Numéro de mai
le cabotinisme. Les rubriques : La Cour et la ville^ Echos mondains, Dans le Monde, Le High^ LJfe des journaux européens se traduisent ici, par les démocratiques Ilotes locales, et ces notes sont d'autant plus abondantes, que tout le monde y a un droit égal.
Ce n'est pas seulement des bals, des dîners, des déplacements des millionnaires que le journal informe son public, mais, de tous les événements dits sociaux, en quelque milieu, en quelque classe de la société qu'ils se produisent.
« M. L. Z., cordonnier de cette ville, est parti pour aller voir son frère, M. .T. Z. barbier à Pittsville ».
« M. M. contremaître aux usines XW et Cie est parti en congé. M. M. a l'intention de se rendre jusqu'à New-York où demeure une partie de sa famille ».
« Miss N. K., modiste de Boston, est en visite chez son oncle, M. L. K. l'entreprenant barbiercoiffeur. Miss K. est enchantée de noire petite ville ».
« Mariage fashionnable.M.B, le populaire commis-épicier dans la maison de M, M, NN et Cie, conduisait à l'autel, hier. Miss G ».
« Grande réception, hier soir, chez notre vénérable concitoyen, M. L. le plus ancien quincaillier de notre ville, à l'occasion du soixantième anniversaire de sa naissance. Les membres de la nombreuse famille de M. L., enfants et petits-
enfants, étaient réunis au grand complet, ainsi que beaucoup d'amis ; citons entre autres MM., etc., etc. ». Suivent quarante noms.
Je choisis ces notes, au hasard, parmi les plus sobres d'un petit journal que j'ai sous la main ; il y en a ainsi deux colonnes.
Le but poursuivi est de s'assurer des abonnés, car, il n'est pas un individu dont le nom aura paru dans la feuille locale, à l'occasion de ses déplacements, de ses dîners ou de ses indispositions qui ne se fera un devoir d'y souscrire. M. le rédacteur est absolument à la disposition de tous ceux qui désirent se faire cette petite réclame ; il suffit de lui indiquer le nom, il ajoutera lui-même l'adjectif qui convient : éminent, distingué, actif, entreprenant, riche.
Il sera bien humble, bien déshérité, absolument illettré — ou bien encore, réellement distingué -^ l'habitant d'une petite ville américaine dont le nom ne paraîtra pas, au moins une fois l'an, dans un des journaux de la localité.
L'un des résultats de cette manie en somme inoffensive, c'est qu'elle favorise les intérêts de l'égalité absolue.
A Paris, à Londres, à Vienne, il y a une classe riche, titrée et oisive qui déploie chaque jour, dans quelque endroit fashionnable, au Bois, au Hyde-Park,au Prater,son luxe et son élégance et chez laquelle deux ou trois siècles de vie désœuvrée ont créé une sorte de croyance en sa supé-
riorité sur les humbles travailleurs. Ces aristocrates exclusifs, ces privilégiés pourraient se tenir entre eux, chasser, danser, dîner, se faire des visites, bailler dans leurs cercles, médire les uns des autres, potiner, s^habiller, se déshabiller sans froisser aucune susceptibilité, sans éveiller aucune idée de jalousie ou d*envie. Mais, de même qu'ils se distinguaient autrefois de la foule par leurs habits et le port de Tépée, aujourd'hui ils ont le journal dit mondain qui les met en vedette, sous prétexte de soirée, de mariage, de villégiature ou de chasse. En Europe la publicité de la chronique ne va qu'au High-Life ; en Amérique, chacun en a sa part et cela, je le répète, contribue au maintien de Tégalité.
A cette réclame anodine s'ajoute encore celle du portrait et de la biographie, pour tous les citoyens qui arrivent à occuper dans leur ville, quelque fonction publique, maire, échevin, conseiller, magistrat, etc. Dans un bon nombre de localités de l'Ouest on ne s'en tient pas là, avoir simplement réussi, en quelque carrière que ce soit, est un titre à une biographie et à un portrait.
