Cité par Bagenal
tion, nous sommes la noblesse, le sang royal d'Amérique et nous considérerons comme crime de haute trahison et punirons de mort toute atteinte portée à nos privilèges et aux droits américains. Les étrangers ne peuvent être employés qu'aux travaux manuels et c'est le devoir et le droit du peuple américain de les maintenir dans cette carrière qui seule leur convient ».
Les Irlandais ne laissèrent pas de se défendre ; leurs appels à la solidarité de race furent Tun des griefs que l'on exploita le plus contre eux. Les journaux reproduisaient avec indignation des affiches électorales comme la suivante, qui avait été placardée sur les murs de New-York, en 1843 :
« Irlandais à vos postes! Ou l'Amérique va vous échapper ! Avec de la persévérance, vous pouvez devenir ses maîtres; la négligence fera de vous ses esclaves. Vous avez perdu votre propre pays, en vous soumettant à des hommes ambitieux; vous gagnerez ce beau pays d'Amérique en restant fermes et unis. Votez la liste 1
Edouard Flanegan, assesseur Alexandre Stewart, échevin Deux vrais Irlandais ! »
L'évoque catholique de New-York, Mgr Hughes, avait demandé que la bible protestante ne fût pas lue dans les écoles publiques, ou, que les enfants catholiques fussent instruits à part, attendu que
leurs parents étaient des contribuables et avaient les mêmes droits que les autres citoyens. Cette prétention fut déclarée exorbitante et excita au plus haut point l'indignation des protestants. Les élections législatives eurent lieu sur celte question, les Irlandais remportèrent et la demande de Mgr Hughes fut accordée.
Le grand orateur Daniel O'Connell avait, à la même époque, prononcé au parlement anglais plusieurs discours en faveur de Tabolition de l'esclavage, ce qui avait eu pour effet d'exciter contre les Irlandais, les planteurs du Sud, d'ordinaire moins enclins au fanatisme.
Bref, l'agitation alla toujours croissant, surtout à partir de 1840. Les 6, 7 et 8 mai 1844, une terrible émeute éclata à Philadelphie ; deux églises, deux presbytères, un séminaire et une bibliothèque de théologie catholiques furent brûlés. Les catholiques irlandais résistèrent et usèrent de représailles. De graves désordres se produisirent dans d'autres parties du pays. Des Allemands et des Irlandais furent souvent attaqués dans les rues, à Cincinnati, Louiseville, New-York et plusieurs centres de l'Ouest.
On craignait, ou l'on feignait de craindre pour le maintien des institutions américaines. Un journal (1) publiait ce qui suit, en 1845, alors que
1 . Le Journal « The native american » de la Nouvelle- Orléans,
ragitation battait son plein: € Peu de gens se rendent compte de Timportance du nombre des émigrants qui arrirent, chaque jour, au milieu de nous. Que ce nombre se double de 1840 à 1850, comme il s'est doublé dans la décade précédente, nous aurons en 1850 une addition de trois millions à notre population étrangère ; de six mill'ons, en 1860 ; de douze millions, en 1870 et de TÎngt>quatre millions, en 1880. Ainsi donc, dans trente-cinq ans, époque qui n'est pas très éloignée, que plusieurs d'entre nous Terront et que verront, dans tous les cas, nos fils, nous aurons une accumulation de trente-huit millions d'étrangers, en outre de tous ceux qui sont maintenant dans le pays.
... Et cette puissante inondation d'outre-mer aura, alors, et probablement longtemps auparavant, détruit et emporté les derniers vestiges des libertés américaines ».
En 1854, une association, connue sous le nom de Kncir^nothing (ne sais rien) se forma au sein du parti des € Américains natifs ». Elle avait pour but de veiller à ce que les fonctions publiques fussent attribuées à des protestants, nés dans le pays et de combattre « les artifices des Papistes ». Cette Société était secrète, lorsqu'on questionnait les membres sur ses rites et ses principes, ils répondaient € / Knotv noihinff » (Je ne sais rien). De là, le nom qui lui fut donné.
