LES PROBLEMES
Le problème économique et social. — Sous quelle forme il a été posé. — Comment les peuples d'Europe en ajournent la solution. — \. Il sera probablement résolu d'abord par les Américains. — Aux Etats- U7îis U7ie idée ne reste jamais longtemps d'ordre spéculatif. — Le désir cTune rénovation économique ij germe plus ou moifis confusément au fond de toutes les âmes. — Le livre d'Edouard Bellamy. — Le moment de la crise entre le capital et le travail est encore éloigné cependant. — L'accumulation des grandes fortunes. — Trusts et combines. — Les millionnaires et les lois fiscales. — La majorité de la nation est composée de propriétaires et de satisfaits. — Quand le capital accumulé deviendra un trop grand privilège^ le peuple le fera disparaître par voie législative. — Les lois aux Etats-Unis ont toujours favorisé les travailleurs. — Les ouvriers ne sont ni ndifs,ni résignés, et ils sont bien armés pour la lutte. — La terre des domaines publics. — Peu de perspectives pour Vagriculture. — Il va se constituer une classe ouvrière attachée à V usine. — La crise ni! éclatera que lorsque le sijslème capitaliste aura donné tout ce qu'il peut don-
ner. — La frappe libre de V argent. — Les anarchistes.
— II. Le problème noir. — Comment les crimes des peupleSy comme ceux des individus, sont punis. — Châtiments infligés par le destin auxquels nous assistons en ce siècle. — Situation des Noirs en Amérique.
— Ostracisme dont ils sont les victimes. — Sont-ils moins intelligents que les Blancs ? — Prédictions de Tocqueville. — Le rapatriement en Afrique. — Opinions diverses. — III. Le problème de V expansion du catholicisme aux Etats-Unis. — V Américanisme dans V Eglise. — Le véritable problème. — Ses données. — Le zèle anglicisateur de Vépiscopat irlandais. — Le rêve irréalisable de Vévêque Ireland. — Conditions dans lesquelles fleurit le catholicisme aux Etats-Unis. — La religion est surtout un besoin du cœur. — Le peuple se préoccupe peu de distinctions théologiques. — Le prêtre pour bien remplir sa mission ne doit pas être étranger à ses ouailles. — Tactique suivie par certains évêques, — Véglise irlandaise et l'église américaine. — Effet de Vhostilité entre Vépiscopat irlandais elles catholiques sur Véglise irlandaise elle-înéme.
— Les Irlandais au Canada. — Vindifférentisme est dans V air, aux Etats-Unis. — La foi a besoin pour se maintenir de beaucoup de forces auxiliaires. — Allemands.^ Polonais. - Canadiens français, — Italiens.
— Traditions des autorités romaines. — V affaire de East St-Louis,
Les Etats-Unis ont deux grands problèmes à résoudre, Tun d'ordre général et qui est commun à toutes les nations civilisées, le problème économique et social; l'autre d'ordre particulier et qui n'intéresse directement que la nation américaine, le problème de l'avenir de la race noire dans les Etats du Sud. Ou pourrait en ajouter un troisième
qui ne touche que certains groupes de la population et peut laisser les autres indifférents, mais qui n'en a pas moins une importance considérable, celui de l'expansion de la religion catholique dans PUnion.
Le problème social a été posé, il y a déjà longtemps sous cette forme ; La terre produit suffisamment pour que nul homme ne manque de pain et ne soit exposé à des privations; et cela est vrai, même en dedans des frontières de presque tous les pays. On a calculé par exemple, qu'il serait possible de récolter dans un seul des Etats de l'Ouest américain assez de céréales pour nourrir tous les citoyens de la République. L'industrie rend plus qu'il n'est nécessaire pour que chaque habitant du globe soit décemment vêtu, selon le climat sous lequel il habite, pour qu'il soit logé convenablement et qu'il ne manque en rien de ce que nous appelons les commodités de la vie. Cependant un grand nombre d'hommes souffrent de la faim et vivent dans la misère et le dénûment. Comment répartir la richesse d'une manière plus équitable, sans entraver la liberté individuelle, sans restreindre l'énergie créatrice, sans mettre des obstacles dans la voie du progrès qui jusqu'à présenta été basé sur l'intérêt, la concurrence, la liberté?
Toutes les théories qu'ont échafaudées à ce sujet, les philosophes et les penseurs se heurtent à des objections qui sont restées insolubles ; les
unes nous paraissent inapplicables parce qu'elles vont à rencontre de noire hérédité, de nos instincts, de notre conception du bonheur ; les autres parce qu'elles supposent une humanité améliorée, idéale, d'où Tégoïsme et le vice seraient bannis.
