‹ L'âme bretonne (volume 2)Chapitre 41 sur 53 · ANSELME CHANGEUR — JOS PARKER JEAN DES COGNETS · texte numérisé non relu

ANSELME CHANGEUR — JOS PARKER JEAN DES COGNETS

Tous nos villages, qu'ils soient bretons, lorrains, beaucerons, normands, provençaux, saintongeois, ont-ils certains traits généraux faciles à dégager et qui leur donnent, à défaut d'une physionomie commune, un certain air de parenté ?

Changeur le croit. Anselme Changeur est le dévoué secrétaire général de la Société pour la protection des paysages, — si dévoué qu'on en abuse un peu. II ne s'en plaint jDOint. Il trouve tout naturel qu'on lui laisse faire toute la besogne de la propagande, de la correspondance et du bulletin. Besogne écrasante, s'il en est. Mais Changeur touche une indemnité ? Pas un fifrelin : c'est tout au plus si on lui rembourse ses frais de poste. A elle seule, la correspondance qu'il lui faut entretenir avec les délégués de la Société, les municipalités, les administrations locales, etc., suffirait à remplir la journée d'un homme bien entraîné. Et Changeur trouve encore le temps de voyager, d'enquêter sur place, d'écrire des rapports et de faire des conférences ! Il y a dix ans qu'il mène cette vie de galérien volontaire et M. Beauquier, qui préside la Société des paysages de France, qui est député et membre de la

26<î AU \^LLAGE

majorité radicale, n'a pas encore pu décrocher pour son collaborateur le petit bout de ruban rouge qu'on prodigue à tant de prét^^ntieuses nullités de la politique et des lettres (1).

Ajoutez que Changeur, qui se dépense ainsi sans compter pour la défense de notre patrimoine national, est un écrivain charmant, pittoresque, disert, riche d'aperçus ingénieux et de remarques émues ou plaisantes, une sorte de Toppfer des paysages de France. Il faut l'entendre parler du Village, tel qu'il s'est cristallisé en son esprit, du Village en soi, synthétique et concret tout ensemble :

« Le Village, dit-il, est l'habitat humain le plus proche de la nature; c'est le premier anneau — anneau de mariage, pourrait-on dire — de la chaîne qui relie — et qui le lie — l'homme à la nature. C'est au village que s'opère la mystique et féconde union. Le paysan, le villageois, revêt toute la grandeur d'un symbole sans s'en douter, comme il sied. 11 incarne en quelque sorte la force même de la terre à laquelle il s'adapte strictement par son aspect, son attitude, son geste; il s'y relie comme l'arbre trapu et noueux s'incorpore au sol qu'il fouille de ses racines et dont il boît la sève, ardente comme

du sang ».

Et cette force — ce dynamisme, — puisée dans le flanc de la terre, ne se traduit pas seulement en acquisitions matérielles, en muscles et en hémoglobine : elle est aussi génératrice de vigueur morale

(]) Le fait est qne ce passionné, délicieux et modeste serviteur de la beauté française est mort la boutonnière vierge en 1920. Il avait publié en ces derniers temps un recueil de pensées sur l'amour d'un tour très fin, encore qu'il y éclate un scepticisme et une misogj'uie assez déconcertants. On lui doit aussi de curieuses impressions de Hollande. Mais c'est à la Bretagne qu'il avait donné son cœur.

AU viij..\»;e :iH7

I et de vigueur intellectuelle. Comptez les iiommes l illustres en tous les domaines qui ne peuvent pas se ! réclamer de la terre, c'est-à-dire de leur village ou de celui de leur père et de leurs aïeux ! Leur nombre est infime. Chez jDresque tous, il y a un ancêtre paysan. Droiture, bon sens, équilibre des facultés équivalent chez les meilleurs à un certificat d'origine : ils leur viennent du village ancestral, comme en viennent le blé, le vin, les fruits. Rien ne pousse sur le pavé, — que la chlorose et le vice.

Honorons donc le Village, connue nous y invite Anselme Changeur. C'est pour l'avoir trop méprisé, ridiculisé, chansonné, pour avoir trop prôné les avantages et la prétendue supériorité de la ville — . <le la ville qui consomme et ne produit pas — que nous avons déterminé ce mouvement général d'exo- [, de, cette désertion progressive des campagnes, une [ des cau.ses de l'affaiblissement de notre natalité et, [ qui sait ? peut-être de notre moralité publique.

Et, précisément, voici qu'à l'autre bout de la France, du délicieux bourg arcadien de Fouesnant, une voix fraternelle répond à Changeur, fait écho à sa louange du Village. Le nom de Jos Parker n'est peut-être pas venu jusqu'à vous ? C'est que Parker est un sage, qu'il vit à l'écart des cités, entre sa pipe et son chien, dans une petit manoir breton presque aussi bas que les pommiers qui l'ombragent et que, s'il chante, s'il écrit, c'est pour lui et pour la douzaine de braves gens qui lui composent son auditoire.

Il ne prend même pas la peine de faire éditer ses livres à Paris; son dernier recueil — prose et vers —

le Journal de Village, porte la firme d'un libraire morlaisien (1). Et qui donc intéresserait-il, en effet, dans l'énorme et bruyant Paris, ce recueil qui ne parle que des choses et des êtres aperçus dans un rayon de quelques arpents, même quand ces arpents-là sont ceux d'un petit paradis terrestre, célèbre pour la juteuse saveur de ses pommes et l'incarnadine fraîcheur de ses Eves à collerettes tuyautées et à devantiers de soie cerise ou lilas ? Mais, l'été venu, vous ferez peut-être une infidélité au boulevard. Alors et si les dieux vous conduisent vers l'un de ces verdoyants estuaires ou sur l'une de ces plages de sable rose qui s'ouvrent comme des lèvres dans l'âpre granit finistérien, prenez ce livre, emportez-le et, à vos heures de trêve, de grève et de rêve, feuilletez-le devant la mer : aux émanations iodées des varechs, à la rude salure du large, il mêlera pour vous sa senteur agreste, son odeur de verger, de foin mûr et de chair en fleur.

Al laouenan a gar ato E doen ha kornig e vro...

« Le roitelet aime toujours son toit et le petit coin de son pays », dit la sagesse de Bretagne. Jos Parker, qui connaît le proverbe, qui l'a piqué en épigraphe à son livre, ne veut être qu'un roitelet. Mais il arrive que ce roitelet, çà et là, chante comme un rossignol. S'il redescend à la prose, c'est en lui gardant quelque chose d'ailé. Et cependant cette prose est celle d'un réaliste, d'un honome pour qui le

(1) Le précédent: Sotis les Chênes, son principal recueil poétique, avait paru en 1891, à Rennes, chez Caillière. Jos Parker est mort en 1916 : ses admirateurs et amis lui ont élevé un lcc''h à Fouesnant même, qu'il appelait « un jardin dt la mer ».

monde extérieur existe, suivant l'expression de Gautier, qui voit et qui sait traduire sa vision en mots évocateurs, à la fois pittoresques et précis.

Ecoutez ce joli couplet sur la pluie bretonne — la pluie au Village :

« Depuis ce matin, s'assomhrissant par degrés, le temps est parvenu au noir d'encre. La clarté est morte dans le ciel funèbre, couleur d'ardoise tombale, si bas qu'il semble écraser la terre; et sur toute la campagne évanouie s'étend un voile opaque, tissé des hachures de la pluie : uae pluie obstinée, ruisselante, qui fouaille les ajoncs roux, ravine les talus et répand le trop plein des, douves sur les chemins... De feau, de l'eau partout; de leau torrentueuse — comme si les cataractes diluviennes voulaient renouveler la noyade des humains... De Teau... de l'eau en folie... Les maisons du village, toutes portes closes, sont comme enveloppées d'une étoffe de fumée que découpe la rue luisante et vide. A côté de l'église — arche échouée au pied de l'if, surgi comme un récif sur une mer de brume — les croix du cimetière simulent de petits fantômes qui étendent les bras pour tordre des linceuls, sur une grève bosselée d'épaves humaines... C'est le règne de l'eau, avec ses évocations meurtrières. Elle engloutit jusqu'au vent : rien que le bruit obsédant de la pluie qui grignotte les ardoises et glousse dans les gouttières » (1).

Il y a mainte page de cette saveur dans le Journal de Village. Et c'est bien en effet ici un journal. Parker l'a griffonné au jour le jour, sur quelque carnet,

(1) Comparez, dans le tome II de VAme bretonne, le passage de Gustave Geffroy : « Il ne faut pas aller en Bretagne si l'on n'aime pas la pluie, etc. »

en marge de ses croquis (car il est artiste aussi et vous l'aviez sans doute deviné), et le livre s'est fait tout seul, sans que l'auteur y ait songé.

Tel quel, je le répète, il est charmant. Conscrits qui défilent en scandant leur marche titubante d'une rauque mélopée, mendiant traînant ses guêtres sur la route, commères à la veillée, dévotes à la chapelle, aubergiste à son comptoir, jouvencelles à la danse, et M. le sous-préfet dans sa calèche, et Pandore sur son destrier, toute une humanité en réduction est saisie là sur le vif, dans son geste essentiel, avec son ridicule, son tic, sa grâce ou son sourire. Et ce livre est sain. Il est le vivant commentaire de la conférence de Changeur. Au précepte il ajoute l'exemple. On aperçoit par lui ce qu'est ou du moins ce que devrait être, sans l'affreuse politique, la vie d'un Village de France : vie simple, harmonieuse et forte, déroulée à l'ombre du clocher, cadencée par ses sonneries aériennes, vie pareille à celle qui nous donnait au Moyen-Age une Jeanne d'Arc, dans les temps modernes un Mistral et qui. Dieu merci, en dépit de l'odieuse engeance des « délégués », est encore capable de nous donner un Parker.

Et, après Jos Parker, voici Jean des Cognets, autre peintre de la vie de Village — Cottet ou Simon après Peyen-Perrin ou Afred Guillou.

Son livre s'appelle : D'un vieux monde. Titre un peu hermétique, aux yeux de certains qui ne connaissent pas l'auteur, parfaitement clair pour ceux qui possèdent déjà leur des Cognets. Car de quel autre « vieux monde » que de la Bretagne pourrait

nous entretenir ce pur Breton ? La forme adoptée par l'auteur surprendra davantage : les vers s'y en-

I trelacent à la prose ou plutôt les chapitres du livre — si ce sont là des chapitres, car chacun d'eux fait un tout complet et contient en raccourci la matière d'un gros roman — y sont séparés par des pièces de vers, tantôt isolées, tantôt en groupes, où le lecteur peut voir à sa fantaisie une illustration, un commentaire ou un interlude, comme on disait au temps du

[ symbolisme. Tant y a que cette forme insolite (au moins de nos jours, car nos pères s'y complaisaient fort, témoin La Fontaine, le jovial Chapelle et ce coquin de Voltaire lui-même) donne beaucoup de grâce et d'aisance au livre. Elle l'aère, si je puis dire. Mais elle complique un peu la tâche du criticjue qui, dans un même recueil, est tenu de considérer tour à tour le poète et le prosateur et de porter sur eux un double jugement. Mais ce jugement serat-il aussi favorable au poète qu'au prosateur — ou réciproquement ?

