RÉPONSE DE MAURICE BARRÉS
J'achève de lire, mon cher Le Goffic, la belle lettre que vous m'écrivez dans UEclair, pleine d'un sens profond sur le rôle des cimetières en Bretagne, sur le souvenir obscur que votre terre semble garder d'avoir été au fond des âges notre ossuaire national et le caveau o\x l'on portait les morts de tous les points de la Gaule.
Elle est saisissante, l'interprétation historique que vous nous donnez des champs de repos dans la vieille Armorique. « Tout notre patrimoine artistique ou presque est rassemblé là, me dites-vous : châteaux a eau merveilleux, comme les fontaines à vasques de Saint-Jean-du-Doigt et de Loguivy-lès-Lannion : grands calvaires à figuration dramatique, comme ceux de Tronoën, de Guimiliau, de Guéhenno, de Plougonven, de Plougastel ; chaires à prêcher en plein vent, comme celles de Pleubian et de Plougrescant; ossuaires magistraux, vastes comme des églises et à la décoration desquels la race semble apporter on ne sait quelle volupté sombre particulièrement sensible dans celui de Saint-Thégonnec : avec ses pignons fleuronnés, ses colonnes de l'ordre
(1) Cette réponse parut dans VÉcho de Paris sous le titre : Églises et cimetières bretons. Elle a été reprise depuis par l'illustre écrivain et reproduite avec quelques variantes dans son livre : la Grande Pitié des éffli^es de France.
corinthien, ses niches à coquilles, les élégantes cariatides de son fronton, vous diriez un palais, — et c'est la maison de la Mort. Ah ! que nous sommes loin des imaginations moroses du rationalisme et de 1 obscur boyau où les morts de M. Bartholomé s'engagent avec une si compréhensible répugnance l L. est par .^es arcs de triomphe que nos morts à nous entrent dans le repos éternel ».
Ces beaux signes des pensées les plus mystérieuses de votre nation, il paraît qu'on les déplace, qu'on les détruit. Vous m'appelez à l'aide; je voudrais y courir utaement. ^e me rappelle le temps où nous avions vingt ans, mon cher ami, et ce bel été inouij-iable de notre jeunesse où vous me guiuiez sur les chemins de votre sublime Bretagne. Nous allions à pied par monts et par vaux. Un jour vous me faisiez entrer chez M. Renan, à Rosmaphamon, où nous écoutions quelques instants le vieux magicien, et, le lendemain, nous passions l'après-midi à sommeiller et rêver dans le Greisker de Saint-Pol-de- Léon. Trente années ont recouvert d'ombre ces heureuses journées, mais nous sommes restés haèles aux sentiments qu'elles formaient en nous. La leçon du vieux clocher, nous l'entendons toujours et, en défendant les églises, les calvaires et les cimetières contre la haine abjecte ou la morne indifférence, nous sommes d'accord avec le vrai Renan, de qui nous sommes allés interrompre les songeries bretonnes; nous recueillons ce qu'il y a de plus vivant et de noble dans ce fils des Celtes chez qui sommeillait, légèrement voilé par les poussières de la vie, le sens du divin et que dégoûteraient profondément les grossiers iconoclastes et les ennemis de l'Esprit. Mais comment puis-je répondre à votre désir, mon cher Le Goffic, et servir vos cimetières en danger ?
Vous parlez de la Ligue que je préside. Je ne préside rien du tout. Il existe un « Comiic catholique pour la aefense des églises », présidé par le colonel Keller, et qui renferme des jurisconsultes éminents empressés à donner d'utiles consultations de droit. Pour moi, je me suis occupé de favoriser un vaste, je puis dire, un immense peliiionnement, qui appuie l'initiative que j'ai prise à la Chambre et qui sollicite du Parlement des mesures de sauvegarde en faveur de tous les monuments de la vie spirituelle menacés chez nous aujourd'hui par la fureur anti-religieuse. Aucune ligue, aucun président : on se reconnaît au secours que l'on se donne dans la plus noble des batailles contre le plus infâme des ennemis. Vous avez vu que, dans le Figaro, Joséphin Peladan a entrepris de dresser la liste des églises, chefs d'œuvre de l'art, négligées, abandonnées par les commissions de classement du ministère des Beaux-Arts. Péladan rend par là un service de grande importance. Merci et honneur pour lui et pour vous, mon cher compagnon de jeunesse, qui venez à votre tour donner à cette cause de la civilisation votre très précieux appui.
La Foi, aujourd'hui, n'est pas à même, à elle toute seule, de sauver les églises; alors il faut que tous les esprits se tournent vers ces grandes murailles menacées et se groupent sous elles; il faut que la pensée tout entière vienne au secours des églises. Ce faisant, la pensée se protégera elle-même, car si l'on diminue, si l'on ruine les puissances de vénération dans notre France, c'est la civilisation même qui s'y va dégrader. Certaines personnes, d'ailleurs de bonne volonté, persistent à croire que nous défendons les beaux « vestiges du passé ». Quelle vue étroite ! Quelle conception étriquée ! Nous défendons
moins le jDassé que l'avenir. Parlons clair et net, nous défendons 1 éternel.
Ceux qui conspirent contre les ^^glises, les calvaires et les cimetières, contre tous les monuments de la vie spirituelle sur notre terre, se proposent sciemment de jeter bas des principes et certaines lois de l'àme dont découle toute notre vie. Ces conspirateurs seront eux-mêmes épouvantés par l'abaissement de la dignité et de la raison dans les régions où ils parviendront à démolir les églises. Rien ne sert d'objecter que Messieurs X..., Y..., Z... et Madame Trois-Etoiles, qui ne sont ni pratiquants ni croyants, font voir d'admirables vertus de sacrifice et le plus beau sens de l'honneur. Est-ce que l'on songe à le nier ? Le fait ne va pas contre ce que je dis. Ces incroyants vivent dans une société toute formée par le catholicisme; ils classent leurs idées selon le catholicisme; ils sont eux-mêmes compris et interprétés par une société catholique; ils bénéficient de l'atmosphère et c'est de Téglise même qu'ils reçoivent leurs noblesses morales, que des observateurs superficiels seraient tentés de prendre pour des qualités jiaturelles.
Au fond de cette question des églises, mon cher Le Goffic, ce qui nous préoccupe, c'est le problème de iéducation de l'âme. A la formation de quelles âmes voulons-nous travailler ? Nous voulons répéter, faire revivre les plus beaux types qu'a produits notre pays. Gomment ? En maintenant à la disposition de chacun ce qui a toujours répondu aux aspirations du cœur et aux besoins de l'intelligence française. Si quelqu'un sur les ruines de l'église du village est en mesure de dresser un temple nouveau ou je ne sais quelle chaire qui , dans toutes les circonstances dé la vie, supplée l'église, nous sommes prêts à voir
ses plans. Mais je connais la littérature de notre époque, j'écoute avec un grand soin mes collègues à la Chambre : je ne vois pas un constructeur, mais seulement des démolisseurs. Démolir, quelle abjection !
