LE SCANDALE DE LA SORBONNE
Voilà donc Félix Le Dantec décrété à son tour de modérantisme. Entre nous, il ne l'a pas volé. C'est un scandale — d'aucuns disent une trahison, — c'est surtout une stupeur dans les milieux « bien pensants » de la nouvelle Sorbonne qu'un homme qui avait donné des gages si précieux au rationalisme, qui ne croyait qu'à la biologie et qui ne jurait que par elle, soit allé se ranger dans le camp des ennemis de la révolution sociale et, au nom même de cette biologie sacro-sainte, ait osé proclamer que la perfectibilité indéfinie de l'espèce est une chimère, que la justice absolue n'est pas de ce monde, que la propriété durera autant qu'il y aura des hommes, qu'il est bon qu'il y ait des frontières et que, si la guerre n'existait pas, il faudrait peut-être l'inventer.
Il en dit bien d'autres d'ailleurs, Le Dantec, et toujours au nom de la biologie, ce qui aggrave singulièrement son cas. Passe encore s'il recourait au subtil distinguo du professeur Grasset et s'il logeait le savant dans un lobe de son cerveau et le politique dans un autre. « Est-ce à votre cuisinier ou à votre cocher que vous avez affaire. Monsieur ? » Point, et
(1) A propos du livre : VÉgoïsme, seule base de toute Société.
Le Dantec, qu'il parle science ou politique, parle toujours en biologiste ou, si vous le préférez, en matérialiste convaincu. Il n'est pas l'homme des compartiments; il répugne aux cloisons. C'est un logicien et de la plus dangereuse espèce qui soit, celle ^qui va jusqu'au bout de ses raisonnements.
Lors de la dernière grève des chemins de fer un rédacteur de la Guerre Sociale vint lui demander de ia part du Breton Gustave Hervé, de signer une protestation contre les actes d'autorité d'un autre Breton, mon ancien camarade de philosophie du lycée de Nantes, Aristide Briand.
« Je répondis à mon visiteur, dit Le Dantec, que je ne pouvais prendre parti dans une question où je ne voyais pas clair et au sujet de laquelle mes meilleurs amis étaient divisés; mais j'ajoutai que j'entrevoyais une lueur qui me permettrait de me guider dans le dédale des faits sociaux sans renoncer à mes habitudes de biologiste positif. Je ne sais pas, ajoutai-je, si ce que je trouverai plaira aux lecteurs de la Guerre Sociale ou à ceux des journaux conservateurs. En tout cas, ce que je trouverai, je le dirai, quoi que ce soit... »
Telle fut l'origine du livre qui fait tant de bruit en Sorbonne [VEgo'isme, seule base de toute Société), qui scandalise Aristippe, indigne Carnéade et Georgias et attire sur le crâne de Le Dantec — un solide crâne de Celte heureusement — la belle averse de sarcasmes et d'injures que vous savez. Peu s'en faut que ces philosophes ne lui dénient le droit de philosopher : « Vous sortez de votre spécialité; retournez à la biologie ! » Car il n'est plus permis, dans la docte maison, d'avoir des idées générales et de lever le nez de ses fiches ou de son microscope. Ou, si l'on a des idées, il faut qu'elles
soient courtes et d'une orthodoxie éprouvée. Le billet de confession n'est pas encore exigé en Sorbonne: mais on y viendra. Et déjà l'on n'y souffre pas qu'un étudiant, à plus forte raison un professeur, manifeste quelque indépendance à l'égard du dogme établi et en rejette ou en discute certains articles. Et comment le souffrirait-on au surplus ? Est-il permis de contester l'évidence ? Et quand la Science a prononcé, n'est-ce point pour tous une obligation de s'incliner ?