Dans l'espèce, la difficulté est plus apparente que réelle. Car, chez Jean des Cognets, le poète ne fait C]ue transposer dans le mode lyrique les dons mêmes du prosateur, son réalisme savoureux, ses magnifiques réserves d'observations, son verbe dru, nourri, substantiel et capable cependant, tant il sait rester souple, des plus beaux élans comme des plus suaves effusions. Et le poète, de son côté, prête au prosateur son œil visionnaire, ce sens de 1' « audelà » et des correspondances mystérieuses qui nous relient à l'âme universelle.

« Il était bien vieux déjà, dit l'auteur dans son avant-propos, le monde que décrit ce livre, quand, un inoubliable soir d'été, toutes les cloches de toutes

L les chapelles éparses dans ses campagnes s'unirent

aux cloches de toutes ses paroisses pour sonner son glas. Ceux qui se battent pour lui, si loin de lui, le reconnaîtront-ils quand ils reviendront ? J'ai tenté du moins de retenir quelques-uns de ses aspects essentiels, tandis qu'il en était temps encore. »

Ainsi, sans qu'il le dise expressément, mais cela résulte de son titre et du soin même qu'il a pris de ne localiser aucune de ses actions, de n'individualiser aucun de ses personnages, c'est une œuvre de synthèse qu'a entendu faire Jean des Cognets; c'est la Bretagne, ce sont des types bretons, c'est, lui aussi comme Changeur, la vie d'un Village idéal — d'un village du pays breton cependant — qu'il veut nous présenter dans un chapelet de récits qui soient des récits alertes, vivants, pittoresques, concrets, tout en se haussant au-dessus de l'accidentel et en conservant leur caractère général. Et, certes, je crois qu'il n'est pas resté inférieur à son ambition, si haute fût-elle. Malgré tout, il n'a pu s'abstraire si complètement de lui-même et de son clocher que quelque chose n'en ait passé dans son livre. « L'accent du pays où l'on est né, dit La Rochefoucauld, demeure dans l'esprit et dans le cœur comme dans le langage. » C'est cet « accent » qui dénonce l'homme de l'Argoat (1) qu'est plus spécialement Jean des Cognets; né à Plounévez-Moédec, en pleine Cornouaille domnonéenne, c'est de Plounévez-Moédec qu'il a surtout vu la Bretagne. Comment l'a-t-il vue ? Je le dirai tout à l'heure. Et l'a-t-il vue comme elle est ou comme il la voulait voir ? Nous avons affaire ici, remarquez-le, non pas seulement à un rêveur, à un sentimental, à un poète, mais encore à

(1) Je rappelle qu'on divise assez souvent la Bretagne eu Argoat (pays des bois) et en Armor (pays de la mer).

un tempérament critique de premier ordre, donc, comme on dit outre-Rhin, essentiellement objectif. Et c'est une garantie que nous ne trouvons pas, j'entends au même degré, chez tous les écrivains bretons.

« Il ne faudrait jamais dire l'Espagne, mais les Espagnes », observe quelque part Barrés. Peut-être aussi devrait-on dire les Bretagnes et non la Bretagne. Il apparaît bien tout au moins qu'il y a presque autant de Bretagnes que d'écrivains bretons et qui toutes sont vraies d'ailleurs par quelque côté. La Bretagne, en somme, est un « état d'âme » et il n'est que de choisir, entre tant d'effigies, celle qui correspond le mieux aux nuances de notre sensibilité. Du moins est-ce ainsi que je m'explique qu'entre tant de livres publiés sur les « pardons », et dont l'un pourtant est un pur joyau littéraire, le probe Breton^ mais sans grande ouverture, qu'était François-Marie Luzel ne celât pas sa préférence pour la Bretagne qui croit de Louis Tiercelin. C'est qu'une certaine roideur puritaine lui était restée de ses longues controverses avec les diascévastes armoricains : le tour d'imagination palingénésique, dont il avait observé les premières manifestations chez La Villemarqué et qu'il retrouvait dans la nouvelle école, effrayait quelque peu, je pense, son réalisme appliqué, scrupuleux et terreà-terre; il ne devait supporter qu'avec peine cet élargissement prodigieux de l'humble conscience indigète; fermé à toute symbolique, il ne voyait point ou ne voulait point voir au-delà des faits et s'irritait, comme d'une déformation, de toute glose qui n'était qu'éloquente ou pittoresque.

Je crois pourtant, et bien que le livre de Jean des Gognets ne se défende à l'occasion ni du pittoresque, ni de l'éloquence, que D'un vieux inonde eût trouvé

grâ'ce devant ce juge sévère et qu'il en eût goûté tout au moins l'émouvante sincérité. Et lui aussi, d'ailleurs, était de l'Argoat et, sinon de Plounévez-Moédec, d'un terroir presque contigu : l'ombre du Ménez-Bré, après qu'elle a couvert les futaies de Porz-en-Park, n'a pas grand chemin à faire pour atteindre la girouette de Keramborgne (i); c'est du même belvédère géologique — et spirituel — que les deux auteurs ont vu la Bretagne et qui a lu chez l'un la ballade du seigneur de Penanstank, cet évêque interdit que la vindicte populaire s'est plus à loger IDOur l'éternité dans la « bouillie » d'un marais voisin et dont Albert Le Grand se borne à dire, dans son Catalogue des Evêques de Cornouaille, qu'il fut enterré « sans enfeu ni épitaphe », n'est pas très étonné de découvrir chez l'autre l'aventure, guère plus édifiante, de l'abbé Chuidic, victime de son penchant immodéré pour l'alcool et traînant sa soutane de cabaret en cabaret. Evocations pénibles, mais nécessaires peut-être, imposées par le même esprit de probité historique qui est leur grande marque à tous deux et rachetées d'ailleurs, chez des Cognets comme dans les recueils de Luzel, par tant de peintures ineffables, d'effigies virginales, voire proprement angéliques, telles qu'on n'en rencontre plus qu'au fond de la Cornouaille et dans les fresques des Primitifs. Nous rentrons ainsi dans la Bretagne traditionnelle, dont nous ne nous étions pas tant écartés, malgré l'apparence, et qu'il ne faut pas confondre avec la Bretagne conventionnelle ; nous retrouvons l'autre « aspect essentiel » de l'âme bretonne : la rêverie, l'inclination mystique. Jean

(1) Voir au tome II de L'Ame bretonne : de Keramborgne à Pln-

zunet.

■des Cognets ne l'a pas plus inventé que le reste. Et le fait est que nous connaissions depuis longtemps les deux faces de cette Bretagne déconcertante, si rude et si douce tout à la fois; mais peut-être qu'aucun •écrivain breton n'avait su comme lui, dans une langue plus nuancée, en même temps que plus pleine, exprimer et fondre en une seule ces deux images contradictoires de la plus hégélienne des races.

Le seul défaut d'un tel livre (je parle pour le criti- •que) est qu'il échappe à toute analyse. Ce sont bien les mêmes personnages qui circulent d'un bout à l'autre du recueil et burinés d'un trait si sûr qu'ils s'incrustent dans la mémoire et n'en bougent plus désormais : tels 1' « innocent » Fanch-ar-Lac'h, le Tieux marquis de Maugouar, le trimardeur Diberrès, ce type par excellence du déraciné breton, l'évangélique M. Le Minous, le tonitruant abbé Talabourdon ou ces archanges foudroyés, l'abbé Chuidic et le clerc Mandez, engagé « à Islande » pour la moitié du prix d'un homme; mais ces personnages accomplissent une action différente dans chacun des sei^t récits qui composent le volume et l'on ne peut songer à résumer ces sept récits.

Tous les sept sont à lire et à retenir. S'il me fallait cependant indiquer une préférence et faire un choix dans ce captivant heptaméron, c'est le Droit du Seigneur que j'élirais, l'histoire de la douce et passive Lizaïc Malzenn, séduite par un affreux tyranneau de village nommé Bondiou, grosse de ses œuvres, abandonnée, jetée au ruisseau et qui pousse l'esprit de mansuétude jusqu'à faire saluer le gredin par son petit : « Dis : bonjour. Monsieur le maire ! » Et le récit aurait pu finir là. Et ce n'eût été que du Maupassant — du Maupassant supérieur. Chez des Cognets, il se pour-

suit pendant quelques lignes qui étonnent d'abord- L'auteur prend le ton de la plaisanterie; il semble n'attacher qu'une importance secondaire à l'aventure qu'il vient de nous conter et qui est monnaie courante dans nos campagnes. Et brusquement, dans un bref paragraphe final, le ton rebondit sur un roulement de Dies irœ : Dieu s'évoque dans son plafond de nuées, comme au jour où il viendra juger les vivants et les morts, les Bondiou passés, présents et futurs... Je ne sais rien d'aussi saisissant. Grand art donc, si l'on veut. Cet art-là, quoi qu'il en soit, n'est pas le fait d'un simple intellectuel, comme on dit aujourd'hui (1), et si bien doué soit-il.

Et c'est en définitive le secret de cette maîtrise que Jean des Cognets vient d'affirmer dès son premier livre d'imagination et qui ne surprendra pas autrement du reste les fidèles du Sillon : il y a ici plus qu'un écrivain de la grande race, plus qu'un peintre fidèle et scrupuleux — scrupuleux jusqu'à l'intransigeance — des mœurs de son pays; il y a un homme de cœur, un croyant et — oui, je risque le mot — un apôtre.

(1) Le mot sert surtout depuis Taffaire Dreyfus. Henri Massis {Jugements) l'a retrouvé cependant chez Renan, dans ses cahiers de séminariste. « Renan, dit-il, est, je crois, le premier qui ait employé ce mot substantivement. Littré n'en donne aucun exemple. » On le chercherait vainement d'ailleurs dans le Renan de la maturité.

DE (( PARTANCES )) A (( L AFFLIGE ».