Maintenant, mon cher Le Goffic, que pouvonsnous pour la sauvegarde des églises de France et des autres monuments de notre vie spirituelle ? Depuis quatre ans, nous combattons. L'intelligence française a sauvé son honneur en se dressant contre les barbares devant l'église du village. En cela, un résultat certain a été obtenu, et les parlementaires se sentiraient mal à l'aise d'afficher trop clairement un désaccord avec l'élite des penseurs et des artistes de notre pays. Mais nos ennemis sont puissants. S'ils ne nous contredisent plus guère, ils ajournent, ils rusent, ils cherchent à gagner des jours, des semaines, des années. Et, pendant ce temps, écoutez-moi bien. Le Goffic, il se créera un droit.
C'est la grande phrase que m'a dite Briand dans son cabinet : « l'ne jurisprudcnre se crée, ne bougez pas; Vétat de fait en se prolongeant se transforme en état de droit par le seul effet de sa durée. » C'est une pensée vraie; on ne Tépuise pas en la creusant.
Sous nos yeux, à cette minute, il se crée un droit. Au profit de qui ? Il ne s'agit pas de me raconter que le bon droit est avec les églises. Il faut qu'elles aient la force avec elles. Où manque la force, le droit disparaît; oîi apparaît la force, le droit commence de rayonner. Le droit des églises à rester catholiques est essentiellement dans la puissance, dans la persistance de l'idée qui est en elles. Mon cher Le Goffic, on maintiendra les édifices à la disposition du prêtre ei des fidèles tant que ceux-ci
seront assez nombreux et ardents pour que la paix publique soit compromise par un retrait. C'est Vintensité de la foi qui maintiendra et se recréera, en dépit de la loi, un droit légal au profit du catholicisme.
Si vous voulez que je vous confesse toute ma pensée, je dois vous dire, Le Goffic, que nos églises et nos cimetières ne peuvent être sauvegardés pleinement que dans la mesure où la vie religieuse se maintiendra au village. Le jour où les églises deviendraient des objects respectés à cause de leur passé, des monuments curieux, quelque chose comme des dolmens, des peulvans ou «..es cromlec'hs, bref de gros bibelots sur la colline, elles seraient perdues, et le reproche d ingratitude ne suffirait pas à convaincre les générations de les maintenir. La solidité physique des sanctuaires, c'est d'être moralement féconds, et vos cimetières mériteront d'être conservés dans la mesure où les ombres des morts sauront encore parler aux vivants.
Parlons, écrivons, plaidons, projetons le plus de lumière que nous pourrons sur la noble église du village. La plus belle louange que nous pourrons dire nest rien auprès du service que lui rend le prêtre, s'il la remplit de fidèles. Nos raisonnements iront bien difficilement émouvoir les conseillers municipaux, qu'il s'agit pourtant que nous persuadions (1); nous rejoindrons plus péniblement encore leurs électeurs de qui tout c^épend en dernier ressort. Ne ménageons pas notre peine; nous en sommes abondamment dédommagés par l'honneur de servir une telle
(1) Celui de Perros-Guirce nous a en effet entendus, mon éraineut interlocuteur et moi : un nouveau cimetière a bien été ouvert aux issues de la commune, mais l'ancien n'a pas été désaffecté et l'on vient d'y élever un Monument aux morts de la grande guerre.
cause, mais faisons des vœux pour que chaque église trouve un prêtre exemplaire. Tout est là, comme au temps des grandes invasions. 11 y a des hommes qui, par la qualité de leur être, s'imposent au respect, persuadent, arrêtent les oarbares, s'en font aes auxiliaires. Aux heures où l'esprit politique est vicié, semble anéanti, et quand le retour à la barbarie s'annonce par le discrédit oià tombent les idées élevées, la vertu qui se fait reconnaître à ses œuvres devient une puissance. C'est elle, mieux qu'aucune page d'aucun écrivain, qui ramènerait les esprits à l'église. Quand je vois des Français, ni meilleurs, ni pires que leurs pères, en somme des êtres d'une excellent matière humaine, tirer gloire de dévaster ces beaux édifices de lumière et de charité qu'ils sont
' impuissants à remplacer, je désire de tout mon cœur pouvoir causer avec chacun d'eux, et je ne doute pas que je parviendrais à les convaincre, tant la cause est aisée; mais où les joindre et comment m'assurer en eux un peu de cette bonne volonté sans laquelle tout discours est vain ? Alors devant ces églises, çà et là demi-désertées, demi-écroulées, je me surprends à murmurer la grande vérité, le mot décisif : les églises de France ont besoin de saints.
I Etrange époque, crise inouïe, où tel doit être, en dernière analyse, le vœu ardent des philosophes et des artistes, l'appel inattendu des Renan, des Théophile Gautier et de leurs disciples, saisis par le fiot qui monte de la grossièreté destructrice.
Maurice Barres.
de l'Académie Française.
A Madame Jean Dor/iis.
Mars (914.
Y a-t-il vraiment, comme je le lis un peu partout, mêrne dans les graves colonnes du Temps, un renouveau de l'idée celtique ? Est-il vrai que, « par un de ces brusques soubresauts dont elle est coutumière », la France ait passé tout à coup « du pôle de la matière à celui de l'esprit et de linertie fataliste au culte de la volonté » ?
M. Jacques Reboul l'affirme et que le celtisme nous fournit la seule méthode efficace de compréhension nationale pour le passé et pour le présent, l'unique force libre de fécondation pour l'avenir. Et M. Philéas Lebesgue, dans l'excellente introduction qu'il a écrite pour Six lais d'amour de Marie de France, parle à peine autrement : « La sauvegarde de la France, dit-il, est dans le celtisme ». Je ne cite tout exprès que les écrivains étrangers à la Bretagne, — le témoignage des Bretons, qui sont des sur-Celtes, pouvant être légitimement récusé dans une cause qui les touche de si près. Et le fait est que ce ne sont pas des Bretons qui ont fondé la Ligue celtique, laquelle, si je ne me trompe, doit tenir un de ces jours ses assises dans une ville de
l'Auvergne; ce n'est pas un Breton qui est à la tête de la Reçue des dations, organe officiel de la rénovation celtique dirigé par M. Robert Pelletier. Et enfin le Bernard rErniite de cette nouvelle croisade, l'homme qu: Ta inspirée, prédite, sinon conduite, et qui l'échauffé encore de sa vertu, M. Edouard Schuré, a vu le jour en Alsace et appartient à la religion réformée.
