LE COSTUME
Après la maison, le costume.
Celui des habitants de Plougastel a de bonne heure fixé l'attention.
Abel Hugo, frère de Victor, dans La France Pittoresque (1833), trouvait que l'habillement du Plougastélois « imprime à sa physionomie quelque chose d'étrange et d'antique. Un bonnet de forme phrygienne de couleur brun clair recouvre sa tête ornée de cheveux touffus et flottants sur les épaules. Une large capote de laine, descendant à mi-cuisse et garnie d'un capuchon, retombe sur un gilet qu'entoure une ceinture de mouchoirs de Rouen; des pantalons^ très larges et à poches latérales, forment le complément de ce vêtement singulier qui ressemble assez à celui que nos peintres modernes donnent aux Albanais ».
Il est assez curieux, par parenthèse, qu'Abel Hugo, dans sa description, soit resté à peu près muet sur les vives couleurs du costume plougastélois; il en assombrit jusqu'au bonnet qu'il peint « brun clair » et qui était rouge. Pol de Courcy se montrait plus précis en J865. A cette époque, le costume usuel dés hommes de la péninsule se composait d'un pourpoint à basques {porpant) en berlinge blanc; d'une veste à manches [roqueden], également en berlinge blanc ou en silésie violette; de deux gilets de dessous, verts, rouges, blancs, bleus ou violets; d'un pantalon à la turque, de toile, de berlinge brun ou de drap noir, suivant la saison, et qui se fermait le plus habituellement au moyen d'une cheville de bois et, quelquefois, dune clef à laquelle on âubslituait le dimanche un double bouton; d'une cravate de couleur à nœud coulant; d'un turban à carreaux autour des reins; d'un bonnet roij^e et, les jours de pluie ou de tempête, d'un caban en toile piquée ef matelassée. Très différent était le costume de cérémonie (noces, pardons, etc.) : le porpant, doublé da vert, se faisait alors amarante; le pant:ilon et le bonnet étaient remplacés, l'un par une grande culotte rouge serrant aux genoux les bas de flani'lle blaKche, lautre par un large feutre garni de chenilles de couleur. Et l'on jetait sur le tout — ce qu'oublie, Courcy — une grande cape noire à l'espagnole.
De ce double costume, tant usuel que de cérémonie, il est demeuré fort p?u de chose. Et, tout d'abord la cape, l'habit et la culotte amarante, ainsi que le grand feutre à chenille qui se relevait sur les côtés,, ont disparu à peu près complètement. En ces dernières années pourtant, sur l'initiative de l'Uni m régionaliste bretonne, qui tint une de ses sessions à Plougastel, quelques Plougastélois ont sorti de l'ar-
moire les anciens costumes de noces et les chapeaux à chenilles de leurs pères. Au concours de costumes de Brest, en 1908, le grand prix d'honneur fut attribué à un superbe costume de marié du xviir siècle, entièrement amarante, guêtres comprises, sauf les gilets, blanc bordé de bleu, vert bordé de jaune. La ceinture elle-même était à carreaux rouges; de la culotte, serrée aux genoux, tombait un flot de dentelles.
Tout en applaudissant aux tentatives de restauration de VUnion régionaliste bretonne et du comité des fêtes brestoises, nous ne nous en dissimulons pas la vanité : il n'est guère à penser que la mode revienne jamais de ces beaux costumes rétrospectifs, qui resteront très probablement de simples curiosités archéologiques, des objets de vitrine, comme les costumes des paludiers du Bourg-de-Batz. De même le bonnet rouge, complètement passé d'usage et auquel, sur la côte, les pêcheurs-cultivateurs ont depuis longtemps substitué le vulgaire béret bleu. Quant au chapeau des hommes de l'intérieur, c'est maintenant celui du reste de la Cornouaille et du Léon : un feutre à cuve et à ruban de velours noir fermé par une boucle en argent.