J'écrivais, le 15 décembre 1905, à propos du premier livre de vers d'Auguste Dupouy : Partances :

« Voici un début remarquable. Toute la nostalgie des ports bretons est enclose en ce mince volume de 180 pages. Auguste Dupouv est né en 1872, à Goncarneau. Il n'est pas de ceux qui sont venus en flâneurs sur la grève bretonne chercher des inspirations, « croquer le motif »; il n'a pas découvert la mer un beau matin, en sautant de wagon. La mer ïiatale s'est insinuée en lui lentement, du premier jour où il a ouvert les yeux, et il est tout fait d'elle de son haleine, de ses iodes, de sa salure, de son rythme, de ses nuances. Il est le poète qu'attendait la Bretagne maritime. Il l'a dite en lettré sans doute, voire en grand humaniste formé à l'école de Frédéric Plessis, mais toujours en « homme de la partie », non en amateur et comme seul Tristan Corbière, dans une gamme plus v'olente, l'avait dite avant lui. Sur le quai, Nocturne, Ulle, La Sirène aux ijeux verts, Nox, vingt autres morceaux, aussi achevés, aussi « prenants », sont, à cet égard, de vraies merveilles d'évocation. Je reconnais les très beaux vers au mystérieux frisson qu'ils me donnent. Et ce frisson, je l'ai senti presoue à chaque page du livre d'Auguste

Dupouy, qu'il évoquât les « voix des nuits par les mers étales », le « soleil souffrant » de son pays :

immergé

Dans la laine d'un ciel tl^e, Dans l'étain de la mer bretonne,

ou la détresse morale de ces « soldats de frontières »^

Dont Rome impériale, oisive entre ses murs, Usait jadis la force en des combats obscurs, Près du même océan, par les mêmes bruyères.

Ils dressèrent des camps, ouvrirent des cnemins. Défrichèrent le sol à travers mainte alerte. Sous l'herbe qui le vêt, de sa tenture verte Se déchiffre toujours le labeur de leurs mains.

Ils connurent aussi des jours de flânerie. D'une besogne à l'autre un loisir morne et lent. Et, je crois les ouïr dans le passé, sifflant Sous le ciel de Vexil des airs de la patrie...

« Partances mériterait une longue étude qu'il m'est pénible d'être obligé de remettre à des jours meilleurs. Peu de livres à tant de délicatesse et de sobriété unissent une telle intensité d'émotion. On peut fonder de grands espoirs sur Auguste Dupouy. Aujourd'hui, je ne fais que saluer cette jeune gloire» encore peu connue, qui monte doucement, discrètement, sur l'horizon... »

Et dix-sept ans — longum aevi spatium — aprèsl'apparition du premier livre de vers d'Auguste Dupouy, voici son premier roman : L'Affligé. Et tout de même, entre les deux livres, il n'y a pas eu un vide, un espace mort. Si le romancier n'avait pa& encore fait entendre sa note, on avat pu apprécier du critique, avec un Vigny singulièrement aigu, une étude de littérature comparée : France et Allemagne^ le premier de nos livres d'ensemble sur la question.

Puis un sociologue, dont l'information savait se faire vivante et pittoresque, se révélait dans Pêcheurs Bretons : les connaisseurs faisaient un succès des plus vifs à cette enquête magistrale et l'Académie sanctionnait leur suffrage en lui attribuant, en 1921, le prix Marcellin Guérin, comme elle avait attribué, en 1906, à Partances, la majeure partie du prix lArchon-Despérouses.

Quel sera maintenant le sort de U Affligé ? C'est un très beau livre, un peu abrupt peut-être, non par sa forme, qui est parfaite, mais par sa donnée et ses personnages, qui ont encore, sous leur vernis de civilisés, toute la sauvagerie des premiers âges. A ceux qui ne se plaisent que dans une Bretagne conventionnelle, je dirai : « Laissez-là L'Affligé. Ce livre n'est pas pour vous. » Aux autres, que n'effraient pas les constatations d'une psychologie aigiie quelquefois jusqu'à la cruauté, je dirai au contraire : <; Voilà le livre qu'il faut lire; voilà, non pas toutes les âmes certes (et l'auteur n'a garde de généraliser), mais quelques spécimens des âmes qui hantent les fourrés ténébreux, les vieilles salles embrumées de nos manoirs bretons, — et même de certains logis moins aristocratiques, car, dans toutes les classes de la société, on rencontre de ces Celles extrêmes à la façon de François de Trohanet, capables du meilleur comme du pire, et qui sont du bois dont on fait les forbans, les héros et les saints. »

Eh ! oui, encore un coup, cela nous change fie l'églogue habituelle, et Kérizel et Prat-Meur n'ont que de lointaines analogies avec la tour d'Elven. De l'églogue, il y en a sans doute, même dans ce livre amer, et l'on ne s'y assassine pas à toutes les pages : vous feuilleteriez longtemps les maîtres du genre avant de trouver, dans des paysages plus

amoureusement dessinés, une plus fraîche et plus suave figure de Bretonne que cette Marie-Rose qui est la figure centrale du drame. Mais, autour de Marie-Rose, il y a les messieurs de Trohanet, François et Hubert, Etéocle et Polvnice d'une Thébaïde sans Antigone, et cette rivalité tragique des deux frères, cette haine sourde de la douairière de Trohanet pour son fils disgracié, je serais tenté de dire que c'est de 1" Eschyle ou du Sophocle transporté sous les brumes armoricaines, si ce sombre conflit de famille n'était assez dans la ligne des vieux romans de la Table Ronde où les passions atteignaient un paroxysme qui n'a point été dépassé. On s'aimait, on se jalousait et on s'entretuait aussi frénétiquement à la cour du roi Marc'h.

Et, précisément, nous sommes ici au pays de ce barbon et de sa volage moitié, Yseult aux blonds cheveux : quelque chose du Tristan légendaire, à qui son chagrin avait tourné l'esprit et qui répondait au roi Marc'h qu'il s'appelait Tantris et qu'il était le fils d'une baleine, s'est transmis peut-être à r Affligé d'Auguste Dupouy.

Et le fait est tout au moins que, comme nous ne pouvons nous empêcher, malgré ses erreurs, de compatir à la souffrance amoureuse de Tristan, notre sympathie, malgré son fratricide final, ne peut s'empêcher d'aller à ce François de Trohanet, victime encore plus lamentable du double complot que trament contre lui-même son cœur ombrageux et la malice d'une mère sans entrailles.

C'est lui, ou plutôt son sobriquet mélancolique, qui a fourni le titre du livre. Et ce sobriquet pourrait servir à toute sa race. « Les Bretons n'ont jamais eu de bonheur », aimait à dire Féval qui ne faisait exception que pour les Nantais, gens circons-

pects « qui regardent où ils mettent le pied et qui sont les Normands de la Bretagne ». Tel ne saurait être évidemment le cas de François, natif de Kérizel, en Saint-Jean-Trolimon (Finistère), et pied bot de surcroît. Madame de Trohanet, avec son arrogance de parvenue et ses prétentions ridicules au bel air, Hubert de Trohanet, le brillant officier d'Afrique, même M. de Rustéphan, le vieil archéologue dont la montre s'est arrêtée au pliocène, pourraient se concevoir à la rigueur sous une autre latitude; ils ne sont pas de ces figures qui réclament nécessairement un cadre plutôt qu'un autre. Mais r Affligé, lui, sentimental, farouche et réticent, tout gonflé d'une tendresse qui s'aigrit d'être renfermée et lui tourne à la longue sur le cœur, comment l'entendre, le voir, le situer en dehors de ses solitudes natales ? Il leur appartient, il est, comme l'ajonc, comme les chênes tors des talus, un produit spécial de ce sol âpre et deshérité en apparence et cependant d'une si merveilleuse sensibilité sous-jacente.

En vérité, je ne connais pas, dans la littérature romanesque de ces vingt dernières années, de caractère masculin plus en harmonie avec son milieu. Dupouy, visiblement, a étudié celui-ci avec une complaisance particulière. Et c'est qu'il est bien rare qu'un premier roman ne soit pas en partie une confession et, jusque dans le récit de passions ou d'événements qui nous sont le plus étrangers, nous trouvons le moyen d'introduire un peu de nous-mêmes.

Une conception si strictement bretonne du personnage principal de L'Affligé risquerait cependant d'indisposer certains lecteurs si, comme le fait observer la dédicace du livre, la Bretagne n'était justement la terre d'élection de ces sortes de déséquilibrés supérieurs et si, de Bretagne ou des pays cel-

tiques, ces nouveaux héautonstimoroumenoï, ces bourreaux de soi-même... et quelquefois des autres^ ne s'étaient répandus un peu partout dans l'univers. Le mal de François de Trohanet perd ainsi de son caractère exceptionnel pour devenir une des multiples variétés de la grande névrose intellectuelle et morale connue sous le nom de byronisme (bien que très antérieure à Byron), qui a tant fourni à la littérature de la première moitié du dix-neuvième siècle. Mais, alors que les romantiques byronisaient lyriquement et se complaisaient à l'étalage de leurs souffrances, François de Trohanet porte son mal en dedans et il faut toute la subtilité de l'auteur pour débrider cette plaie secrète et qui ne veut pas guérir. Voilà par où U Affligé se distingue d'un Chatterton ou d'un Antony. Rassemblant tout ce qui précède» on pourrait le définir assez bien, je crois, un cas de byronisme armoricain observé avec les yeux d'un disciple de Stendhal et rendu avec le frémissement intérieur, la souplesse de style d'un émule de Fromentin.

A René Giivait.

La Constituante avait divisé la Bretagne en cinq départements. Ils subsistent toujours, mais à cette division artificielle on préfère généralement la division en Haute et Basse-Bretagne qui n'est pas beaucoup plus exacte, car il y a au moins trois Bretagnes en Bretagne. Et il est vrai que ces trois Bretagnes ont des caractères communs. L'unité d'origine d'abord : le mèziie sang coule aux veines des morutiers cancalais, des éleveurs du Léon et des saulniers du Bourg-de-Batz. Et la physionomie générale des trois régions est sensiblement la même aussi.

Il suffit pour s'en convaincre de se reporter à la page célèbre des Mémoires d'Outre-Tombe : vallons étroits et profonds, où coulent, parmi des saulaies et des chenevières, de petites rivières qui prennent brusquement à quelques lieues de leur embouchure la majesté des fleuves américains, futaies à fonds de bruyère et à cépées de houx, plateaux pelés, champs rougeâtres de sarrazin, grandes landes semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin, solitudes infinies où l'on peut cheminer des journées entières sans apercevoir autre chose que des ajoncs, des grèves et une mer qui blanchit contre une multitude d'écueils, tous ces

zSi LA HAUTE-BRETAGNE

traits, recueillis dans la description de Chateaubriand, peuvent convenir aussi bien à l'une qu'à l'autre des trois Bretagnes : la Bretagne du Nord- Ouest, où l'on parle la variété dialectale du celtique connue sous le nom de breton armoricain; la Bretagne du Sud, dont Nantes est la métropole; la Bretagne de l'Est et du Centre, qui correspond à l'ancien comté de Rennes," agrandi du Vitrélais, du Penthièvre et du Porhoët et tel ou à peu près que l'avait constitué, dès la fin du x*" siècle, le duc Geffroi I".

