‹ L'Amazone; Les flambeaux. Pref. de l'auteurChapitre 1 sur 263 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Et la guerre survint!... Écroulement de tous les espoirs, subit étranglement des conquêtes | séculaires de l'esprit, suicide de l'homme parvenu à michemin du faîte convoité. L'animal fou se précipite dans les activités les plus embrouillées et les moins conformes à la vie. Les forces naturelles sont déviées jusqu'à l'absurdité. C'est la saignée de la race, la mort des idées, l'appauvrissement des patries, le néant de l'erreur, l'aberration suprême!... Toutes lumières éteintes. L'ombre antique redevenue maîtresse du globe; déluge de ténèbres qui ensevelit la planète... Ma génération ne semblait pas appelée à respirer d'autre air qu e l'air pur de l'intelligence, des libertés, du progrès, de l'idéal social et moral..! Bruyamment la civilisation vient d'être coupée en deux du tranchant de l'épée. . . Quel est ce cataclysme

v PREFACE

qui s'abat sur tant de fronts levés naïvement vers le ciel?... C'est ce que tout le monde se demande avec effroi . . . On commence par s'interroger, on se tâte, au milieu des flaques de sang qui gicle de toutes parts 1 Est-ce la fin de l'intelligence'?... Sera-ce un jour la débâcle définitive delà pensée devenue agent suspect et subversif! . . . Est-ce l'esclavage qui recommence ?. . . Est-ce la liberté qui va rugir au contraire son cri suprême de dégoût et de rébellion?... Qui sait? Le tocsin sonne... Le canon s'approche déjà de ma maison de campagne... Les pigeons blancs du toit prennent leur vol... Les champs désertés ont l'air de préparer des tombes... On m'annonce que â'ennemi est proche. En effet les premiers obus incendient la forêt... Il faut partir... Chaque coup de canon fait s'écrouler des roses sur la terrasse... î^on, non, ce ne sera pas la défaite! non, non, ce ne sera pas la mort de toute beauté!... C'est impossible! Des rêves rajeunis renaîtront; des volontés plus extraordinaires encore vont sortir de ce fumier sanglant... Et, si par hasard, ce n était pas là les réalités que ton destin nous réserve, — ô Insatiable ! — je m'inclinerais encore sans comprendre, persuadé que les fins sont merveilleuses et que nous ne pouvons les embrasser; mais je jure qu'elles ne seront jamais en tous cas le règne de la Force, de la Bestialité, de l'Esclavage. Oui, c'est ma fierté d'homme de le croire, quand bien même la Raison dévasterait momentanément l'univers, même si elle :'acharnait contre la perfection de son passé... C'est ;ers la liberté, vers les flambeaux, que l'humanité

PREFACK ni

sangiante tend « d'un geste droit son cœur comme un jet d'eau ».

Comme tous les Français surpris dans leur vie contemplative, tel est l'acte de foi que je prononçai ferveraraent quand il me fallut quitter ma maison, mes champs, sous la ruée des obus, et abandonner aux envahisseurs le morceau de sol exigu où chacun continue le rêve des ancêtres...

Peu après, c'était la « Marne ». .Jours bénis! Aurore dans le crépuscule! Ah! les belles heures où l'on vivait suspendu à l'espoir, accroché aux minutes comme l'enfant aux mamelles qui vont lui prolonger le souffle. C'était enfin la preuve de l'espérance. Déjà le départ de la nation, aux jours de la mobilisation nous avait tout enorgueillis, — et le frisson de la mort qui venait de passer nous rendait plus radieux encore le reflux de la France. Quelle perspective s'étendait devant nous déjà à la portée du rêve! C'est à ce moment, au plein de l'angoisse, que loin des choses saccagées, au hasard même des tables d'auberge ou de campagne, je couvris les pages qui composent la première partie de la Divine Tragédie... On écrivait tout ce qui vous passait par le cœur comme pour se venger de son impuissance !...

Ensuite deux années passèrent. Quelles années! Depuis cette inauguration tragique du drame européen, depuis ces premières- heures où seule, l'obsédante idée : la défense du sol et de la race, accaparait toute notre ardeur, quel chemin parcouru! Tant de spectacles se sont offerts à noire esprit, tant de méditations nous ont sollicités, tant de points

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