Les Knofi^Nothings gagnèrent rapidement du
terrain et devinrent les maîtres du gouvernement dans une partie de la Nouvelle-Angleterre, le Massachusetts, le Connecticut et le New-Hampshire. En 1855, le gouverneur du Massachusetts, M. Gardner, fit congédier les compagnies de milice dont les membres étaient nés à Tétranger. Cette même année, l'agitation fit des ravages dans rOuest ; une centaine d'Allemands et d'Irlandais catholiques furent tués et blessés et vingt maisons incendiées par des fanatiques, à Louiseville dans le Kentucky.
L'Américanisme natif se noya dans la campagne anti-esclavagiste et la guerre de sécession.
« Le nuage qui, suivant l'expression du sénateur Hoar, avait, un instant, voilé les lumineux principes de la constitution disparut de l'horizon ». A partir de l'abolition de l'esclavage, la haine de l'étranger cessa de se montrer sous sa forme brutalement agressive.
Les Irlandais étant d'excellents soldais et s'étant enrôlés, en nombre considérable, dans les armées de l'Union, on leur fit la gracieuseté de joindre au drapeau étoile, dans certains régiments, le drapeau de la Verte-Erin.
Naturellement, après la guerre, il ne fut plus question d'exclure ceux qui avaient combattu et versé leur sang pour la patrie. Les Irlandais, en outre, avaient toujours su se servir adroitement de ce puissant engin d'influence, le vote; à partir de 1860, très unis et très nombreux, ils sont
devenus une puissance politique et on les ménage, mais le même mépris s'attache toujours à leur nom.
Et sous le mépris, ces hommes de lutte qui se défendraient énergiquement contre une agression brutale, sont terrassés. C'est pourquoi, les enfants de cette race, à la seconde génération, cessent habituellement de fréquenter leurs églises, deviennent des « Américains », sans autres qualificatifs et considéreraient comme une insulte d'être appelés « Irlandais ». Cherchant toutes les issues possibles, pour échapper à la désignation infamante, les uns modifient dans leur nom, tout ce qui en décèle avec trop d'évidence, l'origine hihernienne. Ainsi, McLaughlin devient simplement Claflin ; McCaftrey, Caffrey ; O'Connor, Conner ; O'Bryan, Bryan, etc. D'autres, dont le nom est commun aux races écossaise et irlandaise, comme Stewart, Barry, Sheridan, se réclament de descen* dance écossaise. Un grand nombre, enfin, ont pris des noms de consonnance bien anglo-saxonne; je ne crois pas qu'il fût possible, aujourd'hui, de trouver plus de cinq millions de citoyens américains qui consentissent à se reconnaître ssus de familles irlandaises catholiques. (1)
1. Une (laine américaine de mes amies qui a une servante irlandaise me disait, il n'y a pas longtemps, qu'elle n'a jamais pu faire avouer à celle-ci le pays de sa naissance ; à toutes ses questions, la bonne répondait invariablement : € Je suis née dans les Iles-Britanniques, Madame I >
Ce que je viens de dire ne s'applique pas à un certain nombre d'émigrés ou de descendants d'émigrés appartenant aux carrières libérales et aux classes instruites ; ceux-là ont appris à l'école le glorieux martyrologe de leur race et ils aiment leur patrie, comme le poète national d'Irlande, Thomas Moore, d'un amour plus grand et plus profond, parce qu'elle a plus souffert ; ils n'en ressentent pas moins vivement les préjugés que l'on entretient contre eux.
Je me rappelle que, le 17 mars 1897, jour de la fête de Saint Patrice, M. James O'Neill, ancien représentant du Massachusetts au Congrès, parlant à Boston devant une réunion de ses congénères, se plaignait amèrement de ce qu'à la fin de ce siècle, on ostracisât encore les citoyens de race irlandaise dans la ville la plus éclairée de l'Union, qu'on refusât de les admettre dans la « société », dans les cercles aristocratiques et qu on les tînt encore à l'écart, comme des parias. Et cependant, disait-il, les irlandais forment les deux cinquièmes de la population de Boston.