Ces deux dernières Bretagnes, depuis longtemps, ne parlent plus que le français ou, comme on dit là-bas, le « gallot » : mais nombre de leurs villages €t de leurs bourgs portent encore des noms bretons, reconnaissables aux préfixes en tré, en plou et en lan; les « pardons » y font défaut, mais on y tient toujours des « assemblées » et des « louées », comme cette foire aux Terreneuvas oii se fait, en rompant le pain sur une table d'auberge, l'embauchage des hommes pour la grande pêche (1); le costume masculin s'y est banalisé, sauf dans le Fougérais, où les paysans, l'hiver, sur leurs gilets, passent encore le sayon en poils de chèvre de leur homérique ancêtre Marche-à-Terre: mais il reste quelque chose des élégantes vêtures d'autrefois dans les guimpes et les châles des femmes, dans leurs « devantières » de satin crème ou lilas et leurs ceintures de moire à boucle d'argent, dans leur coiffe surtout, d'une richesse et d'une variété extraordinaires, tantôt architecturale comme la mitre de Miniac-Morvan, tantôt amenuisée, réduite aux proportions d'un petit carré de dentelle guère plus large que la main, comme la « polka » des environs de Rennes — la plus petite

(1) V. notre livre: Les Métiers j'ittornsques.

coiffe de Bretagne — , tantôt éployée à la façon dune grande paire d'ailes stylisées dont les extrémités strecourberaient en volutes, comme dans les campagnes de Saint-Brieuc, tantôt adoptant cette forme de conques marines qu'on voit aux svelt.es cancalaises de Feyen-Perrin. Si vous voulez boire du cidre, du vrai cidre breton, doré, sapide et doux-fleurant, vous ne pouvez être mieux servis qu'à Lamballe ou qu'à Plouer, dont les crus valent ceux de Fouesnant. Et quel beurre de Bretagne serait comparable à celui de la Prévalaye, qui faisait les délices de M""* de Sévigné ? Laënnec, dans la préface de sa Moutarde celtique, comptait au nombre des mets qui ne dépareraient point une table divine les poulardes de Rennes, les huîtres de Cancale, les miches de Gui- ■ chen, les laitages de Fougères et ces fameuses brioches « qui naquirent sans doute à Saint-Brieuc, comme le démontre l'origine du mot », de mêmie que les pralines, « blanches, brunes, roses, lilas », furent « inventées dans les fêtes de Lorge pour les seigneurs du lieu, nos braves et généreux Praslins. » Il n'est bon sel que de Guérande, comme il n'est fines aloses qu'en Loire et loyal muscadet qu'à Nantes. En vérité non, la Haute-Bretagne, pour reprendre , l'ancienne appellation, moins exacte, plus commode f que la division tripartite des géographes, n'a rien à envier sur ce chapitre, ni sur beaucoup d'autres, à la Basse. Et peut-être même, quelquefois, l'avantage lui reste-t-il : Lokmariaquer possède le géant des menhirs, le Men-er-H'roech, haut de 22 mètres, mais il git à terre en quatre tronçons, tandis que la pierre levée du Champ-Dolent, près de Dol, qui mesure 9 mètres 30 d'élévation, 8 mètres 70 de tour et cjui plonge à 7 mètres dans le sol, commande encore les solitudes de Carfantain.

Est-ce l'àme qui diffère ? Les pays de « marche » participent toujours d'un double caractère et cette Haute-Bretagne, riveraine de la Normandie, de TAnjou et du Maine, n'a pas été bien évidement sans se ressentir, d'un tel voisinage. Les traits sont moins accusés que ceux de la Bretagne bretonnante et il semble que l'air y soit plus léger, moins chargé de mystère et, pour dire le mot, sensiblement idIus fade que l'air trégorrois ou vannetais. Autour de Saint-Malo cependant, les « intersignes » sont aussi fréquents cju'autour de Paimpol; ils s'appellent seulement ici des « avènements ». Comme les femmes des Islandais, les femmes des Terreneuvas sont « averties » du décès de leurs hommes par des chandelles qui s'allument toutes seules, par des voix inconnues qui les hèlent au détour d'un chemin creux, par des larmes de sang qui s'égouttent sur leurs couettes, par un goéland obstiné qui frappe à leurs vitres, quelquefois par une apparition vaporeuse, le fantôme de la victime, encore vêtue de son « ciré » et coiffée de son suroit, qui les regarde de ses yeux troubles, pâlit et s'efface. Les marins eux-mêmes, si bronzés qu'ils soient contre les dangers physiques, n'échapiDent pas à la contagion et pour eux, dit M. Herpin, les processions de glaçons en dérive sur le Banc sont les transparents cercueils des « péris en mer », les cercueils de leurs âmes qui, encloses dans ces étranges et miroitantes prisons, rôdent autour des navires pour demander une prière. Les cloches d'Is, en Basse-Bretagne, ont pour pendant exact dans la Haute la cloche du Murain que des pirates Scandinaves dérobèrent à l'église Saint-Melaine et qu'une tempête engloutit : l'ouïe des pâtres, certains soirs, perçoit encore sous les eaux sa rumeur étouffée. Ces cloches submergées sont toutes un peu ma-

^iciennes ; elles prolongent, dans les profondeurs, une existence clandestine; il arrive même qu'elles remontent à la surface. C'est le cas, paraît-il, de la cloche du Murain qui, toutes les fois qu'un grand événement s'apprête pour la Bretagne, reprend sa place au clocher de l'église métropolitaine et mêle son timbre rouillé au concert des autres cloches...

Sonna-t-elle pour la naissance de René ? On veut l'espérer et que, dans l'enfant obscur pareil à tous les enfants, la cloche-fée pressentit l'écrivain de génie qui, suivant le mot de Brunetière, devait « rétablir parmi les hommes le sens presque éteint de l'Au-Delà, c'est-à-dire, et du même coup celui de la religion et de la poésie » : Chateaubriand est né à Saint-Malo, si c'est à Combourg qu'il s'est connu. Mais Combourg aussi est en Haute-Bretagne; ses vieilles tours féodales sont toujours debout; elles se mirent dans les mêmes eaux mortes; elles oppressent de leur stature le même horizon mélancolique. Certes il suffirait à la gloire de la Haute-Bretagne que, sur une de ses bruyères, René adolescent se soit éveillé au sentiment de l'infini. Et, pour que cette terre affirmât plus hautement encore combien elle était bretonne jusque dans ses contradictions, c'est à quelques lieues de ce même Combourg, dans la solitude svlvestre de la Chesnave, où il a reconstitué les premières communautés celtiques, que l'âpre génie d'un Lamennais conçoit son Essai sur VIndifférence, sommet vertigineux qui, de chute, en chute, doit le jeter aux abîmes de l'incroyance universelle.

Chateaubriand et Lamennais, les deux plus grands noms littéraires de la Haute-Bretagne et dans lesquels on peut croire qu'elle se résume avec tous ses contrastes et ses heurts, mais toujours son même

besoin d'absolu ! Il y a mieux pourtant que Combourg- et La Chesnaye et, dans cette Haute-Bretagne encore, il y a Paimpont ou, comme on l'appelait autrefois, Brocéliande, la forêt bretonne par excellence, sanctuaire des traditions de la race celtique et laboratoire de sa poésie. Merveilleuses fictions du Val-Sans-Retour et de la Quête du Graal, prodige de la fontaine de Baranton, dont quelques gouttes, jetées sur la margelle, opéraient un brusque changement atmosphérique, ombre adorable de Viviane rôdant sous le couvert, fantôme de Merlin prisonnier, sous un buisson d'aubépine, du sortilège dont il a lui-même fourni la formule, telle est la fidélité de cette terre, sa puissance de conservation, que leur prestige n'a pas faibli. Après avoir ravi tout l'Occident, modifié la conception de l'amour profane, instauré le dogme de la fatalité de la passion, les vieilles traditions de la forêt enchantée continuent à vivre d'une sorte de vie souterraine dans les âmes des riverains. La fontaine de Baranton elle-même n'a pas perdu, si l'on en croit Paul de Gourcy, toutes ses propriétés : quand on l'entend mugir, c'est signe d'orage; dans les temps de sécheresse, ie clergé s'y rend processionnellement, trempe la croix paroissiale dans le bassin, la secoue sur le perron et l'antique miracle se renouvelle... Pour des « sots Bretons », comme les Bretons bretonnants appellent quelquefois leurs compatriotes des hautes terres, concédez que les Bretons de la Bretagne rennaise n'ont pas mal servi la gloire de leur vieille province !...

Paimpont est comme le cœur du pays celte. Nous sommes avec cette forêt enchantée sur la limite des trois Bretagnes : au Sud, par Redon, les marécages de la Grande-Brière, les salins du Bourg-de-Batz, le

mail guérandais, vert écrin d'un des plus purs joyaux que nous ait légués la Féodalité, nous touchons à la Loire et à son grand emporium, Nantesla-Superbe, qui tranche par sa richesse, son luxe, son heureux sens du commerce, sur la pauvre et triste Bretagne d'alentour.

— Les Bretons n'ont jamais eu de bonheur, aimait à dire le malicieux Paul Féval, excepté les Nantais pourtant, qui regardent où ils mettent le pied et sont les Normands de la Bretagne...

Saint-Nazaire, qui est l'avant-port de Nantes, serait donc un peu normand aussi, par alliance. A l'Ouest et au Nord, Paimpont regarde vers les âpres solitudes morbihannaises, la riante Gornouaille, le grave et charmant Trégor. C'est ici la Bretagne classique, si l'on peut dire, la Bretagne des « pardons », des calvaires, des binious, des menhirs, des korrigans, des clochers à jour, des vêtures pittoresques, la Bretagne bretonnante des vieux bardes, rhapsodes ambulants dont la rauque mélopée déchire l'air dans les assemblées, mais qui est aussi la Bretagne de Brizeux, de Hello, de Benan et de Le Braz, du français le plus musical qu'on ait parlé au xix*' siècle.

