SCÈNE XIV BOUGUET, MADAME BOUGUET, seuls
BOUGUET, voulant parler.
Jeanne... Jeann .
MADAME BOUGUET, très simplement, l'arrête du geste.
Il faut d'abord que tu écoutes ceci... Tu jugeras si j'ai bien dit ce qu'il fallait dire. Si quelque chose ne te plaît pas, un mot même, barre. (EUe lui tend u »tyiographe.) Tu verras, les premières phrases sont insignifiantes, un remerciement banal... je les passe : « Je remercie les amis connus et inconnus... je conserverai leur témoignage, etc.. » Tiens, le prote a sauté un mot... Passe-moi le stylographe...
(Elle lui reprend le stylo des mains et corrige posément, lentement.) BOUGUET
Jeanne, ma chérie...
MADAME BOUGUET.
L'essentiel, le voici. Écoute : « Je ne voudrais pas que ce témoignage de sympathie eût cependant un caractère personnel... Je tiens à le redire ici... ma part de collaboration a été une œuvre modeste et respectueuse aux côtés de l'homme le plus grand, le plus haut de cœur et d'esprit que je connaisse, le guide le plus sûr... Notre collaboration fut si étroite, nos heures furent si mêlées, que pendant vingt ans, je puis le dire, nous ne connûmes pas une minute qui ait été dissociée, pas un instant qui n'ait' été la plus efficace des tâches... »
(Bile s'arrête, étranglée d'émotion, elle ne peat plu« parler.) BOUGUET
Ma bien-aimée...
MADAME BOUGUET, les yeux dans les yeux.
Est-ce cela qu'il fallait dire, Lalirent?
BOUGUET, avec un emportement soudain.
Non, c'est cela qu'il faut barrer, barrer!...
(11 a tiB geste qui zèbre l'air.)
MADAME BOUGIJET, lo considère avec une expression atterrée.
Est-ce vrai?... Vingt ans... de cet amour... vingt ans de collaboration... il faut les barrer!... Est-ce cela que tu veux dire vraiment, Laurent?... Ce furent donc vingt années de mensonge?... (Brusquement.) A quand cela remonte- t-il?... A quand?
BOUGUET
Je t'expliquerai... Oh! Jeanne, j'ai des remords, mais pas celui que tu crois, pas ceux que tu supposes. Quand tu m'as heurté là, dans l'ombre de ce couloir, sache que je ne venais pas de sa chambre, je te l'affirme... Pas cela, non!...
MADAME BOUGUET
Pourquoi ne m'as-tu pas avoué? Je t'avais pourtant un jour demandé de le faire... Tu le pouvais. (Avec force.)
Si, si, tu le pouvais... (EUe ressaisit le feuillet et lit.) « Cette
collaboration qui a été ma gloire, cette affection qui a été mon honneur, à l'heure où on fête ce grand homme et ce grand cœur, je ne veux pas la diminuer par une feinte humilité... Je désire simplement qu'on lui conserve le caractère qu'elle a toujours revêtu à mes yeux. Elle n'a été grande que par la ferveur que nous avons mise dans le travail journalier et
dans l'union la plus parfaite. (l<:n lisant, ses yeux s'emplissent
de larmes.) Et je suis heurcuse, au milieu du concert d'admiration qui entoure aujourd'hui mon mari, d'apporter moi-même ici le tribut de ma reconnaissance, de ma foi... » (eIIc a lu ces mots presque religieusement avec l'expression d'un noble orgueil voulu et puis elle s'arrête, la yoix.
devient timide.) J'avais aj outé : « dc tout mon bonheur » sur le brouillon... mais il s'agissait d'un journal... alors, par pudeur, j'avais effacé!...
(Cette fois, elle pleure comme une pauvre femme.)
3<>i LES FLAMBEAUX
BOUGUET, à voix basse et étranglée.
Ah! tu sauras tout, Jeanne, et c'est bien peu de chose!... Tu comprendras... Le cri de négation que je viens de pousser était un cri de révolte contre moi-même; mais, ma très chère bien-aimée, tu verras que toute ma pensée t'est restée fidèie... Ce que tu as écrit là, c'est bien trop beau pour moi! Pourtant, malgré les larmes qui coulent de tes yeux, je t'affirme que pas une ligne n'est à retrancher, et que tu peux les signer de cette main-ià...
(Il lui saisit la main et la baise avec tendresse.) MADAME BOITGUET, avec un lourd soupir énergique.
Fasse le ciel que cela soit vrai! Alors, si ce pauvre article n'a pas menti, si tu juges qu'il peut paraître au jour... devant tout Paris, demain matin... que je n'aurai pas à rougir de l'avoir écrit?... (EUe ^ regarde
encore avec une interrogation craintive, un appel émouvant de confiance, comme si elle lui remettait le dépôt de sa vie, le soin de son honneur.) Alors, chasseur ! (eUc appelle à voix forte. Le groom s'avance.)
Voici les .épreuves; elles sont corrigées.
(Elle les remet au chasseur en silence. A peine le chasseur a-t-il disparu, qu'elle désigne à Bouyiiet, muette, du doigt, l'allée de gauche^ C'est Blondel qui guettait et se précipite.)