Nous sommes donc bien, vous le voyez, en présence d'un mouvement nationaliste ou à tendance nationaliste et non simplement régionaliste. Reste à savoir ce qui sortira de ce mouvement et si tant est qu'il en puisse sortir quelque chose.
Précisément, je viens de lire la Druidesse, le beau drame où M. Schuré, en traits de feu, a évoqué la dernière lutte de la Gaule contre les Césars, sous l'empereur Vespasien. Dans la pensée de l'auteur, ce drame est « le début d'une série de Visions de l Histoire de France, d'où l'âme celtique ressortira comme l'arcane et le principe cristallisateur de la synthèse nationale ». Visions, c'est le mot. Car, si j'en juge par sa Druidesse, M. Schuré n'entend nullement, dans la série qu'il projette, faire œuvre d'érudit; il en prend à son aise avec les textes ou plutôt il les néglige en bloc et en détail. Il préfère la fiction à l'histoire, le mythe à la réalité. C'est un poète, un « visionnaire ». Sa Dryidesse, fantôme romantique, vaporeuse apparition, comme en engendrèrent tant de fois les brouillards du Rhin, frères des brumes bretonnes, n'a pas plus de consistance historique que la Velléda des Mar///rs : chez Chateaubriand, Velléda était fille de Ségenax et amante d'Eudore; chez M. Schuré, elle est fille de Katmor et amante de Celtil. Chateaubriand en avait fait une Armoricaine ; M. Schuré en fait une Irlandaise.
La véritable Velléda, qui ne nous est connue que par un texte de Tacite, était une Germaine, et nous ne sommes même pas sûrs que Velléda fût son nom. Le mot vedela, d'où l'on a tiré Velléda et qui signifie sublimité, a toutes les apparences d'un attribut.
« Cette femme, née chez les Bructères, dit Tacite, avait une domination très étendue, fondée sur cette ancienne opinion des Germains, qui reconnaissent le don de prophétie à quelques-unes de leurs femmes, puis en font des déesses par un progrès naturel à la superstition. Le crédit de Velléda s'accrut encore parce qu'elle avait prédit le succès des Germains et la ruine des legions. »
Faut-il vous rappeler enfin que, mêlée à la révolte de Givilis et des Bataves (70 ans après J.-C.), Velléda ne s'ouvrit pas la gorge avec sa faucille d'or, mais fut bel et bien livrée par ses propres troupes et figura dans le triomphe de Domitien ? La fortune posthume de cette patriote germaine est due tout entière à Chateaubriand qui lui a conféré, pour les besoins du sujet, se grandes lettres de naturalisation et, dès lors qu'on n'en a point fait un grief à l'auteur des Mai^tyrs, il n'y a aucune raison de se montrer plus sévère à l'égard de l'auteur de la Druidesse. Quand on viole l'histoire, disait le vieux Dumas, il faut au moins s'arranger pour lui faire un enfant. M. Schuré nous a-t-il donné une Velléda digne de s'inscrire dans notre souvenir à côté des grandes héroïnes du romantisme ? Toute la question est là. Je tiens, pour ma part, qu'il a écrit une très belle œuvre, plus symbolique peut-être que dramatique — encore n'en suis-je pas sûr et il se pourrait que, représentée sur un théâtre de plein air, dans un cadre propice, à Ploumanac'h ou à Erdeven par exemple.
LE RENOUVEAr CELTIQl E 3o5
OU mieux encore dans une clairière de l'antique forêt de Paimpont, elle fît un efïet considérable sur le public.
Mais la Druidesse de M. Schuré ne pose pas qu'un problème littéraire. L'auteur l'a fait précéder d'une étude sur le réveil de l'àme celtique qui est certainement une des pages les plus brillantes de cet écrivain nourri de Quinet, de Moreau de Jones et de Jean Reynaud et qui prolonge jusqu'à nous la tradition des grands illuminés du romantisme.
Et croyez que ce regard de voyant qu'il porte sur l'avenir, ce verbe volontiers augurai, ces airs de mystagogue, s'accommodent très bien à l'occasion, chez M. Schuré, avec un sens critique des plus déliés qui nous a valu ici même, sur Lucile et le Barzaz-Breiz, des remarques pleines de finesse, d'àpropos et de goût. Dans un autre genre, à la fin de l'introduction, la centaine de lignes sur Ouessant, où l'auteur a ramassé toute la poésie éparse et comme flottante de la Thulé armoricaine, mériteraient de prendre place dans cette géographie pittoresque et morale des pays de France dont a parlé quelque part Jules Lemaître. Cela est d'un art tout classique, d'une netteté toute latine. Et le compliment choquera peut-être M. Schuré. Mais le moment est venu de marquer nos positions respectives et de lui dire jusqu'où je veux bien le suivre dans son mouvement de rénovation celtique et pourquoi, en conscience, il m'est impossible d'aller plus loin.
Les Français ou, du moins, la grande majorité des Français, sont des Celtes, c'est entendu; et, quand la piété filiale ne nous en ferait pas un devoir, nous aurions tout intérêt à nous en souvenir. Svos rfjnsqitr paHrnnr mânes : un certain déterminisme physiologique pèse sur les races comme sur les individus; il
est possible de le corriger, il est vain d'essayer de s y soustraire entièrement. Et, si l'on veut se bien connaître, il faut commencer par connaître ses pères... Les nôtres ne furent point parfaits. Mais, avec leurs défauts, ils eurent assez de qualités pour que nous ayons quelque droit de les honorer. Ce n'est pas un arbre généalogique si méprisable que celui qui plonge dans la cendre de héros authentiques comme Ambiorix, Bituit, Virdumar, Vercingétorix et ce fier Gamulogène, dont l'ingrat Paris n'a même pas donné le nom à une rue. Lorsque Anvers, moins oublieux, éleva, en 1861, un monument au patriote nervien Boduognat et qu'une délégation de la Société des Gens de Lettres fut priée d'assister à la cérémonie d'inauguration, le président de cette Société, Frédéric Thomas, écrivit dans le Siècle :
« J'avoue en toute humilité que ce Boduognat nous avait singulièrement intrigués pendant tout le voyage. Quel était ce Boduognat ? D'où venait-il ? Qu'avait-il fait ? Etait-ce un savant ? un poète ? un grand armateur ? un grand capitaine ? Etait-ce un grand contemporain, ou bien un vieux de la vieille histoire ?... J'en demande bien pardon à mes sept compagnons de route; mais ils ne le savaient pas mieux que moi. »
Remarquez que, parmi ces sept « compagnons », il y avait Jules Simon, Amédée Achard, le baron Taylor, etc. Une telle ignorance indignait à l'époque le bon Moreau-Christophe ; « Nous connaissons, disait-il, par le menu tous les héros de l'histoire sainte, de l'histoire grecque et de l'histoire romaine. Nous ne savons rien de nos héros nationaux. A qui la faute, sinon à notre éducation ? Est-ce que l'on ne pourrait pas cependant, avec des traits empruntés à notre histoire, composer, à l'usage des écoles, un
recueil de biographies gauloises qui vaudrait le De Viris illustribus ? »
On le pourrait fort bien en effet et même on le devrait, mais il faudrait composer ce recueil avec des textes latins ou grecs, car nous n'avons pas un seul texte gaulois à mettre aux mains des élèves. Nous sommes des Celtes, oui, mais des Celtes latinisés. Ni Moreau-Christophe, ni M. Schuré, ni encore moins les rédacteurs de la Revi/e des Nations et les membres de la Ligue Celtique n'y ont suffisamment réfléchi.