Et enfin, à l'Est, Paimpont est tout rennais et hautbreton. Mais où commence exactement la Haute- Bretagne ? Là où manquent les fleuves et en l'absence d'un système orographique bien dessiné, c'est l'incertitude, le vague. Il ne faudrait pas juger, par exemple, la molle région ondulée, qui s'étend audelà de Vitré sur la description un peu trop conventionnelle qu'en a donnée Balzac et qui ne s'applique qu'à la Pèlerine et à ses environs. Ce pays de transition, ce border est moins breton que ne le dit Balzac. Déjà pourtant, dans le vallonnement du sol, dans ces levées de terre, cernant les petites divisions agri-

coles et toutes hérissées de gros arbres ou de fascines d'ajoncs, dans ce perpétuel ruissellement d'eaux vives, de sources et de cascatelles, dans ces chemins encaissés où s'enliserait encore, pendant les pluies d'hiver et malgré les progrès de la voirie, le carosse de M"*' de Sévigné qui eut là sa délicieuse retraite des Rochers, dans un air jdIus vif et comme imprégné de senteurs marines, dans tout un je ne sais quoi qui ne se peut définir et qui est particulier à ce pays, on respire, on sent la Bretagne.

On y entre réellement à Vitré.

La défense de la Bretagne à l'Est s'appuyait sur deux piliers qui passaient pour inébranlables : Fougères et Vitré. Ils flanquaient le seuil du haut pays, le bastionnaient vers la Normandie et le Maine. Ils ne sont plus que des curiosités archéologiques.

Mais on en chercherait vainement d'aussi bien conservées dans tout le reste de la Bretagne. Vitré surtout nous est parvenu presque intact. La ville n'a pas gardé qu'une moitié de son enceinte et. la totalité de son imposant château fort de la Trémoille dont le châtelet, la courtine et les cinq tours d'angle aux noms pittoresques (la Montalifant, la tour des Archives, la tour Saint-Laurent, la tour de la Chapelle et la tour de l'Argenterie) font un cadre à souhait aux magnifiques logis seigneuriaux enfin dégagés et restitués dans leur état primitif : c'est encore dans ses rues et ses venelles, sauf aux abords de la gare, un véritable musée à ciel ouvert. Rue Baudrairie, rue Gatesel, rue Notre-Dame, rue Poterie, rue d'Embas, place du Marchix, carrefour Garengeot, ce ne sont que maisons à bardeaux et aux étages surplombants, pignons à boiseries sculptées, toits à épis, faîtages ajourés, statuettes, gargouilles, niches, tourelles, porches en ogive ou en plein cintre,

LA IIAFTE-BRETAGNE 291

tout un délicieux bric à l)rac du temps de la Renaissance et de la féodalité. L'église Notre-Dame a grand air, quoique composite, mais sa chaire à prêcher extérieure, timbrée d'un écu, tonna pendant toute la Ligue contre les réformés et est entrée par eux dans l'histoire; le trésor de la sacristie renferme une série démaux du célèbre artiste limousin Penicaud. Au pied des remparts coule la Vilaine, fraîche et dorée ici comme une nymphe de Rubens. Et, la Grande- Poterne franchie, voici le faubourg du Rachapt, curieux assemblage de bicoques en tire-bouchon dont les plus biscornues grimpent le long d'une rue à pic où l'on peut voir travailler sur le pas de leurs portes les ouvrières qui se livrent à l'industrie du tricotage à main, une des spécialités vitréennes avec les bagés, qui sont la grande friandise locale. Les aiguilles de buis trottent prestes aux doigts des artisanes, mais les langues vont encore plus vite et les yeux ne chôment point quand ua^-se un étranger.

Se targuant, ni plus ni moins que Rome, d'une origine remontant à la guerre de Troie, Vitré, dont les bourgeois se donnaient du gentilhomme, avait élu pour fondateur Vitruvius, un des compagnons du petit-lîls d'Enée, le légendaire Brutus, père putatif des Bretons de la Grande-Bretagne. Vitrivius, est-il besoin de le dire ? n'a jamais existé que dans l'imagination de quelque scribe en mal d'érudition. Le nom de Vitré ne commence d'apparaître que vers la première moitié du xv siècle, avec ce Riwallon d'Auray, qui fut une manière d'Aymerillot bas-breton et à qui le duc Geffroi, pour prix de son zèle à le servir, apanagea un grand fief limitrophe du Maine et de l'Anjou : le Vandelais. Riwallon y bâtit le château de Vitré et prit le titre de baron. Au bout d'une an-

née, sa femme Gwen-Arc'hant (blanche comme l'argent), qui était de Basse-Bretagne comme lui, mit au monde un fils qu'on appela Tristan. Et ce fut- Tristan le bien nommé; car, à la mort de ses parents, chassé par ses vassaux en révolte, il lui fallut chercher un asile à Fougères près du Seigneur Main, lequel avait pour sœur Inoguen.

« Or, cette sœur, belle à merveille, dit la chronique, aima Tristan de Vitré et, désirant l'avoir à époux et non autre, révéla le secret de son cœur à son frère Main, qui de ce requit Tristan. Et Tristan, en s'excusant, répondit qu'il était déshérité et n'avait terre où il la put mener quand il l'aurait épousée. Adonc Main lui promit en dot de mariage, avec la dite Inoguen sa sœur, tout ce qu'il avait en Vandelais, outre le fleuve de Couesnon. Quand Tristan se vit ainsi pressé, il considéra la grâce que lui avait faite Main ; ainsi ne l'osa refuser, mêmement pour l'honneur et la beauté de la demoiselle, et la. prit à femme avec la dot qui lui fut assise et baillée. »

Conte-t-on encore ce joli déduit d'amour aux pèlerins qui se rendent de Vitré à Fougères ? L'histoire de Tristan et d'Inoguen a comme un parfum de chevalerie. Les Guides devraient la recueillir : ce serait la meilleure initiation aux beautés féodales de la reine des places fortes bretonnes.

Fougères en effet offre cette singularité d'être à la fois une ville industrielle — la première ville industrielle de Bretagne après Nantes — et une ville du plus parfait archaïsme, la ville par excellence de la féerie celtique : Viviane de Brocéliande n'y est-elle point honorée sous le vocable d'une sainte totale-

lîient inconnue de la liturgie officielle (1), et Juliette Drouet, cette autre Viviane de cet autre magicien <iu verbe que fut l'auteur de la Légende des Siècles, n'y ouvrit-elle pas ses beaux yeux de jais à la lumière ? Accord miraculeux du paysage et des amants qui s'y bercèrent tout un été de 1837 ! Le soir surlout, quand Fougères arrête ses métiers et que, rendues au silence du passé, ses vieilles tours de Mélu- 3ine et du Gobelin, ses remparts, ses échauguettes •et ses flèches s'enlèvent en noir sur le ciel, c'est un rêve de Hugo réalisé; on dirait un de ces dessins à •l'encre où, sous un ciel dramatique et mouvementé, le grand poète s'amusait à ériger les capricieuses architectures moyenâgeuses qui hantaient son cerveau de burgrave en disponibilité. Cette flore de pierre épanouie à l'extrémité d'une longue artère zîioderne — le boulevard de Rennes — peut à la fois s'admirer d'en bas et d'en haut, car une partie •de la ville la domine. De la Place aux Arbres, obser- A'atoire merveilleux où aimait à s'accouder la rêverie de Balzac suivant au fond du vallon la reptation silencieuse de ses Chouans, un petit chemin brusque et ombreux, dit de la duchesse Anne, mène dans le populeux faubourg du Nançon, pressé autour de sa vénérable abbaye de Saint- Sulpicé et tout bruissant, comme les rues de la haute ville, d'un claquement de sabots et de galoches. C'est vers 1830 que fut importée à Fougères la fabrication du chausson de lisières qui occupait, quelques années plus tard, un millier d'hommes. Fougères fabrique aujourd'hui tous les produits ordinaires de la cordonnerie; ses ateliers sont pourvus des machines les plus per-

(1) Informations prises, Viviane serait une graphie erronée pour Bibiane. Mais cette erreur même n'est-elle point bien significative 1

fectionnées; 15.000 ouvriers et 1.200 employés y travaillent dans 35 fabriques : le total de la production s'élève à 80 millions de francs (1). Mais les crises sont fréquentes céans; les grèves sans violence, mais longues et 23assionnées. L'ouvrier fougerais est un syndicaliste qui se prend au sérieux, la féodale Fougères un second Limoges : tout s'y traite en accord avec la C. G. T., qui donne au besoin l'impulsion^ entretient sur place des délégués pernianents. Presque aucun soir, à Fougères, ne se passe sans quelque réunion corporative et ce n'est pas en somme une des moindres surprises que réserve au visiteur cette paradoxale cité d'y voir les questions économiques les plus aiguës se débattre dans un décor du temps de Merlin l'enchanteur.

Quelle différence avec Rennes 1 Rien — ou si peu — n'y est du moyen-âge ou de la Renaissance; rien ou presque rien, dans cette capitale d'Arthur de Richement et de François II, n'évoque les temps de l'indépendance. Et, en revanche, tout y reporte l'esprit vers le siècle qui consomma l'asservissement de la province. C'est ainsi qu'on a pu définir Rennes un Versailles sans Versailles, autrement dit sans le château ni le parc, mais avec les vastes avenues, les routes droites, l'herbe entre les pavés et cette couleur grise du temps passé qui, à Rennes comme à. Versailles, revêt toute chose de sa mélancolie solennelle. Mais la vérité est que Rennes est surtout une ville parlementaire, et c'est pour n'avoir pas com- 23ris ce caractère qu'on l'a tant calomniée, même l'indulgent Henry Houssaye qui, rappelant, à l'Académie française, que Leconte de Lisle y passa ses pre-

(1) Ces chiffres ne valent, bien entendu, que pour la période qui précéda immédiatement la guerre.

mières années d'étudiant, disait : « Encore que Rennes ne soit pas précisément une ville enchanteresse... » Mais Marbode, qui fut évèque de Rennes et qui cultivait le vers « catapultin », a-t-il parlé en termes plus flatteurs de sa bonne ville épiscopale ?

Urbs Redonis, spoliata bonis, viduata colonis, Plena solis, odiosa polis, sine lumine solis...

Et Paul Féval — un Rennais encore — se montrait-il plus tendre quand il parlait des puces de sa ville natale, « renonnnées depuis Jules César pour leur grosseur », et qu'il ajoutait : « A Rennes, presque toutes les maisons ont à l'intérieur des galeries régnantes qui ne rappellent en rien celles de Florence. Ce sont de longs appendices branlants comme des échafaudages et soutenus par de simples soliveaux tout naïvement piqués dans les murs » ?

