur le rivage, sauf à revenir plus taid ; et, dans ce but, il se replpya sur ses compagnons pour les avertir. Le Brésilien, déjà fatigué de celte chasse diflicile à travers les hautes herbes, revint avec lui, et tous deux envoyèrent les matelots avertir Montfort, qui avait préféré être seul. Henri ainiajt passionnément la chasse; il se sentait le cœur allégé en niçirchant à travers la prairie, emporté par le désir de tuer. ]\ remit son gibier aux porteurs, et les chargeai de dire ^ ses apiis qu'il continuerait à chasser encore pendant quelques heures. Seulement, dans la crainte de se perdre, il résolut de ne pas quitter l'étroite lisière de foict qui côtoyait le rivage de Marajo. Les bécasses et les bécassines abondaient dans l'île; le soleil, la

poudre, et surloiit ce bonheur iéroce.que tout chasseur éprouve en tuant, grisaient peu à peu le jeune homme. Déjà il avait abattu, depuis le départ de Paul, huit ou dix bécasses qu'il avait déposées au pied d'un arbre pour ne pas se charger, lorsqu'il aperçut, au bord de la lisière du bois qu'il suivait, un animal noirtâtre ressemblant de loin à un grand chien de Terre-Neuve. Le chasseur coula précipitamment deux balles par-dessus ses charges de plomb, et, marchant d'arbre en arbre, arriva ainsi à quinze pas de l'animal.

Le Tamandua bandeira ou fourmilier tamanoir, car c'en était un, balayait le sol de la prairie avec sa longue queue à longs crins plats et gris, et fouillait une petite butte de terre de son museau pointu qu'il relevait par intervalles, comme un chien qui évente. Les fourmis abondaient, et le tamanoir était en plein repas. Montfort l'ajusta et fit feu de son premier coup. La charge, balle et plomb, porta en plein corps, mais l'animal ne bougea pas ; il tourna la tête lentement, dérangea quelque peu ses pattes de devant aux longs ongles blanchâtres; rien de plus. Le fourmilier est plus dur à tuer qu'un sanglier. Le chasseur, étonné, se rapprocha et fit feu de son second coup, à six pas. Cette fois, l'animal roula sur le sol, mais silencieusement. Montfort s'approcha; le blessé était à terre sur le dos, remuant sa queue, étendant à mouvements lents ses longues pattes osseuses, maigres, noires, qu'il agitait comme des bras de télégraphe. Son museau effilé était souillé de terre et de fourmis écrasées. Ses grands ongles, longs de quatre à cinq pouces, demi-crochus, se reployaient commodes doigts qui veulent étreindre. L'Européen regarda quelques secondes celte bête massive aux poils rudes et gris, qui se débattait dans une silencieuse

agonie; puis, éani de piiié, il voulut l'achever, et, dans ce but, profitant d'un moment où l'animal présentait le côlé du crâne, il lui porta un vigoureux coup de crosse. Le tamanoir tourna la tête comme s'il n'avait rien reçu ; le chasseur redoubla, mais en vain : alors, voulant étouffer sa victime pour en finir, Montfort appuya la crosse de son fusil sur le cou du mourant et pressa de toute sb: vigueur. Le fourmilier releva ses longues pattes de devant, étreignit le fusil et le ramena contre sa poitrine avec tant de force, que le jeune homme fut obligé de se baisser pour ne pas lâcher son arme. Il essaya de la lui arracher, tirant en tous sens, l'animal ne lâcha pas ; le fusil semblait rivé entre ses pattes. Quand le tamanoir a saisi quelque chose, être animé ou non, il faut couper ses membres pour les disjoindre. Le tigre lui-même périt dans cette étreinte.

Enfin, las d'efforts, craignant de briser son fusil, le jeune homme tira son poignard malais et se baissa pour tuer le fourmilier. La lame aiguë pénétra dans la gorge, un flot de sang jaillit jusque sur le chasseur : l'animal remua sa longue queue : ses pattes de derrière s'étendirent, sa tête se pencha lentement en arrière : puis une écume sanglante souilla les bords de sa gueule, et tout fut fini. Monlfort voulut alors retirer son fusil; impossible. Il s'y prit de toutes manières, essayant tout, force, patience, adresse; faisant levier, mettant un genou sur sa victime, et à deux mains cherchant à disjoindre ses pattes; tout fut inutile. La crosse de son fusil était comme dans un élau sans vis. Montfort ne pouvait pas traîner l'animal jusqu'au navire; c'était à peine si, dans ses efforts pour reprendre son fusil, il pouvait déranger le corps de quelques pieds. 11 essaya de couper les pattes avec son poignard, mais la lame glissait sans mordre sur ces os durs comme du

,fcr; une journée cnlicre n'aurait pas suffi à ce travail. Enfin, à bout de ressources, à la fois maugréant et rianj, de sa mésaventure, il se décidait à retourner à bord chercher l'aide du maître serrurier de la Caroline, lorsqu'il se sentit subitement pris par une corde qui l'étranglait. Il porta ses mains à son cou pour se çjégager, mais il n'en ent pas le temps. Déjà il était à terre c\ se sentait étouffer; il perdit connaissance entièrement, yne sensatjon de froid le ranima : il jeta les yeux aptouj c]e lui, et aperçut le jCiine mulâtre de la montarip qui prenait de l'eau dans un coui et la lui jetait à la figure, par gouUes. I] voulut se lever : ses bras et ses jambes étaient attachés, et il se vit appuyé contre l'arbre même au pied duquel gisait le tamanoir. Debout autour de lui, quinze ou vingt bandits à demi nus, les uns noirs, |es autres presque rouges, armés la plupart de longs couteai|x de boucher et d'un fusil à }iierrc passé en jjandoulière, le regardaient en silcpce. Celui qui l'avait pris au laço ou plutôt ai^ nœud coulant tenait encore la lanière de cuir qui lui avait servi.

Mon 1 fort se crut d'abord le jouet d'un cauchemar affreux. Mais la voix du mulâtre lui fit comprendre sa situalion.

— Enfin, vous revenez donc à vous, mon beau monsieur. Ce n'est pas sans peine, voici deux tasses pleines que je vous jette au visage. Ah ! ah ! Caniciro sait mettre les cravates.

Montfort garda le silence.

— Vous êtes plus prudent qu'à bord, il paraît, monsieur l'homme aux louis d'or. Mais cela vous coulera plus cher cette fois. Voyons! quoique cruel et lâche comme vous dites, je ne veux pas vous faire souffrir : finis- .sons vite. Vous êtes mon prisonnier ou celui du mnjoi-, ce

qui est (oui un. Vous devez être riche; combien voulezvous donner pour être reconduit sain et sauf au Para?

Montfort ne répondit pas. Encore troublé par rélranglement qu'il avait subi, il se reployait sur lui-môme pour rcfiécliir.

— Ètes-vous devenu muet, beau coq qui chantiez si haut hier? Dépêchez! car cela est sérieux, je vous jure. Combien voulez-vous donner pour être reconduit au Para?

— Rien, f]it ent|n Monlforf. Je suis Français, illégalement prisonnier, je ne donnerai rien.

— Véritablement ! dit le mulâtre. Ah ! je vous préviens que vos amis de la Caroline sont probablement prisonniers comme vous à l'heure qu'il est ; qu'ils ne peuvent vous être d'aucun secours, pas plus que le navire qui sera tout à l'heure la proie des hommes que vous voyez là. Je vous préviens, en outre, que je n'ai pas le temps de marchander avec vous, et que si vous ne voulez pas vous racheter, je vais simplement vous casser la tête d'un coup de pistolet.

Et il montra à Montfort deux pistolets à pierres à deipi cachés dans les plis de sa ceinture.

— Ce n'est pas au prisonnier à faire un prix, dit Montfort.

— Ah! ah! vous vous radoucissez, monsieur; vous l'avez dit, je suis cruel. Mais il n'y a rien de tel que de s'entendre. Eh bien, vous me ferez sur votre banquier au Brésil une traite de deux contos de reis. Cela fait six mille francs de votre monnaie, et, de plus, vqus signerez pour mon ami le major et pour moi une déclaration portant (pic nous vous avons délivré des mains des pirates et très- ])ien traité.

— Vraiment! dit Montlort, que l'espoir et le courage reprenaient peu à peu à mesure qu'il voyait une possibilité coûteuse, mais simple, de se tirer d'affaire. —■ Vraiment!

— Oui. Oh! le major tient absolument à cette formalité.

— Et vous croyez que je signerai cela pour des forbans de votre espèce? Non, mille fois non. Faites de moi ce qui vous plaira. A partir de ce moment, je ne répondrai même plus.

— Oh ! nous avons des moyens pour faire parler les muets ; et, s'approchant de l'un des vaqueiros, il lui dit en portugais :

— Tu vas pendre le prisonnier par les poignets jusqu'à ce qu'il demande grâce.

— Lâche!

— Ah! tu entends le portugais!

— Oui ! reprit Montfort à bout de fureur, oui ! lâche mulâtre, fils d'esclave! oui, j'entends, et si l'un de les sicaires me touche...

Mais la raison lui revenant, il n'acheva pas. Au mot de mulâtre, le docteur avait pâli, et, se tournant vers les vaqueiros, il leur dit d'une voix brève :

— Cet étranger ne veut pas donner d'argent, et cependant il en a. Carneiro, attache-lui le laço : suspends-le par les poignets ! de suite!

Puis, se tournant vers Montfort : — Tu vas voir, lui dit-il entre ses dents, ce que le mulâtre fait des blancs.

Le vaqueiro regarda l'Européen et se prépara à l'attacher . Mais une idée bizarre lui passant par le cerveau, il s'arrêta, et, se tournant vers le jeune Brésilien :

— Patron, dit-il, vous voulez forcer cet homme à payer rançon? Voulez- vous me le prêter?

LES METIS DE LA SAVANE JC|

— 0«en veux-lu faire? dit le mulâlre.

— Oh 1 un jeu de la prairie. Nous allons lui faire dresser un cheval. Et il se prit à rire.

Le jeu devait être atroce, car tous les autres bandits poussèrent des hurlements de joie et applaudirent à l'idée de leur can^iarade.

Ce dernier laissa passer les premiers élans du bonheur général, puis il reprit :

— Nous avons là, sous bois, avec nos chevaux, ce cheval que nous avons pris au laço en venant. Vous l'avez vu, patron! C'est la bête la plus indomptée de Marajo. Nous attacherons le prisonnier dessus, et nous lui ferons faire une course. Voulez-vous nous le prêter pour cela, patron?

— Oui ! oui ! dirent tous les bandits, nous ne pouvons pas piller le navire avant la nuit; nous avons encore toute la journée à attendre... Une course ! une course!

La haine satisfaite éclaira le visage du jeune docteur : il se tourna vers le prisonnier :

— Tu entends, ils vont te faire faire une course à cheval, et c'est le mulâtre, fils d'esclave, qui te tiendra l'étrier. *

Monlfort ne répondit pas. Presque aussitôt, celui que le docteur avait appelé Carneiro, et qui était un curiboca, grand et athlétique, prit le jeune homme, le chargea sur son épaule comme un ballot, et suivit la lisière de la forêt. Tous les autres le précédaient, le jeune Brésilien en tête.

Aussitôt en route, Montfort dit en espagnol au vaqueiro qui le portait :

— Je te donnerai cent mille reis, si tu veux me détacher les bras.

~ Je ne te comprends pas, dit l'homme qui avait bien

,6^i l'amazone

entendu son captif parler de cent mille rcis.. mni? sans

s'expliquer pourquoi.

Monlfort répéta sa promesse. Le vaqueiro réiïéchit quelques secondes. A la fin, il dit au prisonnier, tout en marchant :

— Où est ton argent?

— A bord, dit Monlfort.

— Eh bien , reprit l'homme, s'il est à bord, je n'ai pas besoin de toi pour le prendre, puisque cette nuit nous prendrons le navire. Ces étrangers sont brutes!

Après avoir fait cent pas environ, toute la troupe pénétra sous bois par une sorte d'entrée naturelle, et se trouva tout à coup dans une vaste clairière sans arbres, fermée de tous côtés par la forêt. Là, à l'ombre d'acacias à larges gousses, quinze à vingt chevaux étaient attachés par des longes en cuir.

Le porteur de Montfort se baissa, les vaqueiros firent glisserle prisonnier jusqu'à terre et l'accotèrent contre un des arbres auquel le cheval sauvage était attaché. La victime put contempler à loisir le prochain instrument de son supplice. C'était un cheval bai, aux muscles saillants et nerveux, à la crinière longue«et en désordre. Vaincu, mais non dompté, l'animal avait les yeux en feu, les narines rouges et fumantes; sa queue balayait ses flancs à battements furieux ; son corps, couvert d'écume mal sechée, tremblait, frémissant de frayeur farouche. Il était attaché des quatre jambes et de la tête par des courroies, qui se tendaient par intervalles sous ses bonds comprimés.

Sur un signe du Brésilien, deux vaqueiros apportèrent Montfort et retendirent sur le dos de l'animal, la tête pendante contre son cou, les jambes et les pieds traînant

sur ia croupe . Puis immédialement ils commencèrent à l'altaclicr dans cette position à l'aide d'une grande courroie , qu'ils roulèrent comme une sangle redoublée autour du prisonnier et du cheval. L'animal hennissait de fureur et se soulevait sous ses liens ; mais chacun de ses élans s'éteignait impuissant dans les lanières qui le rete: Baient.

Quand les métis bourreaux eurent achevé leur besogne, à travers des éclats de rire et des railleries sur les joies prochaines de leur victime, un nègre s'approcha de lui. Montfort reconnut l'esclave delà veille, celui-là même que le docteur avait frappé. Le nègre se courba sur le cheval, tout près de la tête du prisonnier, toucha la courroie qui attachait ses mains, et fit semblant de la resserrer. Puis au moment même Montfort sentit une pression contre sa cuisse, et entendit l'esclave lui dire entre ses dents, sans presque ouvrir la bouche :

— Le Français a son poignard ! ses bras sont mal attachés. Je ferai fuir le cheval. Que le Français attende et se venge!

Le Brésilien cependant s'irritait de ce retard.

— Finiras-tu bientôt? dit-il à son nègre. — Carneiro, va donc aider à ce maj^droit, qu'il finisse !

Le bandit interpellé s'approcha, et Montfort sentit se resserrer de nouveau la courroie de ses mains, que l'esclave avait déjà relâchée. Le métis regarda le nègre avec détîance, mais ce dernier dit tranquillement :

— C'est celte lanière même que je resserrais quand tu es venu.

Puis, serrant la courroie comme elle l'était d'abord, il fit, concurremment avec le vaqueiro, l'inspection dos autres liens. Quelques-uns des métis, pendant ce temps, montèrent à cheval et se dispersèrent dans la clairière.

C'étail une petite savane entourée de bois, couverte d'herbes rares et brûlées par le soleil, sans un seul arbre, largi? de cinq cent pas environ, sur un quart de lieue en profondeur; sorte de champ de course naturel enserré par une forêt. Les vaqueiros allèrent occuper les côtés intérieurs de la clairière, pour jouir du spectacle et stimuler, au besoin, la course du cheval sauvage.

Quand le métis et le nègre eurent fini l'inspection des liens du prisonnier, le mulâtre s'approcha de lui, et, le sourire à la bouche, les yeux brillants de rage satisfaite, il dit en se baissant sur sa victime :

— Le fils d'esclave sait se venger... Qu'en penses-tu, blanc, fils de blanc, étranger maudit?

Montfort ne répondit pas, — à quoi bon? — Le docteur reprit :

— Tu vas courir une heure : une heure entière attaché au cheval, et sous le fouet de mes vachers. Et chaque jour je te ferai courir ainsi jusqu'à ce que lu aies signé pour l'argent et pour la lettre... Va, blanc, tu es l'esclave du mulâtre !

Puis, sautant sur son cheval, dont un nègre tenait la bride, il s'en alla prendre place à quelques pas de là, à rentrée de la clairière, pour fermer l'unique issue de cet hippodrome improvisé . Partout ailleurs, la forêt, c'està-dire un réseau d'arbres pressés les uns contre les autres et enlacés par des lianes, formait une muraille infranchissable où le cheval ne pouvait pas s'engager.

Le nègre tenta encore de s'approcher du prisonnier; mais son maître l'appela: — Viens ici, lui dit-il. Toi et Guinca vous allez rester tous deux à côté de moi, pour prendre le cheval au laço s'il veut fuir par ici.

Le nègre obéit.

Sur Tordre du mulâtre, trois vaqueiros et Carneiro commencèrent à détacher l'animal, qui s'agitait, furieux de ses liens et de sa monture. Ils délièrent d'abord les courroies du col. Le cheval, libre de la tête, voulut mordre son fardeau : Montfort sentit à son front l'haleine humide et chaude ; mais les dents se heurtèrent sans rien élreindre: la bouche n'atteignit pas jusqu'au prisonnier. Les métis prirent ensuite leurs longs couteaux de boucher, toujours pendus à leurs pantalons, et chacun d'eux trancha d'un seul coup les quatre courroies qui retenaient l'animal.

Le cheval se sentant libre bondit sur lui-même des quatre pieds, resta une demi-seconde immobile, les naseaux fumants; puis, lançant dans le vide une ruade furieuse qui secoua douloureusement le supplicié, il partit comme une flèche vers l'extrémité de la prairie. Les vaqueiros, armés de laços, sautèrent sur leurs chevaux, et se dirigèrent vers le centre de la clairière pour suivre l'animal, l'obliger à courir sans cesse, et arrêter sa course au gré du mulâtre.

Le cheval, lancé de toute sa vitesse, arriva bientôt au bord le plus éloigné de la savane ; il trouva la forêt et vit un homme qui arrivait sur lui . Il se cabra, fit volte-face et courut dans une autre direction ; Mais, là encore, il rencontra un nouveau vaqueiro et une nouvelle muraille de branches serrées. A trois ou quatre reprises il essaya ainsi de franchir ce cercle incessant de forêt et d'ennemis, prenant toujours pour but de sa course effarée le point le plus ejitrême de son champ de liberté. Enfin, las d'efforts inutiles, l'intelligent animal revint vers le milieu de la clairière, et là, grattant la terre de ses sabots impatients, lanlût ruant, tantôt se dressant droit sur ses pieds de der-

ricre, il essaya de rejeter son vivant fardeau. Chaque bond de l'animal décuplait la souffrance de Monlfort; son corps gonflé se tordait en vain sous les liens qui l'êtreignaient; les muscles de son cou lui semblaient se tendre à rompre ; sa tête, secouée et pendante, lui pesait comme du plomb.

Quelques vaqueiros arrivèrent bientôt sur le cheval pour l'exciter à la course. L'animal, redoutant le laço terrible qui naguère l'avait fait prisonnier, baissa la tête entre ses jambes, reprit son élan furieux, et se dirigea en droite ligne vers l'unique issue de la savane. Au moment où il partait ainsi à fond de course, le docteur s'avança pour l'effrayer et lui faire prendre une autre direction ; mais il fut subitement entraîné lui-même par un élan impétueux de sa monture, qui l'emporta pendant quelques secondes sans qu'il pût l'arrêter, ni s'expliquer ce mouvement soudain.

Un des nègres avait piqué silencieusement le cheval de son maître, pour rendre libre l'ouverture de la savane. Puis au moment où l'étalon sauvage arrivait sur eux, les deux esclaves s'effacèrent comme effrayés à son aspect, et dégagèrent l'entrée. Le cheval, trouvant enfin urio issue, s'élança la tête basse, rapide comme une flèche, et disparut dans la prairie.

Le Brésilien, qui avait dompté sa monture, se mit à sa poursuite, suivi de tous les vaqueiros. Vainement.. Le nobln animal, aiguillonné par la peur et courant en ligne droilo^ distança promptement ses ennemis.

Bientôt le bruit de son galop rapide troubla seul la savane: mais Montfort ne pouvait pas se rendre compte de sa situation nouvelle. Depuis plusieurs minutes déjà il ne vivait plus en quelque sorte. Il sentait par toute la této une douleur lourde, intense ; il entendait battre ses tom-

pes; les oreilles lui bourdonnaient comme si elles élaient remplies de sang ; le soleil qui dardait sur lui ses rayons dévorants l'éblouissait ; vainement il fermait les yeux, il voyait autour de lui la terre tourner, et sentait sa raison s'abîmer dans le vertige et la douleur. Les objets réels qui l'entouraient se confondaient dans son cerveau avec ses pensées ; les images de ceux qu'il aimait se pressaient devant ses yeux sans regard, et toute une cohorte de figures demi-effacées passait devant lui s'absorbant l'une dans l'autre, mêlées et confondues, prenant des formes transparentes, étranges, fantastiques. Le cauchemar d'un demi-sommeil !

Il lui sembla courir ainsi longtemps, lorsque tout à coup une sensation de fraîcheur le rappela à lui-même. Il sentit l'eau baigner son front et remplir sa bouche desséchée ; puis il se crut étouffé par l'eau même, et l'instinct de la conservation prenant le dessus, il releva sa tête endolorie ; alors il se trouva respirer à l'aise, et s'efforça de se maintenir ainsi, la tête élevée. Bientôt il lui sembla que ses liens se distendaient ; il parvint à appuyer sa tête sur le cou de son cheval, et ses idées revenant peu à peu, il se vit au milieu des eaux.

Il s'y trouvait en effet. L'animal, poursuivant son galop furieux, avait traversé rapidement plusieurs lieues de savanes et était arrivé sur les bords légèrement escarpés du Gambu, un des grands fleuves de Marajo. Lancé à toute course, il s'était jeté dans la rivière, emportant toujours son cavalier fatal. Le fleuve était large, mais peu profond, et le cheval le traversait en droite ligne pour gagner l'autre rive, nageant par intervalles, trouvant pied le plus souvent. Chaque fois que la profondeur des eaux l'obligeait à nager de nouveau, il plongeait, et son fardeau,

î 68 I,'AMAZONE

vivant plongeant avec lui, Moniforl sentait l'eau passer sur son visage.

Au bout de cinq minutes, qui parurent un siècle au captif, le cheval prit terre. Hors de l'eau, le prisonnier le sentit se secouer et faire sur le rivage deux ou trois bonds incertains pour rejeter le fardeau qui l'irritait, puis tout à coup s'arrêter, aspirer l'air à pleins poumons, et reprendre sa course effarée à travers la prairie.

Mais le bain qu'il venait de prendre avait rafraîchi le cerveau de Montfort, et rendu de la souplesse à son corps endolori. Il se sentit vivre, et peu à peu le souvenir lui revenant, tous les événements dont il avait été la victime passèrent devant ses yeux, se déroulant rapides comme un écran qu'on laisse tomber. Il vit le tamanoir, le mulâtre et ses vaqueiros; il entendit à nouveau leurs insultes grossières ; il se sentit attacher une seconde fois sur le cheval sauvage. Un instant son esprit hésita, se croyant le jouet d'un rêve affreux ; mais le galop du cheval qui le secouait toujours, ses membres qu'il voulut remuer et sentit comprimés de toutes parts, le pénétrèrent de réalités.

Son premier regard vivant fut pour ses ennemis. La force lui revenait, et avec la force, les pensées de vengeance. Il regarda de tous côtés. Rien que la savane immense et solitaire, sans arbres désormais, sans forêt au» tour de lui. Il écouta; le galop de son cheval, étouffé sous les herbes séchées, résonnait seul à temps égaux. Il se souvint du nègre qui lui avait parlé de poignard et ie mains détachées, mais il se rappela aussitôt le métis qui avait resserré ses liens. Il essaya cependant, et il lui sembla que ses poignets tournaient sous les courroies qui l'enlaçaient. L'eau avait assoupli le cuir et desserré tous ses liens. Il tendit ses muscles et les sentit relenus encore.

LEb MÉTIS DE LA SAVANE 169

mais se pouvant mouvoir. Alors, avec une force décuplée par l'espoir, il agita ses épaules et vit peu à peu ses liens glisser au long de ses bras. Il put s'étendre presque entièrement sur le cou de son ciieval et se redresser à demi. Toutes ses pensées lui revinrent, claires, nettes, précises.

Il comprit sa situation et s'efforça de détacher ses mains, Mais des douleurs aiguës, cuisantes, qui redoublaient à chaque effort, lui déchiraient les poignets; il dompta la douleur, et tendit de nouveau les muscles de ses bras ; ses mains sortirent enfin libres d'entraves. Mais longtemps attachés, ses bras pendaient inertes. Un désespoir profond s'empara de lui, il crut ses poignets cassés ; bientôt le sang qui circulait librement lui rendit l'espoir en lui faisant sentir sa force. Il appuya ses deux mains aux hanches de son cheval et se redressa tout entier.

Alors il regarda la prairie , se comprit libre , et jeta un rugissement de joie. Le cheval, cependant, étonné des agitations de son fardeau, courait plus fort ; le cri de Monlfort le fit bondir sur lui-même. Sans tenir compte des mouvements de sa moulure, le cavalier resta ainsi quelque temps haletant, mais dressé, se tenant d'une main à la crinière, et reprenant haleine.

La prairie à travers laquelle il était emporté était baignée par intervalles de flaques d'eau pleines de hautes herbes. Il attendit que son cheval fût engagé à travers l'une d'elles; puis, au moment où l'animal ralentit sa course, modéré par l'eau et les herbes, il prit son poignard et coupa les liens à portée de son bras. Mais la lame tranchante atteignit légèrement le cheval, qui se dressa, hennissant de douleur et d'effroi . Montfort, détaché, tomba . Ses jambes , toujours enlacées l'une à l'autre , et encore empêtrées dans les quelques liens qui l'attachaient à sa

-îtO l'amazonë

monture, îe retinrent à ia croupe de l'animaî; pendant

une seconde sa tête et ses épaules traînèrent dans les

herbes.

Un brusque mouvement du cheval le détacha tout à fait ; il se sentit à terre, dans la vase, bris'é, rompu, mais libre. Il se souleva sur les bras , et se coucha dans l'eau pour se recueiUir un peu. Puis il détacha ses Jambes et voulut se lever afin de sortir du marais; mais ses jambes , engourdies et douloureuses , ployèrent sous lui ; il retomba. Ses mains, en touchant le sol, heurtèrent son poignard, qui lui avait échappé en tombant de cheval. Il le saisit, comme dans la douleur on saisit la main d'un ami fidèle, s'essaya de nouveau à marcher, trébucha quelque peu et finit par gagner la terre ferme. Là il s'assit, et revit par la pensée Clémence, Paul, le navire, la vengeance : alors un bonheur immense s'empara de son âme. Car nos joies humaines sont en raison de nos souffrances , et dans ce triste monde , Dieu du moins nous a fait ce bonheur, que nos malheurs passent et que nos doux souvenirs vivent seuls au-dessus de nos misères effacées. Débris naufragés, mri nantes, perdus comme des atomes sur l'immensité des sombres vagues , mais que l'œil cependant suit du regard et de la pensée, exclusifs, seuls surnageant

LES METIS DE LA SAVANE 47'î

liC eafisxs JoîK-îlbaa. — Le donblc 6aîèvei»seu«.

Savez-vous ce que c'est que d'avoir une mère? En avez-vous eu une, vous? Savez-vous ce que c'est que d'être enfant, pauvre enfant, faible, nu, misérable, affamé, seul au monde, et de sentir que vous avez auprès de vous, autour de vous, au-dessus de vous, marchant quand vous marchez, s'arrêtant quand vous vous arrêtez, souriant quand vous pleurez, une femme?... Non, on ne sait pas encore que c'est une femme, un ange, qui est là, qui vous regarde , qui vous apprend à parler , qui vous apprend à aimer, qui réchauffe vos doigts dans ses mains, votre corps dans ses genoux, votre âme dans son cœur ! qui vous donne son lait quand vous êtes petit, son pain quand vous êtes grand, sa vie toujours, à qui vous dites ma mère et qui vous dit mon enfant d'une manière si douce, que ces deux mots-là réjouissent Dieu.

Victor Hugo.

Pendant que ces événements se passaient pour Montfort et remportaient ainsi loin du navire, les autres passagers du bâtiment échoué étaient, à difîérents degrés, exposés à des dangers et des douleurs non moins grands.

Ainsi que nous l'avons vu dans un des chapitres précédents, le docteur et le cafuze Jonathan s'étaient donné rendez -vous pour la nuit même à la pointe de Marajo, en face le banc de Magoari.

Le docteur, après avoir quitté la Caroline, était revenu à Vacca, altéré de haine et de vengeance; il avait ramassé

à hi bâte loij.t ce qu'il avait trouvé d'esclaves ou de clients du major. Puis, comme le trajet de Vacca à Magoari est presque aussi court et plus agréo-ble par eau que par terre, et qu'il pouvait avoir besoin de bateaux dans son expédition, il avait pris deux montaries et s'était embarqué. Mais la tempête qui avait jeté le navire sur les bancs avjiit soufflé contre lui également ; un de ses bateaux avait échoué et l'autre n'était rentré qu'à grand'peine à Vacca. Ardent à son œuvre de pillage, le docteur, à peine de retour, prit des chevaux dans le campo palissade du major et se mit en route, suivi des vaqueiros. Mais la nuit était avancée, et malgré sa diligence, il n'arriva autour de Magoari que longtemps après l'aube. Ne sachant pas si Jonathan se trouvait à son poste pour le seconder , incertain de l'échouage même du navire, il campa avec ses chevaux dans la savane fermée que nous avons vue au chapitre précédent, et envoya deux ou trois de ses sicaires en éclaireurs. C'était l'un d'eux qui, attiré par les coups de feu de Montfort, avait suivi le chasseur, l'avait pris au laço et appelé toute la bande dont nous avons vu les ébats féroces.

Jonathan, au contraire, avait été exact au rendez-vous, et la nuit même, malgré l'orage , il arrivait à son poste, suivi de cinq bandits comme lui; c'était le galop de leur? chevaux que Montfort et madame Cerny avaient entendu pendant la nuit. En dépit de ses efforts, le cafuze n'avait pas réussi à rassembler plus de monde : non que les vaqueiros de Marajo eussent pris des scrupules pour piller un navire, mais parce qu'ils n'avaient pas confiance en Jonathan et n'osaient point attaquer le pavillon français sans le major lui-même.

Les prudents bandits, se sentant en petit nombre, avaient soigneusement caché leurs montures dans le bois

LES METIS DV. LA r.'.VANR '• Z'"*

qui formait la poinle deMngoari, et s'en étaient venus à pied jusqu'au rivage en se glissant à travers la forêt. Là, ils avaient découvert le navire échoué ; mais, trop faibles pour attaquer, ils avaient attendu l'arrivée du docteur.

Toute la nuit s'était passée pour eux dans cette attente. Au matin , les vaqueiros ne voyant venir ni leurs alliés , ni John, s'étaient décidés à aller à Vacca savoir les causes de ce retard. Déjà même ils avaient quitté leur poste d'observation sur le rivage devant le navire et s'étaient réunis en dehors du bois du côté de la savane . Leurs chevaux étaient sellés et ils n'attendaient plus pour partir que le retour de Jonathan, qui était allé une dernière fois espionner ce qui se faisait à bord du navire naufragé.

Le cafuze ne quittait qu'à regret cette plage où se trou^ vait sa future, comme il désignait Henriette. Se sentant près de la blanche, plein de désirs et nesachantpas, comme le renard de la fable, consoler ses convoitises avec son esprit, il attendait, espérant toujours.— L'espérance est une prometteuse, qui, sans choisir, allaite et vivifie toutes nos passions humaines, — les bonnes comme les mauvaises.

C'était d'ailleurs un bon parti que Jonathan . Il avait sa mère et un esclave pour le servir, une case à lui, et dans cette case un plein sac de monnaies de toutes nations . Trente têtes de bétail et dix chevaux, marqués à son chiffre, foulaient l'heibe de son campo.

Les beautés capresses ou mamalucas de Marajo le regardaient d'un œil favorable. ConOant dans son argent, — car l'argent allume l'amour en Amérique comme en Europe, — satisfait de sa personne , fier de sa force, plus fier encore de la crainte qu'il inspii ait, le mulâtre comptait sur l'agrément de la jeune fdle. Les blanches du Para le refusaient, mais celles d'Europe pouvaient avoir plus

de goût. On croit si vile à ce qu'on désire 1 Amolli par l'amour et les riants espoirs d'une postérité presque blanche, l'esprit de Jonathan penchait peu à peu à la conciliation ; il avait passé la nuit à ruminer ses avantages et roulait mille projets dans sa tête. Héler le navire, aller à bord et vendre au capitaine le secret du complot moyennant livraison de sa future, certes, cela valait mieux que la violence et l'attente à la nuit suivante ! L'issue de toute bataille est douteuse ; et le succès même pouvait lui faire germer des rivaux ! Quelques heures encore de ses vaniteuses pensées , quelques instants peut-être, et madame Cerny et sa fdle allaient entendre l'exposé des avantages et la solennelle demande de Jonathan lui-même!

Mais au moment où le bandit, perdu dans un océan de projets contraires, oubUait ses compagnons et contemplait le navire échoué, les passagers descendirent pour débarquer, ainsi que nous l'avons raconté précédemment. Jonathan vit d'un œil dilaté de joie arriver Henriette , sa mère, la marchande. 11 se cacha avec soin dans les lianes touffues qui bordaient la forêt et regarda. Il vit les chasseurs, seuls armés de fusils, laisser bientôt les autres passagers et se diriger vers la prairie. Délivré de cette crainte, Jonathan alla rejoindre ses compagnons pour combiner avec eux les moyens de capturer la jeune fille. A la vue de sa proie désarmée, facile à saisir, le naturel du bandit reprenait le dessus. Que de projets vertueux, conçus dans l'impuissance du désir, retombent mort -nés au premier rayon de succès et de réalité !

A sa vue, les vaqueiros se confondirent en invectives sur la longue attente qu'il leur avait fait subir. Mais, sans s'émouvoir, Jonathan mit un doigt sur sa bouche pour leur recommander le silence, et prenant sa monture, il la

fil rentrer sous bois. Ses acolytes l'imitèrent. En se retrouvant dans la forêt, l'un des chevaux, impatient de sa longue attente, leva la tête et commença de hennir. Mais les deux mains du bandit prirent sa bouche comme dans un étau, et le cri commejicé s'éteignit dans un vagisse^ ment comprimé. Aussitôt, et silencieusement, les quatre hommes soulevèrent les peaux de bœuf qui leur servaient de selles , et prenant chacun une courroie de cuir fine et mince qui s'y trouvait enroulée, attachèrent à liens juxtaposés les bouches de leurs montures. Tranquille de ce côté, Jonathan leur expliqua rapidement que plusieurs passagers étaient débarqués ; que parmi eux il y avait des femmes, dont une qu'il voulait pour lui, et une autre couverte de bijoux pour laquelle le major donnerait certainement huit ou dix têtes de bétail.

— Et les autres passagers ? reprit l'un des bandits, vieux vaqueiro soupçonneux et rijsé.

— Ils sofit sans armes, dit le mulâtre; les trois seuls hommes qui ont des fusils sont partis d'un autre côté.

— S'il y a des fusils, l'Écorcheur (c'était le nom que les vaqueiros donnaient à Jonathan), s'il y a des fusils, je n'en suis pas. Les armes de ces démons d'Européens portent loin et une balle va vite.

Une courte mais vive discussion s'éleva entre le cafuze f.t ses complices, sur l'opportunité de cette tentative, et les bandits subalternes refusaient leur coopération, lorsqu'un coup de fusil, premier feu de la chasse des passagers, retentit dans la savane. Les métis regardèrent et virent les trois chasseurs qui se dispersaient sur la prairie, en prenant une direction opposée au navire.

— Tu as raison, murmura le vieux vaqueiro, j'irai 1 Les autres acquiescèrent de la tète. Puis, après avoir at-

lâché leurs chevaux afin de les empêcher de s'écarler dans la savane et de les retrouver pour la fuite, tous six, armés de laços, s'enfoncèrent sous la forêt, guidés par Jonathan. Le bois n'avait qu'une centaine de mètres en profondeur. Tantôt se baissant entre les lianes, tantôt s'ouvrant un chemin à l'aide de leurs longs couteaux tranchants, ils arrivèrent rapidement du côté de la forêt qui regardait la mer. Là, le mulâtre les arrêta pour désigner les deux femmes qu'il s'agissait d'enlever.