Les philanthropes poursuivent leurs rêves (jénéreux ; les gens pratiques se disent que l'évolution amènera lentement l'amélioration des sociétés; les victimes de l'état social le subissent avec résignation ou avec aigreur, mais comme on subit une fatalité inéluctable.
La plupart des peuples européens ajournent la solution du problème, en allant conquérir chez des nations d'une civilisation primitive, des marchés pour y écouler le trop plein de leur production,des territoires pour y envoyer le trop plein de leur [)opulation; rendant ainsi, par de nouvelles injustices sociales, cette solution plus difficile et plus complexe pour l'avenir.
Et nous constatons partout en Europe, ce fait anormal et illogique : des pays possédant en produits agricoles et industriels tout ce qui est nécessaire à la consommation de leurs habitants et pouvant facilement au moyen de l'échange se procurer chez leurs voisins ce qui leur manque, se croient tenus, sous peine de déchéance et de ruine, de s'on aller en des terres lointaines, au prix d'énormes sacrifices, habituer des Barbares k nos besoins et à nos vices.
Mais, peut-être la souveraine sagesse le veut elle ainsi; peut-être faut-il que tout Funivers soit unifié dans ses idéaux et dans sa manière de comprendre la vie, pour que l'œuvre de transformation qui se prépare ne laisse à Técart aucun groupe du troupeau humain .
Les Etats-Unis où, cependant, TEtat social est beaucoup plus supportable que partout ailleurs, où tout le monde travaille et produit, où il n'existe pas de classe oisive, où aucune injustice trop flagrante ne subsiste dans les rapports entre les hommes, les Etats-Unis, dis-je, seront probablement la première nation qui résoudra le grand problème. Car il semble qu'ils aient reçu la mission de servir de champ d'expériences à toutes les conceptions nouvelles.
Les Américains qui, jusqu'à présent, ont combiné les systèmes les plus perfectionnés pour la production de la richesse, trouveront, n'en doutons pas, lorsque le temps sera venu, les systèmes les plus équitables pour en effectuer la distribution.
En Amérique les volontés sont moins entravées et leur union plus facile à réaliser qu'en aucun autre pays du monde ; une idée n'y reste jamais longtemps d'ordre spéculatif; elle s'incarne
immédiatement en des actes ; le rêve y est rarement stérile. Or, le désir d'une rénovation économique et sociale y germe plus ou moins confusément au fond de toutes les âmes. Je n'en veux pas d'autre preuve que l'immense succès qu'a remporté dans ce pays, il y a quelques années, un livre publié par M. E. Bellamy et dont il s'est vendu, paraît-il, plus de deux millions d'exemplaires.
Ce livre intitulé « En Fan 2000 » nous transporte à un siècle de distance. Il nous montre un pays où l'idée de guerre a disparu, où l'inégalité a cessé, où le travail est obligatoire, comme l'est aujourd'lmi le service militaire dans certains pays d'Europe, où le bien-être matériel est également réparti entre tous. Il nous explique comment le mouvement de concentration du capital se développant sans cesse, les grandes compagnies ont absorbé les petits industriels, les grands bazars les petits négociants; comment la lutte des grandes compagnies les unes contre les autres a abouti à de nouvelles fusions plus puissantes encore ; comment, enfin, l'Etat mettant la main sur le tout et se substituant aux compagnies rivales est devenu le seul capitaliste. « On avait reconnu dit l'auteur, que plus une affaire est grande plus les principes qui doivent la régler sont simples ».
Ce livre fut littéralement dévoré aux Etats- Unis, personne ne cria à l'utopie ; on se dit que cette solution était possible. Dans le Vieux-monde
en dehors des milieux socialistes, on se contenta d'en sourire.
C'est ainsi, en général, que lorsque nous abordons Tétude des problèmes contemporains relativement aux peuples d'Europe et que nous rêvons de solutions humanitaires, logiques, chrétiennes ; de la fm des guerres, de l'abolition des frontières, de l'oubli des haines de race, d'une distribution plus équitable du bien-être, nous sentons vaguement que le rêve n'est pas réalisable, que nous errons dans le pays des chimères. Car, là, le passé pèse sur le présent, sur l'avenir, de tout le poids des lourds armements, des millions de soldats, des cuirassés, des citadelles, des siècles de haine ; de toute la force des habitudes acquises.
Ce sont les Américains qui peuvent le plus sûrement interroger l'avenir; toutes les initiatives leur sont permises ; ils ont leurs coudées franches ; rien n'entrave leur marche en avant.