Or, que dit la Science, — la Science officielle, oracle de ces Homais du haut enseignement ? Elle dit que l'individu naît bon et que c'est la société qui le pervertit: qu'il vaut mieux que le monde périsse plutôt qu'une iniquité soit tolérée; que le régime de la propriété individuelle est cause de la plupart des maux dont nous souffrons; que la guerre est un fléau, les armées permanentes une honte et que tous les hommes sont frères, égaux en droit et perfectible? à l'infini
J'abrège. Mais il est remarquable comme cette Science-là, qui se donne pour la résultante du long effort de la pensée du xix* siècle, est tout entière déjà chez Jean- Jacques, le moins savant des hommes et qui vivait en un temps où l'on ne connaissait même pas encore le mot de biologie. Ah ! qu'avec raison notre démocratie élève des autels au Voyant merveilleux qui, perçant la brume des âges, fit mieux que deviner et rédigea par avance les conclusions où devait aboutir, cent cinquante ans plus tard, la Science officielle de la troisième République ! Voici qu'on va célébrer en grande pompe le deuxième centenaire du « Père des Temps nouveaux » ; le Panthéon ne sera pas assez vaste pour contenir sa postérité spirituelle, même allégée de Bonnot, de
Valet et de Garnier. Et c'est ce moment qu'un biologiste universellement réputé, un professeur de Sorbonne, dont la parole faisait autorité jusqu'ici chez les « intellectuels », va choisir pour dire à ses x^ollègues ébaubis ;
— Mais non, vous vous trompez ! La science sans majuscule et tout court, — la seule que je connaisse — n'enseigne rien de ce que vous prétendez. Et elle enseigne même précisément le contraire. Il fallait être un Jean-Jacques pour croire que l'homme, à létat sauvage, n'a que des vertus et que l'égoïsme est une déviation de notre nature primitive. Avec cet « utopiste », vous voyez dans le droit une notion métaphysique et sacrée. Biologiste, je n'y distingue rien de tel. Et je vois très bien en revanche les raisons très fortes et purement positives, essentiellement égoïstes, qui ont poussé l'homme à fonder les sj^ndicats de garantie et d'assistance qu'on appelle des sociétés. Je vais plus loin et j'estime que la grande majorité de nos semblables, voire les plus malheureux, les plus déshérités, souhaitent obscurément la continuation d'un régime social qui leur est devenu indispensable par l'effet d'habitudes plusieurs fois millénaires. En sorte que, d'un commun accord, on doit, me semble-t-il, imiter l'éducation des siècles passés et développer chez les jeunes hommes le sentiment du devoir plutôt que la conscience de droits qu'ils n'ont que trop de tendance à s'exagérer...
Ainsi parle, ou à peu près. Le Dantec, et vous concevez aisément le trouble et même l'indignation qu'un pareil langage devait provoquer dans certains milieux. Cette indignation n'a pas été ressentie qu'en Sorbonne : elle s'est propagée jusqu'aux extrémités du corps enseignant, et de pauvres cerveaux de pri-
maires, touchants de crédulité, de foi naïve dans la Science — avec une majuscule cette fois — ont été bouleversés par le dernier livre de leur auteur préféré. L'un d'eux écrivait :
« Que penserait-on d'un général qui ferait tirer sur ses troupes ? Telle est exactement l'impression de douloureuse stupeur qu'a produite sur nous la nouvelle attitude de M. Le Dantec ».
Je dois dire que la stupeur a été moins vive et surtout moins douloureuse chez ceux qui croient connaître vraiment Le Dantec. Que parle-t-on de sa « nouvelle » attitude ? Comme il n'avait pas réfléchi jusqu'ici aux problèmes politiques, il demeurait vis-à-vis d'eux sur une prudente réserve : le jour qu'il s'y est sérieusement appliqué, il est arrivé à des conclusions qui l'ont surpris et peut-être contristé tout le premier, mais qu'il n'a pas pu ne pasadopter, parce qu'elles lui étaient imposées par une force supérieure à ses propres inclinations.