Les passagers, au nombre de soixante environ, étaient dispersés autour du carbet abandonné. Les uns cherchaient sur le rivage des coquilles de mer charriées jusque-là par les grandes marées; les autres regardaientd'un œil curieux cette nature équatoriale dont ils foulaient le sol pour la première fois. Les femmes étaient dans la cabane.

Jonathan fit signe à ses compagnons, et tous ensemble, sans quitter le bois qui les protégeait aux regards, se glissèrent du côté du carbet. Silencieux et les pieds nus, passant comme des ombres, ensevelis dans les ténèbres de la forêt, les bandits arrivèrent bientôt. Madame Cerny, sa fille, dame Milliner, une émigrante et quelques-uns des passagers examinaient curieusement les murs de feuille de la cabane déserte.

Tout à coup, dans l'ombre du bois dont les premiers ar^ bres touchaient au carbet, la jeune fille aperçut le corps rou. geâtre du métis, qui attendait, immobile, l'instant de fonare sur sa proie. Encore éblouie des rayons du soleil qu'ellG venait de subir pour traverser la plage, elle ne comprenait pas ce qu'elle voyait; son œil et sa pensée hésitaient indécis. Mais tout à coup cette forme incertaine se détacha de l'arbre par un bond de tigre et la saisit à la taille.

Frappée de terreur, elle voulut repousser le bandit et crier. La voix expira dans son gosier, et ses bras, impuissants à se détacher de l'étreinte qui l'enlaçait, heurtèrent vainement la poitrine du métis. Elle se sentit enlever de terre, et seulement alors elle reconnut le mulâtre à ses cheveux crépus.

Si muet et si soudain qu'eût été le bond de Jonathan, madame Ccrny l'entendit et se précipita au secours de sa fille, en criant : « Henriette ! Henriette! » Mais le bandit la repoussa rudement ; elle tomba meurtrie sur le seuil du carbet.

Pendant ce temps les autres vaqueiros se jetèrent sur madame Milliner, qui, folle d'effroi, s'ctreignait à l'émigrante en crian! ;:u secours. Deux des bandits l'arrachèrent brutalement c. .s bras auxquels elle se retenait, tandis que les trois autres faisaient face à l'émigrante et aux passagers. Puis l'un d'eux, celui-là même qui avait si peur des coups de fusil, l'enleva à deux bras malgré ses cris et sa défense, et s'enfonça dans la forêt.

Jonathan fuyait déjà tenant d'un bras Henriette évanouie, et de l'autre protégeant contre les lianes la figure et le corps de la jeune fille. Agiles comme des panthères, habitués à ces courses sous boi5, les vaqueiros avaient déjà rejoint leurs ciicvaux avant que les passagers accourus aux cris des victimes eussent fait vingt pas dans la forêt.

Tous hésitaient d'ailleurs à pénétrer dans ce dédale obscur peuplé de brigands farouches. La plupart, au premier cri d'alarme, s'étaient reployés vers le canot en criant . Seuls, madame Cerny, l'émigrante et l'un des missionnaires réussirent à traverser le bois sur les traces des bandits ; mais déjà les six hommes étaient en selle et partaient

MS l'amàzone

avec leurs victimes. En arrivant sur la lisière de la savane madame Cerny les aperçut fuyant à toute bride, chargés de leurs précieux fardeaux : en deux minutes ils eurent disparu à tous les regards. Jamais plus hardi forfait ne fut accompli plus imprévu, plus subit, plus impuni.

La pauvre mère voulut courir dans la direction où elle voyait s'éloigner les bandits, qui emportaient les deux femmes ; mais ses regards se troublèrent, et a'i bout de quelques secondes, ses yeux erraient sans se ivconnaître sur cet horizon uniforme d'arbres rabougris etclair-semés; elle ne distinguait même plus la partie de la savane par où sa fille avait disparu. Alors, désolée, elle s'affaissa sur elle-même, sans pleurer, sans crier, muette de douleur. Le prêtre et l'émigrante qui l'avaient suivie, et qui déjà, comme elle, ne pouvaient plus rien reconnaître dans ce lointain monotone et borné, s'approchèrent d'elle pour l'arracher du moins à cette morne prostration. Mais, se relevant tout à coup comme par un ressort, elle jeta un cri perçant, unique, aigu, et tomba droite, ainsi qu'une morte, aux bras de ses consolateurs.

Les autres passagers cependant arrivaient peu à peu, l'un après l'autre, selon leur courage. Chacun s'empressa autour de la malheureuse mère. M. Vulgar et le prêtre la transportèrent à grand'peine, et toujours évanouie, jusqu'au bord de la mer; mais vainement ils inondèrent d'eau son front et son visage; la commotion avait été trop forte. Elle resta ainsi près d'un quart d'heure, et ce ne fut qu'à bord, où le canot la transporta, que sa vieille servante parvint à lui faire recouvrer ses sens ~ et sa douleur !

Elle ouvrit enfin des yeux égarés ; puis, se rappelant tout, elle prit les mains du capitaine:

LES MÉTIS DE LA SAVAN'E l*?9

«—Mon bon monsieur Sharp, lui dit-elle, est-ce que vous ne m'aiderez pas?

— Si, madame, oh! certainement si! reprit- il, et je vous jure, foi de marin, que tout ce que le vieux Sharp pourra faire, il le fera. Je vais aviser avec mon second et le maître. Restez avec ces messieurs, dit-il, en montrant les deux prêtres ; ils savent consoler.

Pendant une heure, les missionnaires furent pour elle ce qu'ils sont au désert! ces apôtres sublimes d'un monde incrédule, qui, à travers les mers, la faim et le martyre, vont chercher des âmes pour leur foi ! Mais il est des douleurs qui ne se consolent pas en ce monde, et la mère du Christ elle-même ne répondit que par des larmes aux paroles divines des disciples de son fils.

Tous les passagers, cependant, étaient retournés à bord, inquiets plus encore qu'attristés. Ils se communiquaient les uns aux autres leurs terreurs effarées et apprenaient à ceux qui n'étaient pas descendus à terre le double enlèvement qui venait d'avoir lieu, cherchant des auditeurs jusqu'au fond de leurs cabines, arrêtant jusqu'au mousse pour lui conter l'aventure. Car l'homme est ainsi fait, qu'il aime à redire les tristes événements : il n'a pas hâte d'annoncer les nouvelles heureuses : mais vienne un malheur ! il le colporte à tire-d'aile. On dirait qu'il jouit à faire des douleurs pour les regarder — comme au théâtre.

Paul, cependant, fatigué, inquiet, et surtout amou^ rcux, était revenu sur la plage suivi du Brésilien. Il la trouva déserte. L'un des matelots qui le suivaient héla le navire, et le canot du bord se détacha pour venir prendre les chasseurs. L'homme qui amenait l'embarcation leur raconta brièvement le rapt des deux passagères. Le jeune Brésilien fit de? ah Deos et des hélas, plus qu'un malia^.

iSO LAMAZONE

greux d'égMse. Paul écouta le matelot les yeux fixes san? dire un mot; mais, en arrivant près du bord, il sauta comme un fou sur le pont et do là dans le carré. Son arrivée fut une commotion nouvelle pour madame Cerny, mais déjà la noble femme avait repris courage. Pâle et les yeux brillants, elle se leva.

~ Paul, lui dit-elle sans s'inquiéter des oreilles qui l'écoutaient, vous savez tout, n'est-ce pas? Si vous êtes toujours mon fds, voyez le capitaine et agissez.

Le Brésilien entrait à son tour ; en le voyant arriver seul, Clémence lui dit :

— Montfort n'est-il pas avec vous?

— Non, madame, reprit ce dernier; il est resté à chasser. Puis il débita ses condoléances de rigueur sur le malheur arrivé à mademoiselle Cerny.

Paul alla retrouver le capitaine, qui discutait avec le maître et son second les moyens de déhvrance à tenter pour les deux passagères. M. Sharp était d'avis d'envoyer au Para le grand canot avec quatre matelots et le pilote, pour demander justice aux autorités locales et secours au consignataire du navire. M. Useless n'avait point d'avis. Malcontent voulait prendre tous ceux qui voudraient venir, descendre dans la prairie, aller jusqu'à la première fazenda, la brûler et chavirer l'île entière, comme il disait. Paul était de l'avis du maître; mais il aimait assez pour dompter sa colère ; il réfléchit une seconde, et se rangea au projet du capitaine.

Malcontent sortit atin de faire préparer toules choses pour cette course. Tandis qu'il donnait les ordres nécessaires, la femme de l'émigrant, qui avait assisté à l'enlèvement, lui dit :

— Savez-vous, maître, qui a enlevé mademoiselle Cerny y

C'est le nègre aux gros yeux qui était dans le radeau, cola vient de me revenir à la pensée, tout à l'heure. Ce fut une lueur pour Malcontent.

— Ah ! dit-il, ce gueux de pilote ! Je vais le faire parler. Mais prévenons d'abord le capitaine ; et il rentra dans la cabine.

M. Sharp donna l'ordre d'amener le pilote ; mais John fut introuvable.

— C'est donc la profession sociale de ce faichien de manquer toujours, disait le maître irrité, tout en fouillant, suivi de ses matelots, le pont, le rouf, les cabines, la cale, le navire entier.

Cependant, au moment du dèbaïquemenl des passagers, tout le monde avait vu le pilote étendu mort-ivre à côté de la grande écoutille. 11 devait être à bord du navire. Enfin, à force de chercher, on trouva son chapeau de paille dans l'office du carré, sur la planche du sabord d'arrière. Un matelot se pencha par le sabord, et vit le pilote gisant étendu au pied du gouvernail. La mer, qui commençait à monter et venait jusqu'au pied du navire, baignait déjà le corps.

Deux matelots descendirent et le rapportèrent sur le pont. Il ne donnait aucun signe de vie. Sa tête était meurtrie, couverte de sang et de vase ; il avait la cuisse fracturée en deux endroits. M. Bleeder le saigna; il revint peu à peu à la vie, mais il était hors d'état de parler, et ne comprenait pas ce qui se passait autour de lui. Le capitaine le fit coucher à l'avant, dans le cadre d'un matelot.

Nul ne put comprendre l'événement arrivé à John, et ce fut seulement au bout de quelques jours, quand il raconta lui-même son malheur, que tout fut expliqué. Le bruit qu'avaient fait les passagers pour débarquer avait réveillé le dormeur. Il s'était levé sans que personne fit

attention à lui, et voyant le navire écbotiê à l'endroit même où il se proposait de le faire naufrager, il s'était cru l'auteur de l'échouage. — L'esprit encore troublé par les libations de la soirée, il avait été chercher ses vêtements pour se jeter à l'eau et s'enfuir. En entrant au carré à cet effet, il aperçut dans l'office une bouteille de vin débouchée sur une planche. La chambre était déserte ; John voulut consoler son départ; mais, au moment même de cette dernière visite à son seul amour, le maître d'hôtel revint. Troublé, désireux de fuir, la tête avinée, comptant tomber dans la mer au bas du navire, il se jeta sans regarder par le sabord ouvert. C'était au pied même de ce sabord que les matelots venaient de le ramasser.

John couché, Malcontent, sur l'ordre du capitaine, s'occupa de nouveau du grand canot, tout en grommelant entre ses dents :

— ils ont beau dire, le vieux et le jeune, mieux vaudrait chavirer toute cette île maudite. H y a deux jours d'ici au Para, et nous n'avons même plus ce gueux de pilote pour nous conduire.

Mais, en pensant au pilote, une idée soudaine surgit au cerveau du maître, qui rentra précipitamment dans la cabine de M. Sharp, et lui dit:

— Capitaine , l'Indien de Camelioes a dit que le pilote était au major; Camelioes est à quelques heures d'ici, pas plus. Si on allait jusque-là, et de là chez le major lui-même? Moi, je me charge de Yamurer, le major, et je l'amène ici pieds et poings liés, lui et toute sa cassine.

M. Sharp et Paul se regardèrent. Il y avait du bon dans l'idée du maître. M. Vulgar lui-même, qui était venu donner son avis, abandonna son projet pour celui de Mal-

LES mm m la savane 183

Content, et cependant le projet de M. Vulgar était splen dide! la tête farcie à contre-sens de lectures indiennes du Nord-Amérique, il voulait qu'on suivît la trace des chevaux à travers la prairie, les fleuves, les marais, Marajo tout entière.

En quelques minutes le canot fut prêt pour cette course, et Paul, le maître, quatre matelots et un émigrant y prirent place, bien armés, prêts à tout Le capitaine leur recommanda de n'employer la force qu'à la dernière extrémité, et de ramener l'Indien à bord avant d'aller à la fazenda du major. Malconlent écouta religieusement et partit, tout en se promettant à lui-même de faire exactement le contraire. La voile fut hissée, et l^embarcation, filant sur l'eau, perdit bientôt de vue le navire échoué.

Le maître l'avait dit, quatre heures après, le canot abordait devant le sitio de l'Indien. Les pêcheurs étaient assis sur le rivage à la façon des Turcs, et rapiéçaient leurs tîlets : ils ne se dérangèrent pas.

— Ah ! dit le maître en arrivant près d'eux, je ne sais pas quatre mots de portugais. C'est égal, abordons franchement. Et frappant brusquement sur l'épaule de l'Indien, qui leva la tête sans dire un mot, il lui dit en français :

— Dis donc, pauvre vieux, veux-tu nous mener chez le major?

L'Indien le regarda, sourit, et reprit son travail. Paul, qui savait quelques phrases d'espagnol, essaya de se faire comprendre. Mais vainement il répétait sans cesse les mots de conduire, major, argent, etc. Il n'y a, dit-on, surdité si profonde, que celle de la volonté. Aucun des deux hommes ne comprit.

Paul murmura à demi-voix : -- Aii ! si seulement Henri était là! Mais qui sait s'il n'est pas aussi prisonnier, mon Henri!

Au nom d'Henri, le plus âgé des Indiens releva la têle en disant:

— Prisioneiro Henri?

— Si, senhor, dit Malcontent à tout hasard.

— Esta bom. reprit l'Indien. Je vais.

Les deux hommes se levèrent, conduisirent leurs visiteurs jusqu'au carbet, firent asseoir Paul et le maître, laissant debout, sans les regarder, l'émigrant et les matelots.

— Assahi ! dit le vieil Indien, et la jeune fille que nous avons vue dans l'un des chapitres précédents parut, portant un grand vase plein d'assahi, qu'elle posa devant Paul avec un coui^

Les deux Indiens, cependant, s'assirent dans les autres hamacs, en face l'un de l'autre. Un des enfants apporta à chacun d'eux une pipe tout allumée, puis un grand coiii d'assahi, et les deux hommes se mirent h causer gravement, lentement, à voix basse, sans se préoccuper en aucune façon de leurs hôtes.

Cela dura ainsi près d'un quart d'heure.

Enfin, ils se levèrent. Le plus âgé se tourna vers l'une des Indiennes qui, en regardant les étrangers, berçait triomphante le jeune enfant que Montfort avait sauvé.

— Nous partons, dit-il.

— Pour toujours?

— Oui.

1 Pour l'intelligeuce des mots et des termes employés dans ce récit, voir le prologue, c'est-à-dire, Huit jours sous l'É(iuakur.

LES MÉTfS DE LA SAVANE 185

Les deux femmes se mirent à détacher les liamncs. Les hommes, pendant ce temps, appelèrent les matelots et l'émigrant : leur mirent sur les bras les engins de pêche, les voiles, les mâts, etc., puis, leur montrant la vigilinga que nous connaissons, leur firent signe d'y porter leur fardeau.

— Faites tout ce qu'ils voudront, dit le maître à ses icalelots.

Les Indiens firent signe à Paul et au maître d'enlever les hamacs; eux-mêmes prirent leurs fusils et leurs caisses : puis tous ensemble se dirigèrent vers la vigilinga. Là ils jetèrent leurs charges sous le toit de feuilles, qui s'élevait à l'arrière du bateau. Les deux Indiennes et les enfants, suivis d'un mauvais petit chien qui ne cessait de japper, arrivèrent presque aussitôt, portant dans des hottes le grude et le poisson salé, les pots, les assieltes, et un panier de farine. Chacun d'eux posa son fardeau dans la vigilinga et y entra lui-même. L'un des hommes prit le chien, qui ne pouvait pas monter, et le mit sur le toit du bateau, tandis que le plus âgé des Indiens examinait le canot des Européens.

— Esta melhor, il est meilleur, dit-il enfin à son compagnon.

Alors ils prirent par le bras les quatre matelots et l'émigrant, et les tirent monter dans la vigilinga. Pais, faisant signe à Paul et au maître d'entrer dans le canot, ils y montèrent eux-mêmes. L'un d'eux hissa et borda la voile, tandis que l'autre prenait le gouvernail; l'embarcation s'éloigna rapidement du rivage.

— Eh bien, et mes matelots? et l'autre canot? dit Malcontent en interpellant en français l'Indien du gouvernail.

— Esta bom, c'est boni fit ce dernier avec un geste passablement dédaigneux pour le maître.

— Oh, oh ! je ne pars pas sans mes matelots ; et puis ce vieux ne comprend rien de rien, il nous dirige du côté du navire ; le major doit demeurer de l'autre côté de Camelioes, c'est par là qu'est repartie la montarie du docteur. Je vais prendre la barre et aller chercher mes hommes.

Paul modéra l'impatience de Malcontent.

— Laissons-les faire, dit-il ; d'ailleurs voici leur bateau qui démarre. Quant à aller à la case du major, attendons, maître île capitaine a peut-être raison.

Malcontent se calma.

Le canot courait presque vent arrière. En quelques minutes il doubla l'une des pointes de l'île à la toucher. Paul perdit de vue la vigilinga. Tout à coup, comme l'embarcation passait devant un endroit où les arbres qui bordaient la plage étaient plus serrés que de coutume et formaient un bois, l'Indien du gouvernail, le vieil Antonio, appela son compagnon et lui dit d'amener la voile ; puis, d'un coup de barre il fit entrer le canot dans une petite anse naturelle qui s'engageait jusque sous le bois. Les branches frappèrent le visage des Européens; mais sans s'occuper d'eux, le vieil Indien sauta sur le rivage, regarda dans.le bois et imita le cri d'une mouette blessée; puis il s'assit à terre.

Quelques minutes après, un Indien complètement nu, armé d'un sabre d'abatis, arriva au canot, comme s'il surgissait du sol, et un dialogue rapide s'établit entre le nouveau venu et celui qui l'avait appelé.

Il sembla aux Européens que cet homme racontait au vieil Antonio une série d'événements, car la colère et la

joie brillèrent tour à tour dans ses yeux expressifs. Quand son interlocuteur eut fini de parler, il se recueillit quelques secondes, et parut donner ses ordres, qui furent écoutés avec respect. Aussitôt après, l'Indien du bois rentra f*r^iis la forêt ; Antonio remonta dans le canot. Sa figure avait une expression de triomphe et de joie inaccoutumée. I/embarcalion reprit sa course et Paul entendit bientôt le galop de plusieurs chevaux; mais le son passa sur la mer porté par une brise, et disparut aussitôt dans le bruit des flots.

— Cavallos! dit Paul à l'Indien, et il prépara son fusil, ainsi que le maître.

— Amigos ! fit le vieil Antonio. Puis il ajouta en portugais : — Henri libre, — et il se prit à rire silencieusement,

Paul et le maître ne comprirent pas et craignirent que les deux hommes ayant appris que Montfort n'était pas prisonnier, ne voulussent plus les accompagner. Mais il n'en était rien.

En quelques paroles le vieil Indien initia probablement son compagnon aux motifs de la satisfaction qui brillait dans ses yeux, car Pedro se mit à rire silencieusement.

— Si tous ces moricauds ne se ressemblaient pas, dit le maître à Paul, je jurerais que l'Indien que nous venons de voir apparaître comme un calfat sortant par l'écoutille, est un des fuyards de la monlarie du Brésilien.

Le canot cependant avait repris le large, et dans le lointain on voyait la vigilinga qui arrivait lentement. Les deux Indiens, habitués à la navigation de cette côte, tantôt rasaient la terre pour entrer dans un courant, tantôt, au contraire, s'éloignaient du rivage. Par moments, l'embarcalion penchait sur l'eau à chavirer. Profitant de tout.

le vieil Antonio, selon le vent qui soufflait par brises inégales, bordait ou choquait l'écoute pour presser encore la course du canot. Tous deux consultaient la mer, le vent, l'horizon, et leurs yeux noirs, perçants, pleins de vie et d'intelligence, senablaient briller d'un désir indicible d'arriver.

Avant la fin du jour les quatre hommes étaient à bord de la Caroline. Paul expliqua rapidement au capitaine et à madame Cerny ce qui s'était passé, tandis que le maître faisait interroger les Indiens par l'un des Brésiliens.

Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent répondre.

— Alors, pourquoi êtes-vous venus ici? leur dit le jeune Brésilien avec impatience.

— Ce n'est pas pour des Portugais comme toi, dit enfin l'Indien ; c'est pour l'étranger blanc, qui a guéri Juan, le fils. L'étranger était prisonnier ! je suis venu.

— Qui t'a dit que Montfort fîit prisonnier?

— Que t'importe? Tu n'es pas son ami; tu ne le cherches pas.

— Tu ne veux pas conduire ces étrangers à la fazenda du major?

— Que t'importe? conduis-les, toi! C'est un homme de la terre, méchant comme loi, qui a t'ait le mal.

— Brute, dit le jeune Brésilien.

Mais l'Indien reprit d'une voix calme:

— Antonio n'est pas brute; il aime le blanc Henri ; il ne se soucie pas des autres. Cette nuit, le blanc reviendra. Le vieil Antonio ira avec lui si le blanc lèvent. Portugais, dis cela à tous, car Antonio ne répondra plus.

Et les deux hommes allèrent s'asseoir à l'extrémité de la dunette où ils se mirent à fumer sans s'occuper de personne.

Le capitaine, Paul et quelques passagers se consullèrent sur la marche à suivre. Le jour touchait à son désclin, les Indiens ne voulaient rien faire avant le retour de Monlfort, et le capitaine connaissait l'obstination de leur race. On résolut d'attendre patiemment l'arrivée du jeune liomnie.

Bientôt la vigilinga parut, amenant les matelots et la famille des deux Indiens. Ces derniers descendirent dans leur bateau. Les Brésiliens voulaient les retenir à bord, mais le capitaine s'y opposa.

— A quoi bon ? dit-il. Ils sont venus librement, et nous n'obtiendrons rien d'eux, par la violence.

A peine dans leur canot, les deux hommes s'en furent à l'arrière et s'étendirent sur les planches, tandis que les femmes allumaient du feu sur une grande écaille de tortue pleine de terre, et préparaient tout pour le souper.

Cependant le bruit de l'emprisonnement de Monlfort, colporté par le Brésilien interprète, se répandit sur le navire et arriva rapidement jusqu'à madame Cerny. La malheureuse femme, en voyant Paul revenir sans sa fille, forcée d'ajourner ses espoirs et de rester face à face avec ses transes maternelles, s'était retirée dans sa chambre pour pleurer sans être troublée. Mais le bruit des voix des passagers pénétrait dans sa cabine par les claires-voies, et le nom de Montfort, répété dans le carré à plusieurs reprises, arriva jusqu'à ses oreilles. Elle écouta.

M. Vulgar racontait d'une voix effarée les réponses de l'Indien, son silence obstiné, el la captivité de Montfort.

— Lui aussi ! murmura-t-elle. Enlevés ensemble. Oh ! je veux savoir ! et , dans l'emportement de ses douleurs , elle monta sur la dunette et pria Paul de la conduire jusque dans le bateau des Indiens.

— A quoi bon ! lui dii~il : ils ne vous comprendront pas. Vous allez souffrir, et voilà tout.

— Paul, je le désire. Il me semble que je saurai faire parler ces hommes. Je suis mère et vous n'êtes... que mon fils, lui dit-elle en lai prenant le bras.

Madame Cerny parlait l'italien comme une Florentine, et, depuis son arrivée à bord, elle étudiait chaque jour le portugais. Elle descendit dans le grand canot, et de là monta sur la vigilinga, en priant Paul de la laisser seule.

Les deux Indiens se soulevèrent devant cette blanche aux yeux fatigués de larmes, vêtue de deuil, pâle, digne.

Les Indiennes laissèrent le feu de l'avant et vinrent près d'elle. Il y a ici-bas, entre toutes les mères, une communion d'amour maternel qui les unit pour le salut de leurs enfants !

— Amigos, dit la veuve aux deux hommes, je suis mèi'e ; dites-moi où est ma fille.

Les Indiens ne répondirent pas. Cependant le plus jeune, Pedro, était visiblement ému.

— Amigos, reprit-elle de cette voix douce et caressante qui, chaque fois qu'elle parlait, faisait tressaillir Monlfort jusqu'au fond du cœur, — amigos ! pourquoi ne voulez-vous pas dire à la mère où est sa fille ?

— Tu es femme d'Henri? dit enfin le vieil Indien.

— Non, répondit-elle en rougissant à travers sa douleur.

— Je ne sais rien, reprit Antonio.

— Pai , dit l'Indienne en portugais : esta formosa a branca. — Père, la blanche est belle. Elle est amie du blanc. Elle ne trahira pas.

Pendant une demi-minute, l'Indien regarda madame Cerny jusqu'au fond des yeux ; enfin il lui dit :

— Femme, que veux-tu d'Antonio? Pade avec des paroles brèves, je te comprendrai.

— La mère demande sa fdle.

— Mes hommes ont vu passer dans la piairie deux femmes à clieval, emmenées par des vaqueiros. Elles allaient vers Vacca : par là, fit-il en montrant le nord. Je ne sais rien de plus.

— • Et lui, Montfort ?

— Qui est Montfort ? Est-ce Henri?

— Oui, Henri 1 dit-elle si bas que l'Indien seul put l'entendre.

— Henri est par là , fît Antonio en indiquant le couclianî.

— Ils ne sont donc pas captifs ensemble? murmurat-elle. Et pour une seconde , la mère s'effaçant devant la femme, un éclair, une lueur de joie douloureuse passa dans le regard de Clémence.

— Non, reprit l'Indien. C'est le fils de nègre qui l'a pris. Ils l'ont attaché sur un cheval pour le faire souffrir. Mes hommes courent dans la prairie. Tu le reverras bien-» tôt.

— Pourras-tu sauver ma fille ?

— Si le blanc veut, nous irons. Le major a peur des guerriers de ta nation. Mais ne dis rien sur ton canot. Il y a des Portugais, les hommes qui ont pris ta fille sont Portugais aussi : nation mauvaise , qui fait soufl'rir les Indiens. Pour le blanc, ferme la bouche.

Puis il s'étendit à nouveau dans son batea';.

L'ïndifenne conduisit madame Cerny à l'avant de la vigilinga, où son fils dormait bercé dans un hamac en filet. E!ie prit l'enfant et le montra à la blanche

•— Il est sauvé, dit-elle ; la fiile aussi sera sauvée. An-

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loniû le père est puissant. Il t'aimo, parce que lu aimes le i liane. Va, minlia ccnhora, dors d'un lieureux sommeil.

— Oh! je vous remercie, dit Clémence; vous êtes l'jonne comme un ange.

Puis des larmes sans sanglots vinrent mouiller ses yeux. Elle prit l'enfant et l'embrassa au front en regardant la mère, après quoi elle appela Paul , qui l'attendait sur le banc de sable , et l'Indienne l'aida pour descendre près de lui.

Avant de remonter à bord, Paul lui dit :

— Avez-vous réussi, mère?

— Oui, lui dit-elle ; et quand elle eut raconté au jeune homme tout ce que lui avaient dit les Indiens, elle ajouta : — Les paroles de cette pauvre Indienne sont bien peu de chose, mais elles m'ont rendu confiance.

Tous deux remontèrent sur le pont. Paul , sur l'invitation de madame Cerny, entra dans la cabine de M. Sharp pour lui répéter sans témoins les paroles d'Antonio. Mais le jeune homme avait gardé toutes ses craintes ; le sort de son ami ajoutait encore à ses douleurs. Le capitaine voulut lui faire reprendre confiance.

— Je ne puis, dit-il; j'ai de tristes pressentiments. Comme les femmes sont heureuses ! Quatre mots d'un pauvre Indien ont suffi pour rendre l'espoir à la mère d'Henriette !

— C'est vrai , reprit le vieux marin ; mais Dieu a bien fait de les faire ainsi ; car elles aiment tant , quand elles aiment, qu'elles mourraient sous des douleurs sans espoir. Croyez-moi, mon cher enfant, faites comme elle : espérez.

Kics itrisonuières et les vaffiiciros. — I^'ajoiipa et H'auiotir (lu eaftize Jouathau. — I^es servi(eiii*>< <hi suajor Abntre.

Un regard offensé, vous le savez, madame, Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme.

A. DE Musset.

Tandis que des défenseurs nouveaux couraient le désert pour Montfort, suscités par la main ignorante d'un pauvre enfant sauvé, les deux passagères enlevées par les bandits marchaient à leur destinée à travers des émotions et des chemins divers.

Jonathan , ainsi que nous l'avons vu, n'avait voulu laisser à personne le soin d'emporter la blanche qu'il convoitait. Il était monté à cheval sans quitter la jeune fille, la soutenant d'un seul bras, comme une enfant porte sa poupée. Puis, d'un coup de couteau, tranchant la courroie qui retenait sa monture, il était parti à travers la prairie^ suivi des bandits gardiens de madame Miiliner.

Henriette était toujours évanouie ; la marchande poussait des cris perçants, mais infructueux.

Sans s'occuper d'autre chose que de fuir avec leurs proies , les vaqueiros , pressant leurs chevaux de la bride et des talons, s'étaient rapidement mis hors de portée des autres passagers de la Caroline. Alors seulement, ralentissant leur course à travers la savane, ils avaient enlevé

les courroies qui attachaient les bouches de leurs montures et réglé leur fuite.

La Biarchande , comprenant enfin la fatigante inutilité de ses cris, avait cessé de crier et se bornait à cribler d'invectives son ravisseur impassible. Le vieux vaqueiro n'écoutait même pas. Quand les frêles efforts que sa victime faisait pour échapper lui devenaient importuns, il la serrait légèrement contre lui-même, pour lui montrer qu'il l'étoufferait s'd lui plaisait, comme fait un jeune chat jouant avec une proie vivante ; mais il cessait presque aussitôt la pression de son bras tout-puissant. Madame Milliner essaya des prières ; tout ce qu'elle savait de phrases touchantes, elle les débita, grossies de larmes, au bandit silencieux. Soit que les sanglots suppliants de la passagère aient eu plus d'empire sur le vieux vaqueiro, soit plutôt qu'il voulût adoucir la douleur d'une femme destinée à son maître, il fit de son mieux pour la rassurer, et lui répéta à plusieurs reprises :

— fSenhora branca, nous ne voulons pas vous faire de mal. Nous allons chez le major.

Bientôt, quoique sans comprendre les paroles du bandit, la marchande se rassura et prit son sort en patience. Elle s'installa du moins mal qu'elle put au bras de son ravisseur, afin d'être moins secouée par le trot du cheval. Et, — ceci n'est qu'une supposition, — il nous paraît probable que son imagination, splendidement ornée de romans et d'aventures merveilleuses, finit par rêver au bout de l'enlèvement un prince brésilien et des palais ; car la figure de dame Sémiramis se rasséréna peu à peu ; son regard s'arrêta, calmé, sur son sauvage cavalier; et on put voir comme des épanouissements d'espérance passer sur son vîsnnro rajeuni. •

Quant à mademoiselle Cerny, son évanouissement prolongé inquiétait Jonatlian; il y avait plusieurs minutes que les bandits poursuivaient leur course, et la jeune fille ne donnait pas signe de vie. Il chercha du regard à travers la savane un endroit où l'herbe plus verte lui annonçait un marais, et appelant l'un des vaqueiros qui le suivaient, il dirigea son cheval de ce côté. Là il fit arrêter son compagnon et lui confia son précieux dépôt en le chargeant d'étendre la jeune fille à terre. Lui-même descendit de cheval, prit de l'eau dans ses larges mains et aspergea doucement le visage de la blanche. Henriette revint presque aussitôt à elle-même, et voyant l'affreuse figure du mulâtre agenouillé au-dessus d'elle, elle referma les yeux en poussant un cri plaintif. Jonathan recommença son aspersion, en murmurant les plus douces paroles qu'il put trouver, et chaque fois que le regard effrayé de la jeune fille rencontrait le sien, il souriait de son meilleur sourire, en montrant ses dents blanches, qui s'étalaient brillantes de l'une à l'autre de ses deux oreilles.

Henriette, revenue peu à peu à sa situation, se prit à pleurer par sanglots en demandant sa mère. Vainement Jonathan prenait les poses les plus respectueuses et jurait de ses tendresses indicibles, l'enfant continuait de pleurer sans rien entendre. Enfin, après l'avoir suppliée longtemps en vain, Jonathan fit signe à l'autre vaqueiro, et tous deux prenant rapidement la jeune fille, la replacèrent sur le cheval du mulâtre ; puis, pendant que son compagnon la maintenait assise sur la selle, il remonta lui-même et repartit. Sentant l'inutilité d'une lutte, et craignant d'irriter les bandits, Henriette ne fit pas d'efforts pour résister. Bientôt à bout de douleur et d'effroi, elle se calma et réfléchit. Elle comprit à la voix de Jonathan et aux précau-

lions qu'il prenait autour d'elle, qu'il n'en voulait pas a ses jours. Puis sentant sa force féminine sur cette nature hideuse, mais inclinée devant elle, elle attendit l'avenir avec moins d'effroi, confiante dans les efforts certains de ses amis de la Caroline.

Quant à Jonathan, il multipliait ses soins; évitant les. flaques d'eau qui pouvaient souiller la robe traînante de sa prisonnière ; l'aidant par intervalles à ramener suison visage le capuchon qu'elle portait au moment de l'enlèvement, et qu'il lui avait soigneusement conservé; choisissant la route de son cheval et le forçant à garder le pas. relevé, pour éviter les secousses du trot; il avait pour elle: autant d'égards qu'en dut avoir au temps jadis Bois-Guilbert enlevant Rebecca. Au bout d'une demi-heure de routa environ, croyant s'apercevoir que l'allure sauvage de son compagnon de route, cafuze comme lui, effrayait la blanche, il lui donna l'ordre de marcher derrière lui. Puis, comme il voulait déposer la jeune fille dans sa case, à l'abri des poursuites des passagers et des tentatives possibles du major lui-même, il enjoignit bientôt à cet homme de rejoindre les vaqueiros qui conduisaient l'autre passagère, et de leur dire qu'il irait les retrouver à Vacca, où. ces derniers menaient madame Milliner. Le vaqueiro, désireux de partager la récompense qu'il attendait du major pour son expédition fructueuse, pressa la course de son cheval, et rejoignit bientôt les bandits qui emmenaient la marchande.

Jonathan poursuivit sa route seul avec Henriette, et se dirigea vers son ajoupa, situé à quelques lieues de la fazenda du major, dans l'intérieur de l'île.

Après trois heures de course environ, il arriva enfin sur l'un des affluents du Cambu, cette même rivière où nous

avons vu Monlfort emporté par son cheval. Pendant quelque temps il côtoya le fleuve qui coulait à travers la savane, tantôt bordé de roseaux, tantôt caché sous des mimosas et des bananiers abandonnés. Des chevaux demisauvages qui appartenaient au major erraient librement autour de la rivière, paissant l'herbe épaisse de ses rives. De loin en loin, on voyait sur les deux bords du fleuve, couchés ou marchant dans les roseaux, des troupeaux de bêtes à cornes, petites, rouges, qui regardaient passer le mulâtre sans s'inquiéter. Enfin, Jonathan dirigea son cheval vers un bosquet d'arbres plus touffu que les autres, et qui s'étendait sur la savane, entouré de toutes parts d'un marais plein de grandes herbes. Aux bords du marais, le cafuze donna un coup de sifflet aigu et prolongé ; puis, lançant son cheval dans l'eau, il arriva rapidement sur la terre haute, au pied des arbres. Bientôt la jeune fille vit arriver une barque plate, large, couverte d'un toit de feuilles encore vertes, et conduite par un jeune nègre.

Le canot toucha la terre, et l'esclave vint recevoir la jeune fille des mains de Jonathan. Puis ce dernier descendit de cheval, prit dans lamonlarie deux ou trois bananes et les apporta à mademoiselle Cerny, qui s'était assise, brisée de sa douleur et de sa longue course sous le soleil. Elle les prit et, dans la soif qui la dévorait, porta l'une d'elles à ses lèvres. Mais elle la rejeta presque aussitôt, dégoûtée par l'amertume de l'écorce que, dans son ignorance, elle n'avait point enlevée. Le mulâtre sourit, et retirant lui-même la peau d'une banane, il lui présenta un morceau dépouillé. La chair pâteuse et sucrée du fruit tropical calma la soif de la jeune fille et lui rendit un peu de force.