Les Allemands ont été victimes du même ostracisme et des mêmes préjugés, et il n'y a pas bien longtemps qu'on a cessé de leur appliquer, à tout propos, le qualificatif de « Damned
Dalch » (maudit Allemand). Ces deux mots ont été, pendant un demi-siècle, tout aussi intimement unis, dans la langue courant(3 américaine, que, dans les langues européennes, les mois « sales Juifs ».
En Pennsylvanie, cependant, où ils étaient les premiers occupants du sol et fort nombreux, ils ne paraissent pas avoir eu à souffrir, non plus que leurs nationaux d'immigration récente, au temps de « V américanisme natif», du fait des protestants irlando-américains. Ceux-ci se contentèrent de persécuter les Irlandais catholiques.
Les Allemands de la Pennsylvanie d'ailleurs, appartenaient pour la plupart au culte luthérien, tous étaient protestants.
Après la guerre de l'Indépendance, il avait été question de rendre la langue allemande, officielle dans cet Etat, mais les initiateurs du projet, rencontrant une forte opposition, et, gênés surtout par le fait qu'un grand nombre de soldats mercenaires Hessois (1) avaient combattu, dans les rangs de l'armée anglaise, contre les libertés
1. Ea 1775 le landgrave de liesse avait mis 16.000 hommes à la disposition de l'Angleterre, pour la guerre d'Amérique. Cette transactioQ lui avait rapporté vingt-deux millions de thalers.
américaines, n'osèrent pas insister et retirèrent les propositions qu'ils avaient soumises à la législature.
Lors de la guerre de 1812, les milices allemandes furent commandées en allemand.
La langue allemande se maintint en Pennsylvanie jusqu'après 1850, surtout dans les campagnes, mêlée de quelques anglicismes et affectant certaines tournures bizarres. Dans les cantons pennsylvaniens, où ils formaient la presque totalité de la population, les Allemands purent assez facilement, pendant de longues années, vivre à Técart du mouvement et cultiver leurs traditions et leurs vertus héréditaires. Ils se méfiaient des Yankees, très roublards en affaires et n'aimaient pas les Irlandais. Seuls, parmi ceux-ci, quelques rétameurs, quelques colporteurs de ferblanterie et d'autres menus objets, parcouraient de temps à autre les campagnes habitées par eux. « Ces colporteurs, dit P. Gibbons, (1), visitant les fermes des simples et honnêtes Allemands, roulaient les fermiers et jetaient le trouble dans l'âme de leurs filles. Ils étaient rusés et adroits, savaient raconter une bonne histoire et se rendre agréables. Les fermiers les recevaient dans leurs maisons, les hébergeaient et recevaient un peu de ferblanterie en paiement ». Quelques-uns de ces fermiers en étaient arrivés à croire qu'ils étaient les seuls Allemands du monde entier.
i, The Pennsylvania Dutch.
Un touriste berlinois raconte que se trouvant, en 1840, chez un cultivateur de la Pennsylvanie, celui-ci Taccueillit très cordialemeat, puis, étonné de voir qu'il parlait sa langue, lui demanda : Tu sais bien l'allemand, depuis combien de temps estu dans le pays ?
— Depuis six mois.
— Hé bien, tu peux te vanter d'avoir appris vite ».
L'interruption de l'immigration, après la guerre, et l'absence de toutes relations avec la mèrepatrie, portèrent à l'allemand un coup fatal, dans les villes. Les jeunes gens qui y habitaient et exerçaient quelque négoce, étaient forcés de savoir l'anglais. Peu à peu, humiliés par le mépris qui se faisait jour contre tout ce qui pouvait être considéré comme étranger, ils en venaientà renier leur origine. Ainsi que cela s'était produit à l'époque coloniale, beaucoup de traductions et de modifications de noms eurent lieu en Pennsylvanie, pendant V agitation américaine-native (1). Avec le va et vient continuel, l'instabilité des familles émigrant sans cesse d'une localité à une autre, qui caractérisaient dès lors la vie américaine, personne ne songeait à contester à un individu, porteur d'un nom à consonnance aussi anglaise que Taylor, Black ou White, son origine anglosaxonne, quand surtout le transfuge avait perdu son accent originel.