ACTE PREMIER
GINETTE
Pierre, vous savez que je déteste ce genre de plaisanterie.
PIERRE
Ce n'est pas une plaisanterie. Que ce pauvre garçon vous ait aimée, quel mal y a-t-il à cela?... D'abord n'est-il pas naturel que l'on vous aime... et ensuite songez ce que vous êtes pour ces malheureux : le lien entre les joies du passé et celles de l'avenir... toute la femme, tout le foyer; et qui plus est, vous êtes des femmes, qu'ils n'auraient jamais rencontrées. Ils auraient été vos inférieurs et vous vous êtes inclinées devant eux... vous les avez servis... vous les avez guéris... C'est du très bel ouvrage, Ginette. Mais un peu dangereux tout de même pour les foyers, cet ouvrage-là !
GINETTE
Croyez-vouS" que nous n'aurons pa? semé dans leurs âmes beaucoup de courage à côté des consolations.
PIERRE
Oui, parbleu, du courage, de l'héroïsme chez ceux qui n'en avaient pas! Mais chez ceux qui en avaient à revendre, au contraire, chez les simples, chez les brutes, vous n'avez fait qu'entr'ou\Tir toute une zone d'attendrissement aristocratique qu'ils ne connaissaient pas et vous savez bien qu'il y en a qui reto"urneront dans leur foyer, guéris, mais l'âme terriblement inquiétée.
GINETTE
Mon cher, comme ça vous va bien à vous de philosophailler en sortant de vos écritoires, de votre bureau! Ah! on en vend de l'ironie dans les administrations!
PIERRE
Je n'ironise pas du tout, Ginette; ce que je dis est plein de sens et d'exactitude... Et devant vous je n'ai, jamais envie d'ironiser.
GINETTE
Alors c'est pire, puisque vous essayez de m' accabler de choses désagréables, sans résultat, d'ailleurs.
PIERRE
Je n'ai pas cette intention.
GINETTE
En diminuant notre pauvre mérite, si toutefois nous en avons un! Et surtout en tenant bêtement ce langage de civil retardataire : «Cet homme vous aimait »...
(Elle hausse les épaules. )Phuff' Pékin!... PIERRE
Je ne désignais pas une faiblesse. Au contraire. Il y a, à l'heure actuelle, presqu'un excès de toutes les vertus humaines. Ea guerre et le danger sont causes de cette surenchère. Tenez, vous, Ginette, qu'est-ce que vous auriez été dans votre milieu bourgeois de Lille ou de Roubaix?... Vous seriez-vous même découverte jamais! Auriez-vous su communiquer ce courage, cette intrépidité?...
Vous venez de constater vous-même qu'ils n'ont guère besoin qu'on leur en communique, ceux-là!
PIERRE, hochant la tcto.
Savoir!... On a toujours besoin du clairom, Ginette! Pour faire l'ascension des sommets, il faut être entraîné par une voix... et même par une musique.