Le nègre, pendant ce temps, avait retiré la selle et la

bride du cheval de son maître, et porté le tout dans la montarie. L'animal rentra dans l'eau, se prit à boire à longs traits, puis disparut dans les hautes herbes. Le mulâtre, toujours respectueux, fit monter sa prisonnière dans le canot en lui faisant signe de s'asseoir sur des feuilles de palmier amoncelées sous le toit ; puis lui-même se mit au gouvernail, tandis que son nègre, prenant la pagaie, poussa le bateau vers le milieu du fleuve, où l'eau coulait libre d'herbes et de roseaux.

Presque aussitôt l'ajoupa de Jonathan apparut de l'autre côté de la rivière, à moitié enseveli dans un bois de bananiers, aux larges feuilles soyeuses et vertes. La montarie s'arrêta au pied d'une petite plage soigneusement découverte d'herbes; le mulâtre aida la jeune fille à descendre, et la conduisit jusqu'à sa case.

C'était une maison de nègre, haute de dix à douze pieds environ, en feuilles jaunies, ressemblant au toit de chaume d'une chaumière de Beauce. Située sur un petit monticule au milieu de la savane, elle était protégée, d'un côté, par des bananiers, de l'autre, par un bois d'acacias naturels. On apercevait sur les derrières un grand champ de manioc étendant ses tiges grêles, et quelques ananas, à moitié mûrs, qui sortaient du sol, sous leurs feuilles vertes. Des troncs d'arbres encore debout, brûlés à trois pieds de terre, s'élevaient sur le devant de l'ajoupa, chargés de brides el de selles de cheval en peaux de bœuf. Quelques peaux en» tières, étendues sur le sol par des piquets fichés en terre, séchaient au soleil. Une palissade faite d'arores coupés et juxtaposés entourait le bois de bananiers et un assez grand espace de terre défrichée. On voyait courir dans cet enclos quelques poules maigres, petites, aux plumes comme frisées, qui picoraient tristement la terre nue, ou dormaient

à l'ombre des arbres. Çà et là, autour de la cabane, des écailles de tortues et des ossements de bestiaux gisaient à terre, débris de festins oubliés, blanchis par le temps.

Le mulâtre fit signe à la jeune fille d'entrer dans sa cabane dont la porte était ouverte; elle entra. Un hamac en coton régnait d'un bout à l'autre de la chambre ; il n'y avait pas d'autres meubles. Deux ou trois fusils à pierre et des couteaux de vaqueiro pendaient aux murs de feuilles de l'ajoupa. Une caisse peinte en vert, soigneusement fermée au cadenas, était à terre au pied du hamac. Par une porte en paille entr'ouverte, on voyait dans une pièce voisine, à terre et pêle-mêle, des plats et des pots de faïence, placés sans ordre autour d'un feu mal éteint, cette partie de la cabane, au contraire de la première, était sans murs, reposant sur des baliveaux auxquels trois ou quatre hamacs étaient accrochés,

Jonathan montra silencieusement à la jeune fille le hamac en coton. Elle s'assit.

— La case est à la blanche, dit le mulâtre. La maison de Jonathan n'est pas belle , mais bientôt nous partirons pour le Para, et la blanche aura une belle case et de belles jupes en soie, et des gros colliers à grains d'or, car Jonathan a de l'argent.

Et le cafuze , prenant dans un des murs de la cabane lâne clef qui y était cachée, ouvrit le coffre, et sortit un grand sac en cuir. Puis, tout en dardant sur la blanche un regard plein d'orgueil, il fit ruisseler devant ses pieds, à bruits métalliques, un flot de pièces de toutes nations. Jupiter, inondant Danaé, versait sa pluie d'or à bruits moins tentateurs. La jeune fille resta silencieuse. Alors le râulâlre prit au mifieu des pièces un papier blanc, soi-p gneusement plié ; il en lira deux ou trois colliers de grains

d'or rond A façonnés au Portugal, et les jeta dans le hamac

à LÔté d'Henriette.

— C'est le présent d'amour de Jonathan, lui dit-il, et il s'avança vers elle, comme pour se faire remercier du gage de son affection. Mais mademoiselle Cerny se leva, dédaigneuse, et fit un pas vers l'entrée de la cabane.

— N'aie pas peur, n'aie pas peur, petite blanche , reprit le" mulâtre; Jonathan ne veut pas t'offenser. Puis il ajouta entre ses dents : — Ces blanches sont fières. Et il resserra son or et ses colliers en grommelant à demi-voix les désappointements de son cœur.

Après quoi il lui fit signe de s'asseoir de nouveau dans le hamac. Elle revint. Presque aussitôt le nègre apporta devant elle une espèce d'escabeau en bois, sur lequel était un grand plat fêlé, contenant un poulet étique froid et à demi briîlé , entouré de morceaux de viande grillés.

— Pourquoi la femme ne vient- elle point servir la blanche? Ne m'a-t-elle pas entendu revenir? dit Jonathan à son nègre.

— La mère du senhor est sous les bananiers.

— Dis-lui de venir.

Une négresse entre deux âges, aux cheveux crépus, aux yeux brillants, noirs comme l'ébène, n'ayant pour tout vêtement qu'une jupe de coton rougeâtre qui commençait à la ceinture et finissait au-dessous du genou, entra presque aussitôt.

— Pourquoi n'es-tu pas vêtue pour recevoir la blanche? lui dit le cafuze, et pourquoi ne viens ~ tu pas la servir? La blanche de Jonathan est maîtresse dans la case de Jonathan. Habille-toi et reviens, je le veux.

La négresse répondit simplement :

— J'y vais, et sonit.

Le nègie, pendant ce temps, apporta de la farine de manioc sur un plat, une fourchette en fer à manche d'os et un couteau.

— Mange, minha branca, dit Jonathan en prenant un doux sourire; et coupant le poulet en deux parties, il en mit une moitié devant elle, et s'assit à terre à ses pieds,

Henriette, terrifiée d'abord, reprenait courage peu ii peu ; et se disant qu'elle se tuerait plutôt que d'appartenir à ce monstre, dont elle devinait l'amour, elle résolut cependant de lui échapper par son amour même. Si jeune qu'elle soit, toute femme devine vite les secrets d'un cœur plein d'elle , et puise dans son pouvoir même des ressources infinies. Décidée à la lutte , et prenant son courage dans la passion de Jonathan , elle lui fit signe de s'éloigner d'elle pour la laisser manger. Le mulâtre prit la moitié du poulet qu'il avait coupé, remplit de farine une assiette, et fut s'asseoir à terre en face d'elle , mais à distance. La jeune fille mangea quelques bribes du poulet.

La négresse revint bientôt en robe blanche et décolletée , avec de grosses boucles d'oreilles d'or ou de cuivre doré, un collier et des bracelets de grains d'or, les bras et les pieds nus.

Elle se plaça debout auprès d'Henriette , et la regarda de cet air gourmé que prend la gouvernante d'un vieux garçon en voyant arriver chez son maître une femme quelle qu'elle soit, et surtout une femme jeune et belle.

Rassurée par la présence de la négresse, et voulant essayer de se faire entendre , Henriette se tourna vers elle et lui dit en italien :

— De l'eau, s'il vous plaît.

La négresse fit signe qu'elle ne comprenait pas.

iti l'amazone

— N'enlends-tu pas que la blanche veut rie Teau? dit le mu'iâlre. Va chercher de l'eau, et sers le Oacon de vin et le gobelet d'argent pour la femme de Jonathan.

La négresse ouvrit la caisse verte , y prit le gobelet et le flacon, le mit sur l'esCabeau, et demanda de l'eau au nègre, qui apporta bientôt une calebasse pleine et un coui. Puis elle versa à boire à la jeune fille. Mais en lui tendant le coui , elle fit tomber à dessein une partie de son contenu sur les genoux d'Henriette, qui se leva vivement pour secouer l'eau.

Jonathan se dressa de terre l'cèil farouche, et venant vers sa mère , il la frappa au visage d'un revers de main, en disant :

— Je te battrai à le tuer, si tu ne la sers pas comme elle voudra. Souviens-toi ! lu vas lui donner tes colliers et lès bracelets d'or ; c'est la blanche et non loi qui doit l'es porter, car tu es la servante.

La négresse, sans mot dire, détacha ses bracelets, et les tendit à la jeune fille. Celle-ci les refusa en disant :

—Gardez-les, madame, je n'en veux pas. Elle ne savait pas encore la nature des liens qui unissaient le mulâtre à cette femme, mais elle devinait l'humiliation de la servante offensée et ne voulait pas se faire une ennemie. La négresse remit ses bracelets ; Jonathan lui dît durement ;

— Serre-les dans le coffre. Si la blanche n'en veut pas aujourd'hui, elle en voudra demain.

La négresse obéit, puis elle enleva tout ce qui avait servi au repas, et sortit de la chambre. Le mulâtre se leva et se rapprocha d'Henriette. Mais la jeune fille quitta le hamac comme la première fois, et prenant un geste impérieux, lui dit en itaUen :

— Je veux dormir, laisse-moi seule.

— C'est vrai, dit-il sans comprendre; Jonatiian est souillé de la poussière de la savane , Jonathan va s'habiller.

Il ferma soigneusement les deux portes de la chambre, prit le coffre vert et sortit. La pièce n'était plus éclairée que par de faibles rayons de lumière, qui passaient à travers les feuilles mal jointes des murs et du toit de l'ajoupa, mais on y voyait assez pour distinguer toute chose.

Henriette s'étendit un peu dans le hamac, puis se sentant épuisée de fatigue , et craignant de s'endormir, elle promena ses yeux autour d'elle pour chasser le sommeil. Apercevant un des grands couteaux de vaqueiro qui pendait dans sa gaîne de cuir, accroché à l'une des parois de la cabane, elle se leva, le prit et le mit à côté d'elle dans le hamac. Le courage de la jeune fille grandissait d'instant en instant. Les situations font ûaître la force chez les uns, la faiblesse chez les autres ; et l'enfant timide qui n'avait jamais quitté sa mère, qui naguère encore tremblait d'effroi devant un chien passant près d'elle, puisait dans son isolement le courage de lutter au besoin contre ce géant monstrueux.

A demi étendue dans le hamac, elle rêvait aux moyens d'échapper au mulâtre ou de faire avertir ses amis, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau, et Jonathan entra.

Il portait un habit, un gilet de satin et un pantalon noirs splendidement neufs, une chemise blanche brodée, une cravate blanche à grands bouts pendants et brodés. Un flot de pommade odorante coulait de ses cheveux jusque sur son front. Ses grands pieds sans bas, plus larges encore que ceux de M. Vulgar, se tourmentaient de douleur dans des souliers vernis à larges rosettes. Il avait, sous ces vêtements somptueux, tin air vainqueur à

rendre jaloux tous les garçons de noces des barrières, de Belleville à Bercy. En toute autre occasion , la jeune et moqueuse enfant du vieux faubourg eût accueilli sa \enue par un immense éclat de rire; mais il n'y avait point ù rire, vraiment.

Le mulâtre ferma la porte avec soin , et s'approcha du hamac en disant :

— Maintenant, belle blanche, je suis digne de toi , — laisse-moi te parler d'amour, et il s'assit sur l'escabeau.

Elle comprit ses paroles à ses yeux plus encore quà sa voix, et se dressa hautaine.

— Va-t'en! lui dit-elle.

— Pourquoi? fit le mulâtre, dont la figure prit un étonnement; maintenant, ne suis-je pas vêtu comme un blanc et digne de toi, blanche? Ecoute-moi.

Et en disant ces mots il se rapprocha de la jeune fille à la toucher.

Mais elle fit uu bond de gazelle effarée et passa de l'autre côté du hamac. Puis , plongeant le bras dans les plis du tissu , elle saisit le couteau qu'elle y avait mis , et se tournant vers le cafuze , en lui montrant son arme , elle lui dit :

— Si tu approches, je te tue... Va-t'en !...

Il la regarda quelques secondes , étonné de son peu de succès, puis lui dit d'une voix qui s'assourdissait peu à peu sous le dépit et la colère :

— Alors tu refuses l'amour de Jonathan !... Tu veux tuer Jonathan qui t'a donné des colliers, sa case, et sa mère pour esclave I

— Va-t'en!... va-t'en! lui dit- elle brièvement : puis sentant la terreur la gagner, frissonnant sous ce regard fauve qui s'injectait de sang, elle recula jusqu'au mur de

ja cabane en présentant toujours au bandit la pointe de son arme.

Il la regarda et parut hésiter à se jeter sur elle, mais l'arme était là, brillante, et la jeune fille, grandie sous l'effi-oi, semblait prête à s'en servir. Jonathan était féroce, mais lâche.

— Ah 1 dit-il à la fin, branca d'o demonio, Jonathan se conduit avec toi comme un parfait blanc, — et tu fais mépris de son amour ! — Jonathan va te traiter comme une esclave rebelle, et tu seras la femme de Jonathan.

11 ferma la porte et sortit. La jeune fille essaya d'ouvrir l'entrée qui donnait dans la partie ouverte de la case, afin d'implorer l'appui de la négresse, mais la porte était fermée extérieurement. Presque aussitôt le mulâtre rentra, il avait ôlé son habit et ses souliers pour avoir les mouvements libres et tenait à la main l'infernal laço.

En le voyant entrer, Henriette, folle d'effroi, s'accula de nouveau contre le mur de la cabane, en lui présentant toujours l'arme qui l'avait effrayé. Sans s'occuper d'elle, le cafuze rassembla soigneusement les lanières de son laço, tout en répétant sans cesse :

— Espéra, espéra, branca d'o demonio. Attends, attends, blanche du démon.

Mais, au même moment, l'une des portes de la chambre s'ouvrit, et la négresse, encore parée de sa robe blanche, parut sur le seuil de la cabane.

— Hors d'ici, femme! dit le mulâtre d'une voix farouche.

La jeune fille se précipita vers cette lueur de salut; mais la négresse la repoussa si durement qu'elle sérail tombée, sans les cordes du hamac auxquelles elle réussit à se retenir.

206 l'AMÀZONli

La mégère , sans regarder Henriette , s'avança bravement en face de son fils, et lui dit :

— Pendant que Jonathan perd ici son temps et se fait dédaigner par la blanche, les vaqueiros pillent le navire, et Jonathan n'aura rien, ni bétail, ni pièces d'or, ni colliers de France.

Le mulâtre, sans quitter son îaço, regarda sa mère.

La négresse reprit d'une voix vibrante :

■— Le fils est-il devenu insensé, qu'il laisse perdre tout cela pour une blanche son esclave ? Qu'il aille au navire échoué ; sa mère, pendant ce temps , donnera le parica à la jeune fille , et quand Jonathan reviendra cette nuit les mains chargées d'or et de butin , il trouvera la blanche pleine d'amour pour lui. Le parica vaut mieux que le lâço 1

Le cafuze laissa tomber ses lanières tout en disant, avec cette mobilité de passion qu'ont les gens de couleur :

— La femme a raison, le parica vaut mieux, et ce docteur rapace, et Carneiro, et les autres, ne laisseraient rien à Jonathan, j'y vais. Femme, parle à la jeune fille, dispose-la pour ton fils, fais-lui boire le philtre d'amour, et je te rendrai tes colliers d'or. Le vaisseau français doit en avoir à plein, pour donner à la blanche.

Puis, sortant rapidement, il donna l'ordre au nègre de prendre un cheval, quitta les restes de ses vêtements de fiancé, et se dirigea vers le campo pour presser la saisie du cheval. Dans un grand champ palissade, de cent mètres carrés environ, et situé derrière les maniocs, quatre ou dÉaq chevaux couraient effarés, poursuivis par le nègre, qui ne tarda pas à prendre au Iaço le cheval de tête , et l'amena tout frémissant au mulâtre. En une minute, l'animal fut sellé et bridé. Jonathan rentra prendre son cou-

teau qu'il avait laissé dans la cabaiiie ; il regarda Henrielle pendant une seconde. La jeune fille, à sa vue, se leva du hamac; mais il repartit en disant :

— Je serai ici avant le jour. La mère a raison.

Il sauta en selle, et, pressant le cheval sous ses talons nerveux, disparut bientôt à travers la savane, courant vers Vacca, la fazenda du major.

Le bruit du galop de son cheval s'était effacé depuis longtemps déjà, et la jeune fdle écoutait toujours, doutant encore du brusque départ du mulâtre. La porte cependant était ouverte. Enfin, elle se leva et sortit ; mais la négresse arriva vers elle.

— Blanche, lui dit-elle, tu dédaignes le fils de la négresse, et tu veux fuir. Sauve-loi si tu veux. Je ne me donnerai pas la peine de t'enfermer. Où pourrais-tu aller? Reste ici et attends. Jonathan est un des riches de l'île après le major. Il vaut bien tes blancs.

Henriette ne comprit qu'imparfaitement* les paroles de la vieille femme et ne répondit pas. Elle voulut faire quelques pas et gagner l'ombre des bananiers ; mais elle sentit ses jambes manquer sous elle, et fut obligée de s'appuyer sur un des troncs d'arbres brûlés qui environnaient l'ajoupa. Le soleil et l'épuisement lui donnaient le vertige. Alors chancelante , les yeux perdus, brisée de fatigues et d'émotions, la jeune fille rentra dans la cabane et se prit à pleurer. Va, pleure, pauvre enfant ! les larmes sont les rosées des souffrances. Heureux ceux qui peuvent pleurer I

La négresse, cependant, allait et venait dans la case, comme si l'étrangère n'avait pas été là. Au bout d'une heure environ, elle arriva près de la jeune fille, qui s'était assoupie sous ses douleurs, et lui présenta une tasse en disant ;

— La blanche veut-elle du café avec du sucre? Elle puisera du courage dans cette boisson.

Henriette prit la coupe et but. La négresse la regarda boire en silence, reprit la tasse, et retourna dans le taudis voisin de la pièce où reposait sa victinae ; et si l'enfant, distraite par ses pensées, avait pu écouter, elle aurait entendu la mère de Jonathan murmurer :

— Dors, blanche maudite, dors ! j'ai broyé de mes mains le parica, et j'en ai mis double dose. Cette nuit tu te réveilleras affolée d'amour, sans reconnaître personne ; et le fils reviendra, et quand par toi lui sera né cet enfant blanc l'objet de ses rêves, la vieille Thérésa sait d'autres breuvages qui te feront sortir d'ici, mais morte ! La mère de Jonathan n'a pas besoin de la blanche pour élever le fils de son fils !

Elle parla longtemps à voix sourde et grommelante; car c'est le propre des vieilles négresses, de conter ainsi tout ce qui les occupe, en de longs monologues qu'elles murmurent en travaillant. On dirait qu'elles ont besoin des échos de leur voix pour suivre les pensées qui germent dans leur esprit endormi.

Bientôt la jeune fille sentit le sommeil lui venir, sans qu'elle pensât même à s'en défendre, et son âme, partant joyeuse pour le pays des songes, s'en alla retrouver Paul, sa mère et tous ceux qu'elle aimait. Le parica bienfaisant et perfide agissait déjà sur cette frêle nature, palpitante de jeunesse et d'amour virginal.

Jonathan, cependant, courait vers Vacca de toute l'haleine de sa monture. Il voulait partager le prix de la blanche que menaient ses compagnons, et l'espoir du lucre irritant ses impatiences, il broyait son cheval sous lui: et le cheval dévorait la savane. Henriette était déjà

LFS MÉTIS nr. LA SAVANK 209

l)ien loin de ses pensées, i.o cafuze, et surtout le nègre, sont ainsi faits qu'ils suivent rarement plus d'une passion Il la fois ; mais quand cette passion les saisit, ils oublient tout, et poursuivent son accomplissement sans s'inquiéler des moyens. Le but pour eux, rien que le but ! Il y a du taureau ou du bélier dans celte nature aux gros yeux ronds, au crcâne épais, qui ne se bat qu'à coups de tête, qui ne pousse à la fois qu'une idée, et qui la suit fixe, unique, absolue, jusqu'au hasard d'une idée nouvelle : comme une planche garde en elle un clou cassé faisant rouille, inarrachable sans un clou nouveau pour chasser l'ancien.

L'idée du lucre avait chassé l'idée d'amour, et le bandit marchait si vite qu'il arriva à Vacca longtemps avant la nuit. Le major n'était pas revenu ; madame Milliner et ses ravisseurs n'étaient pas encore arrivés à la fazenda. Jonathan respira.

La marchande, cependant, ne tarda pas à paraître. Elle fit une entrée triomphale. On vit s'arrêter devant la fazenda une grande montarie à voiles, et l'un des vaqueiros porta respectueusement la dame dans la varanda même du major. La passagère ne paraissait pas avoir souffert de la route, et le calme de ses traits annonçait plus d'espoir que de crainte, plus d'orgueil satisfait que de pudeur offensée. En effet, subjugués par ses grands airs de châtelaine de comptoir, éblouis par son luxe de marchande de modes, les vaqueiros, sauf l'enlèvement, l'avaient traitée en souveraine. Ainsi que nous l'avons vu au commencement de ce chapitre, les bandits avaient tout d'abord fui dans la savane avec leur proie ; mais après une heure de course, pleinement rassurés sur le succès de leur fuite, sépares de Jonathan, ils avaient pris le bord de la mer et

s'étaient arrêtés au sitio de l'un d'eux, situé en face de l'île de Maçadas. Là, ils avaient offert des fruits et de la farine à leur prisonnière, l'avaient fait embarquer dans une montarie à voiles, et, laissant leurs chevaux à la garde de la savane, ils étaient montés avec elle dans le bateau.

La marchande arrivait donc à Vacca, la chevelure et les vêtements quelque peu dérangés par la course , mais reposée, attifée comme à l'instant de son enlèvement. Eu arrivant dans la varanda du major, les vaqueiros la firent asseoir au hamac. Mais la dame avisant sur une table un morceau de miroir oublié par une mulâtresse, le prit et répara le désordrede ses cheveux et de ses collerettes. Puis elle demanda fièrement à parler au maitre de la fazenda, à ce major vers lequel on la conduisait par forcé.

Un vieux nègre de Cayenne , sachant parler le créole français, arriva bientôt près d'elle, amené par un des vaqueiros, et prit respectueusement ses ordres, en lui disant que le major n'était pas encore revenu, mais qu'au nom de son maître, il plaçait la case à la disposition de sa seigneurie. La galanterie du major et son amour pour les Françaises étaient choses connues : de plus, l'esclave ne pouvait trop vénérer une blanche aussi bien vêtue. Il offrit de lui faire préparer à manger. Elle accepta.

Comme cela se pratiquait et se pratique encore sur MarajO; le major avait tout un peuple de serviteurs et d'esclaves à sa fazenda de Vacca. A peine l'arrivée de la passagère fut-elle connue dans toutes les parties de l'habitation, que des mulâtresses et des négresses, suivies d'un monde de négrillons de toutes teintes, s'empressèrent autour d'elle. Deux esclaves traînèrent devant elle une lourd® table, qu'ils chargèrent de tout ce qu'on put trouver dans

la maison du major. Chacun apporta quelque chose à boire ou à manger : des viandes, des confitures, des fruits, du tafia, de l'assahi, etc. Hommes et femmes, tous s'empressaient pour servir celte belle blanche aux airs superbes, couverte de soie, de bijoux et de boucles d'oreilles. Accroupies à terre comme des Orientaux prenant le café, toutes les femmes de la fazenda étaient là , regardant la dame avec des yeux ronds d'admiration, épiant ses moindres gestes, buvant ses paroles, s'exlasiant sur cette princesse errante qui avait la main si couverte de bagues, qui ne mangeait pas avec ses doigts et souriait avec tant de grâce. Sa toilette était bien quelque peu fanée par le voyage et sa figure par les automnes : la main blanche était osseuse et vulgaire : les gestes prétentieux; les sourires creusaient des rides : la chaîne d'or était du cuivre; mais les gens de couleur n'y regardent pas de si près, et là-bas tout ce qui reluit est de l'or. L'habit fait l'homme. Avec du galon, de la dorure et de la morgue, on mène en laisse un peuple entier d'admirateurs ; et s'il poussait à l'idée d'un tambour-major de traverser certaines villes d'Amérique en grande tenue de parade, l'homme à la canne aurait plus de succès qu'Alexandre le Grand faisant entrée solennelle à Babylone.

La marchande était affamée, mais elle se remettait peu à peu ; la grasse chère qu'elle faisait lui rendait ses forces. Les admirations qui se lisaient dans les yeux de la négraille empressée autour d'elle lui montaient à la tête comme des fumées d'encens. Elle oubliait ses terreurs, ses fatigues , sa course en s'enivrant peu à peu de contentements et de légitimes espoirs. Son visage rayonnait de scintilles de vanité, de fulgurations d'orgueil, et par intervalles elle laissait tomber sur ses admirateurs un re-

ganl tout chargé de protection débonnaire et de félicité Iriompiiale. Un de ces regards comme on en voit tomber du haut de ces locati d'exposition roulanie, qui promènent au bois les subventionnées de l'amour.

Jonathan vint joindre ses admirations à celles de ses camarades; et en voyant la dame, il regrettait de n'avoii point choisi de préférence cette belle blanche aux allures de princesse, qui certes eût écouté sans s'irriter le respectueux amour du riche cafuze. Mais la dame était sous la protection du major, et si hardi qu'il fiàt, Jonathan n'osait pas la soustraire à son maître. La passagère était désormais à l'abri des convoitises, ou tout au moins des attemtes de tous les chacals vulgaires qui lui faisaient cortège.

Le mulâtre, las d'admirer vainement et d'espérer le major, reporta sa pensée sur le navire échoué. Il avait appris en arrivant le départ du docteur pour Magoari. La crainte d'arriver trop tard s'empara de lui soudainement. Il communiqua ses frayeurs aux autres vaqueiros, qui attendaient comme lui l'arrivée du fazender ; et tous ensemble, altérés de pillage, prirent des chevaux dans le campo et partirent en hâte, entraînant encore avec eux quatre autres serviteurs ou esclaves du major. Ainsi on voit souvent , sous le ciel du Sud-Amérique , une nuée de corbeaux-urubus attendant, perchés sur la cime d'un arbre, l'instant où le chasseur va dépecer la proie qu'il rapporte. Mais tout à coup l'un d'eux , le plus haut placé , aperçoit au lointain une proie nouvelle, ou plus rouge ou plus prête : U part, las d'attendre, oubliant le gibier qu'il guettait. Aussitôt toute la meute ailée s'envole et suit à grand bruit d'ailes, se pressant éperdue vers le but nouveau qui luit à ses appétits impatients.

ILn pi'airle. — A. Iiofse, a lioi'se. — H^e premîei* saii^. — Le retour. — ïJn duel à coups de tètes. — Clénaeuce.

Ouvre les yeux, dirais-je, oh, ma seule lumièrj. Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière

Ma vie et ton amour :

Ton regard languissant est plus cher à mon Tima Que le premier rayon de la céleste flamme

Aux yeux privés du jour.

A. DE Lamartine.

Au moment où des passions diverses entraînaient dans un tourbillon rapide les habitants de Marajo et les passagers de la Caroline , Monlfort, ainsi que nous l'avons vu, gisait sur la prairie, meurtri, mais libre. — En reprenant ses souvenirs de la journée, les paroles du docteur mulâtre lui revinrent à la mémoire.

(( Le navire, avait dit le misérable, sera cette nuit mémo la proie de mes gens, et déjà ses passagers sont ou vont être prisonniers. »

Clémence, Paul, Henriette aux mains de ces bandits!

Il se leva et chercha sa route. Le capitaine lui avait montré, le matin même, le point de l'île où le navire était échoué ; il regarda le soleil qui déclinait , et se plaçant pour l'avoir à sa gauche, il marcha vers le sud -est, certain de ne se tromper qu'à peine. Il sentait ses reins comme brisés, ses jambes endolories, sa tête brûlante, mais il marchait cependant, domptant la douleur, soutenu par le désir de retrouver ses amis et de les secourir.

su L*AMAZONÉ

îl se rappelait l'instant où les vaqueiros l'avaient attaché; c'était vers dix heures du matin environ, et le déclin du soleil au moment présent indiquait deux heures après midi. Le cheval n'avait pas dû marcher en droite ligne vers un des points cardinaux du désert ; c'étaient trois ou quatre heures de course, dix, quinze lieues peut-être? mais Montfort avait confiance en sa force, et sentant grandir ses craintes, il hâtait sa marche. Cependant la savane monotone et solitaire lui semblait sans fin : il marchait ainsi depuis plus d'une heure et n'apercevait pas encore le fleuve qu'il avait âù traverser; sentant sa fatigue, il craignait de tomber avant d'arriver. Depuis longtemps il avait devant lui une sorte de colline, îlet d'arbres et de verdure qui dominait presque toute la prairie ; il précipita sa course et gravit la hauteur pour regarder sa route.

A mesure qu'il montait, ses yeux découvraient l'horizon sans bornes qui s'ouvrait devant lui, si vaste et si désert qu'il lui parut impossible à franchir. Il vit le fleuve suivant un large chemin de verdure à travers les herbes séchées et grisâtres de la savane , déroulant dans la prairie ses longs replis jaunes et tortueux qui miroitaient sous le soleil. On eût dit un long serpent roulant dans l'herbe par anneaux infinis, son corps ondulant aux écailles luisantes. Il vit à sa gauche et devant lui, dans le lointain , comme un champ mal planté d'arbres mal venus, qui couvraient l'espace à perte de vue : c'était par là qu'il avait dû venir! C'était par là qu'était Clémence! Puis il se retourna, et partout ailleurs il découvrit uf.e plaine d'herbes fanées, grisâtres, brûlées par le soleil, iiiouchetées de plaques de verdure, comme des naufragés sur cet océan gris. De loin en loin, à larges espaces, une touffe de bois élevée, rare, unique et grêle dans la vaste

étendue, s'élevait sombre et fermant un point de l'horizon : son âme attristée les prit pour des ifs solitaires, marquant des tombeaux sur un champ de sépulture. Le soleil, brillant encore dans toute sa force, baignait sous sa lumière éclatante cette nature silencieuse et morne. Quelques oiseaux, des vautours noirs glissaient silencieusement dans les airs , montant vers le ciel par spirales in- . finies ! Rien de plus! De maisons, d'êtres humains, de traces de l'homme, nulle parti II sentit ses espoirs brisés, son cœur triste comme une tombe.

Ahl c'est que le désert aussi a ses heures sombres. Et celui qui s'y voit tombé , qui se voit là , sans guide , sans appui , sans personne , perdu dans l'immensité, seul sous la main de Dieu, celui-là se sent alors si misérable, que les désespoirs lui montent au cœur par bouffées. Il faut avoir l'âme forte pour marcher encore et sunrc sa route. Ceux-là qui railleront peut-être en lisant ces lignes, il faudrait les y voir ! il faudrait les voir, accablés sous un soleil de feu , plongeant à tous yeux dans le désert sans fin ; écoulant sans rien entendre, rien que son propre bruit qui retombe sans échos ; rien, rien qu'un linceul immense à plis sans issue!

Durant une minute, une minute entière, la désespérance le prit. Mais Clémence était là, captive peut-être, enchaînée, balbutiant son nom, insultée par le bourreau même qui l'avait saisi lui-même. L'amour et la vengeance firent monter à ses tempes un vertige de sang- le courage lui revint. Il descendit la colline en bondissant; puis le sang-froid de la fureur prenant sa nature énergique, il régla ses pas et reprit sa marche à travers le prairie.

Cependant son pas lourd dévorait en vain la plaine ; ii lui semblait n'avancer qu'à peine et marcher sous lui. Le

soleii (Ic'dinail. L'inipalicucc le biïiluil, el par intervalles il rouillait du regard l'horizon de la savane en disant conimo Richard :

A horse, a liorsCj my kingdom for a liorse.

<.( Un cheval, un cheval ! mon royaume pour un clicv;ill ).

l'^L il se prenait à regretter sa monture indomptée. « Si je l'avais gardée, se disait-il, au lieu de me détacher sans penser à rien I »

Car l'homme fut ainsi créé, que nulle joie pour lui n'est parfaite, el que tôt ou tard son bonheur même, quel qu'il soit, fait germer dans son àme ou des regrets ou des tristesses. Impuissance d'assouvissement, débilité de nature, aspiration d'un monde meilleur? Qui sait?

Enfin le fleuve apparut avec ses rives chargées de végétation. Mais les hautes herbes cachaient le cours de la rivière, et Montfort ne voulait pas se mettre à la nage, sans savoir et comme à l'aventure. Cependant, voyant les roseaux se prolonger toujours , il cherchait un endroit moins touffu pour entrer dans le marais et regarder, lors qu'il entendit une voix qui criait en portugais :

— Senhor Henri, espère! Je vais à toi I

11 regarda dans les herbes sans rien découvrir, mit la main à son poignard et attendit.

Presque aussitôt l'avant d'une pirogue indienne , passant à travers les tiges des roseaux , arriva en face de lui, conduite par un Indien.

Il faut avoir passé par la solitude perdue de la savane pour savoir la joie que fait au cœur la vue d'un hanmie et sa voix libératrice.

— Entre dans la uba, dit l'inaien. Antonio le clieî m'a envoyé vers toi.

Sans comprendre parfaitement ces paroles, Monlfort comprit un ami , fit quelques pas à travers le marais et monta dans la pirogue.

— Si le senlior veut, dit l'indien, là est la nourriture. Et il montra au jeune homme, au fond du canot, un amas de feuilles qui recouvrait à demi du poisson salé et des bananes.

Mais, dominé par l'idée d'arriver, Monlfort lui dit en espagnol :

— Sais-tu où est Magoari, et veux-tu m'y conduire?

— Si, senhor.

— Alors, partons; je mangerai en route.

— Le senhor tient le temps. II n'est pas bon d'arriver avant la nuit pleine.

— Viens-tu donc du navire? Sais-tu si d'autres comme moi ont été pris?

— Si, senhor, deux femmes.

— Quelles? quelles? Sais-tu?

— Une qui est vieille et porte de l'or. Une qui est jeune.

Montfort ne chercha pas quelles pouvaient être les deux prisonnières ; mais, appliquant tour à tour ces désignations à Clémence, il la comprit libre et respira. Alors seulement la curiosité lui vint.

— Qui t'envoie? dit-il à l'Indien.

— Antonio, le chef. Six comme moi te cherchent à cette heure. Je t'ai trouvé, je vais avertir les autres. Toi , mange.

— Partons, partons de suite, dit Montfort ; et il ajouta à demi-voix : ~ Je veux la voir et me sentir près d'elle.

L'agitation du jeune homme fit sourire l'Indien, qui reprit :

— N'aie pas crainte. Antonio veille. Tes ennemis ne sont qu'Urubus et fils d'Urubus : mange et dors en paix.

— Qu'est-ce que les Urubus? dit Montlort.

L'Indien le regarda d'un œil étonné ; puis , crachant à terre avec mépris :

— Les Urubus sont les nègres. Vois-tu pas qu'ils sont noirs comme les corbeaux et qu'ils ont leur odeur ?

Il fit silence une seconde. Puis ses yeux devinrent brillants, ses sourcils se rejoignirent, et il ajouta :

— Les corbeaux puants ont insulté les Mundurucus. Un Urubu noir a tiré sur eux. Un faux blanc, fils d'Urubu, fils d'esclave, a fait ramer le chef. Les Mundurucus s'appellent par la prairie. Blanc, ami d'Antonio, affile ton couteau ! Le sang des corbeaux rougira la savane.

Et l'Indien, les narines ouvertes, l'œil dilaté par la colère, semblait plonger dans l'horizon pour chercher des ennemis. Mais il reprit presque instantanément sa froide apparence, et, faisant signe à Montfort de rester dans le canot, il sauta sur le rivage, s'avança de quelques pas, puis s'assit à terre au bord des herbes séchées.