Il n^est pas probable cependant que l'antagonisme entre le capital et le travail se développe en Amérique à l'état de crise aiguë, avant de longues années; car jusqu'à présent, le capital et le travail y ont été d'excellents alliés, et le premier n'y peut guère encore être considéré comme le tyran du second. Des dépressions passagères dans l'agriculture ou l'industrie viennent de temps à autre, il est vrai, fournir un aliment aux prédic-
tions pessimistes, mais, la prospérité renaît bientôt et les symptômes fatidiques rentrent dans Tombre. Le capital américain, soit qu'il se dissémine, soit qu'il s'agglomère, n'est nulle part inactif; il produit et crée sans cesse ; il aide à l'exploitation des richesses du pays, répand partout le bien-être et stimule l'activité.
Cependant du fait que le capital remplit d'une manière idéale, en Amérique, le rôle que lui a assigné la société moderne, résulte un phénomène qui mine sourdement le système économique luimême; car, tout système porté à la perfection, a-t-on dit, est près de la décadence. Des fortunes colossales ont été accumulées depuis trente ans, sur tous les points du territoire ; et nous voyons peu à peu, se préparer cette concentration absolue de la richesse dont parle Bellamy.
Le millionnaire américain ne devient pas un oisif comme le millionnaire européen. La vie mondaine n'a pas aux Etats -Unis, le charme et l'intérêt qui en font ailleurs, une occupation qui détache de toute autre.
L'individu possédant cent millions n'a pas l'occasion de dépenser plus qu'il ne ferait s'il était simplement riche.
Avant la guerre de sécession les grands planleurs constituaient une classe oisive, ils faisaient de grands frais d'installation, leur hospitalité était princière. On raconte que certaines familles pouaient recevoir à la fois cent visiteurs, loger con-
A^enablement voitures et équipages, servir des dîners splendides dans de la vaisselle d'or, distribuer derrière les convives cent laquais noirs en magnifiques livrées. Ce temps n'est plus.
Aujourd'hui, les femmes et les filles des millionnaires voyagent en Europe, eux-mêmes continuent à entasser des millions ; s'ils ne le font pas pour Tamour du gain, c'est comme sport qu'ils spéculent et amassent sans cesse. Déjà, ainsi que nous l'avons vu, 2.000 individus possèdent plus du quart de la fortune totale de toute la nation.
Les capitalistes ne se contentent pas d'exploiter seuls leurs immenses fortunes ; ils s'organisent en des sociétés appelées Trusts Combines, Corners, Pools, « Il n'y a plus guère maintenant qu'un champ d'entreprise, disait en 1895 le gouverneur de rillinois, M. Atgeld, qui ne soit pas contrôlé par les « combinaisons ». Dans presque toutes les grandes villes américaines, il n'y a absolument aucune concurrence. Partout des signes précurseurs indiquent que l'ère de la concurrence qui a duré plusieurs siècles, touche à sa fin et que nous entrons dans un nouvel ordre de choses. Aucune force contraire n'a pu arrêter les progrès de k « combinaison ». Les tribunaux de l'Etat de New^-York ont déclaré illégal l'accaparement des sucres (lesugar Trust) mais au lieu de
tomber il a continué son œuvre jusqu'à ce qu'il eût obtenu ce qu'il voulait. Les tribunaux de TOhio ont déclaré illégal le standard oil Trust (l'accaparement des pétroles) mais le Trust est plus puissant que jamais ».
« Et chaque jour, ajoute M. de Tonnancour (1) à qui j'emprunte la citation qui précède, chaque jour on annonce la formation d'un nouveau combine. Dernièrement on disait que la fabrication du savon allait tomber entre les mains d'un puissant syndicat au capital de quatre-vingt-dix millions de dollars.
« Quelques jours après, les fabricants de cercueils organisaient un Trust au capital de vingt millions de dollars. Le Herald de New- York a affirmé que la nouvelle combinaison ferait 6.000 sans-travail, en fermant plusieurs de ses ateliers et, qu'elle augmenterait en même temps le prix des cercueils D'un autre côté, les syndicats ouvriers deviennent de plus en plus impérieux dans leurs exigences, de plus en plus pressants dans leurs revendications.
« Les Trade-unions étendent leurs ramifications dans toute l'Amérique du Nord. Leurs efforts tendent à supprimer les droits des ouvriers non syndiqués et prêts à accepter du travail aux conditions refusées par les grévistes Les organisations de capitalistes sont les plus puissantes,