Voilà une belle description ! 11 est incontestable que Rennes manque de gaieté, que la Vilaine, bloquée entre deux hautes parois de pierre, y fait l'effet d'un fossé bourbeux, que l'architecture de certains faubourgs laisse grandement à désirer; mais sur la rive droite du fleuve, dans le quartier large et aéré, où voisinent l'Hôtel de Ville, la Préfecture, le Palais de Justice, le Théâtre, l'HôtelDieu, la Cathédrale, etc., l'impression est très différente. Ce sont bien là ces « belles grandes rues monumentales » dont a parlé Taine et où il regrettait cependant qu'il n'y eût rien pour le goût. Il eût fallu dire pour un certain goût, car le Palais de Justice tout au moins, qui est l'ancien palais du Parlement de Bretagne et qui fut bâti de 1618 à 1694 sur les plans de Debrosse et décoré intérieurement par Coypel, Erhard et Jouvenet, possède toute la majesté qui sied aux monuments de cette sorte. Et enfin Rennes a

son Thabor, un des plus beaux jardins d'agrément qu'il y ait par le monde, sa porte Mordelaise, flanquée de grosses tours à mâchicoulis — tout ce qui lui reste de ses ducs — , le Véronèse et le Jordaëns de son musée, surtout ses Lices, ses Arcades et son Café de la Comédie, fameux à vrai dire moins par lui-même que par la clientèle panachée dont il était le rendez-vous aux premiers âges de la République. Waldeck-Rousseau, qui y fréquenta, en gardait le plus joyeux souvenir.

— Figurez-vous, me contait-il un soir, au Dîner des Bretons de Paris, qu'il était divisé, comme la Chambre, en droite et en gauche. Bien entendu, les républicains, MéhauUe, Jouin, Martin-Feuille, Brice, Hovius, Durand, Robidou, moi-même, nous siégions à gauche. A droite les conservateurs. Un terrain neutre, le centre, occupé par un billard. Mais il n'y avait pour tout le café qu'un billard, et les deux camps comprenaient d'acharnés pousseurs de billes. Des compétitions étaient à craindre. La gérante, du haut de son comptoir, prononçait : « Au tour de ces messieurs de la gauche ! » ou bien : « Messieurs de la droite, le billard est vacant. » Cette gérante était une belle et puissante dame qui, avec un l)andeau sur les yeux et une balance dans la main, aurait fait une excellente incarnation de la Justice. Nous appartenions presque tous au liarreau; nous avions le respect des formes. Et c'est ainsi que des conflits sanglants purent être évités...

Le barreau rennais ! Il a sa page dans l'histoire. Et le fait est que, sans remonter aux jurisconsultes dont les statues ornent le perron du Palais (d'Argentré, La Chatolais, Touillier et Gerbier), bien peu de barreaux de province comptèrent autant d'illustrations, depuis le bâtonnier MéhauUe, représen-

tant du peuple en 48, homme éloquent, mais disgracié, sous le portrait duquel un plaisant qu'on dit être Dumas père avait griffonné ce quatrain qui courut tout Paris :

Cette image dont j'ai l'étrenne Représente MéhauUe au regard incertain.

Ou lit en haut : lllc-et- VHaint-, On devrait dire : Il eut vilain...

jusqu'au petit papa Jouin, guère plus grand que Thiers et presque aussi bien doué que lui, en passant par M" Hamard, le Lachaud breton. M® Giraudeau, M'' Ménard, M" de la Pinelais, M*^ Grivart surtout, dont on citait ce beau trait : gouverneur du Crédit Foncier en même temps que sénateur, il se signalait par l'indépendance de ses votes. Un ministre lui en fit l'observation :

— Je ne comprends pas, M. Grivart, je trouve même étrange qu'un fonctionnaire vote si souvent avec l'opposition.

Le soir même, Grivart donnait sa démission de gouverneur et votait de plus belle contre le ministère...

Il semble qu'on franchisse toute une civilisation en passant de Rennes à Saint-Malo, de la vieille cité parlementaire à la cité des corsaires, île plus C]ue presqu'île, secouée sur son roc d'un obscur frémissement et toujours prête, dirait-on, à rompre son amarre continentale pour se lancer dans les aventures du large. Le même besoin d'inconnu, la même aspiration vers les grands horizons de la Nature ou de l'Ame travaille ses Jacques-Cartier, ses Duguaj^-Trouin, ses Mahé de la Bourdonnais, ses Surcoût, ses Chateaubriand et ses Lamennais. Remonteurs de courants, découvreurs de terres vicr-

ges, ils sont là comme dans une aire d'où ils s'élancent pour annexer des mondes. Tout ce qu'ils touchent, ils le renouvellent ou le marquent au cachet de leur ardente personnalité ; Broussais fonde la médecine physiologique; Lamettrie' fait de la psychologie une annexe de l'histoire naturelle; Maupertuis court jusqu'en Laponie mesurer le globe terrestre; Porcon de la Barbinais ressuscite Régulus; Boursaint crée l'assistance aux marins. « Ville unique au monde ! pouvait écrire Jules Simon. On fait en un quart d'heure le tour de ses remparts et cependant, rien qu'à parcourir ses rues, on y apprendrait l'histoire de France. »

Les étranges rues ! A peine le guichet de la Grand- Porte franchie, on se sent tout de suite transporté dans une ville à part et comme amphibie, une ville de haut bord, une République de la mer. Tout y est marin, jusqu'à l'escarpement des rues raides comme des haubans, et au clocher de la cathédrale, élancé comme un màt. Nulle autre ville ne possède de ces maisons du xV siècle dont le pignon en petits carreaux de verre rappelle si étrangement les proues des anciennes galiotes. Et que d'autres bâtisses somptueuses ou bizarres accrochent l'œil au passage ; la Maison d'Argent; le château des Bigorneaux, ainsi nommé des mollusques lumineux qui, d'après la légende, étoilent sa face à Noël, pendant les douze coups de minuit; la maison Renaissance à devanture de iDois où naquit Duguay-Trouin; la belle maison Louis XIV d'André Desilles, surnommé « le héros de Nancy » qui, au cours d'une révolte militaire, en 1790, se jeta au devant des canons déjà bracjués et fut tué en essayant d'arracher les mèches des mains des servants; VHôtd de France enfin, ancien logis des Chateaubriand et qui conserve dans son état pri-

mitif la chainl)re où, par une symbolique nuit d'orage, la mère de René lui « infligea » la vie. Des îles s'égrènent à l'horizon, cimetières marins préhistoriques, dont l'un, le Grand-Bé, a retrouvé sa destination avec l'incurable hypocondre qui, pareil au pharaon de la colline d'El-Kab, anonyme et solitaire comme lui, y a enfoui son dédain des hommes et sa nostalgie de l'absolu.

Saint-Malo aussi s'endort deux fois l'an. Une première fois après l'émigration de sa population masculine vers Terre-Neuve; une seconde fois à la fin de la saison balnéaire. Et elle ressemble ainsi tour à tour à une ruche et à un tombeau. Le départ pour Terre-Neuve a lieu généralement en mars. C'est la veille de ce grand exode maritime qu'il faut voir Saint-Malo, avec ses auberges mugissantes comme des repaires de boucaniers. Derrière les remparts on entend la mer qui roule dans la nuit. Au petit jour, dans la brume, la caravane des Terreneuvas s'enfoncera vers l'inconnu Et Saint-Malo, veuf de ses fils, retombera au silence jusqu'à l'août prochain, où la saison balnéaire emplira de nouveau ses rues d'une animation factice et substituera dans les bassins, aux lourdes coques des goélettes moruyères, la clientèle élégante du yachting international.

A Raymond Prévost

Madame de Sévigné, quand elle allait en Bretagne, prenait volontiers le coche d'eau qui la menait en musant à Ancenis ou à Nantes, d'où, par voie de terre, elle gagnait les Rochers. On n'était pas à quelques jours près en ces âges d'innocence et l'on ne souhaitait pas, à peine parti, d'être déjà rendu. Nous avons changé tout cela et, d'ailleurs, il n'y a plus de ooche d'eau d'Orléans à Nantes et pour cause, puisque la Loire — ô progrès ! — n'est plus navigable. Mais quoi ! c'est quand même et toujours la Loire et, pas un moment jusqu'à Saint-Nazaire, la voie ferrée, qui longe le beau fleuve chanté par Ronsard, ne laisse à l'œil le temps de se reposer. L'histoire s'inscrit jDartout dans le paysage en traits magnifiques. Les plus fameux sont rassemblés dans l'Orléanais et la Touraine — cette Touraine heureuse qui a mérité qu'on l'appelât le Jardin de la France et dont les plans harmonieux semblent avoir été disposés par une nature géomètre et musicienne. Là s'élèvent Chambord, Blois, Chaumont, Chenonceaux, Amboise, Azay-le-Rideau, etc., demeures princières qui nous font pénétrer au cœur même de la Renaissance française. Le siècle de François I" s'y est exprimé aussi pleinement et avec plus de souplesse et de variété que le siècle de Louis XIV dans la fastueuse synthèse de Versailles : c'est une suite de pa-

ges merveilleuses, une chronique complète de la cour des Valois écrite dans la pierre par des « maîtres d'œuvres » et des tailleurs d'images qui ne portaient pas tous des noms en i, comme on l'a cru longtemps, et s'appelaient bravement Viard, Coqueau, Gourdeau, Nepveu, Philibert Delorme et Michel Colomb.

Il n'est pas indifférent de noter que l'un de ces artistes, le dernier et le plus grand peut-être, avait vu le jour « au diocèse de Saint-Pol-de-Léon ». Par lui, comme par la souveraine qui l'appela auprès d'elle et qui était cette petite « Brette » nostalgique et têtue qu'épousèrent successivement Charles VIII et Louis XII, la Bretagne prit une part glorieuse au mouvement de la Renaissance française. Mais chez elle, soit paresse d'esprit, soit fidélité à la tradition, cette même Bretagne continua, presque jusqu'au milieu du xvr siècle, d'employer dans ses monuments les formules périmées du gothique...

Le défilé de toutes ces merveilles, par express, ne demande pas plus de cinq ou six heures, quand, au temps de la marquise, il exigeait cinq ou six jours. Et soudain, à Saint-Nazaire, voici l'Océan. La ville, rectiligne et sans imprévu du reste, le port, les bassins, les jetées, tout s'efface devant Lui. On dirait qu'il est plus immense ici que partout ailleurs : le contraste serait presque trop vif entre les coteaux fleuris de pampres, les architectures d'une suprême élégance qu'on vient de quitter, et ces espaces illimités, parcour'us des grandes houles atlantiques qui s'y déploient sans obstacles, si, près de là, dans la dune, ne s'ouvraient sous les pins les criques les plus reposantes, des hémicycles de sable blanc d'un dessin si parfait qu'on les dirait tracés au compas : Pornichet, le Pouliguen, la Baule, la Turballe — et

d'un coloris si clair que le nom de Côte d'argent conviendrait seul à cette zone privilégiée du littoral JDreton commandée par les onze tours, les quatre portes cardinales et les hauts remparts à mâchicoulis de son ancienne métropole Guérande, sarcophage d'une cité momifiée.