Là, tirant du sac en filet qu'il portait à son dos un morceau de roseau creux, il le déboucha, y prit une pierre à fusil et un petit morceau de fer, posa sur la terre son roseau-briquet plein de vieux chiffons à demi brûlés, et battit le briquet au-dessus. Le feu prit d'un seul coup. Alors il secoua son bambou au-dessus des herbes séchées qui partout formaient sur le sol, comme un lit de copeaux grisâtre, et, s'inclinant sur les parcelles enflammées, il souffla à pleins poumons. Le feu brilla, puis une flamme claire, subite, rapide, monta vers le ciel d'un seul Jet et

s'étendit grandissante, embrasant tout autour d'elle. En une minute, l'incendie avait pris vingt pieds de savane et courait sur les herbes sèches en répandant des flots de fumée.

L'Indien revint vers la uba et dit à Montfort :

— Blanc, tu peux dormir; le Mundurucu ramera. D'autres vont venir : le feu parle.

Et en disant ces mots, il poussa le canot à travers les roseaux, laissant l'incendie courir en pétillant sur la prairie.

L'embarcation se dirigeait vers le milieu de la rivière; mais avant d'arriver aux grandes eaux qui coulaient librement et sans herbes, l'Indien prit sur la gauche un chemin frayé dans les roseaux.

— Pourquoi ne vas-tu pas dans le milieu du fleuve? dit Montfort, nous irions plus vite.

— Les Urubus ont des yeux sur la rivière , reprit l'Indien.

Et il continua sa route à travers les roseaux en plongeant sa pagaie dans l'eau pleine d'herbes foulées. De loin en loin quelques canards, des sarcelles, des aigrettes s'envolaient à leur approche ou glissaient silencieusement sous les roseaux. Montfort voulut adresser de nouvelles questions à son guide, mais ce dernier lui dit :

— Prends patience. Les voix s'entendent loin sur les eaux.

Us marchèrent ainsi pendant une demi-heure en silence. ^près quoi l'Indien ramena de nouveau son canot vers la Tive. Avant d'arriver, il descendit dans le marais, et, se oaissant au milieu des roseaux, regarda la prairie de tous jôtés. Cette inspection rapide le rassura, car il se leva, iescendit à terre et mit une seconde fois le feu aux herbes

SI9 l'amazone

sèches. Les flammes s'étendirent rapidement comme la première fois, et vomirent bientôt dos tourbillons de fumée.' Alors seulement il revint à la uba et lui lit reprendre sa marche silencieuse à travers les herbes.

Au bout d'une autre demi-heure, il recommença le Blême manège. Mais à peine fut-il au rivage, qu'au lieu de se relever comme il avait fait les autres fois et de mettre le feu, il plaça son oreille à terre et recula dans le marais en rampant sur le ventre.

Montfort comprit un danger et regarda la savane; mais les joncs l'entouraient de tous côtés, et il ne pouvait voir qu'en face de lui, sur un horizon borné.

L'Indien glissait comme un serpent ; sa tête dressée sortait seule des herbes, auxquelles il se cramponnait tour à tour de chaque main, afin d'avancer. Il arriva bientôt contre la uba. Là, se sentant à couvert, il se redressa et regarda la traînée de son corps sur les herbes du marais. Sa trace l'effraya, car il reprit son chemin et redressa les roseaux depuis la rive jusqu'au canot, en revenant à reculons. Puis, entrant dans la uba, il dit à voix basse à Montfort : — Cavallos, des chevaux !

— Ami ou ennemi? reprit le jeune homme.

— Nous verrons. — J'ai mon sabre. Les Urubus sont lâches. As-tu une arme?

Montfort montra son poignard. On entendit bientôt des galops distincts, et quelques minutes après, une cinquantaine de chevaux sauvages, qui couraient conmie emportés par une terreur folle, passèrent sur la rive sans cavaliers.

— C'est le tigre, dit l'Indien : ne t'iiiquièlepas. Partons. Presque aussitôt, un tigre noir parut au - dessus des

herbes sèches. Il allait par bonds. Sa peau lustrée brilla

LES MÉTIS DE LA SAVANE 22î

au soleil. Il passa comme un éclair et disparut, suivant toujours ses proies vivantes.

L'Indien retourna à terre , mit le feu et revint vers le canot.

— Maintenant , dit-il , les Mundurucus savent ; ils vont au navire.

— Et sur le navire, savent-ils? dit Montfort.

— Si le vieux est là, oui. Les blancs ne savent pas parler dans la prairie.

Le silence se rétablit entre les deux voyageurs, et la uba reprit sa marche. Ils allaient ainsi depuis plus d'une heure, et le soleil allait disparaître sous l'horizon, lorsque le guide fil signe qu'il entendait quelque chose et se rapprocha du rivage, tout en restant dans les joncs.

Un bruit de chevaux , mais moins fort que le premier, se fit entendre, et Montfort aperçut presque aussitôt deux vaqueiros qui , penchés sur^ le cou de leurs montures, couraient à toute bride en suivant le fleuve.

— Regarde, dit l'Indien à voix basse, les corbeaux vont au navire.

Et il dirigea de nouveau le canot vers le milieu de la rivière; mais un nouveau bruit traversa l'air. Il attendit et regarda. Un mulâtre à cheval passa comme un éclair, cherchant sans doute à rejoindre ses compagnons.

— Marchons vite, dit l'Indien, il va passer au gué. Montfort prit une pagaie qui se trouvait au fond de la

uba, et imitant les mouvements de son guide, l'aida de son mieux. Le canot glissa plus rapide, et se trouva bientôt dans le chemin tracé par les bestiaux. L'Indien, se retournant alors silencieusement, fit voir à l'Européen les deux premiers mulâtres qui achevaient de traverser le fleuve, et dont les chevaux avaient déjà pris terre sur l'autre rive.

Les bandits ne perdirent pas de temps. A peine sortis de l'eau, ils repartirent et disparurent presque aussitôt denière les roseaux, dans la direction de la mer.

Un sourire infernal de joie brilla dans le regard de l'Indien. Il pagaya vivement pendant une minute, puis se leva tout à coup :

— Donne-moi ton poignard, dit- il.

— Que veux-tu faire? reprit Montfort en le lui tendant.

— Regarde.

Et, sautant de la uba, le Mundnrucu se jeta dans lo fleuve, plongea , et ne reparut que sur l'autre rive. La ri- "vière, assez large en cet endroit, n'offrait qu'un étroit espace d'eau sans herbe, et Montfort, caché par les roseaux, pouvait entendre et voir, sans être vu.

Son guide arriva bientôt à la partie d'herbes foulées qui bordait le rivage sur lequel avaient disparu les deuxvaqueiros. Là, il se dressa tout à coup, et presque aussitôt Montfort entendit une voix s'élever. C'était le mulâtre en retard qui, forcé de faire un long chemin dans le marais avant de traverser le fleuve, arrivait seulement au bord des flots sans herbes , et demandait à l'Indien si les eaux étaient profondes au milieu du fleuve.

— Si, reprit l'Indien.

— Alors, fils d'Arara, dit le mulâtre, traverse à la nage et viens guider mon cheval.

— Suis-je ton esclave?

— Tu ne veux pas ! Tout à l'heure je te battrai comme un esclave. Je suis blanc, et tu n'es qu'un sauvage sans baptême.

— Tu n'es pas blanc, dit l'Indien; tes cheveux ne soni pas lisses...

L'injure clait sanglante, car le mulâtre cria d'ane voix irritée :

— Arré! je vais à toi.

Un bruit de cheval iondissant dans l'eau arriva jusqu'à Montfort, qui presque aussitôt vit cheval et cavalier traverser le fleuve et prendre terre en face de l'Indien.

Ce dernier cependant n'avait pas quitté sa place ; son corps rougeâtre et nu se dessinait immobile sur le fond vert des roseaux. ïl était dans l'eau jusqu'au-dessus des chevilles, et tenait sa main droite derrière son dos afin de cacher son poignard.

A peine sur la rive , le mulâtre poussa son cheval vers lui, et, tirant son long couteau de vaqueiro, le brandit en l'air en criant :

— Le fils d'esclave va te marquer, arara sauvage 1 Montfort frémit pour son guide. Mais, rapide comme la

pensée, l'Indien s'effaça, saisit au poignet le bras qui s'abattait sur lui, et s'élançant à son ennemi, lui plongea le poignard dans la gorge. Puis, laissant son arme dans la plaie, il saisit le mulâtre aux cheveux et l'arracha de cheval. Les bras et les jambes du blessé battirent l'air, sa main laissa tomber le couteau, et son corps, entraîné par son ennemi, glissa sur la croupe du cheval et tomba sur la terre.

— Ne le tue pas ! ne le tue pas ! cria Montfort à son guide.

Mais, sans répondre, l'Indien, en deux ou trois bonds, comme un tigre, traîna le corps à travers les herbes jusqu'à la rivière. Là, il se baissa, arracha son poignard de la gorge du mourant, puis, poussant du pied sa victime pour la faire prendre au courant, il la regarda dériver au

flot. La lôte s'enfonça presque aussitôt, puis le corps. Une large tache de sang monta sur les eaux et disparut en s'étendant. Le fleuve reprit sa calme surface, et, continuant de couler, ensevelit le cadavre dans son mouvant linceul.

L'Indien revint à la rive, ramassa froidement le couteau du mulâtre, et prit son cheval, qui paissait dans les roseaux, comme si la mort n'avait point passé sur son maître. L'animal se laissa faire ; l'homme le fit entrer dans les hautes herbes en face du canot ; là il attacha la bride à une poignée de joncs qu'il réunit par un nœud; puis, plongeant dans le fleuve, il ne sortit de i'eau qu'au bord de la uba, tenant d'une main le poignard et le couteau. Il jeta ses armes au fond du canot , et , se dressant à deux bras sur une des parois de la uba , il y entra d'un seul bond.

— Les Mundurucus ont le premier sang, dit-il en regardant Montfort. Tes amis seront sauvés.

Le jeune homme, cependant, sentait la sueur couler de son front. Il avait vu des combats, des duels d'Europe, il s'était battu lui-mcme. Mais cette lutte sans pitié, où le vainqueur achève le vaincu , sans même avoir souci du cadavre; le sang-froid de cet homme, cette mort soudaine, inachevée peut-être, toute cette scène l'avait glacé d'horreur. Sa nature et ses habitudes européennes n'étaient pas encore façonnées aux drames du désert, et l'Indien lui fit horreur. Il réfléchit cependant , et à mesure que le calme revint dans son esprit, cette juste haine pour de lâches tyrans , cette audace chevaleresque , ce courage calme, lui apparurent sous un jour meilleur et plus juste.

Mais la nuit descendait rapide ; déjà Montfort ne distinguait plus qu'à peine les deux rives du fleuve , qui se confondaient l'une dans l'autre. L'Indien s'était assis

dans la uba et regardait attentivement le couteau ravi à sa victime.

— Ne partons-nous pas ? lui dit enfin le jeune homme.

— Attends encore. Nous quittons le fleuve ici. Il ne faut pas courir la savane avant la nuit noire.

Ils attendirent ainsi pendant quelques minutes. Montfort regardait son guide et cherchait à lire sur son visage, qui restait impassible , comme si rien ne s'était passé , et des flots de pensées diverses agitaient l'esprit du jeune homme. Mais il vit tout à coup l'Indien lever la lôte, écouter, puis imiter à s'y méprendre le cri plaintif et monotone d'une mouette marine. Un cri semblable lui répondit de l'autre rive , et Montfort aperçut bientôt aux dernières lueurs du crépuscule une forme humaine qui surgissait dans les roseaux près du cheval que l'Indien avait attaché. Puis la forme plongea et n'apparut à nouveau qu'au bord du canot.

— D'où viens-tu? dit le guide de Montfort en s'adrcssant au nouveau venu.

— De la savane aux arbres. La prairie est sûre. Les ennemis sont autour du navire. Il y a des chevaux à ta case.

— Les Mundurucus ont le sang d'un ennemi. J'ai tué un Urubu.

— C'est bon. Un corbeau de moins court sur la prairie. Partons.

Et, en achevant ces mots, il plongea de nouveau et disparut dans la rivière.

D'un seul coup de pagaie puissant et prolongé, le guide de Montfort fit traverser le fleuve à la uba. A peine au bord des roseaux de l'autre rive, il descendit dans le ma-

rais et fit signe à l'Européen de le suivre. Puis , faisant entrer le canot jusqu'au milieu des herbes du rivage, il r;y cacha soigneusement et rentra dans le fleuve , marchant dans l'eau , afin de ne point laisser de trace. Montfort le suivait pas à pas. Quand tous deux furent arrivés au chemin frayé sur lequel le mulâtre avait trouvé la mort , ils se dirigèrent vers la savane.

Là ils trouvèrent l'autre Indien , tenant par la bride le cheval du vaqueiro.

— Que le blanc monte, dit-il.

Mais au moment où ce dernier se préparait à sauter en selle, son guide lui mit la main sur l'épaule :

— Quitte ton vêtement blanc, dit-il; les Urubus ont des yeux.

Montfort obéit.

Mais en voyant la peau blanche de l'Européen, l'Indien qui tenait le cheval reprit :

— Le blanc est trop blanc ; il faut teindre le vêtement. Et prenant la chemise du jeune homme, — son vêtement

de chasse, — il alla au fleuve et la rapporta couverte de boue, littéralement teinte en couleur sombre.

Le costume était de rigueur ; Montfort le mit en souriant et refoula ses répulsions sans les exprimer à ses guides. Il monta à cheval, et les trois hommes côtoyèrent encore quelque temps la rivière. Bientôt on entendit au lointain un cri lent et prolongé.

— Le coro est à la case , dit l'un des Indiens. Et de suite il répondit par un cri semblable.

Puis tous deux se mirent au pas de course, en longeant toujours le fleuve. Montfort, pour les suivre, fut obligé de faire prendre le trol à son cheval.

Bientôt il aperçut un carbet d'Indien, sans murs; un loit seulement, sous lequel étaient une femme et trois enfants. La femme pilait du riz dans un tronc d'arbre creusé; elle ne quitta pas son travail à l'arrivée des voyageurs. Ses enfants jouaient autour du feu , dont ils dérangeaient les lisons pour se jeter l'un à l'autre des poignées de cendres brûlantes.

— Tu es venu? dit l'Indienne.

— Je suis venu. Le coro est ici?

— Il y est.

Et les deux Indiens, faisant signe à Montfort de l'attendre, entrèrent sous le carbet. L'un d'eux reparut quelques minutes après avec un coui plein de tafia, qu'il tendit au jeune homme.

L'Européen y trempa ses lèvres ; mais la liqueur infernale lui brûla la bouche et la gorge comme de l'eaû-devie poivrée de cabaret: et il rendit le coui à son guide.

L'Indien le regarda ébahi :

— Le senhor ne sait pas boire, dit-il ; l'eau ardente est Irès-bonne.

Et d'un seul trait il avala le contenu du coui, c'est-à-dire cinq à six petits verres à liqueur.

Puis , faisant claquer sa langue à son palais comme un expert dégustateur en fonctions, il alla remplir à nouveau son coui.

Deux Indiens arrivèrent bientôt avec trois chevaux. Le maître du carbet tendit le coui à l'un des hommes, qui but scrupuleusement la moitié du tafia, et tendit le reste à son compagnon : ce dernier but à son tour et lança le coui sur des feuilles amoncelées dans un coin du carbet.

Après quoi, l'un d'eux lira un morceau de tabac du sac

en ri!et qui pendait à son dos. Il en coupa ce qu'il fallait à tons trois et le partagea. Chacun d'eux roula sa part dans une cigarette en tawari sans se presser, avec un soin religieux. L'un des enfants présenta silencieusement et tour à tour à chaque fumeur un tison enflammé, et tous, sautant ta cheval , partirent avec Montfort au grand trot de leurs chevaux.

Pendant près de deux heures, ils coururent ainsi par la savane sans échanger une parole, sans hésiter, sans s'arrêter, comme l'aigle ou l'hirondelle. Enfin, le plus âgé des trois , celui qui avait servi de guide à Montfort , s'arrêta brusquement.

— Les feux des Urubus! dit-il à voix basse. Les corbeaux veillent encore; laissons les chevaux.

A force de regarder, Montfort finit par découvrir au lointain quelques lueurs qui brillaient en face de lui dans la prairie.

Tous ensemble descendirent. L'un des Indiens prit le cheval de Montfort et le piqua à la croupe avec la pointe de son sabre. L'animal bondit sous la douleur et partit au galop dans la direction des feux qu'on voyait à l'horizon.

— Les corbeaux vont chercher, en le voyant courir à vide, dit l'Indien. Et il se prit à rire ainsi que ses compagnons.

Ils ôtèrent ensuite les brides des trois autres chevaux et les roulèrent soigneusement au cou de chaque animal Les chevaux s'éloignèrent doucement sur la prairie. De selle, aucun des Indiens n'en avait. Les enfants du désert dédaignent tout ce qui peut gêner leur sauvage allure.

Sans perdre de temps, les quatre hommes continuèrent leur marche dans la savane , à pied , toujours en silence. Mais, sur l'observation de l'Indien qui avait servi de guide

à Mon [fort, ses deux compagnons se divisèrent : l'un marcha à quinze pas en avant , et l'autre en arrière à même distance. Ils allaient dans la direction des feux. Quand ils s'en furent rapprochés à trois ou quatre cents mètres environ , l'Indien de tête prit sur la gauche en décrivant un cercle autour des feux des vaqueiros. Des bruits de voix confuses arrivaient par intervalles jusqu'à Montforl; mais il ne pouvait distinguer aucune forme humaine, et bientôt même la lumière disparut entièrement pour ses guides et pour lui :

— Ils sont dans le carnpo, dit le guide au jeune homme. Nous allons tourner.

Bientôt la lisière de forêt qui bordait le rivage de Marajo parut en face des voyageurs, et l'Indien fit signe au blanc de le suivre sous bois. Ils entrèrent. Une atmosphère humide et chaude remplaça l'air vif de la savane, et l'obscurité se fit si profonde , que Montfort ne voyait même pas l'Indien qui le précédait, quoique marchant près de lui, pas sur pas. A peine sous bois, l'homme qni était derrière l'Européen pa>sa devant lui et toucha son compagnon à l'épaule.

Tous trois s'arrêtèrent. L'un des Indiens imita le cri susurrant d'une cigale qu'on saisit par les ailes; le guide de tête se replia sur eux aussitôt. Une conversation rapide et brève, faite à voix si basse que Montfort entendait à peine, s'engagea en langue indienne entre les trois enfants du désert. Au bout d'une minute environ, le plus âgé, le guide Coati, comme le nommaient ses compagnons, dit à l'oreille de Montfort :

— Quitte tes souUers, prépare ton poignard. Nous marchons à ta vengeance.

Et , se baissant aux pieds de Montfort , il l'aida rapide-

ment à quitter ses souliers et ses demi-guêtres de chasse,

qu'il accrocha tous ensemble à un arbre.

La marche lente et silencieuse des quatre hommes recommença. Les voix des vaqueiros arrivaient à leurs oreilles par intervalles, puis constantes et de plus en plus distinctes. Après avoir marché ainsi pendant quelque temps, ils se trouvèrent si près des bandits, que, sans rien voir encore, Montfort distinguait parfois les paroles. Il y avait querelle, car les jurons et les injures se croisaient.

Le feux commençaient à jeter des lueurs rouges à travers la forêt. Montfort et les Indiens avançaient toujours, tantôt marchant de côté, tantôt se baissant, se traînant à genoux pour passer sous les lianes. De fois à autres une épine, une branche, inaperçues, frappaient le corps du jeune homme; mais, suivant ses guides pas à pas et sentant le cœur lui battre sous des pensées d'inquiétude haineuse, il avançait sans s'arrêter plus que les Indiens. Quand les passions envahissent le cœur, on ne sent plus son corps; la matière s'efface, et l'âme vit séparée en quelque sorte, sans s'inquiéter de rien.

Enfin les Indiens s'arrêtèrent. Montfort, les pieds et le corps endoloris aux racines, aux bois, à la boue ligneuse de la forêt, écoutait. Il reconnut la voix du bandit Carneiro, celui-là même qui l'avait pris au laço, puis d'autres, et enfin la voix du docteur.

Il aperçut clairs et distincts les feux, puis les bandits, qui entouraient les feux du côté de la savane au-dessus du vent pour éviter la fumée. Il reconnut la prairie fermée où les vaqueiros l'avaient attaché; il embrassa d'un seul regard tous ses ennemis. Il vit Garneiro, le mulâtre, les îègres, toute la bande. C'étaient bien eux, seulement i.' y avait avec eux une nuée de nouveaux venus. Il

sentit la colère le prendre : l'idée de bondir jusqu'au docteur lui passa comme un éclair. Sa main tourmenta son poignard; mais la prudence le retint. L'un de ses guides, appuyant une main sur son épaule, lui fit comprendre d'avoir à se baisser ou s'asseoir. Il se baissa dans la boue, sur lui-même, comme il se trouvait ; et, pour mieux voir, passant sa tête en dehors, à travers les feuilles, il écouta et regarda.

Une discussion violente venait évidemment d'avoir lieu entre les bandits, car le chef gourmandait un de ses hommes, et le silence se faisait lentement, comme à regret, comme sous la voix d'un président de club en démence. Les conversations séparées, à demi étouffées, régnaient encore çà et là, dernières émotions de la foule grondante; vagues d'une mer après l'orage. La voix du jeune docteur s'élevait stridente au-dessus du tumulte.

— Tu n'es qu'une brute, disait-il ; ce n'est pas plus la faute de mes nègres que la mienne, si le Français s'est échappé. Et pour preuve, ils ont couru si longtemps à pied pour le rattraper, qu'ils étaient ruisselants de sueur. C'est la faute du cheval vicieux que tu as mal dressé pour le major. Tais-toi et ne cherche pas querelle plus longtemps à Domingo.

Mais le métis curiboca, presque nègre, auquel parlait le docteur, reprit avec véhémence :

— Si ce nègre étranger, né en Afrique, avait jeté le laço quand le cheval s'est sauvé, le prisonnier serait encore là, et nous aurions sa rançon.

— On le retrouvera. Tu nous fatigues, Mucurra, avec ton histoire; il y a deux heures que tu disputes là-dessus ; tais-toi, ou trouve autre chose à nous conter.

Mais les vaqueiros n'étaient pas de cet avis, car il y eut

une sorte de grognement parmi eux , et le curiboca dit :

— Non, on ne le retrouvera pas. Nous avons couru toute la savane aux arbres, et vous nous avez forcés à revenir ici, sans vouloir traverser le Cambu pour regarder dans la savane découverte. C'est votre faute si nous perdons la rançon.

— Mais, brute stupide, reprit le docteur, puisque le cheval, tu le sais bien, venait de la savane aux arbres, il doit s'être sauvé par là. C'était par là qu'on devait chercher : à quoi bon traverser le Cambu. Nos chevaux étaient fatigués, il fallait revenir. On le trouvera demain, te disje : s'il est mort, on prendra ses os, et on les portera au consul de sa nation, qui payera une bonne récompense.

Le curiboca secoua la tête d'un air de doute ; son avidité trompée n'espérait plus qu'à peine. Mais le nègre Domingo, fier de l'appui de son maître, se leva, et s'avançant devant tous les autres, dit :

— Maître, laissez-moi répondre.

Le mulâtre lui fît signe de la têîe qu'il pouvait parler à son tour.

— Tu dis que c'est ma faute, Mucurra. — Moi je dis que c'est la vôtre, parce que vous avez trop poussé le cheval. Eh bien, écoute ! nous allons nous battre, et le vaincu cédera à l'autre sa part du butin de celte nuit ; veux-tu?

— C'est dit, reprit le docteur, qui voyait ainsi un moyen de clore une discussion dangereuse pour son autorité pré^ Caire ; battez-vous.

L'idée d'une lutte et d'un spectacle quelconque prit tous ces hommes, qui s'écrièrent d'une seule voix :

— Oui, oui, bats-toi, Mucurra : tu auras le butin du nègre.

— Je n'ai pas besoin de me battre avec cet esclave, dit le curiboca. Si je le tue, il ne pourra pas avoir de part.

Mais le docteur reprit : — Va, va, ne l'inquiète pas, on vous arrêtera avant cela. Tu as peur, Mucurral

— Non, reprit le métis irrité, qu'il vienne, je l'attends, lui et tous les esclaves comme lui. Mais vous payerez pour lui si je le tue.

— Oui, reprit le docteur; mais, parts égales! si le nègre te tue, j'aurai ta part pour l'esclave.

— C'est entendu, reprit Carneiro. Moi et tous les autres nous répondons pour lui. Et les vaqueiros, confiants dans le curiboca qu'ils savaient expert à ces luttes, s'écrièrent d'une seule voix : — C'est dit! c'est dit!

Les bandits agrandirent le cercle. Deux ou trois d'entre eux retirèrent des lanières de viande, qui rôtissaient encore étendues sur les extrémités non enflammées des branches du foyer, puis ils jetèrent dans le feu les restes séchés de ces tisons pour attiser la flamme et mieux voir le combat.

Deux ou trois vaqueiros arrivèrent à cheval sur ces entrefaites; les premiers venus ne se dérangèrent même pas. Les arrivants regardèrent par-dessus les épaules de leurs compagnons, se firent expliquer rapidement ce dont il s'agissait, et restèrent à cheval pour mieux voir.

Montfort, oubliant peu à peu ses propres passions devant ce spectacle étrange, restait assis à côté de ses Indiens, qui se tenaient accroupis à terre, immobiles, sous les feuilles qui les cachaient. Il vit leurs yeux noirs, perçants, fixés sur les combattants, et comprit qu'il fallait faire comme eux, attendre et regarder. Il rentra un peu sa tête, qu'il sentit trop éclairée par les flammes des foyers, et attendit.

Les lutteurs cependant avaient rajusté leurs pantalons; Ifc curiir^a jeta son chapeau à terre et tendit les muscles de ses bras ; le nègre passa les mains dans ses cheveux laineux, et remua légèrement sa tête massive, comme pour l'assurer sur son col. Les deux ennemis s'écartèrent en silence, les bras pendants le long de leurs corps : à demi courbés, comme deux bêles fauves qui vont s'élancer. Puis tout à coup, se baissant entièrement, le corps plié, la tête en avant, tous deux se ruèrent simultanément l'un sur l'autre, ainsi que des béliers qui se cherchent.

Leurs têtes se heurtèrent, et Montfort entendit un bruit sourd et mat; mais les deux crânes, glissant l'un contre l'autre, frappèrent d'aplomb les épaules et le cou des deux hommes. Aucun d'eux ne faiblit, ni se redressa. Ils continuèrent à se pousser têtes contre épaules ; leurs bras s'étendirent pour s'étreindre dans une lutte. Tous deux avaient eu la même pensée : leurs bras se rencontrèrent et se saisirent. Ils restèrent ainsi près d'une minute. Mais, ne pouvant s'étreindre utilement, ils se quittèrent, et chacun d'eux se recula de son ennemi pour prendre du champ et s'élancer de nouveau.

Le second choc fut formidable. La tête du nègre, inclinée plus directe que celle du curiboca, arriva comme un boulet sur le front de son ennemi. Le métis chancela sur ses jarrets, mais il se redressa presque aussitôt et recula de quelques pas. Le nègre releva un instant la tête pour regarder son adversaire, puis, se lançant de nouveau, il voulut lui porter un second coup ; le métis se jeta sur le côté, et évita le choc. Emporté par son élan, le nègre courut quelques pas sans pouvoir s'arrêter.

Étourdi par le coup qu'il avait reçu , Mucurra s'arrêta

pour essuyer son front et ses narines qui ruisselaient de sang. Quelques-uns de ses compagnons, inquiets de son sort en le voyant chanceler et ne pas profiter du faux mouvement du nègre, lui crièrent à demi-voix :

— Le couteau 1 le couteau ! Saigne-le ! Mucurra, saigne-le !

Le métis entendit, et se retourna en portant la main à son long couteau de boucher accroché à la ceinture de son pantalon. Le docteur, qui connaissait trop bien les mœurs de ses terribles satellites pour s'opposer au couteau, regarda son nègre avec l'inquiétude d'un maître qui voitchancelersonmeilleur cheval.

Mais l'esclave avait entendu aussi. Sans donner à son ennemi, presque aveuglé, le temps de tirer son couteau tout entier, il revint sur lui la tête basse, et, d'un seul coup porté en pleine poitrine, l'envoya tomber sur le dos à sept ou huit pas de là.

Deux ou trois vaqueiros s'empressèrent autour de leur compagnon. Mais sa bouche et sa figure étaient souillées de sang, et il ne donnait signe de vie que par les mouvements convulsifs de ses jambes.

— Il est presque mort, dit l'un d'eux. Et il tira sou couteau pour tuer le nègre.

Carneiro et quelques autres s'y opposèrent, ainsi que le docteur.

— C'est la faute de Mucurra! crièrent-ils. Il a calomnié Domingo, Domlng-o l'a tué. C'est un esclave, mais il s'est bien battu. Laissez-le, laissez-le.

Quant au nègre, aussitôt après le coup de tête victorieux qu'il avait porté, sur de son triomphe, il regarda un instant son ennemi renversé, puis revint silencieusement se

mettre à côté de son maître. L'une de ses oreilles, déchirée dans le combat, gouttelait le sang sur son épaule, mais il ne paraissait pas s'en apercevoir, et ses gros yeux ronds et blancs, ensanglantés par la lutte, se fixaient sur le docteur avec une expression bestiale de triomphe.

Les vaqueiros soulevèrent le moribond et l'accotèrent à un arbre, pendant que l'un d'eux allait chercher une outre en peau de bœuf et revenait inonder d'eau la tête et le front de son compagnon. Le malheureux était presque mort; il glissa contre l'arbre et retomba sur le sol. L'un des vaqueiros le redressa de nouveau et lui mit à la Douche une gourde pleine d'eau-de-vie; mais à la lueur des flammes on voyait le sang teindre les lèvres du blessé, et sa pâleur cadavéreuse croissait d'instant en instant.

Pendant quelques minutes, les vaqueiros restèrent autour de lui.

Mais Carneiro se leva bientôt en disant : — Il est déjà mort. Il faut le porter dans le canot. Trois compagnons du bandit soulevèrent le cadavre, le mirent en travers sur la selle du cheval de l'un des vaqueiros récemment arrivés, et le conduisirent vers l'entrée naturelle de la savane.

Montfort cependant s'était tourné vers ses Indiens, et, voyant leurs yeux toujours fixés sur les bandits, il toucha l'un d'eux pour le distraire et le ramener à ses pensées. Il était si près des vaqueiros restés autour des feux, qu'il n'osait pas parler. L'Indien touché se pencha sur lui, et lui dit de cette voix qui n'est qu'un souffle :

— Espéra! attends! Quand ils dormiront.

Quelques bandits arrivèrent encore ; le docteur reconnut sans doute un vaqueiro que son rang plaçait au-dessus des autres, ou un serviteur direct du maior, car il alla

vers lui, ainsi que tous les métis restés sur la savane. C'était Jonathan et ses complices qui arrivaient de Vacca.

Montfort profila de l'éloignement momentané de ses ennemis pour redemander à son unide ce qu'il voulait attendre.

— Les Urubus vont s'endormir, dit l'Indien ; — les feux vont s'éteindre. Tu iras au docteur. — N'as-tu pas ton poignard?

— Je n'assassine pas, dit Montfort. Si c'est pour cela que nous attendons, partons.

— L'ami d'Antonio est-il une femme, pour avoir peur du sang? — Mais c'est ton idée. Partons.

A la clarté du feu, Montfort le vit se lever et dire quelques mots à ses compagnons, qui se dressèrent à leur tour en regardant le blanc d'un air dédaigneux.

Ce coup d'œil méprisant irrita le jeune homme , qui mordit ses lèvres pour ne pas répondre. Mais le souvenir de Clémence l'envahit bientôt tout entier, et la pensée de la revoir absorbant peu à peu son orgueil froissé , il suivit ses guides en silence.

Ils sortirent presque aussitôt du bois et arrivèrent en vue de l'Océan. La mer était pleine et baignait toute la plage; ses vagues arrivaient jusqu'aux racines des arbres de la forêt. Les quatre hommes marchèrent les pieds dans l'eau, côtoyant le bois pendant dix minutes. Mais l'un des Indiens arrêta Montfort et lui montra, vers une pointe du rivage, à trente pas devant eux, les vaqueiros occupes à coucher le corps au fond d'une grande monlarie.

— Attendons ! dit-il.

Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. Les quatre hom-

mes étaient rentrés sous bois. Bientôt ils entendirent un des bandits qui dit à haute voix :

— Il va falloir payer une part à ce docteur.

— Oui, reprit l'autre. Mais si je peux lui tuer son nègre, le frère Mucurra ne dormira pas sans vengeance.

— A ta place, j'aimerais mieux tuer le docteur, on ne lui payerait rien.

La voix des bandits se perdit dans l'éloignement, et Montfort et ses guides reprirent leur route. Arrivés à l'endroit même où se trouvait la montarie des métis, à la pointe de la forêt, ils aperçurent dans l'ombre une lumière qui brillait au-dessus des vagues. C'était le navire.

Le cœur de Montfort se serra, et l'inquiétude le prit, plus forte que jamais. — Y est-elle? se disait -il. S'occupet-elle seulement si j'existe encore?

Mais il n'eut pas le temps de se livrer à ses craintes : son guide s'approcha de lui, et dit :

— Blanc ! il est temps encore ! Les Urubus gorgés de viande vont dormir. — Ils n'attaqueront qu'une, heure avant l'heure du soleil; c'est la coutume. Nous tenons le temps. Veux-tu tuer ton ennemi?

— Non, non, dit Montfort. Au navire! Et il ajouta, comme si l'Indien avait pu le comprendre : Je veux voir Clémence.

— Qu'est-ce que cela, Clémence?

— C'est... c'est ma sœur. Partons! partfâisl

— Ces blancs sont insensés. Pour une femme!... Mais Antonio le chef a dit : Faites ce qu'il voudra. Tu le veux; allons 1 Je vais le premier, tu suivras.

L'Indien se courba pour ne pas être vu en s'éloignant du bois, et disparut dans l'eau presque aussitôt. Montfort,

léger de vêtements, l'imita, mais sans plonger, et, sûr désormais de gagner facilement le navire, il nagea de tous ses elYorts dans la direction de la Caroline.

Le vaisseau avait l'air endormi. Sauf la lumière qui sortait du carré et le bruit des pas d'un matelot qui se promenait sur le gaillard d'avant, on eût dit que tout le monde l'avait quitté. L'Indien arriva bientôt au bord de la vigilinga qui se balançait au flot, mouillée dans les eaux profondes.

Monifûrt parvint au navire ; là, apercevant le sommet de la dune de sable qui soutenait la Caroline, il se dirigea vers elle. Bientôt un de ses genoux toucha le fond; il prit pied. Une sangle plate, qui b la mer servait d'amarre au grand canot, pendait du haut de la dunette jusque sur le sable. Il la saisit, s'y pendit un moment pour essayer sa résistance. La bande était forte et tenait bien. Alors, s'aidant des pieds et des mains, il grimpa à bord.

Le matelot qui se promenait à l'avant entendit le bruit que fit le jeune homme en montant , et arriva vers lui au moment où il enjambait la balustrade de la dunette.

— Qui va là? dit l'homme de garde.

— Montfort, reprit ce dernier.

Et sans tarder plus , voyant la dunette solitaire , il descendit pour entrer dans la chambre commune. Le matelot s'en fut à la cabine du capitaine pour le prévenir du retour de son passager.

Henri , pendant ce temps, descendit et arriva au carré ; ses pieds nus aUaient silencieux sur le pont du navire. La lampe de la chambre commune était allumée, et sa lumière éclatante aveuglant le jeune homme, qui sortait de l'obscurité de la nuit, l'empêcha tout d'abord de rien voir.

Madame Cerny cependant, le front dans ses mains, veillait assise contre la table du carré, sous la lampe. En entendant un bruit de pas assourdis, elle tourna la tête et vit Montfort. Les cheveux ruisselants du jeune homme, sa pâleur, sa chemise ouverte, déchirée, encore souillée de fange par places et collée à sa «loitrine, lui donnaient un aspect sinistre.

En le voyant entrer ainsi sans la voir et silencieux , l'idée qu'il était blessé, mourant peut-être, s'empara de la malheureuse femme : et sans réHéchir, égarée, dans un élan de passion fiévreuse, elle se leva droite, et d'un seul pas se jeta dans ses bras en criant :

— Henri! Henri!... C'est lui! mon Dieu!...

Il la reconnut: enlaça d'un bras cette taille souple, qui tant de fois l'avait fait rêver, et, de l'autre main attirant sa tête à lui, il embrassa ses cheveux longuement, sans plus songer à rien qu'à son cœur retrouvé.