Mais, pour avoir fortement évolué en ces cinquante dernières années, le costume plougastélois n'en a pas moins gardé, à la coiffure masculine près, une très vive originalité. Il se compose essentiellement d'un surgilet à manches, gileten ivar cliorré, violet ou vert à volonté (violet de préférence les jours de cérémonie), bleu, si l'homme est en deuil, et de trois gilets sans manches : le 23remier vert ou violet (mais toujours d'une couleur différente de celle du surgilet; vert donc, quand celui-ci est violet, et violet quand il est vert); le second rouge (ou bleu, en cas de deuil); le troisième en flanelle
blanche à ganse rouge (bleue, en cas de deuil) En outre, ce surgilet et ces gilets sont ornés aux boutonnières et au col de galons et de broderies dont la couleur verte, jaune, rouge, diffère de celle du vêtement lui-même. Entre les premières boutonnières et le col, au-dessous de la branchette ou de letoile qui décore le devant du surgilet, le propriétaire de habit fait toujours broder l'initiale de son prénom (cette initiale est le plus souvent k l'envers. Ex : 3 'J 'D-) Une rangée de boutons descend de chaque côté du surgilet et sur le devant des gilets et le choix de ces boutons n'est pas plus livré au hasard que le reste du costume : en poils de chèvre pour le gilet blanc; en métal pour les autres gilets, ils sont en os ou en nacre pour le surgilet. Ajoutons que les gilets doivent être « étages », de manière à se laisser voir du premier coup d'œil. Une dernière particularité : quand le Plougastélois porte son surgilet déboutonné, c'est qu'il est en tenue de cérémonie (pardons, messes, festins, noces); quand il le porte boutonné, c'est qu'il est en petite tenue, qu'il vaque à ses affaires ou se rend au marché.
Le Plougastélois ignore les bretelles et s'en tient encore, comme la plupart des Bretons, à la ceinture ou turban, tantôt en coton à carreaux, tantôt en flanelle bleu clair. La culotte ou braie fermée d'une clavette en buis, ?hil beuz, a dû disparaître d'assez bonne heure, car on ne la voit même pas sur les plus vieux habitants de la paroisse. Mais le pantalon actuel s'en souvient encore : en drap noir l'hiver, l'été en toile blanche, il est toujours très évasé dans le haut, comme le pantalon à la hussarde ou la culotte de cheval, avec des poches basses sur les côtés, « assez larges, me dit un loustic, pour y entrer un cochon de lait, assez profondes pour y faire dispa-
raître un litre d'eau-de-vie »; serré aux genoux, ce pantalon moule étroitement la jambe jusqu au coude-pied Les vieux seuls portent encore des pantalons de berlinge, étoffe de laine grossière généralement brune et extraordinairement résistante, dont la principale fabrique se trouvait au moulm à foulon de Kergoff. L"élevage des moutons ayant presque entièrement cessé dans la commune, le moulin a fermé ses portes. Un vieillard me disait :
— J'ai quatre pantalons. Trois sont en berlinge et ils me survivront.
— C'est vrai, confesse son compagnon, plus jeune. Ces berlinges duraient très bien vingt ans. C était quasi inusable. Mais l'élevage des moutons ne peut s'accommoder avec le développement de la culture
maraîchère. . ., , ^
Sur le reste du costume masculin, il ny a aucune particularité notable à signaler : bas, souliers, sabots ressemblent à ceux des autres régions de la Bretagne- mais la chemise, empesée, montante, comporte, en plus, une cravate en soie brochée de couleurs vives, fabriquée spécialement à Lyon (1) et non à Plousastel, comme le dit M. Choleau, où on se borne à la coudre et à la replier sur une doublure
blanche. , . ^i„c
En somme, un Plougastélois a toujours au moins trois costume^ : un costume de travail et deux costumes de cérémonie. Le deuxième jour des noces, en effet les assitants du sexe mâle, qui sont en surgi et viole't ou vert le premier jour, se mettent en surgilet
m D'une façon générale d'ailleurs (et sauf autrefois le berlinge et le plpoHz) les éléments du costume plougastélois sont fournis par le dehors : c'est à Montauban, par exemple, que se fabnque spécialement pour la péninsule le drap violet nommé solférino en français, cJnli.i {déformation du mot français silésie) mouk en breton.
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bleu pour le service funèbre que les familles des deux mânes font célébrer à la mémoire de leurs dé!
f d,^? T' '""'■"'"'• "'^^' P''^ '^ couleur exct iênr ï '^"'"•.'^"'""i^ le violet est surtout la couleur de la jo.e : c'est aussi la couleur sérieuse adoptée par es hommes d'un certain âge. Mal 'ê bleu est de plusieurs tons : vers trente ans les hom mes maries qui l'adoptent choisissent le bleu d ouîrT mer; les vieillards lui préfèrent le bleu de Prusse
leurs" d'eoTr" ,"" """■• °" ™'' «PPa-itre d'ï ! eurs depuis quelques années, le noir comme cou-
e r de deuil : le gilet noir à ganse bleue est particulierement prand deuil. ^
I)es prescriptions tout aussi sévères régissent l'ha
bUIeuient férrV.n.n. Plus lourd, rnoini chaWant
que celui des homn.es, U comprend deux jupes eUe
^e dessous /ostenn dindon, en flanelle bleue-ce le
-de dessus, lostenn u:ar chorré, en drap noîr pet
tuL f '''"'!"f ' '" ^'^P ^^«'^* ^«s dimanches et
econde'iune'* '""'''''' '^^"'^ ^^'^^^""^^- «ur cette seconde jupe, on noue, pour le courant, un tablier
de pilpoiis rayé; les jours de cérémonie, un tablier
en soie bleu pâle, verte, rouge ou gorge de pi^-eon
avec application de dentelles d'argent? Le corsage !