Le Dantec « fait de la logique » comme d'autres font des calembours ou de la tuberculose. C'est son état naturel. Il a, de son maître Pasteur, le souverain détachement, la magnifique impersonnalité scientifique : aucune affirmation, s'il ne l'a préalablement vérifiée, n'a pour lui la valeur d'un article de foi, et, conservant dans l'ordre politique la même liberté d'examen que dans l'ordre scientifique, analysant, définissant, enchaînant — toutes choses inconnues d'un Jean-Jacques — , il était inévitablement exposé à bousculer dans ses conclusions le nuageux édifice des annonciateurs de la Cité future. Observez que les mêmes hommes qui lui font grief aujourd'hui de son indépendance d'esprit à l'égard des « immortels principes » ne trouvaient pas assez d'éloges pour sa critique incisive du spiritualisme. Tant
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que Le Dantec ne s'attaquait qu aux métaphysiciens de la philosophie, tout allait bien et il était une des lumières de la Sorl)onne. Mais voilà que Le Dantec s'en prend aux métaphysiciens de la politique et avec la même puissance d'argumentation, la même rigueur de méthode, leur démontre l'inanité du dogme radical-socialiste . aussitôt l'antienne change et le grand homme de la veille n'est plus bon qu'à jeter aux corbeaux.
La morale de cette histoire, c'est qu'il n'est pas prudent de se fier aux Celtes, qu'ils s'appellent Chateaubriand, Lamennais, Renan ou Le Dantec : aucun parti, aucun système politique ou religieux, n'est sûr de leur adhésion définitive et sans réserve.
Mais défection n'est pas trahison. Si un parti détenait la vérité totale, ils lui resteraient inébranlablement fidèles, mais la vérité a trop de facettes, et l'infirmité de leur nature les empêche de se contenter, comme les autres hommes, d'une vérité incidente et fragmentaire. Ce tourment de l'absolu, qui est proprement un mal celte, fait qu'ils ne sont à l'aise nulle part. Souhaitons qu'on ne les appelle jamais au gouvernement du monde : par horreur (lu relatif, ils le conduiraient aux pires catastrophes. Mais, tout en les bannissant de la Répul)lique, rendons-leur justice : ce n'est pas lintérêt qui les guide. La mobilité de leurs opinions, dont ils portent les premiers la peine, vient uniquement de leur impuissance à résister aux sollicitations de tout ce qui porte le caractère ou revêt l'apparence d'une vérité : dupes quelquefois et plus souvent d'une clairvoyance extraordinaire, ils s'inquiètent peu d'avoir l'air de se contredire, et je crois même qu'ils n'en sont pas autrement fâchés. Peut-être ne sont-ils
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aussi versatiles que parce qu'ils sont un peu plus fins et beaucoup plus désintéressés que le commun de leurs semblables. Et peut-être aussi ce que La Bruyère dit du cœur que, seul, il concilie les choses extrêmes et admet les incompatibles, s'appliquerait-il assez bien aux Celtes qui sont avant tout des sentimentaux, — même quand ils font de la logique, comme Le Dantec.
SUR LA MORT DE FÉLIX LE DANTEC. {Liberté du 9 juin 1917).
Avec quel déchirement j'écris ce nom en tête de mon article ! J'ai perdu le plus cher de mes amis, mon plus ancien compagnon, car nous nous connaissions depuis l'enfance, et je voudrais m'isoler dans mon chagrin, en épuiser à l'écart toute l'amertume.
Cette satisfaction égoïste m'est refusée. Le public a le droit de savoir ce qu'était l'homme qui vient de disparaître, la grande perte qu'ont faite en lui la science et les lettres françaises. Je suis mal qualifié sans doute pour parler du savant. D'ailleurs, de très bonne heure, Le Dantec avait abandonné les recherches pures de la biologie pour la philosophie des sciences; son cerveau était tourné vers la synthèse. Pasteur, qui Taimait comme un fils, l'avait chargé de fonder un laboratoire à Sao-Paulo pour l'étude de la fièvre jaune. C'était au plus fort de l'éiDidémie. Il avait vingt-trois ans, l'âge des épanouissements sentimentaux. Les hôpitaux regorgeaient. Il vécut dix-huit mois, comme un chartreux, au milieu de
cette pourriture mortuaire. Mais ce rude noviciat décida de sa vocation : les problèmes de la vie et de la mort l'intéressèrent seuls désormais.