Mais ce long baiser rendit madame Cerny à elle-même. Elle s'échappa de ses bras, frémissante, et reculant jusqu'au banc qu'elle venait de quitter, elle y tomba plutôt qu'elle ne s'assit, en lui disant :

— Montfort, et ma fille!... où est ma fille?

Puis, cachant son visage à deux mains, elle se prit à pleurer par sanglots. Vainement Henri se jeta à ses genoux m la supphant de se calmer. La douleur la suffoquait : et il l'entendait dire par mots entrecoupés de sanglots :

— Mauvaise mère!... J'ai pensé à lui avant ma filîe!... Ma fille!...

Puis, pleurant plus fort, elle pressait sa figure sous ses mains crispées. Cependant sa vieille servante, attirée par le cri qu'elle avait jeté, accourut près d'elle. Plusieurs

passagers, réveillés au bruit, sortirent un à un des cabines leurs lôtes endormies et curieuses, Montfort alors la saisit dans ses bras, l'enleva du banc sans qu'elle fit résistance, (]l la porta dans sa chambre aux soins de sa fidèle Marguerite. Puis il s'en vint sur le seuil, et là, s'appuyant contre la cabine, il se prit à la regarder en silence. Elle le vit entin, et comprit tant d'amour dans ce regard muet qui ne la quittait pas, que ses sanglots s'apaisèrent, et qu'à travers ses larmes elle lui dit d'une voix encore secouée par la douleur :

— Henri, vous devez être brisé! Reposez- vous un peu pour moi, si ce n'est pour vous.

— Oh non! reprit-il, je suis heureux!

Et la voyant calmée désormais, il rentra dans le carré, sentant son cœur déborder de bonheur, fermant ses yeux, cachant sa tête pour penser plus et la voir mieux : vivant dix ans en une minute, sans entendre, sans parler, sans voir : fou !

Les joies du cœur enivrent, et bénie soit leur ivresse, car seules elles font vivre. Heureux ceux qui ont aimé! et, quoi qu'ils souffrent, plus heureux ceux qui aiment!

2i2 L AMAZONE

liC conseil. — Ees apprêts. — Le massacre.

Le noir serpent sorti de sa caverne impure

A donc vu rompre enfin, sous ta main ferme et sûre.

Le venimeux tissu de ses jours abhorrés.

A. Chénier.

Le capitaine arriva bientôt et rompit brusquement l'extase de Montfort. Prévenu par son matelot, le vieux marin s'était habillé à la hâte et cherchait son passager. Il l'aimait : ces deux natures sérieuses et loyales s'étaient comprises, recherchées, puis aimées. M. Sharp entra dans le carré, et voyant Montfort debout contre une des parois du navire, la tête penchée comme s'il souffrait, il lui mit vivement les deux mains sur les épaules en disant :

— Moucher enfant, vous voilà donc enfin! Êtes-vous blessé?

Montfort frissonna, regarda sans voir, et repoussa le vieux marin. Cette étreinte lui prenait Clémence. Mais» revenant à lui presque aussitôt :

— Oh ! mon vieil ami, lui dit-il, je ne vous reconnaissais pas.

Les passagers cependant s'empressaient pour questionner le jeune homme. Les uns sortaient à demi vêtus, ep quête de nouvelles ; les autres le poursuivaient de demandes à travers leurs cabines. Mais le capitaine l'em-

mena dans sa chambre pour le soustraire à leurs curiosités empressées, et lui raconta ce qui s'était passé pendant son absence. Paul les rejoignit bientôt à demi habillé. Il prit la main de Montfort en lui disant :

— Vous savez tout, Henri ?

— Non, reprit le jeune homme, pas encore. Mais ayez conûance, ami, nous avons des alliés.

M. Sharp acheva son récit ; et depuis quelques minutes il écoutait à son tour les paroles de Montfort, qui lui racontait brièvement ses souffrances, sa fuite, son retour, lorsque le maître frappa contre la cabine du capitaine. Il était suivi d'Antonio. L'Indien entra, toujours calme et comme endormi en apparence.

— Tu es revenu? dit-il à Montfort.

— Oui, mon brave ami, reprit ce dernier, et je te remercie. Tes hommes et toi, vous avez été ma Providence; je ne l'oublierai jamais.

— C'est bon. — Vieux, dit-il en se tournant vers le marin, fais veiller un de tes hommes à la porte, afin que le conseil des guerriers ne soit pas troublé. Si les Portugais peuvent entendre, viens sur mon canot.

Montfort répéta les paroles de l'Indien, et le capitaine, pour satisfaire à cette défiance et se délivrer des visites des passagers, chargea le maître d'empêcher tout le monde d'entrer.

— C'est bon, dit l'Indien, qui devina les ordres donnés. Maintenant, écoute : Tu as envoyé vers moi ce jeune blanc (et il montra Paul) pour me prier de sauver Henri. Henri est sauvé. Antonio a payé sa dette.

Là il se tut, regarda calmement ses trois auditeurs, et attendit que Montfort eût répété ses paroles.

Après quoi il reprit :

— Je pourrais te laisser te battre seul avec les Urubus qui courent la prairie, plus nombreux que des sauterelles, pour piller ton navire. Mais les Mundurucus sont une nation puissante; les pères de mon père et mon père furent toujours amis des blancs. Veux- tu faire alliance?

Il fil une nouvelle pause et laissa parler Montfort. M. Sharp ofl"rit la main à l'Indien en lui disant en portugais :

— Amis, toujours.

— C'est bon, reprit l'Indien. Écoute, tu es plus vieux, donc plus sage. C'est à toi à guider les guerriers. Mais les blancs ne savent pas la guerre de notre terre. Si tu veux, je vais parler et te dire ce qui convient. Si les paroles d'Antonio sont folles, tu décideras autre chose.

Puis il attendit la traduction de Montfort et la réponse du capitaine.

— Parle, dit ce dernier.

— C'est bon. Mes guerriers cherchaient le blanc dans la prairie ; ils sont revenus. J'enverrai plusieurs hommes dans le bois pour préparer l'embuscade. Le reste des miens et les tiens partiront avec moi.

Montfort répéta ces paroles au capitaine, qui dit au jeune homme :

— Dans l'intérêt de madame Cerny, comme dans celui de la Caroline, ne vaudrait-il pas mieux tenter une démarche de conciliation, envoyer chez le major, et attendre?

— Les choses me paraissent bien avancées, dit Montfort, et d'ailleurs, d'après ce que j'ai appris par mon guide, les Indiens sont en guerre avec le major, et veulent brûler les fazendas. Cependant, je vais le dire au chef.

Il traduisit à l'Indien les paroles du capitaine.

— Le jeune blanc a-t-il défiance d'Antonio, qu'il discute les paroles du vieux avant de les redire à Antonio? —- Sa tête est bien jeune. — Qu'il attende pour parler que les vieux aient fini. — Il n'est plus temps d'aller chez le major; les chiens, lâchés, sont sur une piste, lui-même ne pourrait les retenir. — Les vautours ont senti le cadavre de ton navire. — Ils volent vers lui. — Il faut tuer les vautours.

Montfort répéta ces paroles.

— Demandez-lui, dit M. Sharp, où sont les passagères, combien d'ennemis nous avons autour de nous et ce qu'il lui faut d'hommes.

Le jeune homme adressa ces questions à l'Indien.

— L'une est à Vacca. — L'autre, je ne sais. — Mais Jonathan l'écorcheur le sait. — Nous prendrons .lonathan. — Tu as plus d'ennemis devant ton navire que dix fois et deux fois tous les doigts de mes mains. — Ne t'inquiète pas. — Un seul aigle qui se retourne fait fuir tous les corbeaux. — Donne-moi la moitié de tes hommes ; l'autre moitié gardera ton navire. — Les Mucurras puantes peuvent venir à toi par terre. — Je combats pour toi. tu donneras des armes. — C'est juste.

Montfort expliqua les paroles et la demande de l'Indien.

— Combien veut-il d'armes , dit M. Sharp , et quand veut-il partir?

L'Indien écouta Montfort, réfléchit, et leva trois fois l'une de ses mains en étendant ses cinq doigts , puis 11 ajouta :

— Je te rendrai celles qui ne serviront pas. — Nous irons aussitôt que la lune paraîtra, avant qu'elle soit levée.

L'impatience se lut sur le visage de Paul eu entendant le nouveau délai fixé par Antonio.

— Pourquoi ne descendons-nous pas de suite? dit-il. Qui sait si nous arriverons à temps pour sauver les femmes ?

L'Indien reprit, sans même attendre la traduction de Montfort : — Les yeux du blanc sont-ils les yeux du murucututu, pour distinguer dans la nuit l'ami de l'ennemi? — Antonio attend, parce qu'Antonio lient le temps. — Il a des yeux qui veillent pour lui à terre. — Que l'esprit du jeune blanc pâle reste calme.

— Allons, dit le capilaine à Montfort, ce sauvage prévoit toute chose, il n'y a plus qu'à nous en remettre à lui. Et il se leva pour appeler son second et donner des armes à l'Indien.

Mais celui-ci continua de rester assis.

— N'attends-tu pas l'avis des jeunes hommes? dit-il. Ils peuvent parler à leur tour, Antonio les écoute.

— C'est inutile , reprit Montfort ; nous vous suivrons partout, et nos avis sont les vôtres.

— C'est bon. Aussitôt il se leva et suivit le capitaine. La Caroline avait à son bord plusieurs caisses de fusils,

de haches, de sabres, et quelques demi-piques d'abordage que M. Sharp comptait vendre à Maranhao. L'Indien refusa les fusils, et fit signe au second de faire porter dans son canot des haches et des demi-piques. Puis il retourna lur sa vigilinga.

Deux heures à peine restaient à passer avant le lever de la lune ; le capitaine fît venir le maître et son équipage sur l'avant. En quelques mots, il leur expliqua ce qui se passait, et termina en disant :

— Quels sont ceux de vous qui veulent aller à terre? Que ceux-là sortent des rangs.

Les quinze matelots s'ébranlèrent comme un seul homme.

— Mais vous ne pouvez pas y aller tous, garçons.

— Alors, tirons au sort, dit le maître. Moi , j'y vais de droit. Maintenant, que tribord joue pile ou face avec bâbord.

— Faites comme vous voudrez, dit M.. Sharp.

Le mousse tira un domino de sa poche ; le côté marqué fut pour les bâbordais, le noir pour les tribordais. — Tribord gagna.

— Hourra pour les tribordais ! crièrent les vainqueurs d'une seule voix, et chacun d'eux courut se préparer et choisir ses armes.

— Ces gueux de dominos-là sont faux, dit le mousse qui était de bâbord. Et il jeta le dé dans la mer.

Trois des émigrants demandèrent au capitaine à partir avec les matelots. M. Sharp leur promit haute paye jusqu'au Para, et Montfort s'engagea à leur doubler ce qu'ils recevraient.

Presque tous les passagers étaient rentrés dans leurs cabines pendant le colloque du capitaine et de l'Indien. M. Sharp les fit réveiller, et descendit lui-même pour les prier de se réunir. Il y en eut la moitié qu'il fallut réveiller, ou du moins faire prévenu* à deux ou trois reprises. Enfin, quand le maître annonça au capitaine qu'ils étaient tous réunis dans le carré, le vieux marin s'y rendit, s'assit au haut bout de la table , comme s'il s'agissait de dîner, et les fit asseoir tous. Puis il exposa la situation du navire, la réunion des bandits derrière le bois, les offres que fai-

sait l'Indien de profiter de leur sommeil pour les surprendre et les mettre en déroute : — C'est le seul moyen, dit M. Sharp en terminant, de reprendre les deux dames qui ont été enlevées, de sauver le navire, sa cargaison et vous-mêmes, messieurs.

Pas un, parmi tous ces hommes, non , pas un ne bougea ; — si : un des missionnaires.

— Je vous suivrai à terre, mon enfant, dit-il à Paul ; je ne puis me battre, mais je puis aider. J'irai.

Le capitaine interpella plusieurs passagers nominativement; mais celui-ci devait rester à bord pour les blessés qui lui seraient ramenés ; celui-là ne pouvait pas s'aller battre contre ses compatriotes ; un autre avait à garder ses dépêches ; un quatrième était père de famille.

Montfort se leva dédaigneux, et s'adressant au vieux marin :

— Capitaine, lui dit-il, laissez donc tous ces messieurs; ils ne valent pas la peine qu'on les demande à deux reprises.

A ces mots, M. de Cinnamon se leva et dit à Montfort :

— Les souffrances que vous venez de subir me font excuser vos paroles; sans quoi, je me verrais forcé de vous demander une explication, monsieur.

— Parbleu ! monsieur, vous avez tort de m'excuser, car je vais vous la donner. Des hommes qui refusent de se battre pour le salut commun ne valent pas qu'on les prie ; et j'ajouterai pour vous, que vos refus me font douter des qualités et des titres que vous prenez.

— Monsieur, dans la carrière que je parcours, nous n'avons pas l'habitude de nous laisser insulter.

— Quand on est fat , monsieur, c'est une habitude à prendre. Au surplus, vous savez mon nom : c'est le mien et celui de mon père.

Montfort soupçonnait vaguement que le jeune monsieur porlait un nom d'addition; et en effet, le père du présent vicomte était un honnête marchand de denrées coloniales, vivant encore, mais retiré, fort riche, se complaisant en la personne de monsieur son fils. Avec quelques sacs d'écus donnés à un personnage de second ordre, mais puissant, le négociant avait obtenu la nomination de son Benjamin. Sa carrière faisant, le Benjamin avait tout d'abord songé à dépouiller le nom du papa : pour ce faire , il avait demandé conseil à l'un de ses collègues; le collègue railleur l'avait affublé du titre de vicomte et du nom de Cinnamon, par reconnaissance pour les denrées du père ! Le nom sonnait à l'oreille. Nul n'est forcé de savoir l'anglais : l'épicier fils se vernit vicomte de Cinnamon. Gela coûte si peu de fabrication , et cela reluit si bien ! Le papa lui-môme avait applaudi.

Les dernières paroles de Montfort tombaient juste : le blond réclamant se tut. Montfort sortit.

Paul le suivit presque aussitôt, le mépris dans les yeux; mais quand il fut à la porte du carré , il se retourna, et revenant emporté par sa colère :

— Il n'y a pas de Français parmi vous, leur dit-il ; vous êtes tous des lâches!

Ce mot réveilla M. Vulgar.

— Non! cria le commis en se levant brusquement, quand je devrais mourir vingt fois, j'irai avec vous! Mon père était soldat, et son fils n'est pas un lâche.

Paul s'avança vers lui la main tendue :

— Je vous demande pardon, dit-il.

— Oh ! reprit M. Vulgar, pourquoi ai-je attendu si longtemps I Vous avez bien fait. Et il alla s'habiller.

Le commis était vaniteux et rapace, mais il y avait du sang à son cœur. Son père, vieux soldat de la république et de l'empire, avait défendu le sol sacré et fait le tour de l'Europe avec nos gloires. Comme le disait M. Vulgar, le ûls de cet homme ne pouvait être un lâche.

Un des Brésiliens, le plus jeune, parut hésiter une seconde. Il regarda ses compagnons, qui restaient silencieux, puis se levant tout à coup :

— Les Brésiliens aiment les français, dit-il, et leurs ennemis sont les leurs. Ces hommes ne sont pas nos compatriotes; ce sont des bandits. Je vais avec vous. Et il se dirigea sur le pont pour choisir des armes.

Quant à tous les autres, et ils étaient là plus de vingt, les uns s'offensèrent à demi- voix des paroles de Paul ; il y en eut même qui parlèrent de lui demander raison ; mais peu à peu chacun regagna prudemment sa cabine, craignant d'être pris par force , et s'en remettant aux autres du soin de son salut. Autruches stupides, se croyant sauvées parce qu'elles cachent leurs têtes : ramassis de charlatans vulgaires, sans profession, sans but, sans énergie, fuyant le sol natal pour vivre à rien faire; aventuriers de toutes nations, dédaigneux du travail manuel, et cependant incapables d'autres choses ; inutiles, ineptes, et malgré tout, prétendant toujours régénérer les pays où le hasard les jette. L'émigrant sérieux qui, sérieusement, va planter sa tente sous un ciel plus doux, sur une terre plus riche, diffère de ces hommes, comme l'ouvrier laborieux diffère du bohémien de carrefour. L'un s'en va chassé par le malheur, pour travailler ; l'autre, poussé par sa paresse

LES MÉTIS DE LA SAVANE 2r>'

impuissante, part en quête de dupes et d'oisivetés frii-lueuses.

Les Indiens, cependant, se préparaient pour le combat; du navire on pouvait voir le chef debout sur l'avant de son canot, tandis que ses fdles le couvraient de la peinture de guerre. On l'entendait, ainsi que Pedro et les Indiens qui devaient le suivre, psalmodiant en langue indienne, d'une voix tantôt lente, tantôt précipitée, quelques strophes improvisées. Chacune d'elles était encadrée dans le nom de sa tribu et celui de ses ennemis.

Il la chantait une fois seul , puis ses hommes la répétaient ensuite tous ensemble K

Au moment où la lune s'annonça par une lueur presque insensible, il apparut comme une ombre sur le pont de la Caroline. Pour tout costume , il portait au sommet de la tête une sorte de casque hérissé de plumes rouges et jaunes, duquel pendaient sur ses épaules, comme des queues.

' Trois de ces strophes, dont l'Indien se rappela plus tard et qu'il traduisit en portugais à Monlfort, ont été rendues en français par ce dernier. Les voici. On sait qu'en toute autre langue que la nôtre Vu se prononce ou.

Toujours, toujours, toujours Mundurucus

Sont amis des blancs pâles.

Sous leurs serres fatales Tombent les Urubus toujours, toujours, toujours.

* Debout, debout, debout, Mundurucus'; Les blancs ont leur tonnerre.

Dans les sentiers de guerre Suivons les Urubus! Debout, debout, debout'

A mort, à mort, à mort ! Mundurucus,

Les blancs sont à vos fûtes.

Teignes vos casse-tètes Au sang des Urubus! A mort, à mort, à morti

2u2 L AMAZONE

sept ou huit plumes bleues ornées de pointes noires. Il était tout nu d'ailleurs. Son visage, son cou et ses épaules, couverts d'une peinture noir bleuâtre*, faisaient ressortir, dessinées en rouge, des coquilles qui semblaient tomber en colliers jusque sur sa poitrine; de ces colliers par^ talent des barres transversales et alternantes de peinture noire, puis de rouge foncé, qui descendaient ainsi à travers tout son corps jusqu'à ses pieds. Ses bras, qui geuls n'étaient pas peints, portaient, l'un une pique d'abordage, et l'autre deux baguettes entourées de plumes d'arara rouges, insignes de sa dignité.

Paul, Monlfort, le Brésilien, M. Vulgar, les trois émigranls et les matelots étaient prêts, armés de pistolets et de sabres ou de poignards. Le capitaine engagea le missionnaire à rester à bord ; le courageux apôtre résistait et Aoalail accompagner les défenseurs du navire.

Mais madame Gerny, qui était venue reconduire ses amis jusqu'à l'échelle, se tourna vers le prêtre en disant:

— Restez, mon père, restez avec lïous ; vous prierez pour eux.

îl resta. ♦

Paul et Montfort abrégèrent leurs adieux en descendant rapidement l'échelle, suivis de l'Indien et de tous les autres. Le canot attendait, attaché à la vigilinga d'Antonio. Au moment où Montfort entrait dans l'embarcation, le vieux chef le retint, et l'emmenant à l'écart :

— Écoute, lui dit-il : ton cœur est bon, — mais tu es faible comme une femme. La blanche t'aime et lu aimes la blanche. — Reste, — les hommes se battront seuls.

• Cette teinture, employée surtout par les Parintintiutin?, se fait avec îe fruit du genipapeiro.

LES MÉTIS DE L\ SAVANE 2o?

— Que veux-tu dire? reprit Monlfort.

— Tu ne sais pas prendre le sang d'un ennemi, — tu as laissé ta vengeance pour une femme. — Reste, — je dirai que c'est moi qui l'ai dit. — La fille d'Antonio a prié son père de faire cela pour la blanche et pour toi.

Montfort sentit la rougeur monter à son front ; mais il se rappela les paroles de son guide et sourit. Cependant il ne put s'empêcher de dire au chef, en mettant la main sur la poignée de son couteau de chasse :

— Tu verras tout à l'heure si le blanc sait se battre. — Et il monta dans la barque, suivi de l'Indien, qui lança dans la vigilinga ses baguettes de commandement et s'embarqua sans ajouter une parole.

A peine dans le canot, il imita à voix faible le cri du coro; un cri semblable lui répondit du rivage : aussitôt il montra au maître, qui tenait le gouvernail, l'endroit où devait aborder l'embarcation. Chacun avait pris place, les matelots saisirent les rames. Le capitaine avait eu soin de les faire entourer de toile pour éviter le bruit. L'esquif quitta silencieusement le banc de sable, côtoya la rive pendant quelques minutes, puis aborda en face la pointe de forêt d'où Montfort avait aperçu le navire.

Un Indien, qui n'était pas peint en noir comme les autres, se leva de la plage où il était couché et arriva près du canot. Antonio descendit le premier, échangea quelques paroles avec l'Indien, qui s'en alla vers le bois et disparut presque aussitôt. Puis, sur un signe du chef, tout le monde descendit en silence, et gagna rapidement le bord de ia forêt.

La marée avait déjà baissé, laissant à découvert une partie des bancs de Magoari . On apercevait le navire qui dessinait dans la nuit son squelette noir, et tout autour de

254 l'amazo!se

lui, à fleur des flots, les bancs de sable apparaissaient par taches sombres. A droite, à gauche des débarqués, une plage déjà grande régnait entre la forêt et la mer : au ciel, par tout l'horizon on voyait courir des nuages légers, laissant passer sous leurs brumes grises des étoiles entrevues. Le coro, dont l'Indien avait imité le cri, jetait par inlerfalles au vent de la nuit son cri sonore, aigu, comme un jri d'appel, et l'Océan clapotait à bruits monotones sur les sables 'Ju riv^ige.

Montforl jeta un dernier regard, triste comme un adieu, sur le navire où vivait Clémence, cherchant encore la lumière de sa chambre. Mais l'ombre couvrait le vaisseau; sans pliiS regarder, il rejoignit ses compagnons, tout entier désormais à des pensées de vengeance inassouvie.

A peine à l'ombre de la forêt, le vieux chef envoya l'un de ses Indiens larguer les amarres de la montarie où les vaqueiros avaient déposé le corps de leur camarade, puis il dit à Montfort de faire tirer le canot jusque sur le rivage.

La montarie, prise par îe flot et chassée par le vent, dériva bientôt au long de la plage, du côté du grand canal de Marajo, tandis que le canot de la Caroline était traîné par les quatre matelots et le maître jusqu'à la pointe do forêt où ils se trouvaient.

Le chef choisit deux matelots, ceux qui lui parurent les plus jeunes, et les envoya du côté de la mer avec deux Indiens et Pedro, le mari de l'Indienne. Il expliqua à ce dernier ce qu'il avait à faire. Les hommes partirent; puis lui-même, suivi de tous les autres, traversa rapidement l'espace de boisclair-semô qui, dans cet endroit, séparait la i.ier de la prairie. C'était, on s'en souvient, par là qu(3 les vaqueiros avaient apporté le corps de leur camoraûc.

et par là aussi que Monlfort et ses amis étaient entrés la veille au matin pour chasser dans la savane. Ils suivirent dans la prairie, pendant quelque temps, la lisière intérieure de ce bois, afin de gagner l'entrée du campo fermé dans lequel devaient dormir les vaqueiros, et arrivèrent bientôt.

La nuit était profonde encore, et on ne distinguait sur la savane que trois ou quatre feux rougeâUes à demi éteints, éclairant à peine autour d'eux. Le vieux chef lit entrer sous bois tous ses hommes, et leur dit de n'avancer dans le campo qu'au moment oii ils le verraient faire luimême. Puis, voyant tous les métis endormis, il envoya l'un des Indiens attiser les feux de l'ennemi.

La crainte, l'espoir avaient pris tous les combattants; chacun se tapit en silence sous les arbres, attentif, fixant les feux autour desquels dormaient ces hommes qu'il venait réveiller pour la mort.

L'un des feux s'agita bientôt, puis un autre, puis un troisième, et, à cette lueur croissante, la silhouette de l'indien apparut comme l'ange des ténèbres agitant les torches du réveil. Enfin les feux s'enflammèrent tout à fait, et à leurs flammes grandissantes les Européens aperçurent une vingtaine de vaqueiros étendus à terre autour des feux. Des chevaux se dessinaient au lointain par formes indécises. Les Européens n'étaient pas à vingt pas de leurs ennemis. L'un des vaqueiros, réveillé par les flammes qui l'éclairaient, aperçut l'Indien se reployant déjà vers ses compagnons. Il se leva pour mieux voir. Au même instant, le vieux chef poussa un cri aigu et bondit en avant suivi de ses hommes. Tous les blancs s'élancèrent derrière lui ; mais les Indiens étaient sur l'ennemi avant que les Européens fussent à moitié route, embarrassés

dans les herbes de la savane et ne sachant pas aller par

bonds comme les panthères.

Us virent les vaqueiros se lever précipitamment et s'enfuir en tous sens, sans songer à résister. Les Indiens poussaient des cris féroces, et, à la lueur des feux, on voyait déjà deux ou trois bandits qui se débattaient à terre, renversés et mourants. Montfort et Paul arrivèrent presque aussitôt, cherchant Jonathan et le docteur. A sa haute taille ils reconnurent le cafuze, suivi de cinq ou six vaqueiros et fuyant vers le centre de la savane oîi se trouvaient les chevaux.

Montfort et lui s'élancèrent de toute leur course sur les traces des bandits ; mais , habitués à la prairie , courant pieds nus, les fugitifs gagnaient du terrain, et déjà le cafuze s'effaçait peu à peu à leurs yeux, se rapprochant des chevaux qu'on apercevait courant effarés vers l'extrémité du campo. Tout à coup les Européens virent le vaqueiro et ses compagnons se retourner vers eux, les tourner par la droite, et se précipiter vers l'issue de la savane du côté des feux. Puis trois formes humaines , noires , allant par b&iids au-dessus des herbes, apparurent derrière les métis en poussant par Intervalles un cri guttural. Deux matelots les suivaient de près. C'étaient les hommes que le chef avait envoyés par le bord de la mer avec Pedro, pour saisir Jonathan à tout prix. Paul et Montfort reprirent avec eux la chasse aux bandits ; mais presque aussitôt la scène changea.

Les vaqueiros poursuivis revenaient vers les feux, qu'il leur fallait franchir, pour s'échapper par l'entrée de la savane. Le vieux chef, deux ou trois de ses Indiens et presque tous les blancs se trouvaient autour de ces feux, occupés à dépêcher les métis qui n'avaient pas eu le temps

de s'enfuir. Pris entre deux dangers, les vaqueiros s'arrêtèrent, et choisissant l'ennemi le moins nombreux, ils firent volte-face, leurs longs couteaux à la main.

Paul, Montfort et les matelots s'arrêtèrent pour recevoir le choc des métis . Mais Jonathan n'arriva pas jusqu'à eux : la pique de Pedro, lancée comme une flèche, rencontra la poitrine du cafuze ; le fer disparut tout entier, et le bandit tomba sur les genoux en poussant un cri de douleur. L'Indien fut sur lui en même temps ; il acheva de le renverser, puis, lui mettant un pied sur le corps, il arracha sa pique, et lui portant la pointe au visage, il lui cria:

— Où est la blanche?

— Grâce ! grâce I dit le cafuze.

— Où est la blanche ? reprit la voix haletante de Pedro.

— A ma case, dit le blessé, qui d'une main cherchait à repousser le fer que l'Indien lui présentait , et de l'autre comprimait le sang de sa poitrine.

— C'est boni... Maintenant, meurs! dit Pedro. Et levant sa pique , il l'enfonça d'un seul coup dans la gorge du blessé . Puis, la retirant brusquement, il laissa le mulâtre se débattre à terre et chercha de nouveaux ennemis.

Paul, Montfort et les matelots luttaient cependant contre le gros des fugitifs. Frappé légèrement à l'épaule dès le premier choc des bandits, Paul avait fendu d'un coup de sabre la têle d'un vaqueiro, et débarrassé d'ennemis, il cherchait Jonathan, lorsqu'il aperçut Pedro, Montfort et les deux matelots qui se battaient contre cinq ou six métis. Il courut vers eux, mais le vieux chef et tous les blancs arrivèrent aussitôt que lui , et les derniers bandits qui résistaient encore tombèrent sans pardon sous leurs haches ou leurs piques formidables.

A la lueur des feux , on voyait quelques blessés se traîner encore vers le bois pour se cacher. Mais aussitôt la hache ou la pique d'un Indien venait l'arrêter, et les hurlements des vainqueurs se mêlant aux cris des victimes, l'aspect de ce carnage fit frissonner les deux jeunes hommes. Montfort remit au fourreau sa lame sanglante en disant :

— C'est une boucherie , ce n'est pas un combat. Mais vous êtes blessé, Paul !

— Oh! ce n'est rien, dit ce dernier. Et en effet, le coup de couteau qu'il avait reçu n'avait fait qu'effleurer son épaule. — Où est Jonathan ?

— il doit être près d'ici, le l'ai vu venir à moi, puis tomber sous Pedro ; mais les autres bandits sont arrivés, et je l'ai perdu de vue.

Ils firent quelques pas et tiouvèrent le mulâtre se roulant dans les herbes. Mais en voyant les deux blancs arriver vers lui, Jonathan eut assez de force pour se soulever de terre et leur dire :

— La blanche est à ma case. Là j'ai de l'or. Qu'elle le prenne. Je ne veux pas que la négresse, que ma mère ait ma dépouille. C'est elle qui a causé ma mort; elle a fait un charme contre moi pour me faire mourir. C'est elle qui a empoisonné la blanche avec le parica.

Et, satisfait de sa vengeance suprême contre sa mère, l'auteur involontaire de sa mort, il se laissa tomber à nouveau sur le sol.

L'inquiétude prit Paul et Montfort. Ignorants du parica, ils croyaient la jeune fille empoisonnée. Ils cherchèrent Pedro et le vieux chef. Presque tous les blancs, fatigués de meurtres , étaient revenus ou revenaient autour des feux; les Indiens poussaient du pied les cadavres de

leurs ennemis afin d'achever ceux qui vivaient encore. Montfort redit au vieux chef les paroles de Jonaîhan. L'Indien revint au mulâtre, mais ce dernier ne pouvait pluf comprendre. Incliné sur lui, Antonio chercha vainement à recueillir ses paroles. Tout entier à ses pensées de vengeance, le cafuze ne parlait que de sa mère , et dans le délire de sa colère agonisante, on l'entendait proférer des menaces et des imprécations fùroces. Il fut impossible de tirer de lui une seule explication.

Le Mundurucu appela Pedro.

— Coro n'est pas revenu? lui dit-il.

— Non> père, il suit toujours.

— C'est bon. — Prends deux chevaux dans le campo, tu guideras le jeune blanc à la case de Jonathan. — Reviens en canot par le Cambu, — le fleuve sera veillé jusqu'à la mer.

Les noms de Cambu et de Jonathan arrivèrent aux oreilles du cafuze mourant, qui se releva d'un dernier effort, et regardant Pedro de ses gros yeux fixes :

— Prends tout l'argent, — les colliers, — les bracelets, — tout, et jette tout, — tout dans le fleuve; — la femme maudite a fait mourir Jonathan : qu'elle n'ait rien de Jonathan.

Puis, s'alTaissant sur le dos, il agita un instant ses j'ambes, se roidit dans une convulsion suprême qui le souleva de terre sur ses bras tendus ; sa tête se pencha, renversée; son regard se fil trouble, vitreux, et tout retomba sur le sol, masse inerte.

— C'est bon, dit Pedro, il est mort; sa volonté sera faite. Et il partit dans la savane chercher des chevaux.

Le vieux chef, cependant, se tourna vers Montfort.

2G0 l'amazone

— Écoute, lui dit-il, le fils et le blanc pâle iront ciierchcr la jeune fille. Toi, rappelle tes blancs et partons; presse-toi , le temps vole comme un aigle au vent. — De tout son souffle, l'Urubu blanc, ton ennemi, court au navire avec ses corbeaux.

Et en achevant ces paroles , il poussa en langue indienne un cri de rappel qui dut retentir de tous les côtés de la savane , car presque aussitôt les Indiens arrivèrent autour de lui.

Les blancs, de leur côté, s'étaient promptement ralliés, et les défenseurs de la Caroline, quittant tous ensemble le champ du massacre, se hâtèrent vers le canot.

Montfort, chemin faisant, répétait à Paul les paroles du chef, et bientôt ce dernier vit arriver Pedro avec deux chevaux. Il remil l'un d'eux au jeune homme, qui sauta en selle et serra la main de Montfort en signe d'adieu.

Mais tout à coup, tandis qu'Antonio donnait une dernière instruction à son fils , un cri lointain, clair et distinct, traversa l'air. Les Indiens levèrent leurs têtes, et le vieux chef fil signe à Pedro d'attendre.

Un second cri, plus rapproché, retentit sur la savane, cri d'appel, aigu, perçant; le même cri qu'avait poussé le chef pour rappeler ses hommes.

Antonio dit à Montfort : — Entre sous bois avec tous les blancs, et il fit signe à ses Indiens de suivre. Puis, se tournant vers Pedro :

— Attache les chevaux, — les corbeaux reviennent. Paul comprit, descendit de cheval , regarda un instant

l'animal qu'il regrettait de quitter, puis rejoignit ses compagnons.

Le vieil Antonio était déjà revenu près d'eux ; il s'a-

vança de quelques pas sur la plage pour écouter et voir. Bienlôl un cri rapide, bref, retentit à quelques pas, et un Indien, épuisé de course, arriva haletant auprès de son chef.

— Les métis reviennent — par le rivage , courant à pied, — cria le messager en parlant à paroles coupées;

— ils savent la mort de Jonathan et viennent féroces, — rapides, — comme des frelons.

— Antonio tient le temps, dit le chef d'une voix calme;

— les Mundurucus vont faire des cadavres ; — les vautours ailés dormiront ce soir le ventre gonflé de la chair de leurs frères les Urubus.

Et appelant deux de ses hommes, il leur montra le carbet abandonné que nous avons déjà vu, et leur dit de marcher devant lui jusque-là, en suivant le bord du bois.

— Les Indiens partirent en silence.

Le chef les laissa le devancer de quelques pas; puis, se tournant vers Monlfort, il lui dit :

— Les Urubus reviennent par le rivage ; — que tous suivent; — nous allons attendre au carbet désert. Les Mundurucus et les blancs, leurs alliés, vont prendre la vengeance.

Mais Montfort, inquiet pour le navire et Clémence, dii au chef :

— Si nous avions le temps de gagner le vaisseau, il y a des fusils, et de là nous serions à couvert pour décimer les bandits.

Le Mundurucu se redressa; puis, étendant le bras avec un gcsle de commandeuient indicible :

— Blanc, lui dit-il, quels sont les chefs dans ta tribu? les vieillards aux cheveux blancs, ou les enfants dans les

entrailles des mères? Si les hommes pâles ont peur de leurs ennemis, les Mundurucus marcheront seuls dans les sentiers de guerre. Un chef est un chef.

En achevani ces mots, il s'avança, précédant ses Indiens.

Tout homme jeune et surtout les nobles natures ploient comme des roseaux, devant la vieillesse virile qui commande avec la double autorité de l'âge et du savoir. Antonio avait cinquante à soixante ans environ, Monlfort trente. Antonio savait la guerre delà prairie, Monlfort arrivait au désert. Il courba devant la volonté de l'Indien, et se penchant vers le maître, il lui dit à voix basse de le suivre avec tout le monde.

Eie ooniliaf.

En guerre les guerriers. Mahomet! Mahomet! Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait. Ils relèvent leur tête infâme.

Avant de raconter la lutte décisive qui ne tarda pas à s'engager en face du navire, il est nécessiùre d'expliquer en quelques mots la situation des vaqueiros et comment ils avaient été amenés à une division de forces si fatale à Jonathan.