J'entends bien que toute cette campagne est dirigée contre notre éducation latine. Il s'agit de rompre avec Rome et Athènes, de répudier tout le passé de notre race jusqu'à Jules César ou au moins jusqu'à la Renaissance, de dénoncer le long travail de fusion d'où est sortie l'âme française, héritière de i'àme antique, pour la replonger dans le chaos des origines.
Mais quel est ce vain effort auquel on nous convie ? Laissons de côté les Bretons qui parlent un idiome à part; encore cet idiome n'est-il pas l'ancien gaulois, mais une déformation du welche. Que les Bretons conservent cependant leur langue, je le veux bien, je le souhaite même ardemment. Âiais allez-vous forcer tous les autres Français à apprendre cette langue ou à rétrogader jusqu'à l'ancien gaulois dont nous ne possédons d'ailleurs qu'un petit nombre de mots ? (1) Non, n'est-ce pas ? Que vous le vouliez ou non, vous continuerez de parler le fran-
(1) Ceci n'est plus tout à fait e.xact et. dans son beau livre : la Longue gauloise {W2\), M. Georges Dottin, doyen de la Faculté des Lettres de Rennes et membre correspondant de l'Institut, a pu recueillir un millier de mots gaulois authentiques. Et, si copieuse
çais, c'est-à-dire une langw. essentiellement latine, dont les origines ne se trouvent ni à Bibracte ni à Quimper-Corentin, mais à Rome. Et c'est donc vers Rome qu'il faut nous tourner comme vers notre mère d'adoption et notre institutrice, puisqu'aussi bien nous serions singulièrement embarrassés d'aller chercher ailleurs, dans la cendre des dolmens, un enseignement qu'elle est impuissante à nous fournir. Il ne nous est rien resté des Celtes que ce que nous ont transmis les écrivains grecs et latins. De cette civilisation brillante, mais stérile, nous n'avons hérité ni un poème, ni un monument, mais seulement quelques inscriptions, un calendrier, le souvenir
qu'ait été la collecte, il s'en f.aut qvi'elle soit close. Des surprises prochaines nous attendent, selon M. Camille JuUian.
« Regardez, dit-il, dans le livre de M. Dottin, l'ignorance en laquelle, an XVP siècle, on vivait de la langue gauloise ; l'étonnement dans lequel, il y a moins d'un siècle, la découverte des premières inscriptions celtiques plongea nos plus anciens maîtres; la surprise et la joie à moitié délirante où nous mit, il y a moins de vingt-cinq ans, le calendrier de Coligny ; la stupeur avec laquelle on accueillit, quelques années après, la tablette magique de Rom, la première inscription renfermant quelques phrases en langue celtique. Si le livre de M. Dottin avait été composé en 1S80. il n'eût pas eu vingt pages. 11 en a plus de deux cents, dont pas une n'est inutile. L'enrichissement rapide de nos connaissances nous fait présager de très glorieux lendemains. On peut dire que ce livre travaille surtout pour annoncer et hâter l'avenir. »
Nous en acceptons l'augure. Nous voulons même bien avec M. Jullian — pour gratuite que soit l'hypothèse — qu'il y ait eu chez les Gaulois « l'équivalent de V Iliade ou de la Oenése, des Atellants ou des Odes de Pindare o et que la littérature de ce peuple ait été « aussi riche, plus riche même que celle de Rome avant Ennius » : notre argumentation ne s'en trouve nullement touchée et, dès lor» qu'il s'agit d'une littérature orale, que personne n'a pris soin de recueillir, il y a toutes chances malheureusement pour que nous ne la connaissions jamais, donc pour que nous ne puissions pas en tirer un enseignement.
d'une héroïque résistance à l'envahisseur et d'exaltantes légendes d'amour, nées probablement outre- Manche. Voilà le maigre patrimoine qu'on nous propose de revendiquer en échange des riches dépouilles d'Athènes et de Rome. Nous n'en ferons rien. Ou plutôt nous continuerons d'être Latins en même temps que Celtes.
L'équilibre de l'âme française est à ce prix, cette âme qui nous vient bien réellement, elle, du profond des âges, cette âme pareille à celle des Gaulois du temps de Strabon et de Jules César, ardente et mobile, avide d'inconnu, passionnée de liberté, folle de grands mots et de périodes pompeuses, crédule, étourdie, brave, charmante et misérable et qui n'aurait pas plus compté dans le monde que l'âme irlandaise ou calédonienne, si elle ne s'était fortifiée de raison romaine et organisée sur le plan de l'ordre latin (1).
(1) J'ai reçu, à propos de ce premier article, la lettre suivante de M. Edouard Schuré. Son intérêt est trop vif pour que je n'en lasse pas part à mes lecteurs et aussi bien metelle les choses au point en ce qui concerne le régime d'éducation à donner aux Français :
Cher Monsieur et Cher Confrère,
J'ai lu ce matin avec un vif plaisir votre bel article sur ]e Me nouveau celtique à propos de ma Druidessc dans la République Française. Je tiens à vous remercier sur-le-champ pour tout ce que vous dites d'aimable et d'intelligent sur mon drame, comme aussi sur mon étude consacrée à l'âme celtique...
A ce propos, je tiens à vous dire <]ue je ne dninie pas dans les exagérations des panceltistes. L'auteur des Grands Initiés n'ignore pas tout ce que nous <levons à la civilisation gréfo-latine, qui représente la grande tradition humaine et divine venue d'Orient. Il sait aussi que, sans elle, nous ne serions pas parvenus à la conscience de nous-même«. Mais cette conscience originaire et durable ne devons-nous pas aujourd'hui la rallumera nos origines nationales?