Il n'y a pas cinquante ans, on jargonnait encore un breton barbare dans quelques villages des environs du Bourg-de-Batz (1) et les paludiers de la région portaient les gilets étages, les braies en toile fine, serrées aux genoux par des jarretières flottantes, la veste écarlate et le feutre à larges bords relevés sur le côté, qu'on ne leur voit plus qu'à la procession du Sacre et dans les cavalcades de charité. La Grande-Brière, un peu à l'écart, noyée de brumes, s'est mieux gardée, sans doute grâce à son isolement : elle forme comme un maquis aquatique, une Corse marécageuse au milieu de cette Bretagne du Sud, plus française que bretonne. L'autre Bretagne, la « bretonnante », pour la découvrir, il faut attendre d'avoir franchi la Vilaine et même poussé un peu plus loin jusqu'aux abords de Vannes, chez les Guénédours (2). C'est quelques tours de roue supplémentaires à s'infliger : mais comme on en est récompensé !

Quand, par le magnifique chemin de la Loire, on arrive comme au bout d'une avenue royale à la lisière du mélancolique Morbihan, on est saisi malgré soi par le changement qui s'opère dans le paysage. Ces landes âpres, dont la plus grande, l'immense lande de Lanvaux, a pu être comparée au désert de Gobi, ces forêts mystérieuses (Lanoë, Camors,

(1) Voir notre roman VAhbesse de Gitérande.

(2) De Guened (blé blanc"), nom du Vannetais.

Quénécan, etc.), qui furent les bauges de la chouannerie après avoir été les sanctuaires du druidisme, ces longues files de peulvans et de menhirs processionnant jusc{u'aux limites de Thorizon, ces étangs léthargicjues, mirant flans la rouille de leurs eaux des fantômes de châteaux démantelés, tout ici, jusqu'à la grisaille de l'atmosphère, jusqu'au cri des échassiers, seuls hôtes de ces solitudes, semble appartenir au Passé et protester contre la violation de son dernier asile.

Quel sortilège pèse donc sur ce pays ? D'où vient cette immobilité des choses qui, à certaines heures, en certains lieux, donne presque l'impression d'une sourde hostilité ?

C'était, jusqu'au christianisme, une croyance répandue dans tout l'Occident que les âmes des morts s"en allaient outre-mer habiter d'autres rivages, désignés chez les Celtes sous le nom dWnnwyn, chez les Latins iVorbis alhis^ et qu'avant d'appareiller pour la traversée suprême ces aines faisaient escale dans les îles du littoral armoricain transformées en entrepôts de l'Au-Delà. Les noms de Tombelaine, du Mont Tombe (ancien nom du Mont Saint-Michel), du Grand-Bé, du Petit-Bé {bé veut dire tombe en celtique), d'Enez-Sûn ou île des Sept-Sommeils (île de Sein), etc., rappellent encore cette affectation funéraire. Dans l'esprit des anciens, l'Armorique, en effet, passait pour la péninsule la plus rapprochée du sombre rivage. D'où l'usage qui aurait prévalu de bonne heure d'y conduire les dépouilles des morts, surtout des morts illustres, pour éviter à leurs mânes un trop long voyage par terre : parvenus à destination, on les inhumait au bord des flots, tantôt sous une pierre levée [rnenhir), tantôt dans une chambre sépulcrale, sous un mamelon artificiel {dohyien.

galgal et tumulus). Le Morbihan, sans doute à cause du nombre et de la proximité des îles du golfe, devint ainsi, à une époque qu'il est malaisé de déterminer, mais assurément très ancienne, une vaste nécropole, un grand « champ dolent » du monde occidental. Erdeven, Kerserho, Sainte-Barbe, la lande du Haut-Brambien, Carnac surtout, avec ses 2,000 menhirs, débris de la prodigieuse forêt lithique qui le couvrait autrefois, furent les principaux centres d'inhumation. Mais comment, après avoir rempli un tel rôle dans le passé, le Morbihan ne serait-il pas un peu "mélancolique ? D'avoir été le cimetière du monde il n'est pas que quelque chose n'en demeure au moins dans l'aspect général.

Et n'est-ce pas encore ce pays qui par trois fois : en 56 avant J.-C, en 1364 et en 1795, servit d'ossuaire à la nation armoricaine, à la fleur de la chevalerie bretonne et aux derniers tenants de la monarchie française ? A quelques pas de l'estuaire où la fortune et les vents trahirent la flotte des Venètes, à l'endroit même où Charles de Blois tomba en hoquetant : Haa Domine Deus ! 952 gentilhommes de l'armée de Sombreuil, fusillés et enfouis au lendemain de Quiberon dans le champ qui reçut de la piété populaire le nom de Champ des Martyrs, puis transportés dans la chartreuse d'Auray, attestent l'espèce de fatalité historique qui continue de peser sur ce coin de terre, immémorialement voué aux dieux infernaux. Hic cecidenint, lit-on sur le mausolée d'Auray. Inscription de charnier, laconique et sublime, et qui semble envelopper dans son anonymat volontaire tous les hôtes du ténébreux soussol morbihannais !

« L'Armorique, terre des morts. » Cette formule de l'historien des Gaules, Camille Jullian, est parti-

D'ORLÉANS A LANDERNEAU 30o

culièrement applicable au Morbihan. Encore ne faudrait-il pas étendre à tout le département ce qui n'est vrai que de sa portion inférieure, la plus sauvage, mais non pas la moins émouvante et qui contraste par sa rudesse, son air d'antiquité, avec l'apaisante douceur, la grâce sans pareille, la verte fraîcheur des vallées du Blavet, du Loch, du Ninian et de l'Evel.

La Bretagne est la terre des oppositions. On y passe en quelques minutes de la tragédie à l'églogue. Marie, la plus pure et la plus aimable des effigies bretonnes, n'est-elle pas appelée par son poète une « grappe du Scorff » ? Meyerbeer n'a-t-il pas conféré l'immortalité musicale au charmant, quoique tout conjectural « pardon » de Ploërmel ? Octave Feuillet n'a-t-il pas placé dans la tour d'Elven la scène principale de son idyllique Roman d'un jeune homme pauvre ? Et ce qu'il dit du village d'Elven lui-même ne conviendrait-il pas merveilleusement à la plupart des petites villes morbihannaises, Auray, Questembert, Cléguérec, Le Faouët, Guéméné, Rochefort-en-Terre, Plouay, Malestroit, comme confites dans le passé et si délicieusement surannées avec leurs maisons à bardeaux, leurs « baies incrustées et sans châssis qui tiennent lieu de fenêtres », leurs groupes de femmes « au costume sculptural, qui filent leur quenouille dans l'ombre et s'entretiennent à voix basse dans une langue inconnue »?

Ce dernier détail seul est sujet à caution, au moins en ce qui concerne Elven, à cheval sur la frontière gallo-bretonne et dont une moitié ne parle plus breton; mais il est exact pour les autres villes et villages du département qui se trouvent à droite d'une ligne idéale partant de Croixanvec et aboutissant à Billiers, près de l'embouchure de la Vilaine, en pas-

30G D'ORLÉANS A LANDERXEAU

sant par Noyal-Pontivy, Naizin, Locminé, Saint- Jean-Brévelay, Berric et Muzillac. Au total 133 communes du Morbihan sur 256 parlent encore la variété dialectale du breton armoricain connue sous le nom de vannetais.

Gallotes ou bretonnes, d'ailleurs, toutes ces communes sans exception sont restées fidèles à leurs vieux us et à leurs antiques costumes. Sauf dans la Cornouaille finistérienne, on ne retrouverait nulle part d'aussi pittoresques « vêtures ». Et quelle variété, surtout aans la coiffe des femmies, depuis le joli bonnet carré des Alréennes, qui recule le visage comme au fond d'une niche de dentelle, jusqu'à la toque d'avocat des ménagères de Plouray, qui prête aux réunions de ces villageoises l'aspect inattendu d'un aréopage féminin !... Est-il plus naïfs '( pardons » que celui de Saint-Cornéli-de-Garnac, où défilent, à l'issue de la messe paroissiale, devant le grand portail, les bestiaux gracieusement offerts par les cultivateurs de la région au céleste protecteur des bœufs; plus étranges que celui de Notre- Dame-de-Josselin, avec les cris lugubres de ses « aboyeuses » venues chercher la guérison au pied de la Vierge du Roncier; plus émouvants que celui de Notre-Dame-de-Larmor, d'où part, chaque année, le 24 juin, pour la bénédiction solennelle des « coureaux », la procession marine des sardiniers conduite par le clergé de Plœmeur et que rejoignent, en mer, sur des barques pavoisées, les processions de Riantec, de Port-Louis et de Groix; plus imposants et plus réputés enfin que celui de Sainte-Anned'Auray, où l'affluence des pèlerins est si grande que l'énorme vaisseau de la basilique ne peut la contenir et qu'il faut célébrer les offices en plein air, — Sainte-Anne-d'Auray qui, depuis quelques

années, possède son théâtre breton, rival du théâtre bavarois d"Oi)eraniinergau et dont l'abbé Le Bayon est à la fois l'imprésario, le metteur en scène et le génial fournisseur ?...