Ainsi qu'il a été expliqué par les chapitres précédents, Montfort avait échappé à ses bourreaux, sauvé par la reconnaissance des nègres, qui comptaient profiter de la

nuit et du pillage pour délivrer le captif. Le jeune docteur ne s'était pas aperçu des combinaisons réitérées de ses esclaves . Il avait regardé le bond de son cheval et la fuite du supplicié comme les œuvres du hasard, et regrettant tout d'abord sa part perdue dans la rançon, il s'était élancé à sa poursuite.

Mais peu à peu, à mesure qu'il avait compris la mort presque certaine de son ennemi, suite fatale de la délivrance du cheval scuvage, sa haine satisfaite avait étouffé son avidité trompée. Il avait une crainte instinctive de son prisonnier, et les insultes sanglantes qu'il avait reçues de lui, à bord comme à terre, l'avaient mortellement ulcéré. Il eût tué Montfort sur l'heure s'il eût osé. La crainte de ses propres bandits l'avait retenu plus encore que sa rapacité. Mais le hasard tuait son ennemi ; superstitieux comme tous les gens de sa caste, il acceptait le hasard et ne voulait pas sauver, malgré le destin, son captif redouté.

Il savait l'Européen riche, et les vaqueiros capables de tout. Le blanc pouvait séduire les métis et leur acheter le docteur lui-même, étranger presque autant que Montfort aux habitants de Marajo. L'histoire de la grande île était pleine de ces revirements subits. Il ne se fiait pas au major; si l'affaire du navire tournait à mal, il savait son cher compadre capable de l'envoyer à Cayenne les poings liés, comme pirate.

La mort fatale du prisonnier satisfaisait donc sa haine et le délivrait d'une crainte, d'un danger et d'un témoin. Cela valait bien les piastres hypothétiques qu'il perdait.

C'était donc à dessein que le docteur n'avait pas voulu mener la poursuite de Montfort au delà des rives du Gambu, prétendant, avec raison en thèse générale, que le cheval

ne devait pas s'être dirigé vers une savane différenle de ses pâturages ordinaires, et que le lendemain les vaqueiros le retrouveraient en revenant à la fazenda du major. I) était d'ailleurs fatigué de cette poursuite à fond de Irain^, et, par lassitude autant que par calcul, au bout de trois oi£ quatre heures de recherches vaines, il avait, moitié par l'exemple, moitié par la persuasion, décidé ses bandits à revenir au campo, se reposer tranquillement avant l'heure du pillage.

Mais ses hommes, nous lavons vu, n'étaient satisfaits qu'à demi : le prisonnier était riche; l'histoire du fusil avait circulé, colportée par les nègres. Sa mort les privait d'une rançon qui, dans l'imagination des bandits, prenait, par sa perte même, des proportions colossales. Démêlant la haine craintive du jeune docteur, ils lui reprochaient, sans raison, d'avoir laissé fuir le prisonnier; avec raison, de ne pas l'avoir poursuivi. Le combat dans lequel Mucurra avait trouvé la mort, loin de calmer les bandits, avait irrité leurs défiances ombrageuses. Après la chute de leur camarade et l'arrivée de Jonathan, ils s'étaient réunis par groupes et causaient à voix basse au lieu de dormir, en attendant l'heure de l'attaque.

Ces symptômes de rébellion avaient effrayé la perspicacité du docteur qui, afin de distraire ses soldats redoutés, leur avait proposé des plans compliqués pour la saisie du navire. Mais la coutume invariable des bandits étant de n'attaquer jamais avant l'heure qui précède le lever du 3oleil, il avait une demi-nuit tout entière à passer ainsi, et, d'un moment à l'autre, ses sicaires indisciplinés pouvaient se lever contre lui. Il résolut de les distraire à tout prix, et prétextant des marées qui allaient grandir et soulever le navire, vantant l'habileté maritime des Européens,

il décida ses hommes à commencer l'attaque plus tôt que de coutume.

Alors, afin de profiter de la marée basse, pendant laquelle on pouvait aborderde plain-pied le bâtiment échoué, il avait emmené le gros des bandits à l'extrémité du bois situé devant le bâtiment. Là, à une lieue du navire environ, se trouvait un gué facile et connu des vaqueiros, qui permettait de traverser sans danger le bras de mer séparant Marajo des bancs de Magoari. L'eau, dans cet endroit, était peu profonde, et large à peine de quelques brasses, tandis que devant le vaisseau il y avait encore, à basse mer, une cinquantaine de métrés à franchir. Jonathan, avec ses vaqueiros, devait, à un signal convenu, s'embarquer sur la montarie et arriver par mer devant le vaisseau, au moment même où le docteur y arriverait par terre, à travers les bancs sur lesquels la Caroline était échouée. Une fois au pied du navire, la surprise efTarée des assiégés, l'audace et le nombre des bandits, faisaient du bâtiment français une proie assurée.

Quant à se garder, placer des sentinelles, envoyer des éclaireurs, les vaqueiros, ignorants du secours d'Antonio, supposant les étrangers perdus d'effroi derrière les murailles du navire, n'avaient pas même pensé à une attaque possible de la part de celte proie débile, tombée, saisie d'avance. Aux premiers rayons de la lune, les trois quarts des bandits, au nombre de cent ou cent vingt, étaient donc partis à pied pour le gué de Magoari, traversant en demisilence une partie de la savane aux arbres, afin de ne point passer devant le navire. N'ayant qu'une heure de route à faire, ils avaient laissé leurs chevaux dans le campo où dormait Jonathan, pour les y retrouver après la pillage.

Antonio, ainsi que nous l'avons vu, avait débarqué quelques minutes seulement après leur départ. Averti par ses Indiens de tout ce qui se passait chez l'ennemi, il avait de suite combiné le plan d'attaque que nous avons vu réussir si complètement. Cette première lutte terminée, il comptait revenir au navire, y attendre les bandits, les laisser arriver près du bord, et là, les massacrer tous jusqu'au dernier.

Toutefois, fidèle à ses habitudes de prudence indienne, il avait chargé l'un de ses hommes de suivre l'ennemi, soit en se mêlant à lui, soit en marchant sous bois. L'Indien était un Mamaluco, fils de blanc et de Mundurucu ; il connaissait quelques-uns des vaqueiros et s'était hardiment joint à eux. Il ne s'était pas tatoué commue les autres, afin de surveiller sans danger; sa présence n'avait rien d'étrange au milieu des bandits, parmi lesquels se trouvaient d'autres Mamalucos, c'est-à-dire des fils comme lui de blanc et d'Indien. Restant à l'arrière-garde pour mieux découvrir toute chose, il vit bientôt l'un des métis hésiter, puis retourner en arrière. L'éloignement d'un homme ne l'inquiétant pas pour le chef et ses alliés, il continua de marcher avec ses ennemis, comptant rester au milieu d'eux jusqu'au pied même du navire.

Mais tout à coup, au moment où les bandits, arrivés sur le bord de la mer, prolongeaient le rivage en cherchant le gué pour passer sur les bancs, l'Indien vit revenir le métis resté en arrière, si perdu de course et de terreur qu'il ne pouvait pas articuler une parole.

Les vaqueiros, effrayés de son effroi, firent cercle autour de lui, et bientôt le métis leur raconta le massacre dont il avait été témoin.

C'était le frère de Mucurra; redoutant la sauvage bru-

talité de ses camarades pour le corps de son frère déposé dans la montarie, il était revenu sur ses pas afin de veiller le cadavre. Il s'était dirigé tout d'abord vers le campa fermé pour y réclamer l'aide d'un de ses compagnons en vue de ses soins pieux. Mais, en arrivant près de là, il avait entendu les cris des vaqueiros poursuivis par les Indiens, il avait vu bondir des démons noirs et des blancs à travers les feux de la savane, et, perdu de frayeur, il étpjt revenu vers le gros de ses camarades.

Les habitudes guerrières des Mundurucus, hôtes étrangers de Marajo, leur hostilité de fraîche date, étaient inconnues des vaqueiros; ils crurent voir seulement une tentative désespérée des blancs, et tous ensemble revinrent sur leurs pas précipitamment afm de secourir Jonathan, et surtout de profiter du combat pour piller le navire et faire des prisonniers. Dans ce double but, ils revenaient par le bord de la mer, courant pressés sur le sable du rivage, altérés de vengeance et de rapine.

C'était pour prévenir à temps ses amis que l'Indien, faisant diligence , avait devancé l'ennemi de près de dix minutes , et donné ainsi le temps au vieux chef de recevoir les vaqueiros.

Antonio comprenait le danger; mais le salut des blancs, comme le sien, lui importaient peu. La lutte, du haut du navire, était plus avantageuse; mais les métis la tenteraient-ils en voyant les cadavres de leurs compagnons? Entre le péril et sa vengeance inachevée, le chef n'iiésitait pas, et, sous l'empire de ces idées, il avait fièrement repoussé la réflexion de Montfort. Comme Coati l'avait dit à ce dernier, c'était sur l'un des Mundurucus, rameur de la montarie, que le nègre du docteur avait tiré ; en outre, et surtout, le jeune mulâtre l'avait fait ramer, lui, le

vieux chef respecté par le major lui-même! Les Indiens Mundurucus sont la plus fière nation de l'Amérique du Sud : fidèles aux blancs à travers des persécutions, des manques de foi, des perfidies indicibles, mais ennemis acharnés et dédaigneux de toute variété des nègres. Encore aujourd'hui ce sont eux qui presque seuls , dans le bassin du bas Amazone, se chargent de poursuivre les nègres marrons et de détruire leurs asiles ou mucambos. Le cœur du chef était altéré de vengeance , et c'était sa querelle bien plus encore que celle des blancs qu'il vidait en poursuivant le métis.

Depuis longs jours déjà sa fierté indienne était irritée contre ce ramassis de mulâtres insolents parmi lesquels le hasard de sa vie l'avait fait venir, puis rester. Mais, apathie indienne, habitude prise, il souffrait en silence, ainsi que les quelques Indiens de sa nation qui étaient venus s'établir avec lui sur Marajo. L'insolence et la cruauté du présomptueux mulâtre avaient irrité tout à coup sa haine silencieuse. La cnpture de Montfort, son blanc aimé, avait mis le feu à sa colère, et, sur l'avis hasardé du maître, il s'était décidé à combattre pour les blancs. L'homme qu'il avait trouvé dans le bois,, en allant au navire avec Paul et le maître , était un des échappés de la montarie du docteur , chargé par lui de surveiller les mouvements des vaqueiros, dont il savait les intentions hostiles au navire des blancs. De son canot, il avait aperçu son feu, était venu, et lui avait ordonné de prévenir plusieurs autres Indiens. Mundurucus comme lui, qui habitaient aux environs du chef, pour chercher le blanc et se réunir tous ensemble contre l'ennemi commun. L'occasion d'alliés blancs et puissants dont il connaissait la nation respectée servait sa cause, et, désormais

engagé dans la lutte, il voulait mener sa vengeance jusqu'au bout.

L'Indien supporte la persécution longtemps, longtemps : souvent même il l'oublie ; mais quand sa patience lassée fait place à la fureur, quand sa vengeance a commencé surtout, il la poursuit jusqu'à la mort, frappant ses ennemis par tous moyens, sans pilié ni pardon, sans hésiter, sans reculer jamais. — Tant que le lion du désert s'enfuit par les bois, traqué, poursuivi, mais non blessé, il fuit, dit-on, sans se retourner, à demi craintif, à demi dédaigneux . Mais si la balle imprudente d'un cliasseur fait saigner sa chair sans le tuer, s'il sent la douleur, le roi du désert se retourne alors, fier, furieux, féroce, et malheur au premier qui le suit ! il tue ; puis sa rage grandit, il court au danger sans regarder, son sang se grise au sang de l'ennemi , et la mort seule peut arrêter sa rage inassouvie. — L'Indien, c'est le lion du désert.

Le sang des métis avait allumé les fureurs d'Antonio, et, après avoir donné ses ordres à Montfort, suivi de ses Indiens, il s'avança rapidement vers le lieu d'embuscade choisi par lui, sans s'inquiéter si ses alliés venaient ou non.

Il y fût allé seul, plutôt que de dilTércr sa vengeance; mais, sur les ordres de Montfort et du maître, tous les Européens suivirent en silence les pas du chef mundurucu.

La petite armée de la Caroline arriva bientôt au carbet abandonné; là, Antonio fit entrer tous ses hommes dans la forêt, et les disposa de façon à ce qu'ils pussent s'élancer tous en même temps, sans se gêner les uns les autres. Puis il attendit.

De l'endroit où ils étaient cachés, les Européens découvraient une partie de Marajo et des bancs de Magoari. La lune en plein levée, large et pâle, baignait de clartés le

sable blanc de la plage; ses rayons traçaient sur les flots un long sillage mouvant et argenté. A quelque vingt mètres, on voyait le vaisseau qui semblait dormir, séparé du rivage par un bras de mer étroit, et tout entouré d'une plage de sable immense. Quelques lumières scintillantes brillaient à ses flancs noirs, et, au-dessus d'elles, les mâts de la Caroline dessinaient dans le ciel leurs silhouettes légères, fines comme des flèches lancées. Les nuages avaient disparu, et des millions d'étoiles brillaient sur un ciel pur, noyées dans la lumière du flambeau des nuits. Un vent de terre faible et doux soufflait, agitant à peine les feuilles et les fleurs des arbres, et la brise, imprégnée des parfums de la forêt, passait par souffles embaumés ; la nature entière semblait endormie dans un demi-sommeil léger et caressant. Nuit d'amour, nuit d'équaleur, silencieuse, brillante et parfumée.

La nature resta souriante et belle, mais le calme ne dura pas longtemps. Bientôt les blancs entendirent une rumeur de pas lourds et de voix étouffées, qui grossit d'instant en instant. Puis, presque aussitôt, une nuée d'hommes à demi nus, noirs, jaunes, rougeâtres, passa sans ordre, entassée comme un essaim qui vole ; ils allaient s'excitant à demi-voix par paroles haletantes, courant à la façon des nègres et des Indiens, les pieds posant et se relevant à plat. Quelques-uns portaient des chapeaux de paille ou des bonnets d'écorce rouge. La plupart étaient nu-lôte, et la lune, qui donnait en plein sur eux, éclairait sans reflets leurs crânes noirs et laineux. Presque tous étaient nus jusqu'à la ceinture, n'ayant pour tout vêtement qu'un pantalon rougeâtre, auquel pendait, accroché par derrière, un long couteau pointu, comme en ont les bouchers, serré jusqu'à la poignée dans une gaine de cuir

jaune. Beaucoup portaient à l'épaule, en travers, un sac en liiet contenant un briquet et du tabac. Quelques-uns avaient au dos leurs longs fusils rouilles, qui suivaient les oscillalions de leurs porteurs.

L'une des ailes de la bande bariolée passa près du carbet à le loucher, et une odeur nauséabonde s'éleva de cette fournaise humaine en mouvement. Mais au moment où le gros de la troupe arriva devant lui, le chef poussa dans l'air son cri de guerre rauque et formidable, et d'un bond de panthère, bondissant par-dessus les plus rapprochés, tomba, météore vivant, au plein milieu des bandits. Les sept Indiens arrivèrent devant le front de l'ennemi, allant comme lui par bonds, la hache ou îa pique en main, brisant cette foule compacte et m.ouvante. Le choc fut terrible, car les vaqueiros se dispersèrent du coup , comme des balles de paille sous le van du vanneur.

Les matelots et les blancs, le maître en avant, se lancèrent à leur tour au milieu de cette bande, ramassant les fuyards et les repoussant vers la mer. Mais là, les vaqueiros, acculés à l'eau, se retournèrent. Le chat, poursuivi de trop près, s'arrête et fait tête.

Les deux partis restèrent ainsi pendant quelques minutes confondus, luttant sans ordre: et on entendait les cris des Indiens, les hurlements des vaqueiros, les clameurs des matelots, mêlés aux bruits sourds des coups qui tombaient sur des victimes . Puis deux ou trois bruits d'armes à feu retentirent, tirés à canons appuyés. < Les vaqueiros se reconnaissaient; comprenant leur mort fatale et certaine au bout de cette lutte furieuse, voyant leur nombre, sentant leur force, ils faisaient tête à l'orage et combattaient enQn. On voyait onduler et se resserrer en avançant le flot de leurs têtes noires. La peur et la

poudre leur faisaient du courage. Ils avancèrent, agresseurs à leur tour, entourant les Indiens affolés de carnage, et refoulant les blancs, qui reculèrent comme une vague se retirant du rivage. Monlfort, Paul et le Brésilien, dégoûtés par le massacre du camp, ne s'étaient avancés qu'incertains sur cette masse d'hommes qui fuyaient en troupeau. Ce fut leur tour de donner. Ils se jetèrent au-devant du flot remontant des bandits.

— Ah! cria Monlfort, enfin !

Et, tirant les deux coups de son pistolet au milieu de la foule, il jeta son arme et se rua sur cette masse hurlante. Paul et le Brésilien firent comme lui. Deux ou trois vaqueiros tombèrent ; les métis reculèrent un peu devant ces nouveaux ennemis ; le croissant creusa, mais pour s'agrandir, et deux cercles vivants de couteaux entourèrent les blancs et les Indiens.

Vainement les matelots, les émigrants et M. Vulgar, qui faisait merveille, plongeaient à coups furieux leurs piques d'abordage au milieu des bandits. Lès bandits reculaient à chaque coup ; quelques piques revenaient sanglantes, mais le flol vivant remontait toujours, incessant, acharné, profilant de tout pour darder ses lames acérées et tranchantes.

Les Indiens luttaient, séparés des blancs, entourés d'un large cercle d'ennemis. Les vaqueiros n'osaient pas s'approcher près de ces démons dont chaque bond portait la mort ; mais ils les environnaient à distance . On voyait les corps noirs et bariolés des Mundurucus s'élever par instants au-dessus de la foule. La hache ou la pique étincelante sillonnait l'air; un métis tombait, la masse alors s'ouvrait, puis revenait presque aussitôt réunie, serrée, hurlante : et l'Indien retournait au chef.

Montfort cherchait à les joindre. La colère et le démon du sang, lui aussi, l'avaient pris tout entier. Pâle, les dents serrées, les cheveux en désordre, son couteau de chasseàlamain; il traçait autourde lui des cercles d'acier luisants et rapides, et la lame sanglante passait sans choisir. Mais les vaqueiros se pressaient autour de leur captif reconnu. Bientôt le jeune homme se trouva séparé des bancs; l'un des métis réussit à lui porter un coup de couteau qui l'atteignit à la cuisse ; il ne le sentit même pas. Cependant ses assaillants s'irritaient de plus en plus. Ils le regardaient comme l'auteur de la lutte et se pressaient pour l'entourer excités par Garneiro. Déjà à la voix du bandit, quelques-uns des métis, qui combattaient les blancs, se retournaient pour frapper le jeune homme par derrière. Ivre de lutte, Montfort ne regardait rien, il allait devantlui,s'avançant comme un plongeur.

Le vieux chef vit le danger :

— Je vais à toi, mon blanc ! cria le Mundurucu.

Et, suivi de cinq Indiens, seuls restés debout de leur lutte inégale, il arriva à Montfort. Le cercle des ennemis s'élargit à nouveau, et, en quelques bonds, les Indiens achevèrent les mélis qui les séparaient du reste des blancs.

Paul, de son côté, réuni aux matelots et aux émigrants par les hasards du combat, combattait sans reculer d'un pas, ainsi que le Brésilien. Il avait quatre ou cinq blessures; mais il ne sentait rien et, poussant par intervalles un cri de fureur, il se battait à coups de sabre.

Tous les défenseurs du navire étaient réunis, mais entourés de toutes parts d'un cercle d'ennemis hurlants et pressés.

La lutte ne pouvait pas durer longtemps ainsi, et les blancs le sentaient. Déjà cinq des leurs étaient tombés,

murts ou mourants . Pi*esque tous les autres étaient blessés. Les Indiens étaient épuisés et couverts de blessures: l'heure fatale où les Européens et leurs alliés allaient succomber sous le cercle vivant de leurs ennemis se rapprochait d'instant en instant.

Les vaqueiros le sentaient mieux encore que les blancs; avançant, reculant, ils les entouraient sans relâche . Quand la trouée furieuse de l'un des combattants arrivait vers eux, le cercle s'entr' ouvrait; un des leurs tombait parfois, mais en même temps quelques coups de couteau portés à bout de bras arrivaient à leur ennemi, et il lui fallait reculer pour ne pas être entouré. Les vaqueiros avaient le temps et le nombre; ils attendaient leur heure, et déjà, aux rayons de la lune, on voyait plusieurs d'entre eux quittant leurs sacs pour y chercher des munitions et abréger la lutte à coups de fusil.

Mais subitement le maître, inspiré, se dressa de toute sa hauteur au milieu du groupe de ses amis, et, d'une voix qui domina le tumulte comme un porte-voix sur les flots, 1] cria à pleins poumons :

— A moi, bâbordais !

Le navire entendit; depuis le commencement du combat, les passagers et les matelots qui restaient, regardaient sans rien distinguer, debout dans les haubans et sur la dunette. Le cri du maître arriva complet, sonore. L'appel fut électrique, et le second, donnant l'exemple, les huit hommes se jetèrent sur les caisses d'armes : puis tous, le poignard aux dents, la pique en main, sautant tour à tour sur la dunette, tous, le mousse en tête, bondirent à la mer.

Sur six émigrants qui restaient valides, cinq firent comme les matelots; un seul regardait les autres louillei les armes en criant tout frû-missant :

— Oli ! ne pas savoir nager!

— Viens, dit Goudron qui choisissait méthodiquement la plus longue pique, je le soutiendrai bien jusq-u'à la rive, et les deux hommes sautèrent à l'eau comme les autres.

Quant au capitaine il criait :

— Allez, garçons, allez !

Mais point n'est besoin d'exciter des matelots, quand il faut secourir. C'est une noble race qui sait lutter avec les flots comme avec l'ennemi, sans marchander jamais, sans compter jamais ni son sang ni ses peines. Quant aux passagers, aucun.

Cinquante pas de mer séparaient le navire de la plage.

Les matelots franchirent rapidement cette distance, et mirent pied à terre presque en face des combattants. Les premiers arrivés n'attendirent même pas les autres; ils se jetèrent, comme ils venaient, sur les vaqueiros effarés. Les bandits firent bravement face aux trois ou quatre premiers. Mais les assiégés, reconnaissant la voix des matelots, se ruèrent en tous sens d'un effort furieux qui rompit le cercle des ennemis : et, frappés de tous côtés, ignorant le nombre des nouveaux assaillants, effarés en voyant le flot troublé par tous ces hommes qui nageaient rapides et se dressaient, sur la plage, plus rapides encore, les métis cherchèrent à se réunir en une seule masse.

Mais le désordre était parmi eux. Ils hésitèrent un instant pour savoir où fuir. La voix de Carneiro s'éleva, criant :

— Aux chevaux ! aux chevaux !

Tout ce qui restait de la bande prit sa course sur le rivage, en se dirigeant du côté du campo.

Les nouveaux assaillants et ceux qui pouvaient courir encore parmi les défenseurs du navire se précipitèrent à leur suite, entraînés par Antonio et Montfort, que le démon du combat avait pris tout entiers. La poursuite commença, farouche, impitoyable. La fureur des Indiens avait passé dans l'âme des blancs, et chaque vaqueiro qui se laissait rejoindre tombait pour ne plus se relever.

Ils allèrent ainsi, courant toujours, jusqu'à la lisière du bois; là, moitié crainte, moitié fatigue, quelques-uns s'arrêtèrent. Mais les Indiens qui restaient et presque tous les matelots franchirent la lisière. Quant à Montfort, il suivait Carnciro sans s'occuper des autres bandits. La vue du curiboca qui fuyait en tournant la tête par intervalle, irritait ses vengeances réveillées, et il ne le quittait pas des yeux.

Tout à coup , le métis effaré aperçut l'un des chevaux que Paul avait laissé près du bois . Il s'élança dessus, coupa la bride d'un coup de couteau , et se penchant sur le cou du cheval, il le mordit à l'oreille pour le faire partir. L'animal blessé se dressa droit sur ses pieds de derrière, hennissant de douleur, puis, retombant d'aplomb, fît un bond sur lui-même et partit au galop par la savane. Montfort vit sa proie lui échapper ; mais le second cheval était là, prêt comme l'autre. Il sauta dessus, coupa la bride comme avait fait son ennemi, et s'élança à sa poursuite.

Le cheval qu'il montait, meilleur que celui de Garneiro^ rejoignit presque aussitôt le bandit . Mais au moment où Montfort arrivait, le sabre haut pour frapper, le curiboca, tirant brusquement les brides disjointes de sa monture, réussit à la retenir, et porta au jeune homme, emporté par son cheval, un coup de couteau furieux. La pointe acérée atteignit Montfort au bras qui portait le sabre; ses doigts

S'ouvrirent malgré lui, et l'arme tomba de sa main. Le ciiriboca pressa son cheval pour rejoindre son ennemi désarmé; mais déjà le blessé avait pris son poignard, et au moment où Carneiro arrivait, se penchant en avant pour frapper plus tôt, Monlfort se jeta de côté, évita le coup de couteau qui frappa le vide entre les deux chevaux . Puis, jetant son bras blessé autour de la tête de son ennemi, de Ja main gauche il lui plongea son poignard dans la poitrine. Le bandit mordit le bras qui le retenait, et ses dents rencontrant la blessure môme qu'il avait faite, le jeune homme sentit une douleur aiguë, lancinante, qui lui monta jusqu'au cœur et faillit le faire tomber . Mais sans lâcher prise, déjà il avait retiré son poignard pour frapper encore, lorsqu'il sentit les dents du bandit se desserrer et tout son corps s'affaisser.

Il le quitta à son tour, et le cadavre, n'étant plus retenu, tomba sur le cou du cheval , vacilla une seconde, puis glissa sur la terre. Le coup avait porté en plein cœur, et le bandit était mort.

Son cheval continua de courir. Montfort arrêta le sien, et le fit retourner vers la mer. Mais celte lutte solitaire, cette mort avait reîiUu le jeune homme ù lui-même. Sa fureur tomba subitement, et en une seconde il fut comme dégrisé. Ce sang qu'il sentait chaud encore à son poing le faisait tressaillir, [l essuya sa main et son poignard au cou de son cheval, qui revenait lentement, et seulement alors il sentit ses blessures. Son corps et surtout ses jambes le brûlaient, comme hachés de tous côtés . Il sentait à son bras des battements douloureux qui lui répondaient dans les tempes ; il vacilla sur son cheval et crut qu'il allait mourir. Il restait debout, cependant, sans se rendre compte; mais il sentait sa tête se perdre peu à peu, et il

serait tombé si Paul et quelques matelots qui avaient couru après lui en le voyant partir seul n'étaient venus à sa rencontre et ne l'avaient descendu de cheval.

Une fois à terre, il s'évanouit et ne se réveilla qu'à bord. Il ouvrit les yeux sans rien se rappeler. Madame Cerny veillait à son chevet, seule, et le regardait attentive, inqiiièle. Alors seulement il se souvint et sentit ses douleurs ; mais, étendant vers elle son bras sans blessure :

— Clémence, lui dit-il, je dois vous faire horreur, et cependant je vous aime!

— Taisez-vous! taisez-vous! dit-elle, le médecin l'ordonne , et, de Paris , celles que vous aimez peuvent vous entendre.

— Oh 1 vous êtes sans pitié !

— Non, reprit-elle si bas qu'il l'entendit à peine, non: car moi aussi j'ai oublié, et vous le savez bien, Henri.

Mais en achevant ces mots, elle se troubla, quitta la main du jeune homme, et se leva en murmurant :

— Je deviens folle, mais pas assez pour faire son malheur. Non, jamais!

Et prenant au bord du lit une tasse pleine d'un cordial apporté par M. Bleeder :

— Buvez! lui dit-elle, buvez! c'est votre sœur, Henri, votre sœur aimée qui vous supplie.

Le jeune homme, affaibli de sang perdu, les yeux et le cœur troublés, ne comprit que son amour, prit la tasse en regardant Clémence, puis retomba sur son lit, vaincu par la douleur, mais palpitant sous la joie de son bonheur entrevu.

LES MÉTIS DE LA SAVAiNE 27^

Les suites dn combat. — I.es infortnnes médicales de M. BIceder. — Autouio et Tacnuba. — L,cs furacrailles.

Apollon ! Dieu sauveur! Dieu des savants mystères! Apollon ! Dieu de la vie et des plantes salutaires !

Prends pitié

A. ChÉmer.

Le combat, ou plutôt la poursuite, avait cessé sur presque tous les points. M. Useless rallia les blancs, pour ne pas les laisser s'engager isolément à la poursuite d'un ennemi dont on ignorait le nombre , et revint avec eux vers le champ de bataille. De là, afln de rassurer le capitaine, il cria à deux reprises : — Victoire! victoire ! et s'occupa de chercher les blessés ou les morts de son parti , au milieu des cadavres étendus sur le rivage. Le maître, Paul et quelques hommes ramenant Monlfort évanoui, le rejoignirent bientôt, et trois des matelots valides allèrent chercher le canot échoué sur la plage, afin de conduire les blessés à bord du navire.

Quant au vieux chef et à quatre Indiens qui restaient seuls vivants, ils étaient épuisés de sang perdu ou de fatigues et de vengeances assouvies. Et cependant, marchant à intervalles inégaux, selon leurs forces, ils continuaient leur poursuite acharnée sans quitter la trace des vaqueiros, qui s'effaçaient peu à peu devant eux.

Le chef arriva le premier à l'entrée du campo fermé

2«0 L AMAZO.NE

dans lequel disparaissaient les derniers de ses ennemis. Là , il s'arrêta et poussa son cri de ralliement ; ses hommes arrivèrent aussitôt. Il leur communiqua rapidement ses ordres, et les Indiens s'assirent avec lui à l'entrée de la savane. Trop épuisés pour continuer utilement leur poursuite, et sachant que les vaqueiros seraient forcés de passer par l'entrée du campo, ils attendaient la sortie de l'ennemi pour se ruer sur lui une dernière fois. Mais le prudent effroi des bandits trompa cette vengeance dernière.

Les trente ou quarante métis qui étaient parvenus à gagner la savane fermée dans laquelle ils avaient laissé leurs montures, sautèrent rapidement sur les premiers chevaux qu'ils réussirent à prendre. Puis, au lieu de revenir par l'entrée du campo où ils pouvaient retrouver l'ennemi, ils résolurent de se tracer un chemin dans la forêt. Ils n'avaient qu'une trentaine de pas à faire pour traverser la lisière de bois qui séparait le campo fermé de la grande savane; trois ou quatre d'entre eux mirent pied à terre, et, à l'aide de leurs longs couteaux, ouvrirent à travers les lianes un étroit passage où les chevaux purent s'engager un à un. En moins de dix minutes, ils gagnèrent ainsi la prairie, où chacun d'eux, remontant à cheval tour à tour, se sauva de toute la vitesse de sa monture dans la direction de Vacca.

Le bruit de leurs fuites successives arriva jusqu'au.\ Indiens, qui comprirent la ruse de l'ennemi. Trois d'entre eux se levèrent pour suivre encore et se diriger de ce côté, mais le vieux chef les arrêta.

— C'est inutile, dit Antonio. Ce qui reste d'Urubus a pris son vol. Quels sont ceux des guerriers qui peuvent courir encore toute la nuit?

Les trois Indiens qui venaient de se lever s'avancèrent; un seul, Pedro, resta assis.

— C'est bon, dit le chef. Que le plus agile choisisse un cheval dans le campo, — qu'il aille à Vacca, — que le feu dévore la fazenda. Les Miindurucus vont retourner à la terre de leur tribu. — Que les Urubus de la grande île se souviennent toujours des Mundurucus.

L'un des Indiens fit quelques pas dans le campo, mais le chef l'arrêta :

— Mon fils est bien jeune, dit Antonio en regardant l'Indien. — Le chef va lui tracer sa route. — Que le iMundurucu lave à la mer sa peinture de guerre et suive par le rivage. — Qu'il se hâte, il sera rendu avant le jour. — Il mettra le feu aux toits, à plusieurs places, selon le vent.

— Antonio ne quittera pas l'île avant son retour.

Le jeune Indien partit. Le chef se tourna vers les deux autres, qui s'étaient assis de nouveau :

— Les blancs ont combattu pour les Mundurucus, ditil, les Mundurucus doivent aider les blancs. — Que deux guerriers choisissent des chevaux pour aller chercher la blanche. — Si mon fils peut, dit l'Indien en regardant Pedro qui restait à terre sans se lever, c'est meilleur.

— Mon fils sait les poisons de la prairie, et la mère de Jonathan est méchante.

— Je vais, dit l'Indien. — Que Coati prenne les chevaux. — Je ne puis marcher.

— C'est bon, dit le chef. — Que mon fils attende ici.

— J'enverrai les blancs vers lui.

Et, suivi du seul Indien qui lui restait, il s'achemina vers la plage, tandis que Coati partait dans le campo pour chercher des chevaux.

282 l'amazoxe

11 trouva tous les blancs réunis sur le rivnge, où ils avaient déjà rapporlé Montfort, Les Européens avaient beaucoup souffert dans le combat. Sur seize qui avaient quitté le navire au premier appel, cinq étaient morts, et tous les autres, excepté le maître, étaient plus; ou moins blessés. Ceux qui élaient venus au secours de leurs compagnons étaient plus valides. Seuls, M. Uscless et deux émigrants avaient quelques coupures sans danger.

— Les blancs ont-ils regardé parmi les cadavres? dit le chef en arrivant.

— Oui, répondit le Brésilien, qui était assis à terre tout, pantelant d'un coup de couteau reçu en plein corps.

— Le blanc est un bon blanc, dit le chef en portugais. Qu'il prenne son mal en patience.

Le jeune homme sourit en tendant la main à l'Indien qui reprit :

— C'est bon. Quand les Portugais ne seront plus les conseils des jeunes blancs leurs fils, les Indiens aimeront îes jeunes blancs. — Les fils de ta nation valent mieux que les pères.

En achevant ces mots, il se dirigea vers Montfort. Ce dernier était soutenu par le maître et deux matelots qui cherchaient à le faire revenir à lui, en lavant ses tempes à l'eau de mer. Le jeune homme donnait quelques signes de vie; mais, épuisé de fatigue et de sang perdu, il ne reconnaissait personne. Le vieux chef examina rapidement ses blessures. Aucune ne lui parut grave, apparemment, car il dit au maître :

— C'est bien. — N'aie pas peur pour lui. — L'ucuoba guérira ses plaies.

Et, se tournant vers la mer, il appela sa fille.

Approche la vigilinga, lui dit-il. Les cadavres des Mundurucus et des blancs leurs amis ne dormiront pas sur la terre de leurs ennemis.

Après quoi, revenant au jeune Brésilien :

— Le blanc peut-il parler à ses amis?

— Parle, dit le jeune homme: je traduirai tes paroles.

— Demande au blanc pâle, et il désigna Paul, s'il veut aller chercher la blanche. — Qu'il parte avec un des blancs. — Deux de mes hommes les attendent à l'entrée du campo.

Le Brésilien répéta ces paroles. Paul, quittant Montfort, demanda à l'un des matelots de l'accompagner, et se dirigea vers l'endroit que le chef lui indiquait de la main.

Mais le jeune homme avait reçu plusieurs blessures, et le sang de l'une d'elles, en s'épanchant, teignait abondamment sa chemise. — Le chef s'approcha de lui en disant :

— Attends. La vigilinga arrive avec le sassafras.

Le canot de l'Indien et celui du bord arrivaient en efTet le long de la plage. Le chef entra dans l'eau et revint bientôt avec un frasque portugais. Il regarda la blessure de Paul :

— Ce n'est rien, dit-il. Et déchirant la manche du jeune homme, il l'imbiba fortement de la hqueur jaune à odeur de térébenthine et lava son bras.

Le sang s'arrêta presque aussitôt. Le maître, sans rien dire, prit le frasque et voulut laver également les blessures de Montfort. Mais le vieux chef l'arrêta, et se tournant vers le Brésilien :

— L'ucuuba vaut mieux pour les blessures. Le sassa-

fras ne sait qu'arrêter le sang. Tout se fera à bord. Attends.

Le Brésilien répéta ces paroles au maître.

Paul partit, suivi du matelot, et disparut bientôt à travers les arbres du rivage, dans la direction du campo fermé.

Les deux Indiennes cependant étaient descendues à la plage.

— Pedro ! dit la plus âgée des deux femmes en regardant le chef.