L'intuition, la sympathie humaine, le sens psychique de la divination sont des vertus celtiques. Il faut réveillei' notre awen, ce qui est le plus nôtre, le génie propre de notre race.
Et ce serait encore une preuve que Vercingétorix eut raison de lutter contre César et que, malgré sa défaite, son œuvre ne fût pas vaine, puisque l'âme celtique ressuscite en nous.
Voilà ce que tente de dire ma Druidense. J'ignore si je l'ai bien dit, mais je sais que toute votre œuvre charmante, puissante et variée, l'aifirme avec éclat. Et voilà pourquoi le Celte alsacien que je suis sympathise profondément — par dessus les Vosges, la Seine et la Loire — avec le Celte breton et même latin que vous êtes.
Croyez-moi, mon cher poète, etc.
Ed. Schuré.
Est-il besoin de dire combien cette lettre m'a réjoui ? Dès lors que M. Schuré entend conserver, à la base de notre enseignement secondaire, le latin et le grec, nous sommes d'accord et je ne suis pas homme à nier — alors que tout mon effort personnel atteste le contraire — le profit considérable que nous pourrions tirer d'une connaissance plus approfondie de notre passe national.
J'ai eu soin, d'ailleurs, de mettre à part les Bretons armoricains qui parlent une langue dérachée du môme rameau celtique d'où sont issus le comique, aujourd'hui disparu, et le gallois moderne.
Ce que j'ai affirmé, laissant également de côté la merveilleuse floraison de la littérature irlandaise, les Mabinogion, les Triades galloises (d'ailleurs en partie apocryphes), etc., c'est que les Celtes de Gaule ne nous avaient transmis ni im poème, ni un monument. Et si j'ai fait une exception, quoiqu'elles soient bien postérieures, pour les légendes d'ovi sont sortis nos romans de la Table-Ronde, c'est que ces légendes ar/irent avec une force singulière sur le Moyen- Age et que par elles, vraiment, comme je l'ai dit dans YAme Bretonne, les Celtes furent les professeurs d'idéalisme de l'Occident.
N'oublions pas cependant tout ce que le catholicisme avait introduit de romain dans ces légendes où le merveilleux celtique est constamment aux prises avec la morale chrétienne. Et, pour ce qu'elles doivent même à l'antiquité hellénique, reportons-nous à M. Bédier.
Il me faut bien revenir sur le renouveau celtique et c'est une question qui n'est pas près d'être épuisée, si j'en juge par l'abondance des lettres que je reçois et la variété des opinions émises. Je n'entends pas vous infliger la lecture de cette correspondance, qui, publiée in-extenso, déborderait les colonnes du journal. Aussi bien M. Robert Pelletier, dans la réponse ou plutôt dans l'article qui suit, a-t-il rassemblé et présenté avec une grande clarté d'exposition, sinon toujours avec une absolue sûreté critique, les arguments de la majorité des controversistes. C'est une voix diserte que celle de M. Pelletier, et c'est souvent une voix éloquente. Nos lecteurs auront plaisir à l'écouter.
Dans son article de jeudi sur Le Renouveau celtique, M. Charles Le Goffîc a cité, parmi les manifestations contemporaines du celtisme, La Revue des Nations et la Ligue Celtique Française. Directeur de l'une, secrétaire général de l'autre, je voudrais présenter ici quelques observations en notre nom à tous, rédacteurs et ligueurs, que M. Le Gofflc accuse de n'avoir pas assez réfléchi à la latinisation de la Gaule.
Cette irréflexion, si nous en étions coupables, serait la plus lourde des fautes. Organisation de combat, entrant en lutte avec ce qu'elle appelle le préjugé latin, la Ligue Celtique ne se serait pas préoccupée de tous les arguments historiques et autres dont pouvait disposer l'adversaire ! Nous ne les aurions pas tous réfutés pour nous-mêmes, pour notre sincérité, avant de les combattre publiquement !
Qu'Esus et Teutatès en soient remerciés ! Nous n'avons pas montré tant de légèreté. Venus pour la plupart de la Sorbonne ou des Facultés de province, nous connaissions tous la théologie du culte romain pratiqué par tant d'universitaires. Si, au fond de nous, le Celte avait toujours pro-
testé, il n'en est pas moins vrai qu'avant de lui permettre de le faire ouvertement nous avions dû par un lent travail nous prouver à nous-mêmes qu'il avait- raison et que lui et nous cela ne faisait qu'un.
Ce sont les preuves qui nous ont servi pour cette rénovation que nous offrons aux Français d'aujourd'hui. Car nous savons que le français n'est pas une « langue essentiellement latine », nous savons que ses origines se trouveiit en grande partie « à Bibracte » et dans toute la Gaule. La syntaxe française n'est aucunement latine. Nul jie ie discute plus. Reste donc les mots. Il y a deux langues latines : le bas-latin et le latin littéraire. Le second Quintilien l'avait déjà remarqué, — et Quintilien n'était pas un celtomane — le latin classique a emprunté des mots très nombreux au gaulois. On ne trouvera pas, je pense, un philologue pour nier que le mot latin mare soit celtique ainsi que carpe ntum et d'innombrables autres. Admettons, si vous le voulez, que les mots latins semblables aux celtiques soient les frères de ces derniers et non leurs fils, il n'en reste pas moins ceci : dans des milliers de cas il y a eu, dans le parler des Gaulois soumis aux Romains, fusion entre le mot gaulois et le mot latin qui lui ressemblait. Comment peut-on trouver vraisemblable que les Celtes de Gaule aient pris au latin pour dire cent le mot centum, quand ils avaient cbez eux centon; qu'ils aient dit carus, quand leurs pères disaient caros; qu'ils aient dit sapo, alors que les Celtes inventeurs du savon disaient sapon; qu'ils aient dit mater en latin, puisque mater est aussi celtique ?
Il y a. avec les dérivés, trois mille mots français qui peuvent ainsi venir aussi bien du celtique que du latin classique. Mais ce dernier n'est pas considéré comme le vrai père du français. On attribue généralement cet honneur au bas-latin, et Ton ne s'est pas suffisamment soucié d'établir l'origine de ce bas-latin. Or les éléments gaulois furent si nombreux dans la plèbe et les armées romaines que le bas-latin fut presque un patois celtique. Si nous disons chat, cheval, bague, sapin, c'est sans doute parce qu'on dit en bas-latin : cattus, cabalUis, baca et sapinvs, mais c'est surtout parce qu'en celtique nos pères disaient : cattoa, caballos, bacca et sapinos. Les mots de ce genre sont plusieurs milliers.