eu able cuirasse s'appelle /,rapos: suivant le cas Jl est vert, violet ou bleu, et se porte sur VhivC zenn sorte de camisole en drap noir, relevée aux manches jusquà la hauteur du coude, de manière à former une sorte de poche où les ménagères précau-
lonnees insèrent la liste de leurs « commissions ., Ln tricot de même couleur fhlanc pour les noces) descend jusqu aux mains. Noublions pas le chilock ou coq. Cest le nom donné à l'espèce de crête qui termine par derrière le krapos. II est en carton rigide, recouvert de drap galonné : placé à la proue
des femmes, au-dessous du ruban de la jupe, plus encore q^'à une crête, il ressemble à un gouverna.1 svmboliaue Par dessus le krapos est noue, en se- S un chàle ou mouchoir de cotonnade^ Majs là derechef, le protocole intervient : tantôt le chale isi un imprimé bleuté à fleurettes blanches; tantôt t fleu™sont remplacées par des -y"- •^^-^'>-; et c'est qu'alors la femme est en deuil. Le deuil te
min^n si révèle également à '^ co"!--;. ™-^„ti rL-.ban des coiffes et du ruban des tabUe. =, a>ns qu'à l'adoption du kapot pour les dimanches et ?ours fénél Ce kapo, ou cape, qui ne tombe que iusrni'auM ^enoux et se ferme par des agrafes en Svre est muni d'une visière rigide et dessine sur a tTt 'comme un casque : on le met sur le bras pour entrer dans les maisons, mais on ^ g"*^ leg >^.
Pour les jours de fête ou de cérémonie, es .em i mes ont un\roisième châle complètement b an ^n tulle ou en mousseline, et une coiBa de même nuance et de même tissu, uni ou brode, dont elles u" sent pendre les ailes sur leur dos et sur e devant \ ^1, corsa-e En temps ordinaire, cette come, ou'^be Hugo admiraii fort et qu'il comparait au ^hapska polonais, est en percale et - -ee e Pinglée sur la tête; un cintre en zmc, nomnie bovrle 5 u.\ «Q<;nrP la rigidité nécessaire; deux Parnes
II en découle que, pour sul)venir aux nécessités journalières, une Plougastéloise qui se respecte doit posséder au moins une grosse de coiffes, soit 144 !
Cela suppose une certaine aisance, parfaitement réelle daiUeurs et dont la richesse <ies costumes enfantms nous fournit une nouvelle confirmation. •Mais comment se reconnaître dans tout ce bariolage, au milieu de cette sarabande polychrome des bonnets, <les tal)liers, des hinn ou bandelettes à franges dor et d'argent, des turi)ans, des châles, des jupes de dessous nommées sae chez les enfants en rupture de maillot, puis dror/ol chez les fillettes de quatre à douze ans et qui présentent alors cette particularité de se rattacher au hra]x>s pour tenir la taille ? Le losff'nu se noue, en effet, à la ceinture et ne peut être porté que par les femmes dont les hanches sont formées. *
On le voit, tout ou presque tout, dans ces costu- -mes, est méticuleusement établi et réglé; la part du caprice, de la fantaisie individuelle, y est aussi restreinte que possible : du premier coup d œil, un connaisseur distingue au genre de sa vêture la condition d'un Plougastélois ou d'une Plougastéloise. Et voici le plus étrange de l'histoire : costumes masculins, costumes féminins, costumes d'enfants sont confectionnés à Plougastel par des femmes. Le seul Ixemener (tailleur; de la commune, vieux vétéran des guerres du troisième empire et de 1870, François Ropartz, plus connu sous le sobriquet de Fanch ar Pruss, a pris sa retraite l'an passé (1). On ne suppose point qu'il ait eu des successeurs. Deux sortes d'ouvrières travaillent aux costumes tant masculins que leminins ; la couturière proprement dite et la tail-
leuse. La couturière ne « fait » que les coiffes, tabliers, mouchoirs, cravates, etc.; c'est la taïUeuse qui confectionne le reste. Pour le costume masculm au moins, il va sans dire que, dans ces conditions, tout essayase complet est assez difficile, mais les taïUeuses sont adroites et il est rare qu'elles soient obligées è des retouches. On cite particulièrement, pour leur habileté professionnelle, Marie-Barba Gwennou et ses filles, tailleuses pour hommes au bourg de Plousrastel...