Que dire cepentlant des églises, chapelles et oratoires qui sont les prétextes de ces pèlerinages ? Si la basilique de Sainte-Anne est moderne, son cloître est du pur Louis XIII; à Saint-Fiacre du Faouët, A'ous verrez la merveille des jubés bretons, un cancei supérieur à ceux de Saint-Herbot, du Folgoat et ■de Kerfons; à Kernascléden, dont le granit est si délicatement fouillé, ciselé, dentelé, festonné, que la tradition en veut faire honneur à deux anges qui se relayaient pour guider la main des ouvriers, vous tomberez en extase devant des fresques dignes du Ghirlandajo ; le calvaire de Guéhenno, œuvre de rimagier Guillouic, retouchée par les abbés Jacquot et Laumaillé, ne le cède, pour la majesté de l'ordonnance et le fini de l'exécution, qu'aux calvaires de Guimiliau, de Plougastel et de Pleyben; Saint- Armel, outre un portail et une façade d'une extraordinaire richesse de détails, possède les plus belles verrières de Bretagne : Saint-Nicodème de Pluméliau, la plus belle fontaine miraculeuse (trois piscines) et le plus hardi clocher à jour (46 mètres) du diocèse de Vannes. L'architecture militaire et civile n'est pas moins brillamment représentée dans le Morbihan : Sucinio, Elven, Pontivy, Hennebont, Rohan-Guéméné, Castel-Finans, Rochefort-en-Terre, etc., jusque dans leurs tours, leurs portes et leurs murailles déchiquetées, gardent encore fière allure; Josselin, Comper, Keralio, Château-Gaillard, la Connétablie de Vannes, soigneusement restaurés, Péaule, avec son prèsiDytère Renaissance dans le style du palais Farnèse,

Port-Louis, avec sa citadelle intacte, Lorient, avecr son arsenal flanqué des deux pavillons Louis XV construits par la Compagnie des Indes, méritent l'attention des archéologues. Auray seule, que Rio, en 1840, appelait « la première ville du département », n'a plus que quelques pans de murs; mais, comme elle rachète ce désavantage par les admirables perspectives de sa promenade du Loch, ses ruescapricantes, ses maisons vénérables et ventrues, aux armes des Montigny, des Montcalm et des Gouvello !...

Ce qu'il faut mettre à part, dans le Morbihan, et qui confère à ce département, parfois si âpre, un caractère proprement unique, c'est le lacis verdoyant de ses anses intérieures, ce sont les petites méditerranées formées par les embouchures de ses rivières,^ c'est la poussière d'îles et d'îlots jetés comme à la volée dans ses estuaires, ses fiords, ses lagunes, ou posés en brise-lames (Groix,Belle-Isle,Hœdic,Houat) à i'avant-garde du continent. Belle-Isle en particulier n'a pas volé son nom : toutes les gammes de la lumière, toutes les folies de la couleur y chantent un cantique éperdu. Derrière ce barrage et à la faveur des courants secondaires du Gulf-Stream qui pénètrent dans ses pertuis, le littoral morbihannais est un des plus tempérés de la Franoe, au point que la vigne y donne chaque année, dans la presqu'île d& Rhuys, une récolte abondante et que, dans cette même presqu'île et dans la plupart des îles du Morbihan, fushsias, lauriers-tins, mimosas, arbousiers, figuiers, myrtes, aloès poussent en plein air comme à Cannes et à Menton.

Là encore pourtant nous retrouvons les étranges monuments funéraires qui ont tant intrigué autrefois les archéologues et dont le secret semble aujour-

d'hui percé : le Men-er-H'roec'h, le roi des obélis- <{ue5 bretons, haut de 22 mètres, mais brisé par la foudre et jonchant de ses débris la lande de Locmariaquer, le Mané-Lud, le Mané-Rutual, le Dol ar Marchadourien (Table des Marchands), constellé intérieurement de signes énigmatiques, l'hypogée de Gavrinis, creusée dans un galgal de 100 mètres de circonférence où l'on accède par une allée de menhirs. C'est de nouveau l'impression d'un cimetière de géants qui s'impose, mais doux, accueillant et fleuri, cette fois, comme un carnpo-santo ombrien ou toscan. Et, plus on monte vers Quimperlé, plus cette impression se précise, plus il semble qu'un miel «auvage se mêle à la rude salure du large. Passé Kerroc'h, la lande est déjà l'exception. A Quimperlé, c'est fini du cauchemar et la Parque bretonne s'est •changée en dryade. Le granit cesse d'affecter des formes d'ifs funéraires; les collines, naguère immobiles comme des cairns, se délient dans l'air élastique: le ciel rit; la feuille chante : nous sommes au pays de Brizeux, au pays où l'on n'entend

Qu'eaux vives et ruisseaux et Vjruyantes rivières. Des fontaines partout dorment sous les bruyères. C'est le Scorfif tout barré de moulins, de filets; L'Ellé plein de saumons, ou son frère l'Izole, De Scaër à Keniperlé coulant de saule eu saule.

La description n'a pas vieilli. Il n'y manque qu'un nom : celui de la Laïta, fille harmonieuse de l'Izole et de l'Ellé, qui sépare administrativement le Morbihan du Finistère. Les noms de ces rivières ont une douceur hellénique; mais cette région même de Quimperlé n'a-t-elle pas été appelée une Arcadie bretonne ? Quimperlé serait donc une autre Orchomène. Il n'y a qu'une voix du moins, chez les artis-

310 D'ORLÉANS A LANDERXEAU

tes, pour louer sa grâce surannée, ses vieilles rues capricantes, fleuries de coiffes blanches et de tabliers polychromes, sa curieuse place Saint-Michel divisée en deux compartiments les jours de marché : la « Place au Soleil » et la « Place aux Cochons », sa vénérable basilique de Sainte-Croix, bâtie au xr siècle sur le modèle du Saint- Sépulcreet l'un des très rares spécimens d'église en rotondes que nous ayons chez nous... Quimperlé à lui seul vaudrait le voyage : mais Quimperlé n'est que le plus beau joyau de cet écrin maritime et pn.storal où brillent pêle-mêle le Pouldu et ses sables; Moëllan et ses bruyères ; Beg-Meil et ses chênes ; Rosporden et son étang ; Concarneau, la ville double, l'une close au monde sur son îlot, dans 1g rude corset de pierre que lui laça le due Jean III, l'autre, la ville des filets bleus et des « friteries », épanouie au soleil sur la berge; Pont- Aven, la ville des moulins, qui est aussi et surtout la ville des rochers et des cascatelles, la Belle-au- Bois-d' Amour, rêvant, en coiffes à coques et en collerette tuyautée, dans la fraîcheur verte d'un demijour d'aquarium...

Si la Touraine est le jardin de la France, ce paysci, de Quimperlé à Landerneau, peuî être dit vraiment, avec Gustave Geffroy, le jardin de la Bretagne, un jardin très vieux et très doux, un peu mystique, mais d'un mysticisme encore païen, fidèle, jusque dans la consultation des fontaines sacrées, aux rites de l'antique pégomancie. La mer, qui le baigne, n'y a que des sourires, sauf sur trois ou quatre points de la côte particulièrement exposés : tels le cap de la Chèvre, le « château » de Dinant et la rude barricade de Roscanvel, flanquée par les formidables bastions des Tas-de-Pois, à l'en-

D'ORLÉANS A LANDERNEAU 'ill

trée du goulet de Brest; telle encore la région de Penmarc'h, sorte de grand radeau à demi submergé, qui nourrit sur ses steppes plats une population étrange aux crins durs et noirs, aux pommettes saillantes, aux prunelles retroussées, aux vêtements brodés de disques, de lunules et de spirales symboliques, les Bigoudens, débris — croyait-on, mais ceci paraît controuvé — de quelque tribu mongole échappée au massacre des champs catalauniques; telle enfin la région du Cap-Sizun, avec la pointe du Raz, hérissée, déchiquetée, tragique : la mer bout; le sol trépide; dans la brume, des gouffres mugissants se creusent (l'Enfer de Plogoff), où l'imagination bretonne croit ouïr la plainte des cricri en, des âmes « dévoyées » qui n'ont pas reçu la sépulture en terre sainte et qui rôdent aux confins des deux ordres d'existence.

Les amateurs de sauvagerie goûteront là de fortes émotions. Mais il faudra qu'ils les y aillent chercher. Partout ailleurs, dans la magnifique baie de Douarnenez, couronnée par les quatre cimes violettes du Ménez-Hom, dans la rade de Brest, dans les anses de la Forêt, de Fouesnant, de Loctudy, du Caro, aux estuaireo de l'Odet, du Goayen, de l'Elorn et de l'Aulne, la mer rentre ses griffes et n'est plus qu'une sirène voluptueuse. Insinuante, elle emprunte le lit des petits fleuves côtiers pour remonter jusqu'aux villes de l'intérieur. Au pied du mont Frugy, devant la statue équestre du roi Grallon, chevauchant le portrait de la cathédrale de Quimper, elle balance son corps nacré sous les plus verdoyantes futaies de la Cornouaille; à Chateaulin, à Landerneau, à Audierne on la voit passer, rieuse, cambrée à la proue des barques qu'elle traîne dans son sillage. Et l'on sait qu'à Morgat et à Camaret,

312 d'orléans a landerneau

dans les grottes de l'Autel et de l'Arche, tout incrustées de somptueuses pierreries, elle a ses retraites mystérieuses, ses boudoirs de silence et de rêve, où on la peut surprendre, les soirs de lune, peignant ses cheveux d'algue...

Qu'un tel pays, odorante corbeille de feuillage et de fruits posée au bord des eaux marines, apparaît différent de l'image qu'on se forme habituellement de la Bretagne ! La Cornouaille finistérienne n'est pas toute la Bretagne sans doute : ce n'est qu'une des faces, et la plus riante, de cette contrée qui a tant de visages. Nulle part les chapelles et les calvaires ne sont plus finement ouvragés, l'idiome celtique plus chantant, les usages plus pittoresques, les binious plus alertes, les passe-pieds mieux cadencés, les costumes plus chatoyants. Quimper a pu constituer tout un musée avec une noce kernévote (1). Mais les personnages qui ont servi à l'établissement de cette curieuse figuration ethnographique — Fouesnantaises aux longs yeux veloutés, Iliennes monacales, Bigoudennes mafflues, enrubannées et mitrées comme des impératrices de Chine, patriarches de Scaër en hragmi-ridet^ un ostensoir brodé dans le dos, etc., etc., — vous les retrouverez quand il vous plaira, tirés à des milliers d'exemplaires, dans les grandes assemblées religieuses de la race, à Loc-Ronan, pendant les sept jours de la « troménie » septennale, à Rumengol, lors du « pardon » des chanteurs, à Sainte-Anne-la-Palud surtout, lors du « pardon » de la mer, « la plus imposante des solennités bretonnes », dit un bon juge, Anatole Le Braz...

Un charme singulier émane ici des choses, qui

(1) De Krrnctv, nom breton de la Cornouaille.

persiste et qui agit sur les âmes à la façon d'un subtil envoûtement. D'où vient ce charme étrange ? Est-ce du passé, toujours vivant en Bretagne ? De l'atmosphère de spiritualité qu'on y respire ou de l'ambiguité d'une terre à moitié marine, sirène et fée à la fois, qui mêle au bruissement des feuilles dans le soir la rumeur lointaine des cloches d'Is englouties sous les eaux ? Renan prétendait qu'on ne secoue plus la hantise de ces « voix d'un autre monde » pour peu qu'on ait prêté un moment l'oreille à leurs tremblantes vibrations...

Page 1