Il faut donc une fois pour toutes renoncer à dire « la
langue française est essentiellement latine •> et consentir à la qualifier de celto-latine.
Mais si dans les mots nous devons subir un peu de latinité, nous n'en voulons pas dans rânie nationale, et les mots les plus latins se celtiseront pour chanter la gloire de la race celtique. En dépit des historiens négligents qui arrêtent au ii«' siècle l'histoire de l'esprit d'indépendance gaulois, nous savons, nous, pour avoir lu Zozime, Rutilius, Saint-Prosper, Orose et vingt autres, nous savons que, tant que l'empire romain a été debout, pas une génération n'a passé sur le sol de la Gaule sans qu'une révolte vienne apporter la protestation de la nationalité gauloise. Nous savons que nos sommes les fils des Bagaudes qui, pendant un siècle et demi, ont lutté et sont morts pour l'empire gaulois. Nous ne voulons pas que ce miracle historique d'une lutte qui ne cessa qu'avec l'écroulement de la domination étrangère ait été vain. Nous nous en souvenons.
Et lor.squ'à travers les auteurs grecs et romains, nous voyons quelle fut la grandeur de la civilisation de nos ancêtres, quel fut leur héroïsme, lorsque dans les documents irlandais et gallois nous trouvons les légendes, les traditions, l'âme même de notre race, nous retrouvons aussi contre les Romains, qui ont privé notre pays d'un trésor pareil, la même colère qui devait agiter le paysan gaulois quand il voyait tomber la tête de ses chefs et de ses druides.
Qu'importe cependant en quelle langue nous pouvons connaître les exploits de nos pères ! Si on les avait contés en vieux celtique, il faudrait traduire ces récits, même pour les Irlandais et les Bretons, tant les langues évoluent.
La terre d'ailleurs est un autre livre : elle s'est ouverte pour montrer l'art et la .science avec lesquels les Gaulois, inventeurs de la charrue et de la métallurgie, savaient forger leurs armes et ciseler leurs bijoux.
Et nous avons le .Moyen Aixc ! Lp Moyen Age qui vit disparaître les noms latins de nos villes, remplacés par les vieux noms celtiqties, le Moyen Age qui vit avec la féodalité les divisions territoriales de l'ancienne Gaule reparaître, sans que le moindre souvenir des provinces et de l'administration romaine subsistât. La mémoire des origines gauloises était si vivante que les grandes familles nobles voulaient à l'envi descendre d'un dieu gaulois ou d'une fée celtique. Tel les Bourbon, tîls de Borbo. les Lusi-
gnan, flls de Mélusine. Les monastères irlandais fondés par Saint-Colomban couvraient l'Occident et rénovaient l'agriculture tuée par le nsc romain. Les Celtes Scot Erigène, Duns Scot, etc., créaient la scholastique. Les légendes celtiques d'Arthur et du Graal emplissaient de rêve et d'héroïsme toutes les âmes françaises, et la France du xiiF siècle, cette France qui savait sans doute des psaumes en mauvais latin, mais qui croyait Virgile contemporain d'Homère, cette France, libérée de l'antiquité classique et qui vénérait Merlin comme un prophète, fut plus grande, plus libre, plus heureuse qu'elle ne le fut jamais après la Renaissance I
C'est cette tradition médiévale que nous voulons renouer. Comme la Renaissance a rompu avec elle, nous voulons rompre avec la latinité.
Qu'on nous comprenne bien : il ne s'agit pas d'interdire l'enseignement du grec tt du latin. Les monastères celtiques ont seul conservé la langue grecque au Moyen Age. Il s'agit d'habituer les Français à considérer le grec et le latin comme des matières d'érudition, comme des langues étrangères, à ne pas se tourner vers Borne plus que ne le font les Anglais, les Allemands ou les Russes, à comprendre le Moyen Age, à l'aimer, à connaître ses origines celtiques, à trouver dans la Gaule et dans la tradition celtique ce que les Allemands ont trouvé dans la Germanie et le germanisme. C'est par les auteurs latins qu'ils ont su ce qu'était Arminius : ils en ont pourtant fait leur héros national. Nous voulons que Vercingétorix soit notre Armijiius. Nous voulons, comme le disait Richelieu, identifier la Gaule avec la France. Nous voulons qu'on n'emplisse plus le cerveau des jeunes générations avec les légendes fabuleuses de Romulus, avec les mythologies platement immorales des Gréco-Latins, qu'on fasse comprendre aux jeunes Français que le peuple qui a bâti les cathédrales, qui seul en Europe avec les Grecs antiques a créé uu art, s'est diminué et s'est renié en bâtissant la Madeleine et le Palais-Bourbon (1).
Une nation qui dans l'antiquité a pris Rome, Delphes, colonisé l'Asie-Mineure, une nation qui a fait les Croisades.
(1) Comme si la Madeleine et le Palais-Bourbon étaient tout l'art de la Renaissance et du classicisme ! De Chambord, de Chenonceaux, de Versailles, etc. pas un mot.
LE RENOUVEAU C:ELTIQUE 3().>
les Chansons de gestes, les églises dites gothiques, n'a besoin que de coiuiaitre ses défauts et de lutter contre eux par sa volonté de vivre. La raison humaine y suffit, la raison romaine est de trop. Quant à l'ordre laiin, synonyme d'oppression, de centralisation et d'arbitraire, la Race qui sut, selon le mot de Clément d'Alexandrie, réaliser la République des justes, n'en a que faire...
J'arrête ici la lettre de M. Robert Pelletier qui s'excuse en terminant, après avoir fait remarquer qu'une rue de Paris porte le nom de Gamulogène, d'avoir été si long et cependant de n'avoir pas dit « tout ce qu'est le celtisme » ou plutôt le néo-celtisme, parce qu' « on ne résume pas en deux cents lignes une nouvelle conception de l'histoire ». C'est parfaitement vrai; mais, dans ces deux cents lignes, M. Pelletier nous a donné l'essentiel de la thèse des néo-celtisants. On peut très bien la juger sur cet aperçu.
Et d'abord cette thèse est-elle si nouvelle que le dit M. Pelletier ? Mais c'est la thèse d'Henri Martin, de Pictet, de Moreau de Jonnès, de Jean Reynaud, etc., une thèse vieille de trois quarts de siècle et davantage, car Le Brigand et la Tour d'Auvergne l'avaient soutenue à la fin du xvni* siècle. Elle n'a pas résisté une minute à la critique. Y résisterat-elle mieux, étayée des nouveaux arguments dont essaie de la soutenir M. Pelletier ? Le français, dit-il, n'est pas une langue latine, mais une langue celto-latine, et- la preuve, c'est qu'il contient, avec leurs dérivés, 3.000 mots celtiques ou pouvant venir du celtique. S.OCmj mots, peste ! Voulez-vous ouvrir maintenant la première grammaire venue, celle de Dusouchet, par exemple, (Hachette, édition de 1912). Qu'y lisez-vous '?