« M. Bittesehr né à Breslau, en Silésie, vers 18G0, est venu s'établir en notre ville, il y a vingt ans. H n'avait pour toute fortune que son énergie, son honnêteté, son désir de parvenir et une bonne instruction commerciale puisée dans les écoles de sa ville natale. En arrivant, il se plaça, en
qualité de commis, chez M. Dankeschôn dont nos lecteurs ont déjà lu la biographie dans ce journal. Il apprit l'anglais très rapidement, etc.. Aujourd'hui, le voilà chef de la maison Bittesehr Jones et Ole. Il a été élu conseiller en 1895. M. Bittesehr est Fun des citoyens qui font le plus honneur à notre ville ; il est encore jeune et il ne s'arrêtera pas en si beau chemin ».
Si le journal si prodigue d'éloges et de publicité est un journal de langue anglaise, il devient en même temps, un puissant facteur d'assimilation. M. Bittesehr est originaire d'une ville allemande, cependant on s'occupe de lui dans la presse américaine, on vante sa coopération à l'œuvre de progrès accomplie en commun ; on applaudit à son succès ; il n'est donc plus un étranger, le voilà sacré américain. Cette voix publique qui proclame ainsi son nom et ses mérites est une voix sympathique qui attache l'émigré à son nouveau milieu. Chaque famille recueille,avec soin les notes locales la concernant; les articles découpés s'entassent dans un cahier tenu à cet effet ; ce sont ses annales.
Autre résultat pour le Néo- Américain: Le journal qui a su si bien apprécier sa valeur, qui annonce sesdéplacements,ses transactions, la naissance de ses enfants, ne peut exprimer sur toutes choses que des idées justes ; il conviendra donc de l'accepter comme guide et de ne pas mettre en doute ses affirmations.
Ainsi, le journal tient le public par ses côtés les plus sensibles, sa vanité, sa curiosité, sa soif d*imformations, son besoin d^émotion. Il constitue Tafjent principal dans révolution des mœurs et des idées.
« J'aimerais mieux, disait Jefferson, un pays où il y aurait des journaux et pas de gouvernement, qu'un pays bien gouverné qui n'aurait pas de journaux ».
L'illustre homme d'Etat serait-il encore aujourd'hui de cette opinion? Nous en doutons.
« On a souvent dit qu'une nation a le gouvernement qu'elle mérite ; ce qui est plus certain c'est qu'elle a les journaux qu'elle mérite (1) » Le journal et le peuple réagissent l'un sur l'autre inconsciemment, fatalement ; le premier est le produit direct des besoins du second ; l'offre répond immédiatement et inévitablement à la demande. •
Il n'est pas à prévoir qu'aucune amélioration se produise d'ici à de longues années dans la manière d'être du journalisme américain. Les orcjanes de publicité sont fort nombreux, la concurrence est rude et nul ne voudra abondonner un seul de ses avantages et cesser de flatter les faibles populaires qui assurent son succès.
Les petits journaux locaux se contentent dccul-
l.Matlhew.NrnoU. Civilisation in the United StcUeSt p.
tiver la réclame ingénieuse et d'en varier la forme; ils ne se mettent guère en frais d'invention et ne sont jamais les auteurs des grandes nouvelles sensationnelles et des exagérations dont j'ai parlé plus haut. La matière de celles-ci est fournie par les leaders de ce qu'on appelle « la presse jaune î» le New-York Sun, le New-York Journal, le Boston Globe, \q Boston Herald, \t Boston Journal le New-York Times, la Philadelphia Press, la Chicago 7 ribune, etc., eic. Le New-York Sun qui a fait plus que tout autre journal pour amener la guerre avec l'Espagne, se vante d'avoir le plus fort tirage du monde entier.
« Je suppose, écrivait il y a quelques années Mathew Arnold (1), que nul ne sait ce que sont les journaux américains qui n'a pas été, pendant quelque temps, dans l'obligation de les lire ou de n'en pas lire du tout. On y trouve disséminés ça et là des articles fort bien faits ; mais pour les ' juger dans leur ensemble et d'après l'impression générale qu'ils produisent, je dirai que si quelqu'un était à la recherche des moyens les plus efficaces pour effacer et détruire dans toute une nation, la discipline du respect et le sentiment de ce qui est élevé, il ne pourrait mieux faire que d'employer dans ce but les journaux américains. L'absence de vérité et de sobriété, le manque d'intérêt sérieux, l'amour du commérage, des per-