— Le mari de ma fille va chercher la blanche avec le blanc, dit l'Indien. Sois fièrel II a tué tant d'ennemis que son corps est épuisé ; avant le midi du soleil qui va naître, tu le reverras. Prépare la vigilinga pour recevoir les cadavres des guerriers.

Les matelots firent asseoir ou transportèrent les blessés à bord du canot, et après avoir traversé rapidement le bras de mer qui les séparait du navire, les portèrent jusque sur le pont de la Caroline. Les passagers blessés, c'est-à-dire Montfort, M. Vulgar et l'un des Brésiliens, furent portés dans leurs cabines, les matelots et les émigrants à l'avant. Le capitaine accompagna ces derniers, laissant ses passagers aux soins des missionnaires et de madame Cerny.

M. Bleeder avait ôté sa veste et se donnait une importance criarde à faire mourir tout le monde. Mais en arrivant sur le pont, le maître, s'adressant au capitaine, lui dit vivement :

~ Capitaine, le chef indien a des baumes à bord de son canot, et il vient de guérir M. Paul comme avec la main . Je crois qu'il vaut mieux l'attendre que d'écouler notre prétendu médecin.

— Tu as raison, dit le capitaine. Et se tournant vers le remuant docteur, qui s'empressait autour du premier blessé arrivé à bord, M. Sharp lui dit durement :

— M. Bleeder, portez votre science aux passagers et aux émigrants, s'ils en veulent. Mais ne louchez pas à mes hommes.

— Capitaine, vous êtes responsable des malheurs qui peuvent survenir; au nom de la science et de l'humanité je proteste,

— - Prolestez, mais dérapez! Et taisez-vous, ou j'envoie votre scientifique personne s'exercer par-dessus le bord. Je n'aime ni les poltrons ni les charlatans.

L'affairé monsieur ne se fit pas répéter l'injonction et courut à l'arrière porter aux passagers sa prétendue science et ses soins empresses.

Il alla tout d'abord à la cabine du jeune Brésilien qui était assis sur son lit, entouré de ses deux compatriotes. Mais le jeune homme, que le combat semblait avoir transformé, tant il avait pris de gravité calme, lui dit :

— Monsieur Bleeder, si vous ne connaissez pas mieux les blessures que vous ne connaissez les serpents de mon pays, vous ferez bien d'étudier avant de pratiquer. Si vous ie permettez, j'attendrai l'arrivée de l'Indien.

Le médicomane tourna vers le malade un regard chargé de prières et de désirs médicaux. Mais l'obstiné blessé, restant muet à ses espoirs, le docteur rentra dans le carré pour y chercher des patients plus crédules.

Là, il prit l'air aiïaiié d'un médecin en vogue, et entra brusquement dans la chambre de Monlfort.

— Je n'ai qu'une minute à donner au blessé." Tout le monde me réclame à la fois, dit-il en s'adressant à l'ua

dps missionnaires et à madame Cerny. Puis il s'avança vers le lit du jeune homme.

Mais la garde-malade se leva , et se plaçant contre le^ blessé :

— Alors, monsieur, lui dit-elle, ne perdez pas un temps précieux : mon père sait un peu de médecine; nous suffirons. Veuillez seulement me faire donner un cordial quelconque.

Le médecin malgré tout rentra au bout de quelques minutes, armé d'un flacon qu'il avait gravement orné d'une étiquette avec le mot sacramentel : — potion selon la formule, — et le donna plus gravement encore à madame Cerny.

— C'est du rhum et de l'eau, dit la veuve en ouvrant le flacon et respirant l'odeur.

— Oui, madame: mais tout à l'heure je vous composerai moi-même un élixir souverain et je reviendrai.

— Je vous remercie pour M. de Montfort; cela suffira. Ne vous arrêtez pas plus longtemps ici, vos blessés vous réclament.

— Quoi! pas un , pas un seul! dit le docteur en sortant; mais la cabine de M. Vulgar était ouverle. M. Bleeder s'y précipita. Le commis se laissa docilement ausculter, palper, souffrir, sous les mains inhabiles du charlatan, qui finit par assurer une guérison certaine, sous la condition que le blessé suivrait ses prescriptions à la lettre.

Cependant, effrayé de l'état de son patient, il rentra dans la cabine de Monlfort, et s'adressant au missionnaire :

— Monsieur, lui dit-il, ne viendrez-vous pas m'aider à panser M. Vulgar, qui est gravement blessé?

— Voioniiers, répondit le modeste apôlre.Et il entra

<l;ins !a cabine du commis, qu'il pausa presque seul et, paiiaitenienl, en dépit du babillage, des prescriptions et des mouvements inutiles de l'ignorant empirique.

Le missionnaire rentra bientôt dans la cabine de Monllort, dont la prostration continue de forces l'inquiétait. Mais il vit le jeune homme parlant à voix basse à sa gardemalade, une mai-n dans ses mains, et les yeux sur ses yeux.

Le prêtre charitable et bon, comprit le dictametout. puissant de leur solitude à deux et s'éloigna.

La fraternité véritable sait veiller ou s'abstenir, sans s'imposer, sans paraître, sans se produire â contre-temps; car elle ne s'occupe ni des gratitudes ni des honneurs qu'elle peut récolter pour ses peines. Elle n'a qu'un but: alléger la souffrance humaine.

Tandis que M. Bleeder colportait ainsi vainement ses talents méconnus, l'Indien , aidé de l'un des siens et de deux matelots, transportait tour à tour les cadavres des Mundurucus et des blancs à bord de sa vigilinga, laissant à la maiée le soin d'emporter les corps des métis. Les deux Indiennes avaient rangé toutes choses au fond du canot, et préparé sous les toits du bateau un large espace tapissé de feuilles vertes, sur lequel on déposa les corps.

Le capitaine voulait faire porter les blancs à bord du navire, mais l'un des missionnaires lui dit :

— Laissons-les là : les blessés ne les verront pas . Les cérémonies funèbres s'accompliront aussi bien à bord do la vigilinga, et nous ne troublerons pas ceux qui souffrent.

M. Sharp y consentit, et l'un des prêtres descendit prier dans la barque indienne, qui fut convertie en chambre mortuaire.

Quand tout fut prêt abord de son canot, Antonio moiita

sur le ponf, toujours suivi de son Indien, et s'approchant du capitaine :

— Tafia! lui dit-il de son air calme et grave.

Le capitaine hésita une seconde à lui donner de l'eaude-vie. Le chef était couvert de blessures légères auxquelles il ne paraissait donner aucune attention: tandis que l'Indien qui le suivait se traînait à peine, se reposant à tous instants, d'épuisement et de souffrances.

— N'as-tu pas de tafia à bord? dit l'Indien de la même voix calme.

— Si! reprit le capitaine en réfléchissant que mieux valait laisser ces hommes faire à leur gré.

Sur son ordre, un matelot apporta une dame-jeanne et un verre à boire ordinaire. M. Sharp le remplit d'eau-devie et le tendit à l'Indien.

Le vieux chef le prit , but d'un seul trait , remplit le verre une seconde fois et l'offrit à son compagnon, qui l'imita. Antonio alors, montrant au capitaine les deux matelots qui venaient de l'aider à transporter les cadavres :

— Pour chercher le remède et la sépulture, lui dit-il ea portugais, prête-moi les deux hommes.

M. Sharp comprit à demi, et, se tournant vers les matelots :

— Je ne sais pas bien ce qu'il veut, dit le capitaine à ses hommes. Mais suivez-le, et faites tout ce qu'il vous ordonnera, comme si je vous l'ordonnais moi-même. C'est un brave que cet Indien.

— Cela suffit, capitaine, dirent les matelots.

Le chef descendit gravement du bord , comme il était monté, prit dans sa vigilinga quatre haches et un coui pouvant contenir environ deux litres. Puis, entrant dans

le canot du navire, il fit signe aux matelots d'aller au rivage. Le canot partit.

M. Sharp cependant faisait préparer à bord toutes ces choses funèbres , vêtements et demeure suprême , que la mort réclame. Et le jour naissant trouva les matelots de la Caroline silencieusement occupés à leur œuvre douloureuse.

Une heure à peine après le lever du soleil , Antonio revint. Ses hommes pliaient chacun sous de larges morceaux d'écorce de tawari et de castanheiro. Le chef tenait aux mains son coui rempli d'une liqueur rosée , qu'il portait avec un soin religieux.

Il lit signe aux matelots de laisser à bord leurs écorces . Puis, appelant sa fille, il monta avec elle sur le pont du navire, se dirigea vers la chambre du capitaine, et dit :

— Voilà le remède ; où est Henri?

M. Sharp conduisit l'Indien à la cabine de Montfort. Le blessé dormait. Antonio hésita une seconde; mais le remède lui parut préférable au sommeil, car il toucha légèrement le jeune homme à l'épaule. Montfort se réveilla.

— Où est la blanche qui t'aime?

— Elle dort , dit le blessé. Et il se prit à sourire de joie aux paroles de l'Indien. — Elle dort, laisse-la dormir. Elle a veillé longtemps.

— C'est bon, reprit Antonio, ma fille attendra.

Mais au môme instant madame Cerny apparut sur le seuil de la cabine. Sœur vigilante, elle avait entendu les voix, et venait à son malade. Une femme qui a'me et qui soigne celui qu'elle aime, veille sans repos : son œil est divin, ses muscles sont d'acier, ses mains sont de femme; toujours présente, voyant tout, devinant tout, c'est l'ange gardien de son amour.

L'îiidicn se loiirna vers elle et dit :

— La fille va te montrer à laver les blessures avec l'acuuba. Tu montreras aux autres, •— il y en a pour tous dans le coui. — Henri , mon fils, dis cela au vieux pour qu'il le dise.

Et, sans attendre davantage, il partit.

Madame Gerny et le capitaine restèrent à regarder l'Indienne, qui prit 1(3 bras du jeune homme: lava la plaie avec le liquide rosé que contenait le coui: l'aspergea lentement et goutte à goutte pendant quelques minutes, puis enveloppa le bras d'un linge fortement imbibé du baume bienfaisant. Quand elle eut terminé, elle se tourna vers Clémence.

— Minha branca, lui dit-elle: fais pour ses autres blessures, — Il aimera mieux de ta main que de la mienne.

Et , souriante, elle mit le coui sur les genoux de Clémence; puis, sans se retourner, sans rien ajouter, quitta le navire et remonta sur son canot.

— Qu'a-t-elle dit, fit le capitaine, que vous restez là tous deux, comme deux statues à vous regarder?

— Elle a dit, elle a dit... reprit Monifort : « La bUmche mettra le baume, et le blanc sera guéri. » N'est-ce pas cela qu'elle a dit, madame ?

Madame Cerny sourit sans répondre. M. Sharp , satisfait, prit la moitié de l'ucuuba contenu dans le coui, appela le maître, et partit avec loi près de ses matelots.

L'Indien cependant était retourné dans la vigilinga. Là il s'assit, ainsi que son compagnon. Puis tous deux, aidés de la jeune Indienne sa seconde fille, dédoublèrent les écorces de tawari, si vite, qu'en moins d'une deaù-heure ils eurent fait assez d'écorces, blanches et fines comme

LES MÈTi; DE L\ SAVANE 201

de légers papiers, pour cavcloppcr tous les cadavres.

— Le rucu est-il prêt pour peindre les guerriers morts? dit le chef en se tournant vers la jeune fille.

— Il est prêt, dit-eile.

Antonio se leva alors et .regarda le prêtre qui priait à l'arrière du bateau, assis près des cadavres des blancs. Il l'examina longtemps en silence. Puis, tout à coup, apercevant un des Brésiliens qui se promenait sur le navire, il le pria de descendre près de lui.

— Ce padre n'est pas Portugais, dit l'Indien en montrant le missionnaire au jeune homme.

— Non . C'est un missionBaire qui fient pour catéchiser les Indiens du Brésil.

^ C'est bon. Ceux-là sont de bons padres. Tu vas lui parler pour les cadavres qui sont là.

Antonio s'avança sur la vigilinga, et, touchant le prêtre iu doigt, il lui montra le Brésilien interprète et dit :

Antonio a été baptisé, mais les padres de cette terre sont méchants. Ils volent les Indiens, ils les battent. Ils prennent leurs filles et s'en vont, sans se soucier d'elles. Alors Antonio et beaucoup d'autres les ont quittés, et les Mundurucus ne savent plus rien du Dieu des blancs. Toi tu pries, comme priaient les robe^ noires de l'autre temps : tu es vêtu comme eux : tu es calme comme eux. Veux-tu faire pour les Mundurucus comme pour les blancs ? Deux des cadavres sont bapùsés comme moi : un seul ne Test pas. Mais fais pour K.i aussi. Si tu ne veux pas, je ferai pour les trois comme faisaient mes pères avant l'arrivée des robes noires. Cependant j'aime mieux toi et ton Dieu.

Le Brésilien répéta fidèlement les paroles de Tin-

dien, et se crut forcé d'excuser l'ignorance de son sauvage compatriote.

— Il est à plaindre: dit le missionnaire, et non à blâmer. Dites-lui que je ferai, ainsi qu'il désire.

— Quoi ! dit le Brésilien, vous allez prier également pour les chrétiens et pour l'idolâtre?

— Encore plus pour lui que pour les autres, puisqu'i' en a besoin plus qu'eux. Je ferai pour ses Indiens comme pour les nôtres. Ajoutez-lui, je vous prie, que c'est mon devoir, selon le Dieu des blancs.

Habitué aux inloléi-ances ignorantes de ses padres, le Brésilien fit un geste d'étonnement et répéta les paroles du missionnaire.

— C'est bon , dit l'Indien. Dis-lui qu'avant six lunes les Mundurucus lui donneront, pour le payer, plein le canot de castanhas et de grude.

Le prêtre sourit en écoutant la traduction de ces paroles, et reprit :

— Expliquez-lui que je ne veux rien : que c'est mon devoir, et que je ne suis pas marchand.

Le Brésilien expliqua les paroles du prêtre.

— C'est une vraie robe noire, dit l'Indien . Antonio le dira dans sa nation, elles Mundurucus lui viendront-

Puis, sans attendre la réponse, il retourna près des cadavres et commença â les peindre au rucu, aidé ds son Indien. Les deux femmes, pendant ce temps, poussaient des gémissements inarticulés et lugubres, qu'elles coupaient par intervalles avec les noms des morts et des épilhètes accumulées en leur honneur.

Le missionnaire fit comprendre à Antonio que ces pein* luies et ces cris n'étaient pas agréables au Dieu des blancs.

— C'est bon, dit le chef : 11 cessa de peindre les corps et fit (aire les deux femmes. Puis, montrant au prêtre le tawari et l'écorce de castanheiro, il lui demanda s'il pouvait envelopper les cadavres.

Le missionnaire fit un signe d'assentiment.

Alors les quatre Indiens, hommes et femmes, entourèrent leurs morts de bandelettes de tawari, qu'ils arrosaient sans cesse d'une essence odorante. Par-dessus ce premier linceul végétal, ils superposèrent, comme une bière, des écorces épaisses de castanheiro, qu'ils attachèrent avec des fibres d'écorce: et, en quelques heures, les trois cadavres furent prêts pour leur demeure dernière.

Les blancs, cependant, avaient achevé aussi leurs tristes préparatifs: et longtemps avant le milieu du jour, tout se trouva prêt pour la cérémonie funèbre.

Il n'en est pas sous l'équateur comme en Europe. Là, tout se presse et s'efface vite, la vie comme la mort. Tout croît en hâte, mais tout meurt, tout retourne à la terre eu hâte aussi, comme pressé de s'absorber pour renaître. L'arbre planté de l'année donne de l'ombre à son planteur avant la fin de l'année ; mais l'arbre tombé pourrit et croule en poussière en deux ans à peine. Les jeunes filles sont femmes à douze ans ; mais à trente ans les £)mmes sont vieilles et flétries. Les enfants marchent à six mois, mais un vieillard de quatre-vingts hivers est un centenaire attardé, Et le corps animé qui meurt au matin, avant la fin du jour est mûr pour le sépulcre ou dévoré par les fourmis et les vautours. C'est là, là surtout, plus que nulle part en ce monde , que se fait réelle et tangible cette loi éternelle de la nature humaine : que la décrépitude est en raison de la croissance.

Tout étant donc préparé pour la cérémonie funèbre, le

capitaine donna le signal, et les matelots valides descendirent, ainsi que les passagers qui voulurent suivre- La vigiiinga, guidée par les Indiens et portant les missionnaires et les corps, quitta lentement le bord du bâtiment. Les "trois canots du navire et la uba de l'Indien suivaient, portant le cortège. Antonio fît aborder la vigiiinga au pied d'une dune élevée, qui s'élevait au-dessus des flots, à quelques cents mètres du navire. Avant de descendre les corps, le missionnaire pria l'un des Brésiliens de demander à Antonio pourquoi il n'allait pas au rivage, plutôt que sur cet îlot de sable, perdu dans la mer.

— Ici, les Mucurras ne viennent pas déterrer les cadavresrLes pieds des ennemis ne fouleront pas les tombes des nôtres. — Ici tout est solitaire pour la sépulture : répondit l'Indien.

Lesmatelots creusèrent les tombeaux. Les prêtres dirent les chantsdes morts. Chaque assistant vint à son tour jeter dans la fosse ouverte sa prière, son regret etsa pelletée de terre! Tristes et dernières offrandes que font ceux qui restent, à ceux qui s'en vont! Le maître et ses matelots essuyèrent en silence, du revers de leur main rude, une larme à demi tombée : puis un missionnaire planta sur la dune une croix de bois noirci. Quelques vautours noirs, trompés dans leur attente, s'élevèrent dans les cieux par lentesspirales. Et tout fut uni. Lescanots repartirent; d'autres idées prirent tous ces hommes. Le soir ils dînèrent comme de coutume, plus seuls, moins bruyants, pas davantage ! Et.^ dans la nature indifférente rien ne regretta, rien ne gémit, rien ne s'arrêta même une seconde I Le soleil inonda comme avant sous ses rayons en feu le sable funéraire : la mer continua de baigner à bruits monotoneslepied de la dune funèbre. La natuiein-

LES MÉTIS DE f-A SAVANE 20o

iliiïéronlene sctrouble pas auxcliosesde l'homme Cola est si peu sur celte terre qu'une créature luimaine qui s'efface!

SSadamc Mlilliner et la fazenda du major A!iu(s'e< -» S^e siaajor. — I^a vcaag'eance das ISBiasidinrHCusi.

Le fléau triomphant vole au gré de mes vœux i Il va tout envahir dans sa course agrandie. Et Taquilon joyeux tourmente rincendie Comme une tempête de feux,

ViCTOB Hugo.

Nous avons laissé dame Fœdora-Semiramis Milliner heureuse, gourmée, faisant la roue sous les admirations des esclaves du major. Elle finit cependant par se lasser des fumées de cet inutile encens , et pria le nègre qui la servait de lui montrer l'habitation du major. L'esclave n'osa rien refuser: et la marchande, précédée d'un nègre portant une torche de résine, parcourut la fazenda.

La maison n'avait point d'étage supérieur, se composant en tout d'un rez-de-chaussée construit sans ordre, sur la terre battue de la grande île.

La dame visita tout : la varanda, cette galerie extérieure ouverte, où pendent les hamacs de jour, et qui est le salon quotidien des maisons de campagne. brésiliennes : le cabinet du major avec sa table boiteuse , son encrier sans encre, ses plumes aux becs disparus, ses livres rares et poudreux, mauvais romans de mauvais auteurs. Elle entra dan?^la chambre du fazender et la trouva garnie, pour tous meubles, d'un hamac sale en coton grossier, d'une cuvette solitaire et fêlée, sans savon ni toilette ; puis des deux caisses vertes infaillible?, contenant les vêtements

Dûirs de gala, la chemiselte brodée, les diamants de cnemise et les grosses chaînes et les grosses bagues voyantes. Tout cela reposant sur la terre humide et nue, sans nattes, sans carreaux, sans parquet.

La marchande fît une moue dédaigneuse. T\Iais elle voulait tout voir dans la chambre de son opulent ravisseur. Se courbant pour passer sous les chemises et les nippes, qui séchaient en désordre à des cordes en travers, elle alla reconnaître tour à tour et le portrait du major, modèle de genre: et l'image coloriée du Juif errant: et les amours encadrés de Mathilde , accrochés côte à côte aux boues mal crépies des murailles.

De ce taudis seigneurial, la Parisienne entra dans la pièce voisine, la chambre aux mulâtresses ; c'est-à-dire un sérail borgne, un réceptacle confus de hamacs, de vêtements suspendus, de femmes de toutes races, d'enfants de tous âges, de toutes couleurs, et soi-disant d'un seul père : tout cela entassé dans une chambre sans air et sans soleil. De là, traversant deux ou trois pièces ouvertes à tous les vents et remplies de cuirs desséchés, elle vit, sous un toit sans murs, au pied d'un four en terre et sur le sol, tout un amas de poteries ébréchées , de faïences jaunies et couturées, de vaisselles bossuées encore à demi pleines du dernier repas; puis des paniers de farine et un feu sans âlre fumant au milieu du tout. C'était à la fois la cuisine, l'office et le garde-manger. Elle regarda dans la cour. Deux ou trois orangers grêles répandaient leurs fruits et leurs fleurs odorantes sur des ossements de bestiaux et des écailles de tortues: tandis que sur la palissade en pieux inégaux qui entourait la cour, des quartiers de viande étaient étendus.

Quelque peu dégoûtée, rêvant à sa boutique en fleurs,

ladame rentra dans la maison cherchantenfin une chambre^ un nid où se poser. Maiselleavaitbien vu la maison entière, toute la demeure du maître. Alors elle sortit et regarda autour de la fazenda. Vingt-cinq ou trente cabanes en feuilles, à la façon de ces hutttes qu'on fait au bord des marais pour tirer les canards, s'élevaient à la file, s'étendant sans ordre vers la savane : c'étaient les ajoupasdes esclaves- A côté d'eux, trois vastes hangars couverts enfeuillesabritaientdeshamacstendus puis des selles et des brides entassées pêle-mêle. C'étaient les demeures, le caravansérail des vaqueiros du major.

Derrière le toit, un vaste campo entouré de pieux palissades laissait voir trente ou quarante chevaux qui couraient librement, toujours prêts pour le maître ou ses gens. Tandis qu'au bas du campo, des bateauxde toute forme et de toute dimension dansaient au flot mouvant de l'Océan, quoique abrités dans une petite crique naturelle formée par la bouche d'un ruisseau venant de la prairie.

A part cela, rien que la savane avec sesarbres mal venus, sa lisière de forêt et sa plage blanche, bornés sans fin par la merjaune et solitaire des bouches de l'Amazone

— Est-ce là tout ? dit la marchande à son cicérone. Est-ce là toute la demeure du major que vous dites si riche ?

— Si senhora, fit le nègre en se redressant avec orgueil. — C'est Vacca , la plus riche fazenda de toute la grande île; la demeure habituelle du riche major, du maître qui a soixante contos de revenu (180,000 livres de rente) , plus de cent esclaves , et vingt mille têles de bétail. N'est-ce pas, senhora, que; Vacca est une belle fazenda? Le major en a d'autres, mais nulle n'est aussi

belle, sauf sa maison du Para, qui est toute peinte etma-

gnifique.

La marchande ne répondit rien, mais les beautés de la fazenda tombant de toute leur laideur sur ses rêves entrevus, écrasèrent dans son cœur ses espoirs naissants. — Cependant, se dit-elle, la maison de ville est peut-être belle: et rappelant le nègre, elle lui adressa questions sur questions, concernant la maison du Para et les richesses du major.

L'arrivée d'une mulâtresse qui vint à elle tout effarée;, interrompit brusquement le cours de ses investigations.

— Voilà le maître, dit-elle. On entend déjà son cheval. Et toute la foule des esclaves, des femmes et des enfants disparut comme par enchantement, laissant la dame ébahie, seule au milieu de la varanda.

C'était le maître qui arrivait, en effet, revenant en trouble-fête à sa fazenda, une nuit plus tôt qu'il n'était attendu. Depuis que le major avait quitté son compadre le jeune docteur, l'idée de ce pillage autorisé par lui, sur un navire français, n'était pas sortie de son cerveau. Il supputait, dans son esprit alarmé, les conséquences que pouvait entraîner cette atteinte au pavillon d'un voisin, et regrettait son imprudent acquiescement. Il arriva ainsi, ruminant ses craintes, dans une fazenda des environs de Ghavès.Là, le hasard voulut qu'un Brésilien revenant de la Guyane fît devant lui un éloge immodéré des bâtiments de guerre français , qu'il venait de voir à Cayeniie.

— Il suffirait d'un seul de ces navires, disait le voyageur enthousiaste, — et il disait vrai, — d'un seul, pour mettre en déroule tout le Para, Or le bruit court que les bâtiments français, d'accord avec le gouvernement de

Rio- Janeiro, vont entrer en rivière pour réduire Belem el les révoltés .

La peur prit le major. Renonçant à pousser jusqu'à Clravès, il demanda un nouveau cheval et revint en hâte vers Vacca, afin d'être plus près de Magoari et de conjurer, autant que possible, les conséquences de sa faiblesse imprudente. Le navire, dans sa pensée, avait été pillé dès la nuit précédente, et il n'était plus temps de rien empêcher. Mais il voulait du moins détourner de lui les suites de l'orage.

— Peu m'importe, disait-il . Avant tout, mon salut ! Je saisis le docteur avec cinq ou six vaqueirôs, et je les envoie sous bonne garde à la Guyane. Que ferais-je si les Français débarquaient?

Et le major pressait le trot de son cheval, tout en maudissant sa faiblesse envers Jonathan et le docteur. A quelques lieues de sa fazenda, il rencontra l'un de ses esclaves qui venait lui annoncer l'arrivée de la blanche à Vacca. Le nègre raconta longuement à son maître les hautaines allures de la dame, et sa pompeuse toilette, et son indignation bruyante.

Ce premier attentat commis en son nom ainsi que les paroles du nègre, jointes aux préoccupations dé son esprit, troublèrent le major outre mesure. Il résolut d'à-* paiser sa captive à tout prix en rejetant le crime sur lé docteur, et ainsi de se servir d'elle comme témoin de Sa neutralité bienveillante.

Il arriva à Vacca vers neuf heures du soir environ, et descendit de cheval au pied même de sa fazenda. Puis, laissant l'animal errer librement autour de l'habitation, il entra :

— Où est la blanch-o? dit le major en s'adressant à deux

mulâtresses qui s'empressaient à sa venue. On vient de

me dire que Jonathan et ses hommes l'avaient conduite

— Elle est là, dit l'une des femmes en montrant madame Milliner, qui se balançait à demi couchée dans un hamac, à l'extrémité de la fazenda.

— C'est bon , dit le fazender; allez!

Le major était un petit homme court, trapu, haut en couleur ; la barbe rasée, les cheveux longs et gris : avec de gros grands yeux verts assez doux ; les mains soignées, mais massives, velues et ornées d'ongles incommensurables. Car c'est le grand ton du pays de prouver par la longueur de ses ongles, une habitude constante de ne faire jamais œuvre de ses doigts. Il portait un chapeau de paille, une veste grisâtre, une chemise ouverte à la poitrine et sans cravate, un pantalon gris, des souliers dévernis et un stick de cheval ; ressemblant à s'y méprendre, éducation, allure et costume, à certains de ces gros marchands de bestiaux qu'on rencontre par les foires normandes. Maquignons toujours négociant, toujours trompant tour à tour acheteur et vendeur, mais toujours joyeux vivants, pleins d'affabilités rondes et joviales.

Le riche fazender, le major, le petit roi de Marajo, quitta son chapeau de paille et s'avança vers la dame. Il parlait quelques mots de français appris à Cayenne, et lui dit avec la joyeuse aisance qu'il prenait envers chacun :

— Bonjour, senhora. Je suis charmé de vous voir dans ma case.

Mais la marchande, prenant son plus grand air, et sans même se soulever de son hamac, lui dit :

— De quel droit, monsieur, vous êtes-vous permis de faire enlever par surprise une femme comme moi?

Le major, troublé par la hauteur dédaigneuse de la blanche, raurmura quelques phrases portugaises.

Mais, sans l'écouter, dame Milliner reprit en se soulevant à demi et agitant sa main chargée de bagues :

— Si, ce soir même, vous ne me faites pas reconduire à bord du vaisseau, j'adresserai directement mes plaintes au roi de France, et nous verrons si les navires de guerre savent venger les injures des Françaises.

La marchande, sans s'en douter, frappait en plein bois du major. Aussi le fazender tordait son chapeau dans ses doigts, comme un collégien devant son proviseur, et balbutiait en portugais des excuses sans fin, tout en dévorant du regard la divine blanche qui l'accueillait ainsi.

L'aspect du lion soumis et admirateur apaisa quelque peu la dame, qui reprit d'une voix moins sévère :

— Pouvez-vous me dire enfin, monsieur, pourquoi vous m'avez fait conduire ici par force? Parlez en français; je n'entends ni votre langue ni vos excuses.

Le major s'embarrassa dans des phrases inachevées, au bout desquelles le respect revenait toujours, mêlé à des protestations sans pareilles.

La belle irritée sembla se calmer sous ces excuses, mais elle dit de nouveau :

— Je veux, monsieur, retourner à bord ce soir même. Le fazender, reprenant peu à peu force et courage,

expliqua à la dame l'inutilité de son retour sur un navire échoué, qui ne pouvait plus gagner le Para . Il s'offrit à aller chercher lui-même à bord tout ce qu'elle possédait, pour la conduire dès le lendemain à Belém. Il exprima son indignation contre la témérilé du docteur, seul auteur de celte conduite inouïe, jurant de son ignorance et promettant de punir les coupables, dont il subissait malgiô

lui le voisinage. Il peignit son admiration si vive pour les attraits de sa visiteuse, et sut enfin, avec tant d'à-propos, parler de ses vingt mille têtes de bétail et de sa maison de ville et de ses maisons des champs, que la dame s'apaisa par degrés, comme une mer qui se calme, el finit par dire :

— Je veux bien rester ce soir, parce que je n'aime pas à voyager de nuit. Mais demain, dès l'aube, vous me reconduirez vous-même au navire.

Le major ne se sentait pas d'aise. Il mangeait des yeux la Française parisienne, si belle , si bien vêtue, si noble en manières, que, s'il eût plu à la marchande de s'annoncer parente du roi de France, l'amoureux admirateur eût cru la dame sur parole !

Il commanda pour souper une chère de LucuUus : c'està-dire qu^il fit tuer sur l'heure deux bœufs, afin d'avoir à choisir. Il enjoignit aux mulâtresses d'étaler sur la table tout ce qu'il possédait de flacons, de faïences et de vaisselles, et fit commencer devant lui le nettoyage immédiat de sa vigilinga. Puis, oubliant tout, dans le ravissement de son âme, et le navire et ses craintes, et le pillage qu'il pouvait empêcher encore, il retourna prodiguer à nouveau ses admirations amoureuses à sa fière blanche.

Le souper arriva; la dame y fit honneur. Le major, qui avait sorti trois carafons de vin, toute sa cave, et qui goûtait à tous, ainsi que la marchande, redoubla d'amabilités et deflammes discrètes. Bref, la table et lui firent si bien, qu'à la fin du repas la marchande laissait son admirateur embrasser sa main à tous instants, el souriait sans répondre à ses projets matrimoniaux. Bientôt, le porto aidant à son imagination chevauchante, elle oublia son enlèvement, la tristesse de la fazenda, les longs hivers

du soupirant, pour nesongerplusqu'àsa toute-puissance sur la fortune de cetépouseur. Et l'épouseur vit en espérance sa flamme couronnée, sa personne ornée d'une compagne à grandes manières.

Mais il n'est heures si douces qui ne finissent. Le discret châtelain de Vacca se retira dans ce qu'il appelait sa chambre, abandonnant la varanda à sa visiteuse. Et d'à vagues rêveries d'amour ou de vanité conduisirent peu à peu jusqu'au sommeil les imaginations des deux fiancés'.

Tandis que le major et la dame oubliaient ainsi les heures, le jeune Mundurucu envoyé par le chef se pressait vers la fazenda, tout fier de sa mission. L'enfant du déserl avait bien choisi son cheval ; l'animal courait sur le sable de la plage, comme s'il eût deviné les sauvages impatiences de son cavalier. L'Indien était en route depuis une heure à peine, lorsqu'il entendit des bruits de chevaux qui devaient marcher devant lui. Il comprit qu'il avait rejoint déjà les derniers fugitifs du campo. Mais, confiant dans la nuit, et surtout dans son audace dédaigneuse, le jeune homme continua sa route. Il se mêla bientôt aux derniers vaqueiros : les fugitifs ne s'inquiétèrent de sa course rapide que pour presser davantage les pas de leurs montures, prenant l'Indien pour un des leurs, échappé comme eux du champ de bataille.

Il traversa ainsi la majeure partie des métis . Mais en arrivant aux premiers rangs des fuyards, qui marchaient pressés sur la plage, l'Indien fut obligé de retenir son cheval et d'aller un instant côte à côte avec ses ennemis. Un des métis approcha subitement son visage du sien :

— Tu ressembles à l'un des sauvages qui habitent autour du Mundurucu, ditJe cavalier.

— J'habitais auprès du chef, reprit l'Indien, qui porta

silencieusement la main à son poignard pour frapper son

ennemi avant d'être saisi.

— Le Mundurucu nous a trahis cette nuit; n'es-tu pas des siens?

— Si j'en étais, fuirais-je avec toi?

— C'est vrai, dit l'homme. Et il cessa de regarder son voisin de hasard,

L'Indien continua quelque temps à marcher près de lui. Mais à la première sinuosité de la lisière de bois qui resserrait la plage, il pressa le pas de son cheval, et perdit bientôt de vue son crédule ennemi.

Quand il se sentit hors de portée, il descendit, et, prenant son cheval par la bride, il courut à pied pendant une demi-heure environ pour laisser reposer l'animal , Puis il repartit de nouveau. Déjà il approchait de Vacca , et des bœufs endormis disséminés sur le rivage annonçaient le voisinage de la fazenda , lorsqu'à l'un des coudes de la plage il aperçut, aux rayons de la lune, un nouveau groupe de cavaliers qui marchaient devant lui. Sans s'inquiéter d'eux plus que des premiers , l'Indien poursuivit sa roule, et reconnut bientôt le docteur et ses nègres.

C'était lui, en effet, qui fuyait aussi le champ de bataille. Quand le frère de Mucurra était venu, près du gué de Magoari, arrêter les métis pour les ramener au secours de Jonathan, le prudent docteur avait laissé marcher devant lui le gros de ses hommes, suivant à distance, et se disant qu'il serait toujours temps d'arriver au moment do la victoire.

C'est une théorie si commune à tous les temps et tous les pays, que l'empressement après le combat! Cela est si fructueux de dessiner du courage après la lettre I de moissonner les semailles des autres! de flatter le victorieux, qu'on

insultait la veille 1 Cela se pratique et réussit si bien d*un bout du monde à l'autre, en Amérique comme en Europe!

Mais en arrivant près du navire, derrière ses vaqueiros, le docteur avait vu bondir tout à coup les Mundurucus , puis les blancs , et son effroi grossissant le nombre des ennemis , il n'avait pas même attendu l'issue de la lutte pour se sauver dans le bois avec ses nègres. Poursuivi par la peur, il avait traversé la lisière de forêt et gagné la savane. Mais les clameurs des combattants passaient par intervalles au-dessus du bois , troublant le silence de la prairie : il envoya ses nègres chercher des chevaux dans le campo. Les esclaves revinrent bientôt, effarés, racontant les cadavres qu'ils avaient aperçus aux lueurs mourantes des feux. Le docteur, éperdu, n'attendit pas davantage, et partit pour Vacca afin de s'embarquer en hâte et de retourner au Para., Ce n'était plus que là, au milieu de ses amis et de sa ville , qu'il se croyait désormais à l'abri des Français. Et à ces fins il se pressait vers la fazenda, précédant d'un quart d'heure à peine ses soldats fugitifs.

En entendant derrière lui le cheval de l'Indien, il se retourna tout inquiet :

— Tu viens de Magoari? dit-il.

— Si, senhor.

— Et tu te sauves, comme un lâche !

— Les blancs sont nombreux. J'ai fait comme le seigneur, dit l'Indien . Je retourne à la fazenda du major.