Nommé à son retour du Brésil maître de conférences à la F'aculté de Lyon (1893), puis chargé du cours d'embryologie générale k la Sorbonne, il publia coup sur coup la Matière vwanfe, Théorie nouvelle de la tne, V Unité dans Vètre vivant, etc., etc. Tous ces livres se tenaient étroitement : c'étaient les pièces d'un vaste système philosophique qu'il construisait avec une hâte fiévreuse, le pressentiment très net de la brièveté de sa destinée. Que vaut ce système ? Félix Le Dantec, quoi qu'il en soit, est le premier qui ait appliqué à l'étude des êtres vivants les méthodes qui avaient servi jusque-là pour l'étude des corps bruts; il se flattait d'être arrivé à raconter tous les phénomènes vitaux objectifs dans « le langage général de l'Equilibre ». Les étrangers le tenaient pour l'égal de Comte.
Sa pensée eût-elle évolué par la suite ? « Ayant aperçu les limites du connaissable, dit Gaston Deschamps, et libérée des bornes fatales de l'empirisme, peut-être eût-elle rencontré, dans une dialectique hardie, la pensée d'un Henri Poincaré, d'un Boutroux, d'un Bergson ? » Je ne le crois pas pour ma part. L'agnoticisme scientifique de Le Dantec n"avait fait que se fortifier avec l'à'ge. J'en parle en homme très détaché et qui, philosophiquement, habitait aux antipodes de l'auteur du Conflit. Mais ce libre-penseur véritable avait cette originalité de comprendre et d'accepter les formes de pensée qui lui étaient les plus étrangères. Il ne cherchait jamais, fût-ce dans son entourage, à imposer ses façons de voir ; il ne contrariait personne sur ses croyances et, par respect pour la chrétienne accom-
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plie qu'il avait épousée (1), il faisait maigre le vendredi, comme Littré, qu'il rappelait par tant de côtés et qui fut, comme lui, une manière de saint laïque, de chrétien sans la Grâce. Il doit y avoir tout de même, dans le Paradis, un petit coin pour ces mécréants-là.
C'était surtout le plus sincère des hommes et qui sacrifia tout à ce qu'il croyait être la vérité. Vous savez le bruit que fit un de ses livres : UEgoismey seule base de la Société et l'indignation qu'il provoqua dans les clans socialistes du haut enseignement. D'aucuns crièrent à la traliison parce qu'il n'avait pas respecté leur erreur. Cette erreur leur était chère et, comme Rachel qui ne voulait pas être consolée, ils ne voulaient pas être détrompés. Et ils le signifièrent à leur contradicteur en le confinant dans des postes secondaires, en lui refusant la titularisation...
Le Dantec souriait de ces mesquines représailles. DeiDuis longtemps sa santé était atteinte. Il se savait perdu, mais il ne se plaignait pas. L'une des dernières fois que je le vis dans son cher Ty-Plad où il se retrempait chaque année, car ce Breton ne pouvait se passer de sa Bretagne et c'était d'ailleurs un de nos plus remarquables celtisants, il me dit avec un accent que je ne lui connaissais pas et comme s'il parlait déjà de lui au passé :
— En somme, j'ai été un homme heureux. En trente ans de ma vie scientifique, je n'ai pas connu une heure de doute. J'ai joui, comme aucun homme n'en a peut-être joui, de toutes les découvertes de
(1) M"'' Yvonne Legvos, fille de la baronne I>egros et Tune des amies les plus chères de l'admirable Elisabeth Leseur, dont une partie de la correspondance lui est adressée.
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mon temps. Cette certitude que j'ai tout de suite acquise, cette plénitude de sécurité, je les dois à la méthode. La méthode, tout est là. Trois honunes l'ont créée chez nous : Descartes, Lavoisier et Laplace. Ils ont fait la clarté dans le monde. La clarté, la qualité essentielle du génie celtique ! Et il répéta encore :
— J'ai été un homme heureux. La vie m'a gâté. C'est qu'il se satisfaisait de peu, comme la plupart
des Bretons qui sont indifférents aux vanités de ce monde, comme ce La Tour d'Auvergne qui avait pris pour devise : Bara, lez lia Hbrente, du pain, du lait et la liberté, ou comme ce Duclos à qui M""" de Rochefort disait un jour : « Oh ; vous, Duclos, on sait ce qu'il vous faut : du pain, du fromage et la première venue ». Son bonheur, il le mettait à faire celui des autres. Il était adoré là-bas des paysans. Trop faible pour s'engager, il avait pris du service, au début de la guerre, dans un hôpital de la région ; l'un de ses frères, René, commandait en second le front de mer de Dunkerque ; un autre, Jules, capitaine au 19^ de ligne, avait été promu chef de bataillon et décoré pour sa magnifique défense de Tahure. Je vois encore Félix venant ni'apporter la citation de ce brave.