« Dès les premiers siècles de notre ère, le latin
vulgaire, que les soldats romains apportèrent aux paysans gaulois, avaient supplanté le celtique par toute la Gaule, à l'exception de TArmorique et de quelques points isolés. Celui-ci disparut donc de la Gaule en laissant cependant quelques faibles traces de son passage. On peut citer comme empruntés au celtique : alouette, bec, bouleau, bruyère, claie, dune, grève, jarret, lande, lieye, quai, etc. C'est un total d'un peu plus de trente mots. »
Trente mots, vous avez bien lu ! Par quel miracle, renouvelé de celui de la multiplication des pains. €es trente mots sont-ils devenus 3.000 chez M. Pelletier ? Mon Dieu ! le plus simplement du monde : en décidant que les mots qui viennent du latin peuvent aussi bien venir du celtique. C'est pour cela sans doute que, dès le v^ siècle, le parler populaire des Gallo-Romains eltait appelé dédaigneusement par les pédants de l'époque lingua romana rustica, d'où nous avons fait la langue romane. Il n'y a qu'à sourire.
N'étant pas dans le secret des dieux, j'ignore par quel nouveau miracle ou mieux par quel phénomène de transubstantiation les mots les plus latins se celtiseront dans l'avenir « pour chanter la gloire de la Race celtique ». Ce que je sais, ce que j'ai dit, c'est que les Gaulois (dont j'ai uniquement parlé, négligeant l'épopée irlandaise, qui ne se cristallisa d'ailleurs qu'au vm" siècle, et la littérature galloise, encore plus récente, et qui ne purent donc ni l'une ni l'autre avoir d'infiuence sur notre formation romane, presque accomplie dès le vr siècle), c'est, répéterai-je et maintiendrai-je, que les Gaulois ne nous ont transmis ni un poème, ni un monument, que tout ce que nous savons d'eux, nous le savons par les Grecs et les Latins. Quand je parle des Celtes de
la Gaule, il ne faut tout de même pas répondre par les celtes d'Outre-Manche et sauter d'un bond au Moyen- Age. La, oui, M. Pelletier a raison et je n'ai jamais prétendu le contraire, je l'ai même affirmé dans tous mes livres, il y eut un moment où la pensée celtique, par l'intermédiaire probable des Bretons armoricains, féconda le monde occidental et collabora intimement — mais avec qui ? avec l'Eglise, avec Rome, toujours elle ! — à la formation de l'àme médiévale, exactement comme au V* siècle, par saint Patrice, le grand apôtre galloromain de l'Irlande, Rome avait collaboré avec la pensée celtique pour former l'àme irlandaise.
C'est cette collaboration, si heureuse, que je voudrais qui continuât. Répudier l'un des deux éléments d'où est sori:e l'âme française, prononcer le divorce entre l'élément celtique et l'élément latin, c'est vouloir notre mort tout uniment. Voyez l'Irlande, voyez l'Ecosse. M. Pelletier me traite en ennemi du celtisme (') : quelle erreur ! Je sers le celtisme en le mettant en garde contre les exagérations de l'esprit de système. Quand M. Schuré, dans la belle lettre publiée ici même, écrit : « L'auteur des Grands Initiés n'ignore pas tout ce que nous devons à la civilisation gréco-latine qui représente la tradition humaine et divine venue d'Orient ; il sait aussi que sans elle nous ne serions pas parvenus à la conscience », j'applaudis des deux mains à cette grande vérité. C'est par Athènes et Rome que nous
(1) Sinjrnlier ou trop e.xplioaVile retour des choses .' En 1923, dii-ecteur d'une revue intitulée la Paix, M. Robert Pelletiei- était, d'après le Temps, l'objet d'une information, close d'ailleurs par un non-lieu, pour intelligence avec l'ennemi, le vrai, celui d'Outre-Rhin, dont je n'ai jamais douté qu'il fût éminemment sympathique à cette levée de boucliers contre la latinité.
avons pris conscience de nous-mêmes. Eh ! quoi, n'est-ce donc rien que se connaître ? Et, pour le plaisir de ne devoir rien à personne, allons-nous souffler sur cette grande lumière qui a éclairé notre chaos originel et nous a permis de l'organiser si magnifiquement ?
M. Schuré rend justice à la civilisation hellénolatine; M. Pelletier, de son côté, proteste contre la pensée qu'on lui prêtait de vouloir interdire l'enseignement du grec et du latin. Mais d'autres, plus hardis, comme mon admirable ami Jean Le Fustec, dont je me séparai à cette occasion, comme l'archidruide Yves Berthou, son disciple et continuateur et qui dépense tant d'éloquonce, de passion et de belles qualités littéraires au service de la plus dangereuse des causes, sont allés jusque-là et ont demandé qu'on rayât le latin et le grec du programme de l'enseignement secondaire. On ne fait pas sa part au celtisme ou du moins à un certain néo-celtisme. M. Pelletier s"en apercevra quelque jour. Il veut être tout Gaulois. Libre à lui ! Qu'il me permette de rester jusqu'à nouvel ordre — comme Rutilius — un simple Gallo-Romain.
C'est le titre de l'anthologie maritime de M. Americo Bertuccioii et, s'il y a une chose qui étonne, c'est que ce livre soit le premier en date de son espèce. Mais le fait est qu'avant M. Bertuccioii et en un temps où tout est prétexte à anthologies, chrestomathies, miscellanées, spicilèges et florilèges, personne n'avait encore songé à recueillir les plus belles pages écrites sur la mer par des écrivains français. Ei, quand un auteur y songe d'aventure, cet auteur est un Italien et son livre parait à Milan. D'où l'on serait tenté d'inférer que les choses n'ont point changé en France depuis le maréchal de Vielleville qui disait qu'on aurait beau s'évertuer, rien n'y ferait et que ce n'est pas le fait des Français que la marine, mais un bon cheval, une jolie fille et un mousqueton.