— Attends-moi ! je veux arriver le premier. L'habitation n'était plus qu'à quelques cents mètres de

là, et le jour ne paraissait pas encore. Le sauvage attendit . Il chemina côte à côte avec le docteur, répondant avec calme à ses questions sur le nombre des blancs et leur victoire certaine.

— Mon cheval était meilleur. Je suis le premier des fugitifs, ajouta le jeune homme. Les autres suivent.

Le docteur hâta sa marche, et la fazenda parut bien!Ot. aux yeux des cavaliers.

Sans plus s'inquiéter de l'Indien , le mulâtre ordonna à ses nègres de ranger sa montarie à la plage, toute prête à partir.. Puis, apprenant le retour du major par un esclave de veille qui s'avança vers les cavaliers, il changea d'idée, traversa la varanda et s'en fut droit à la chambre du fazender.

Une lampe de nuit, c'est-à-dire un coui rempli d'huile d'andiroba, sur le rebord duquel brûlait le bout d'une tresse de coton tortillée en mèche, éclarail la pièce à lueurs fumeuses, pâles et rœtides.

Le dormeur, enseveli dans son hamac , s'agitait dans un demi-sommeil , avant-coureur du réveil, car le jour allait poindre, et, selon les habitudes équatoriales, le major se levait avec le jour. Le bruit des pas du docteur l'éveilla tout à fait, et il reconnut son hôte.

Mais sans donner au fazender le temps de le questionner, le docteur s'avança :

— Venez de suite, dit-il, j'ai besoin de vous parler sans témoins, et les murs entendent!

Une fois dehors , le jeune mulâtre, sûr d'échapper désormais, conta rapidement à son complice l'insuccès de la nuit :

— Tout est perdu, lui dit-il. Vous êtes compromis comme moi; votre pilote était à bord, et les blancs m'ont vu. Les vainqueurs ont dû faire des prisonniers, et vos vaqueiros parleront. Passez franchement au parti du gouvernement qui doit triompher au Para tôt ou tard. Votre soumission entraînant celle de toute la province, vous se-

rez comblé d'honneurs , et quand les Français se plaindront, nous serons si haut placés que nul ne songera à nous poursuivre. Les clameurs du capitaine et des passagers s'éteindront d'elles-mêmes ou ne seront pas écoutées. C'est le seul moyen qui nous reste.

Mais le major n'était pas de cet avis. La défaite de Magoari, jointe aux bonnes dispositions de sa visiteuse, ren-courageait encore plus à livrer le docteur et à rejeter sur lui toute l'affaire du navire. Une discussion s'engagea bientôt entre les deux hommes, et tout en injuriant le jeune mulâtre, le fazender cherchait les moyens de s'emparer de sa personne , lorsqu'une apparition soudaine vint déranger subitement ses projets et faciliter la fuite du docteur. C'était l'Indien.

Aussitôt arrivé près de la fazenda, le sauvage avait attaché son cheval aux derniers arbres du rivage, tout près de l'habitation. Puis, consultant le ciel où l'aube ne paraissait pas encore, il entra sous les bananiers, bondit au haut d'un tronc, et cassant rapidement un régime de bananes qui pendaient à demi mûres, il les porta à son cheval. Il avait éprouvé la vitesse de sa monture et ménageait sa fuite. Le cheval s'empressa sur sa copieuse prébende.

L'Indien essaya dans sa gaîne le poignard qu'il avait reçu d'Antonio , seule arme qu'il eût gardée pour son œuvre de ténèbres, et se dirigea rapidement, par les derrières de l'habitation, vers les hangars où les vaqueiros dormaient d'ordinaire. -- Un fea mal éteint fumait dans la cour intérieure de la fazenda. Le sauvage fit rapidement le tour de la palissade. Puis, choisissant un endroit obscur enseveli dans l'ombre du toit de l'habitation, il saula d'un seul bond par-dessus les pieux et retomba dans la cour, l(''gcr comme une gazelle.

Il s'arrêta une seconde , écoulant et regardant : tout dormait. Il s'approcha du feu , y choisit le tison le plus allumé, puis, retournant par où il était venu, il alla rapidement aux bananiers, cassa quelques feuilles, et les divisa en trois paquets. Ensuite, brisant les charbons ea feu, il en réunitquelques débris les uns après les autres sur chacun des paquets de feuilles : saisit ces trois brandons d'incendie, et les jeta sucessivement sur le toit de la fazenda et sur le premier ajoupa des nègres. Après quoi, sans s'arrêter, il courut à son cheval, le détacha, se mit en selle et attendit, laissant l'animal continuer son repas à travers son mors. Quelques minutes s'écoulèrent ainsi. L'aurore commençait à dorer de reflets incertains le lointain de l'Océan, et des bruits vagues, précurseurs du réveil, sortaient des cases à nègres. Enfin, le feu parut sur le toit de la fazenda, puis sur l'ajoupa, mais rouge encore, et s'étalant sans flammes.

Alors, ramassant la bride de son cheval , le Mundurucu s'avança vers le major et le docteur. Les deux hommes se querellaient en marchant sur le sable du rivage, devant la varanda. La discussion était si vive, qu'ils n'entendirent pas l'Indien ; mais celui-ci s'approcha d'eux jusqu'à cinq ou six pas.

Le major le vit enfin.

— Qui va là? Viens-tu aussi de Magoari, toi? L'Indien s'arrêta.

— Oui, dit-il. Et sans rien ajouter, il regarda les feux des toits, qui commençaient à s'élever par flammes grandissantes.

Le major et le docteur se rapprochèrent de lui.

— Quelles nouvelles? dit le major.

Mais le docteur, qui avait reconnu son compagnon de route , dit au fazender :

— Il ne sait rien de plus que moi : il est arrivé en même temps que moi ici.

— Si , dit l'Indien d'une voix éclatante et sonore ; je sais. Je viens pour t'averlir : les cadavres des tiens dorment sur la prairie; ta fazenda brûle. Mais les Urubus sont des corbeaux sans yeux. —Regarde, Urubu, regarde; — c'est la vengeance des Mundurucus.

El montrant du doigt les flammes qui déjà montaient, effaçant à la fois les pâles clartés de la lune et l'aube blanchissante, il tourna rapidement la tête de son cheval, se courba sur son cou et partit comme une flèche à travers la plage.

Le docteur, aux derniers mots de l'Indien, regarda l'habitation et vit le feu. Saisissant rapidement un de ses pistolets, il l'arma et le lira au hasard dans la direction du fugitif; mais la balle se perdit inutile.

Quant au major, il resta pendant une minute comme anéanti, regardant tour à tour vers l'Indien disparu, puis vers les flammes , Enfin il se précipita de toute la vitesse de ses courtes jambes vers l'entrée de la fazenda en criant : Au feu! au /"m/ Puis, entrant rapidement dans sa chambre, il traîna dehors, jusque sur la plage, les deux caisses vertes où gisaient son or et ses diamants.

Les flammes, chassées par le vent du large, monlaien au-dessus des toits, éclairant à reflets rouges les hangars^, le campo des chevaux et la savane. Aux lueurs vacillantes de l'incendie, on voyait les nègres, les négresses, les mulâtresses qui sortaient demi-nues , traînant avec elles un peuple entier d'enfants endormis. Et vainement les esclaves, excités par le maître, tournaient autour du feu

pour arracher du toit les pailles enflammées, le feu grandissait toujours, prenant la fazenda tout entière dans son cercle dévorant.

Tout à coup le major se souvint de sa blanche visiteuse, et se précipita vers la varanda. Il était temps encore. La dame dormait d'un lourd sommeil. Elle ne s'éveilla qu'aux secousses réitérées de son adorateur et se dressa mécontente, troublée dans son repos ; mais l'éclat de l'incendie pénétrant son esprit endormi, elle se jeta, folle de crainte, aux bras de son sauveur et se laissa porter par lui jusque sur la plage.

Quant au docteur, profitant du tumulte et de la terreur distraite de son liôie, U ^lescendit à sa montarie, et, faisant hisser sa voile, partit rapidement dans la direction du Para.

— Brûle! brûle! disait-il en contemplant l'incendie qui se reflétait sur la mer. Brûle! peu m'importe; mais je prendrai ma vengeance aussi, moi! Le blanc s'est échappé du cheval ; j'ai vu sa tête pâle au milieu du combat. Nous verrons au Para, dans ma ville, s'il m'échappera toujours, et si ces chiens d'étrangers pourront impunément tuer nos hommes et brûler nos fazendas.

Et, blême d'effroi, de fureurs trompées, il s'étendit dans la chambre de sa montarie pour méditer en silence des embûches plus sûres contre les Européens, objets de sa rage impuissante.

Les flammes cependant achevaient de consumer les toits de feuilles tressées du major. Tout fut brûlé, l'habitation, les hangars, les ajoupas, les pelleteries, les nippes, tout. Le fazender, tournant sans cesse autour des flammes, restait sourd aux condoléances de ses mulâtresses etmême de sa visiteuse. I! demeura ainsi éperdu,

seins so décidera rien^ jusque vers dix heures, tantôt disputant au feu des débris enflammés, tantôt donnant ordre à ses gens de ne touctier à rien et d'attendre la fin de l'incendie.

Cependant il fallait prendre un parti; les vaqueiros, débris du combat, étaient revenus de Magoari, et, dans leur effroi, ils assuraient qu'une armée tout entière de blancs et d'Indiens, sortis du navire, arrivait sur Vacca, Le départ précipité de son ami le docteur ajoutait encore à l'elïroi du major. Il se décida brusquement à partir pour le Para, emmenant sa visiteuse comme témoin de son innocence, et prêt à tout faire pour conjurer l'orage.

Il envoya presque tout son monde à sa fazenda la plus voisine, laissant seulement à Vacca deux ou trois esclaves pour retirer ce qu'ils pourraient des débris fumants de la maison. Puis, choisissant la plus rapide de ses vigilingas, il y fit embarquer ses caisses vertes, la blanche avec deux'^ mulâtresses pour la servir, huit esclaves pour rameurs ou matelots, selon le vent et : prit la mer.

Quant à madame Miliiner, elle se tapit de son mieux au fond de la chambre du canot, tout effarée des événements de la nuit, mais plus effarée encore de sa toilette en désordre. Les mulâtresses s'efforçaient vainement autour d'elle, impuissantes à réparer le désastre; car, dans la précipitation de son salut, elle avait laissé près de son hamac une partie de ses cheveux, et jusqu'au Para le mal était sans remède.

Elle ne pouvait plus même espérer les ressources du navii-e : le major, qui avait toutes raisons pour ne pas s'aventurer sur un bord ennemi et voulait éviter d'y reconduire la dame, lui avait affirmé le départ du bâtiment pour le Para. La marchande passa dans des transes, des ennuis et des

chagrins inénai râbles les deux jours de ce triste voyage. Vainement le fazender essayait de la faire venir sur le pont pour respirer : tant que le soleil éclairait l'horizon, elle restait ensevelie dans sa chambre sous des draps et des mouchoirs, débris sauvés de la fazenda, sans vouloir sortir. Elle ne consentit àparaître qu'à la nuit: c'est-àdire quand le crépuscule lui permitde dissimuler sous ses ombres discrètes les irréparables outrages du temps, dévoilés par l'incendie. Ce ne fut qu'au matin du troisième jour, quand la vigilinga eut touché à Belem, que les mulâtresses, étant descendues à terre, lui trouvèrent enfin par la ville, tout ce qui lui manquait, et revinrent la délivrer de sa prison obscure et détestée, mais volontaire.

Iflenrieite et le parica. — Lia mère de Josnathau. Déséchouag'e de la Caroline.

Et dans ce corps divin plonger toute son âme, Respirer mollement son doux parfum de femme, Effleurer de la main ses longs cheveui dorés, Environner d'amour ses genoux adorés.

BABTBÛLEaiT.

Nous avons laissé mademoiselle Cerny endormie sous la fatigue et le parica dans la cabane de Jonathan, et Paul partant à sa rechei'che avec trois hommes.

Le jeune homme blessé, faible, mais fort d'amour, re-

joignit bientôtPedro et son Indien, qui l'attendaient à cheval à l'entrée de la savane. Deux chevaux étaient préparés pour les blancs; les quatre hommes partirent, marchant aussi vite que le permettaient leurs blessure et leur épuisement; par intervalles, les souffrancesde Pedro, ravivées au mouvement du cheval, obligeaient ses compagnons à l'attendre pendant quelques minutes. Puis, quand à force de volonté les forces matérielles lui revenaient, ils se remettaient en route tous ensemble, veillant du regard leur guide silencieux et résolu, mais chancelant sous la douleur. Paul et l'autre Indien étaient un peu moins faibles. Quant au matelot, récemment arrivé du bord et n'ayant pris qu'une légère part au combat, ilétait seul valide et n'épargnait aucun soin autour des blesséf.. Enfin, après deux heures de roule, les bords du Cambu apparurent comme une tache sombre aux yeux des voyageurs. Pedro dit à l'Indien :

— Laisse-nous là, le blanc pâle et moi. Va à la case, prends le plus grand de les canots et amène- le devant nous.

L'Indien et le matelot partirent.

Les deux blessés descendirent de cheval, et tous deux, se plongeant dans les eaux qui coulaient froides entre les roseaux, retrouvèrent un peu de leurs forces épuisées.

Enfin un cri d'oiseau, faible comme un souflle, passa sur le fleuve. Pedro y répondit, et presque aussitôt une montarie, ramée par le matelot et deux Indiennes, vint prendre les blessés.

— J'ai apporté le guarana, dit l'une des Indiennes, et du doigt elle montra à Pedro une masse rougeâlre oblongue qui élait au fond du canot. L'Indien prit un coui et le remplit au fleuve : puis, après avoir pendant quelques

3U l'amazone

minutes râpé le pain de guarana au-dessus du coui, il lendit le breuvage à Paul en lui disant :

— Bois : le guarana calme, et donne des forces.

Le jeune homme épuisa consciencieusement l'insipide boisson jusqu'à la dernière goutte, et rendit le coui à son guide, qui répéta le même manège et but comme avait fuit Paul. Confiance ou réalité, il sembla à l'Européen que sls forces lui revenaient. Cependant, imitant l'exemple de l'Indien, il s'étendit comme lui dans le fond du canot, et s'assoupit bientôt sous la fatigue et le mouvement régulier de l'embarcation.

Une pression silencieuse et continue le réveilla.

— C'est ici, dit Pedro à voix basse. Puis, montrant le fleuve pour se faire comprendre, il ajouta : •

— Peux-tu marcher dans les eaux ?

^ Oui, dit le jeune homme, auquel le guarana et ce court sommeil avaient rendu toute son énergie.

— Alors, va. Tu suivras Coati.

L'Indien descendit silencieusement dans les herbes et se dirigea vers le rivage, suivi de Paul. Le matelot voulut partir avec eux, mais Pedro le retint :

— Assez de deux pour voir, dit-il.

L'Indien n'attaque jamais au hasard, et sa prudence défiante ne l'abandonne nulle part.

L'ajoupa de Jonathan apparut bientôt. La lune éclairait à pleine clarté la plage unie qui régnait devant la demeure du cafuze , et tout semblait dormir. Sans sortir des herbes, les deux hommes arrivèrent jusqu'au bois de bananiers qui masquait l'ajoupa; mais là le piodcliaussé de l'Européen frappa l'écaillé d'une tortue, et une voix de femme sortit de la case en disant:

— Qui va là?

L'Indien saisit le bras de Paul et attendit, retenant son souffle. Puis faisant signe au blanc de rester en place, il s'enfonça sous les bananiers, pas à pas, silencieux, glissant comme une ombre.

Trois à quatre minutes s'écoulèrent ainsi. Enfin, le sauvage apparut de nouveau, faisant signe à Paul; puis, brusquement, d'un bond, il s'élança sur la porte de la cabane , la jeta en dedans , et Paul , arrivant derrière lui , vit, à la clarté de la lune, Henriette étendue dans le hamac. Les pâles rayons de l'astre nocturne donnaient sur le visage de la jeune fille ; le jeune homme la crut morte. Il se pencha sur elle frémissant ; mais il entendit la respiration calme et régulière de l'enfant endormie ; l'effroi fit place au bonheur, et, sans plus penser qu'à son amour, il resta là près d'elle, silencieux et contemplant.

L'Indien , sans s'occuper de la blanche , se rua sur la seconde porte du carbet, l'enfonça comme la première, et saisissant la négresse qui se levait alarmée et grondante, il lui mit une main sur la bouche en disant ;

— Si tu parles, je te tue.

Puis, prenant avec calme une lanière de cuir roulée autour de son bras gauche, il en coupa un morceau et attacha les pieds et les mains de sa prisonnière.

La négresse effrayée se laissa faire sans jeter un cri. Tout fut terminé en une minute.

De là, il se dirigea vers un second hamac, à l'autre extrémité du carbet. L'esclave de Jonathan y était étendu, dormant à bruits sonores. L'Indien écarta lentement les plis du hamac ; puis, quand il eut regardé la position des bras que le nègre tenait étendus le long de son corps, il déroula le reste de sa lanière, fit un nœud coulant qu'il passa autour du hamac, et d'un coup sec enlaça le dor-

nier.r. L'esclave se débattit une minute et cria ; mais la voix, du sauvage s'éleva dure et menaçante :

— Urubu, tais-toi.

Le nègre revint, et Coati acheva tranquillement son œuvre, enln(;'ant son ennemi comme une momie, puis retournant près de Paul.

— Tout est prêt, dit-il, le chef peut venir.

Et s'avançant sur le devant de la cabane, il appela Pedro. — Le canot arriva presque aussitôt, et l'Indien, soutenu par le matelot, entra sous l'ajoupa. — Il regarda la jeune fille longuement, et demanda à son compagnon où était la négresse.

Coati alla prendre la vieille, et la traîna jusqu'aux pieds de Pedro, assis sur le seuil de la cabane.

— Femme, lui dit l'Indien, ton tîls est prisonnier comme toi ; nous allons t'emmener. — Qu'as-tu donné à la blanche pour la faire dormir ? Parle sans mentir. Si tu dis la vérité, je te laisserai la liberté; si lu cherches à tromper, tu mourras. Parle.

— Elle a pris le parica.

— C'est bon. Coati, porte la vieille au canot. L'Indien prit la négresse, la porta dans la montarie, et

revint presque aussitôt. Alors seulement , on entendit la mère de Jonathan donner un libre cours à sa fureur, et vomir un torrent d'imprécations et d'injures contre ses agresseurs.

Le matelot impatienté se leva pour aller la faire taire, mais Pedro l'arrêta , et touchant son oreille pour se faire comprendre, il dit à demi-voix :

— Laisse-la parler. J'écoute.

L'Indien connaissait les négresses . Il savait que leurs pensées intimes s'échappent surtout pendant la colère et

dans les monologQes sans fin qu'elles murmurent alors. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers Paul en disant :

— C'est le parica. Nous allons partir.

Et se tournant vers Coati, il lui dit en indien :

— Prends un canot, attache-le au nôtre par une longue amarre. Prépare tout pour la jeune fille et le blanc. Détache le nègre : il ramera et sera l'esclave du vieux chef.

L'Indien fit signe au matelot de le suivre, et rentra au bout de quelques minutes en disant :

— Tout est prêt.

— C'est bon, dit Pedro ; cherche le coffre de Jonathan et ouvre-le.

Coati l'apporta presque aussitôt, fit sauter la serrure avec la pointe de son sabre, et les richesses du cafuze apparurent.

C'est bon, reprit Pedro, porte-le dans la montarie. Puis se tournant vers Paul.

— Si tu as la force, prends la blanche et partons.

Le jeune homme passa doucement ses bras autour de la jeune fille, toujours endormie et demi-souriante. Puis, d'un effort rapide, il la porta jusqu'à la montarie.

Mais Pedro lui dit :

— Va avec elle dans le canot du mulâtre. Vous serez seuls.

L'Européen devina le geste plutôt que les paroles do l'Indien ; et soulevant Henriette à nouveau, il la porta dans le second canot, qui était rempli de feuilles, et s'assit près d'elle.

Pedro , Coati et lo matelot montèrent dans l'autre canot , où les deux femmes, le nègre et la négresse étaient déjà, et presque aussitôt cinq pagaies entrant dans l'eau

en même temps emportèrent au milieu du fleuve et la montarie et l'embarcation qu'elle remorquait.

Pedro, se tournant alors vers la mère de Jonathan, qui grommelait toujours, îni dit d'une voix lente :

— Femme, tais-toi pour entendre mes paroles. Ton fils est mort. Il m'a dit en mourant : Jette au fleuve l'or et les' colliers, pour que la mère n'ait rien. Je vais tout jeter au fleuve.

— Si le fOs est mort, reprit la négresse, l'or est à moi, voleur! fils de voleur!

Mais Pedro dit à son compagnon :

— Ferme-lui les yeux avec ta main, pour qu'elle ne regarde pas où je vais jeter le cofl're.

Coali exécuta l'ordre en dépit des mouvements de tête de la mégère, qui cherchait à mordre la main de l'fndien. Pedro attendit ainsi quelques minutes , puis il commença à faire glisser le colTre jusque sur le bord du canot.

Le matelot le vit, et croyant que le sauvage avait oublié ce que contenait la précieuse caisse, il s'écria :

— C'est le coffre à l'or. Prends garde, tu vas le jeter à l'eau.

Mais la lourde caisse, arrivée sur le rebord de l'embarcation, tomba dans le fleuve emportée par son poids, avant même que l'Européen eût achevé sa phrase.

— Sont-ils stupides, ces moricauds! dit le blanc, il y avait de quoi faire une noce à brûler toutes les cassines de Bordeaux.

Au bout d'une minute environ , Pedro se tourna vers l'Indien :

— Quitte la vieille Urubu, lui dit-il ; et quand le canot sera près des herbes, tu la pousseras dans l'eau.

Puis, s'adressant à la négresse :

~ J'ai tué l'Urubu ton fils , lui dit-il , et j'ai fait la volonté du mort. Les Mundurucus ne sont pas des corbeaux comme ta race, pour becqueter les cadavres.

La vieille femme se souleva, ivre de fureur maternelle et d'avarice trompée

— Ah! c'est toi qui as tué le fils, maudit! Jonathan le fils avait donné les colliers à la blanche ; mais il était le fils. Je te tuerai , maudit! je te tuerai , toi et toute ta nation, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Theresa sait des charmes pour faire mourir.

Et, hurlante, furieuse, l'écume à la bouche, les veines gonflées, les yeux rouges, vomissant des imprécations sauvages , elle bavait tant de fureur haineuse qu'elle fît peur aux deux hommes.

— Hâte- toi, dit Pedro à l'Indien. Puis, d'un coup de barre, il mit le canot contre les herbes.

Aussitôt Coati passa une main dans les cheveux crépus de la négresse, et de l'autre, saisissant son sabre d'abatis, il trancha ses liens ; puis , la levant toute droite, il la jeta dans les roseaux.

Le fleuve, en cet endroit, avait à peine deux ou trois pieds de profondeur; elle tomba sur les genoux, et aussitôt, se retournant furieuse, elle revint vers le bateau. Mais Coati avait prévu son retour, et déjà il avait d'un coup de pagaie poussé la montarie vers le milieu du fleuve. La négresse, trompée dans sa rage impuissante, réussit cependant à saisir d'une main le câble qui traînait le bateau de Paul et de la jeune fille. Alors soudain, apercevant au fond du canot la blanche, cause innocente de son malheur, elle se rua sur l'embarcation de Paul ; et là, se cramponnant au bordage comme une harpie, elle secoua la barque à bonds furieux pour la faire chavirer.

Son effort fut si brusque, qu'une vague entra dans l'embarcation. Paul inquiet se leva , hésitant cependant à la frapper ; mais l'élan de la montarie entraînant le canot, la furie emportée fut obligée de suivre aussi. Une vogue passa sur sa tête, et le jeune homme, détachant aisément ses mains crispées, put la voir se débattre un instant dans les eaux, puis regagner les roseaux.

Les deux bateaux continuèrent leur marche ; mais les brusques mouvements de la négresse avaient fait jaillir l'eau jusque sur le visage de mademoiselle Cerny. Elle se réveilla, et se dressant à demi sur les feuilles qui la portaient, jeta de tous côtés ses yeux sans regard. Paul s'était de nouveau assis près d'elle : la jeune fille , les sens toujours perdus dans les effluves du parica, l'aperçut sans le reconnaître . Soudain, se jetant brusquement à son cou, folle, elle appuya ses lèvres aux lèvres de son fiancé, en murmurant : — Oh ! Paul !... Paul, comme je vous aime 1

Le jeune homme , frémissant à ce contact , s'inclina : saisit à deux mains ce corps adoré pour l'appuyer à lui , et toute une seconde il s'enivra dans cette folle étreinte ; Mais tout à coup, comme par un réveil, l'effroi lui vint : il pâlit sous cette caresse étrange, sous cette voix plus étrange encore , et repoussant la jeune fille, il la regarda d'un œil si effaré, que ce regard arriva jusqu'au cœur de l'enfant à travers son ivresse.

— Comme tu me regardes ! dit-elle de cette même voix affolée. Tu me repousses ; tu ne m'aimes plus déjà ! Moi je t'aime... je t'aime...

Et se prenant à fondre en larmes , elle se laissa retomber dans le fond du canot, secouée par la douleur.

— Ah ! dit Paul en se penchant sur elle pour ia calmer, c'est affreux !

Mais les pleurs de la jeune fille cessèrent presque aussitôt ; le sourire se fit sur ses lèvres : elle se leva de nouveau, puis inclinant sa tête sur l'épaule du jeune homme, elle ferma les yeux et se rendormit.

Paul resta ainsi quelques minutes , égaré à son tour, tremblant, perdu d'amour, contemplant en silence cette tête d'ange, qui dormait dans ses longs cheveux dénoués . Mais bientôt, doucement, à mouvements contenus, il entoura d'un bras sa fiancée respectée, et de l'autre, soutenant sa tête, il replaça l'enfant sur sa couche verte et virginale.

Puis l'effroi le reprit. Ce réveil , cet amour, ce sommeil ravivaient ses terreurs calmées ; il se leva, et appelant Pedro, il lui cria en espagnol :

— La blanche dort toujours !

— N'aie pas peur, dit l'Indien ; le parica est bon ; elle se réveillera forte et sans souvenir.

Le jeune homme comprit; ses craintes s'effacèrent, et il s'assit de nouveau près d'Henriette endormie. Elle le devina pi es d'elle encore, et l'une de ses mains se souleva comme pour chercher une étreinte aimante. Le jeune homme saisit sa main dans les siennes ; puis, immobile, iiinsi qu'une mère tenant son enfant endormi, il resta près d'elle, heureux, étouffant ses désirs avec son cœur !

Ah! va, reste ainsi longtemps, reste ainsi toujours. Ton présent vaut mieux que ton avenir. La plus grande félicité de ce monde, c'est l'amour entrevu ; les rêves de l'espérance sont plus doux que les réalités ; le désir vaut mieux que le bonheiir ! Un jour, quand tu vieilliras, tes espoirs trop assouvis seront comme des flambeaux éteints dans les flots. Vainement, fatigué de vivre dans cette nuit noire qui suit les passions satisfaites, avide de

lumière nouvelle, le cœur plonge à tous les feux pour rallumer sa flamnae ; des clartés crépitantes et pâles brillent par éclairs passagers; mais le flambeau ne reprend pas. L'âme n'a plus que des cendres vaines qui s'allument et s'éteignent sans chaleur et sans clarté.

Les canots suivirent tout le reste de la nuit le cours du Cambu. Dans la matinée, Paul reconnut sur la rive l'endroit où il s'était embarqué, et le fit remarquer aux Indiens ; mais ses guides lui firent signe que leur route devait se faire tout entière par le fleuve.

Le vieux chef, en efl"et, pour éviter aux hommes les fatigues du cheval, leur avait dit de suivre la rivière jusqu'à la mer. Le trajet était plus long, mais sans secousses. Le Cambu se jetait à l'Océan à trois lieues environ du navire ; et Antonio avait formé le projet d'aller par mer chercher la blanch^^ pour îa ramener au vaisseau.

Aussi, lorsque les funérailles des défenseurs de la Caroline furent terminées, le vieux chef revint au navire et chargea l'un des Brésiliens de demander au capitaine deux matelots, pour aller avec lui au-devant de Paul. Puis, montant lui-même sur le bâtiment, il entra dans la chambre de Montfort : le jeune homme causait à demivoix avec les missionnaires et madame Cerny.

— Demande à la blanche, dit le chef en entrant, si la mère veut venir trouver sa fille. Le canot d'Antonio va chercher la jeune blanche.

Montfort expliqua à madame Cerny les paroles de l'Indien : elle partit aussitôt avec le missionnaire et l'un des Brésiliens, qui l'accompagna pour servir d'interprète. En deux heures la vigiiinga arriva à la bouche du fleuve. Là, l'Indien jeta l'ancre et attendit. Bientôt la jeune mère vit

arriver les canols et put distinguer, sur l'un d'eux, Paul, et sa fille encore endormie.

Mais les effets du parica s'effaçant peu à peu par le temps, le sommeil de la jeune fille était devenu moins profond. Elle se réveilla tout à fait au moment où les matelots la transportèrent à bord de la vigilinga. Pendant quelques secondes, elle regarda, étonnée, incertaine encore, le canot à bord duquel elle se trouvait, puis sa mère, Paul et les matelots. Mais tout à coup, le réveil se faisant complet et réel, elle se souvint du passé comme d'un mauvais rêve, et, se jetant dans les bras de sa mère:

— Oh! mère, lui dit-elle, si tu savais quels songes étranges je viens défaire ! Pourquoi ne sommes-nous plus à bord du navire ? Tu pleures, mère ; qu'y a-t-il donc?

— Enfant, ne te trouble point, reprit madame Cerny à travers ses larmes, je pleure de joie. Tu n'as pas rêvé ; et, sans Paul, qui sait où tu serais maintenant?

Mais la jeune fille n'avait que des souvenirs si confus et si vagues de ce qui s'était passé, que sa mère fut obligée de lui redire son enlèvement. Henriette alors se rappela le mulâtre ; et peu à peu, la mémoire se faisant dans son esprit, elle put raconter à sa mère sa course à travers la prairie, et sa lutte avec le cafuze. Mais à partir de ce moment, elle n'avait gardé souvenir de rien, si ce n'est, ditelle, que j'ai rêvé...

Et levant les yeux sur Paul, elle le regarda en rougissant.

Sa mère vint à son secours : d'autres pensées emportèrent, SCS souvenirs conais; et d;ins leur joie do se retrouver ensemble, les prii^sagrrs d'Antonio arrivèrent à la Caroline sans s'être aperçus ni dii temps ni dii voyage.

Déjà la marcccommonc:îi! à baisser, quand les vcyag'^urs

montèrenlù bord. iMontfort, le capitaine et quelques matelots revirent avec une joie d'enfant la passagère retrouvée; puis, comme en ce monde, bonheur ou malheur, tout, va bien souvent, par mines, disent les joueurs, le vieux marin annonça aux nouveaux venus que, pendant leur absence, la marée avait presque soulevé la Caroline.

— Si j'avais eu la précaution de faire mouiller nos ancres pour cette marée, dit le capitaine, j'aurais peut-être réussi à me démarrer; mais il y a encore un flot avant la grande mer de la pleine lune , et je ne comptais essayer que ce soir. Quoi qu'il en soit, dès à présent, je suis presque sûr de sortir d'ici à la nuit, et, avec Antonio pour pilote, nous serons au Para dans deux jours, s'il plaît à Dieu.

— C'est trop de bonheur, capitaine, dit la veuve. Les félicités accumulées m'effrayent : les soleils trop chauds annoncent les orages. Je suis heureuse , mais j'ai peur.

M. Sharp fit un imperceptible m )uvement d'épaules, et alluma un cigare en disant :

— Si ce n'est pas se créer des chagrins à plaisir que d'avoir peur de son bonheur! — Et moi, si ma belle Parisienne était retrouvée, je serais plus heureux qu'un dieu du vieil Olympe. Je l'ai demandée à Antonio, et Antonio m'a répondu par son perpétuel « Espéra : Attends! » J'attends ; mais jusqu'à la marée.

En achevant ces mots, le vieux marin, laissant ses passagers, alla combiner avec le maître et son second tous les préparatifs nécessaires au dés^cho-uage prochain qu'il espérait.

Chacun cependant venait tour à tour féliciter la veuve et questionner la jeune fille. Puis tous s'apitoyant sur le sort de m-adame MiUiner,on paria un instant de prier An-

lonio d'envoyer à sa découverte. Mais le projet et la dame s'en allèrent bientôt, oubliés dans l'allégresse générale du prochain départ : et déjà personne ne songeait plus à la marchande, lorsqu'on vit arriver sur la plage un Indien qui se jeta à la mer et aborda la vigilinga du chef. L'un des Brésiliens descendit en quêle de nouvelles, et revint bientôt, gazette vivante, satisfaire les curiosités du navii e.

L'homme qui venait d'arriver était le Mundurucu envoyé par le chef pour incendier la fazenda du major. Comme nous le savons, il avait mis le feu h. Vacca ; puis, en revenant par le rivage , il avait rencontré un vaqueiro blessé qui revenait du combat; c'était un des hommes qui avaient enlevé la blanche, et il avait raconté à l'Indien que la passagère du navire avait été conduite par lui à la fazenda du major; qu'elle n'avait nul danger à courir, parce que le fazender aimait passionnément les blanches, et surtout les Françaises; qu'elle avait été très-bien traitée par ses ravisseurs et par les esclaves du major, qui la servaient à l'envi, comme une reine.

Ces nouvelles achevèrent de porter l'allégresse parmi les passagers.

Il ne fut plus question, pendant toute la journée, que des espoirs du capitaine et de projets après l'arrivée au Para. Enfm, le moment si désiré approcha, la marée remplit peu à peu. M. Sharp, cette fois, avait fait mouiller à quelques brasses du navire deux ancres à jet , pour se haler dessus à la marée haute, et faire ainsi glisser le navire dans les eaux profondes qui prolongeaient l'arrière. Quand la mer fut tout à fait pleine, les hommes se mirent au cabestan, et presque aussitôt les passagers sentirent le vaisseau se mouvoir lentement. Un frôlement sourd se fit entendre pendant quelques secondes; puis le navire,

qui depuis l'échouage élail incliné sur le côté, se redressa subitement. Un léger roulis le prit dans son oscillation régulière et lente, le courant l'entraîna au bout des câbles de ses ancres, et la Caroline, ressuscitée, vivante, se berça de nouveau sur les flots de l'Océan.

Le maître, donnant l'exemple, jeta en l'air son bonnet rouge et poussa un hourra formidable qui fut répété par tout le monde, passagers et matelots. Le capitaine pleurait de joie ; le mousse sautait des haubans sur la dunette et de la dunette sur le pont, sans reposer, bondissant comme une balle élastique ; les passagers jasaient comme des oiseaux qui s'éveillent; et chacun, rêvant d'avenir, les uns virent leur amour partagé et complet, les autres leur bourse redondante; ceux-ci marchaient à l'autel : ceux-là , presque tous , hélas ! roulaient sur de l'or 1

Passions humaines! joies! tristesses! qu'il faut peu de chose pour vous faire oublier tour à tour les unes par les autres! Tous ces hommes, qui tremblaient le matin, désespérés et perdus, se retrouvaient le soir, heureux, confiants, ivres d'espérances. Et cependant, combien parmi eux devaient souffrir des mois et des années avant de toucher, même du bout de leurs doigts, un seul de leurs rêves ! combien devaient toujours aspirer, toujours effleurer, toujours voir leur but sans jamais l'atteindre ! combien enfin devaient, comme Moïse, mourir avant la terre promise!

Mais l'existence humaine n'est, dit-on, qu'une épreuve. Bienheureux, peut-être , ceux qui prennent ici-bas part entière de douleurs! Aussi bien, tout ne peut pas Unir ainsi. Non ! Cette vie, pleine de joies pour les uns, de misères pour les autres, de dégoûts pour ceux-ci, de souf-

frances pour ceux-là : de vide pour tous : cette vie humaine eniiii n'est pas le dernie.r mot da noire être. L'àine doit trouver ailleurs, sur

The undiscover'd countryj frosi vvhose boBrn No traveller returas...

une vie plus vraie, plus juste, plus large : une vie [ileine, enfin, d'autre chose que d'aspiratious ina6sau\ics ou de réalités pâles et sans lendemain.

1. L'épisode qui sait et teiraine Ifi Mélis de la Savane, a poui titre les Jiévoltés du Para.

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