— C'est un héros, tu sais, un vrai !
Il rayonnait de fierté fraternelle. Il y a deux mois, le 15 avril, sur l'Aisne, la veille de Tattaque de Craonne, le commandant Le Dantec partait en reconnaissance avec un de ses hommes : on vient de retrouver son corps criblé de mitraille. Le soldat et le philosophe s'en vont presque à la même heure. En des postes différents, tous deux ont fait leur devoir jusqu'au bout, Félix comme Jules. Et cependant une inquiétude travaillait cette conscience scru-
puleuse. Dans son agonie, on l'entendit demander :
— Ai- je été un bon Français ?
— Oui, Félix, lui répondit sa belle-mère, un bon Français... et un bon Breton.
Il sourit... Ah ! comme la lande, les îles, la mer, cette année, vont me sembler vides !
JOSEPH BEDIER DU MENEZOUARN
(A PROPOS DE SA RÉCEPTION A l'aCADÉMIE FRANÇAISE)
Sans doute nous ne sommes plus au temps oùpour excuser 1 Académie française, qui avait appelé à elle l'abbé Gallois, Fontenelle devait expliquer au public qu'aucun des statuts de l'illustre Compagnie ne lui interdit de recevoir « l'érudition qui n'est pas barbare » sur le même pied que l'éloquence et la poésie. Les plus grands de nos érudits, un Fauriei, un Littré, un Gaston Paris, un Bréal furent des lettrés de la plus haute distinction. Et c'est aujourd'hui le cas d'un Joseph Bédier. Il y avait tout de même jusqu'ici, à chaque élection de ce genre, un petit mouvement de surprise dans le public : le moindre vaudevilliste lui est assurément plus sympathique ei est, en tout état de cause, beaucoup mieux connu de lui que les plus fameux de nos érudits. Mais pour Joseph Bédier, rien de pareil, et les cent et quelques éditions de son Tristan en faisaient presque l'égal de l'auteur de Phi-Phi.
Cependant, et puisque on veut que cette réception de M. Bédier soit un signe de renouveau celtique, comment ne pas s'étonner un peu que, dans son très beau discours de réception, le nouvel académicien, qui a si bien parlé de son pays d'origine. « noble entre les nobles terres de douce France », la « petite île Bourbon », n'ait pas trouvé un mot de
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souvenir pour une patrie plus lointaine dans le temps, sinon dans l'espace, à qui, comme Leconte de Lisle, il est pour le moins aussi redevable qu'à la « perle de l'Océan Indien » et qui s'appelle la Bretagne ?
J'ai d'autant plus le droit de m'en affliger que M. Bédier, le jour même de son élection, me fit le grand honneur de me venir voir et, ne m'ayant point trouvé, me laissa sa carte — une carte que je conserve jDrécieusement et où étaient griffonnés quelques mots qu'il avait tenu à signer « pour la première fois «, me disait-il, de son nom complet : « Joseph Bédier du Ménézouarn ».
PLien ne pouvait plus flatter mon amour-propre de Breton. Qui dit Ménézouarn (colline de fer), dit Breton jusqu'à la moelle, et je m'applaudissais déjà, pour ma petite patrie, du nouveau lustre que ce relèvement de titre allait faire rejaillir sur elle. Je savais vaguement jusque-là que M. Bédier appartenait à une vieille famùlle vannetaise, dont le chef, compromis dans la conspiration de Pontcallec, sous le Régent, avait cru prudent de passer aux îles pour déjouer les recherches de ce terrible colonel de Mianne que la Chambre royale de Nantes avait lancé aux trousses des conjurés. Néanmoins, le nom de Bédier ne figure pas dans les listes^ d'ailleurs très incomplètes, qui furent remises au colonel ; mais il est probable qu'on l'eût trouvé au bas de l'acte d'association qui fut signé à Lanvaux entre les conjurés et qui comprenait 5 ou 600 noms de gentilshommes des quatre évêchés. Petits hobereaux pour la plupart. La grande noblesse, prudemment, les Rohan, les La Trémouille, etc., s'était tenue à l'écart du mouvement. Un collègue de M. Bédier au Collège de France, et le plus savant homme de Bretagne,
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mon éminent ami M. Joseph Loth, a retrouvé, près de Guéméné, je crois, la terre de Ménézouarn. Aucun doute, désormais, et c'est là, autant qu'à Bourbon, j'imagine, qu'il faut chercher le secret de certaines attitudes du nouvel académicien et, plus spécialement, de son amour presque filial pour les légendes arthuriennes. Ménézouarn est si voisin de Brocéliande !
J'entends bien que ce Joseph Loth, qui a su si promptement dénicher le terroir perdu de Ménézouarn, est aussi le même homme qui conteste à la Bretagne l'honneur d'avoir servi de cadre à la mélancolique histoire de Tristan et (TYseult : c'est la Cornouaille britannique qui aurait seule le droit, à l'en croire, de revendiquer cet honneur. Il importe assez peu, et M. Loth ne conteste pas tout au moins que les fictions arthuriennes soient issues de la collaboration intime du génie armoricain et du génie gallois.
Mais il y a une difficulté plus grande à mon gré. Comment concevoir qu'une aventure comme celle de Tristan et d'Yseult soit sortie d'un cerveau breton ? Quand le prude Vives, dans son Institution de la femme chrétienne, si diligemment traduite par notre Pierre de Changy, mettait en garde les maris et les pères du seizième siècle contre ces livres « pleins de lasciveté et pestiférés, attirants à vice, comme Lancelot du Lac, Tristan, Merlin, etc. », il ne faisait que constater au demeurant ce paradoxe en apparence inexplicable d'un peuple dont l'extrême sévérité de mœurs, la pudeur presque farouche, ont passé en proverbe de très bonne heure et dont la littérature est en même temps la première qui établit et fît triompher dans tout l'Occident le prétendu dogme de la fatalité de la passion, excuse de l'adultère qu'elle parait des couleurs les plus séduisantes.
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Mais il faudrait savoir d'abord si ces couleurs se trouvaient dans les originaux bretons et si elles n'ont pas été ajoutées précisément par les adaptateurs étrangers. Je le croirais volontiers et que les auteurs bretons, enclins par tempéramment (car nulle race» après la musulmane et la slave, n'est plus fataliste que la race bretonne) à restreindre en toutes choses la part de la responsabilité humaine, ne péchèrent que par un excès de complaisance envers les malheureux amants, plus victimes que coupables, dont la volonté, à les entendre, demeurait aussi étrangère aux égarements de leurs sens qu'elle est absente des égarements de la raison.
M. Bédier a, lui aussi, marqué quelque étonnement que des Celtes aient pu « inventer » la légende de Tristan et d'Yseult, mais son étonnement vient surtout de ce que le conflit douloureux de l'amour et de la loi fait tout le fond de la légende, alors que, dans l'ancienne législation celtique, le iliariage était révocable à la volonté des parties. « Peut-elle (cette légende), dit-il, avoir été conçue par un peuple qui a considéré le mariage comme le plus soluble des liens ?» 11 y aurait là contradiction et presque incompatibilité, en effet. Mais M. Loth, cette fois encore, a^ mis les choses au point, et il ne paraît pas que l'union libre ait été un article du code d'Hoël-Da, qui est le Solon des Gallois. La contradiction n'était qu'apparente.
Mais elle montre à quels embarras on se heurte de tous côtés. Il n'est plus de mode sans doute, depuis Michel Bréal, de voir dans 1' Iliade et VOdyssée des œuvres anonymes, filles de la route et du hasard, mais il demeure qu'à passer par tant de bouches et des rhapsodes, qui y introduisaient leurs variantes personnelles, aux diascévastes et aux dior-