Entre le maréchal et nous il y a eu pourtant Richelieu, Colbert, Sartines, Gastries — et tout le romantisme. A deux périodes de son histoire, sous Louis XIV jusqu'à la Hogue, sous Louis XVI jusqu'aux Saintes, la France tient nettement en échec la Hollande, les Impériaux et l'Angleterre et, même après ces défaites, compensées d'ailleurs par des rencon-
(1) Préface aux deux livres de M. Americo Bertuccioii, professeur à l'Académie navale italienne : la Mer et la Grande Bleuie, recueils de morceaux choisis français sur la mer et la marine, Milan, Fratelli Trêves, édit.
très heureuses sur d'autres mers, sa marine n'est pas abattue et peut mettre en ligne à la veille de la Révolution 71 vaisseaux, 64 frégates, 45 corvettes, 32 Mtes ou gabares, « soit, dit Oscar Havard (1), un ensemble de 212 unités navales pourvues de tous les perfectionnements que comporte alors la science nautique » et montées par 80.000 officiers, matelots et soldats. Chiffres si impressionnants que Pitt, nouveau Jérémie, voit déjà la ruine de son pays consommée et se couvre la tête de cendre : « La gloire de l'Angleterre est passée, lamente-t-il. Hier elle faisait la loi aux autres; aujourd'hui elle doit la subir ! » Il ne fallut pas moins d'Aboukir et de Trafalgar pour calmer ces transes nullement injustifiées et qui faillirent renaître sous la Restauration, quand les Portai, les Hyde de Neuville et les d'Haussez eurent refait à la France une marine. Et c'était l'époque précisément où la mer rentrait dans notre littérature avec le romantisme. Car ce fut vraiment une « rentrée ». Au temps de Chrétien de Troyes et de Bérould, comme au temps de Chateaubriand, qui dira qu'elle fait le fond du tableau de presque toute son œuvre, la mer aussi faisait le fond du tableau de presque toute l'épopée arthurienne, quand elle n'en occupait pas le premier plan. Mais la Renaissance était venue, puis l'âge classique. L'homme « en soi » avait seul préoccupé les écrivains. La nature s'était de plus en plus estompée, la mer particulièrement. Comme en ces jours d'équinoxe où, st.r nos grèves du Nord, elle semble reculer jusqu'aux confins du cercle visuel et s'enfoncer sous l'horizon, elle avait, depuis Maynard, à peu près disparu de i horizon littéraire. Si le sentiment de l'infini continue de tra-
(1) La Révolution dans nos ports de gv erre : Toitlon.
vailler certains hommes comme Pascal, leur angoisse métaphysique se nourrit exclusivement de la contemplation des espaces célestes. M=°* de Sévigné elle-même n'a vraiment aimé et senti que les bois, qu'elle interprète d'ailleurs en femme de son temps façonnée par d'Urfé et les pastorales italiennes; pour la mer, c'est à peine si elle trouve une épithète. Encore est-ce une épithète de pure convention. Et il en est ainsi jusqu'à la fin du xvra" siècle, où la mer reprend sa montée et où l'on recommence à distinguer sa raie blanche dans les livres du prince de Ligne et de Bernardin de Saint-Pierre. Mais son grand mascaret mélancolique ne s'est réellement déclaré qu'avec Chateaubriand, fils de ces «aux bretonnes, qui, suivant l'expression d'Alfred Michiels, semblent chanter une éternelle messe des morts.
Il est parfaitement oiseux sans doute de rechercher si c'est la contemplation de la mer qui a éveillé chez l'homme le sentiment de l'infini ou si c'est l'homme qui a trouvé dans la mer une image de l'infini dont il était tourmenté. De toute manière, selon Marie Léneru, si dure aux dernières pages de son Journal pour la mer, — au point, l'ingrate, de lui préférer la montagne et la forêt, — l'homme s'est trompé : la mer « est une plaine : c'est mathématiquement le minimum de l'horizon (?*??) et sa courbure rappelle que la planète ne s'étend qu'en tombant et se pelotonnant en boule, etc., etc.. » Pour rencontrer un jugement plus sévère, il faut remonter jusqu'à l'Apocalypse de Jean, aux yeux de qui la mer est une annulation, une stérilisation d'une partie de la terre, un reste du chaos primitif, ce qui explique que, peignant la félicité universelle qui suivra le jugement dernier, le vieux solitaire de Path-
mos ait soin de préciser que, sur la terre de promission qui remplacera cette vallée de larmes, « iï n'y aura plus de mer ».
Je ne m'en consolerai pas quant à moi. Et j'entends bien que les romantiques, avec qui la mer est rentrée en grâce, s'ils admirent et s'ils aiment la mer en qui ils se retrouvent et qui flatte leur incommensurable vanité, la voient cependant sous des couleurs assez sombres. Ce n'est plus la mer au sourire innombrable du vieux rhapsode, la mer hellénique dont se souviendra André Ghénier. Et l'on peut estimer aussi, pour ne pas donner tout à fait tort à Marie Lenéru, que Pascal prenait dans la contemplation des espaces célestes une idée de l'infinî beaucoup plus exacte qu'un Chateaubriand au spectacle des flots bretons. Mais Chateaubriand est un Celte, et le romantisme, considéré d'un certain angle, n'est qu'un retour à la tradition celtique sinon la plus ancienne, du moins la mieux établie.
Car il est possible que les Celtes n'aient pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui et qu'avant que les invasions barbares ne les eussent refoulés aux extrémités de la chrétienté et fait d'eux ce peuple de crépuscule dont parle Yeats — the celtic twilight — , ils n'aient pas beaucoup différé de leurs cousins de Grèce et d'Italie. Mais enfin, aux iv« et v^ siècles, l'œuvre d'éviction est à peu près accomplie : à l'écart des autres peuples, bannie du banquet de la fraternité humaine et repliée sur elle-même, ce qui reste de l'immense famille celtique qui couvrit autrefois l'Europe et une partie de l'Asie se terre aux confins du monde sur des caps d'oii son rêve ne trouve plus à s'évader que vers la mer brumeuse qui lui fait tout son horizon. La mer ! Le Celte va vivre désormais sous son obsession perpétuelle; il y promènera pen-
dant des siècles ses imrans fabuleux à la recherche d'une terre de promission. Notre littérature, toute latine de fond et de forme, amoureuse des lignes nettes et plaçant la perfection dans le délimité et le fini, ignore longtemps ce parent pauvre qui, sur son bout de roc solitaire, ne se plaît que dans les jeux du clair-obscur et de l'indéterminé. Cependant, au moyen-âge, des landes et de la grève bretonne lui arrivent les soupirs étouffés de Tristan et d'Yseult, l'écho mélancolique du cor d'Artur, la voix mouillée des cloches d'Ys, et elle prête un moment l'oreille à cette mélodie frissonnante qui semble avoir traversé les couches d'un océan mystérieux.
Peut-être, sans la Renaissance et l'éblouissement que lui causa la révélation des trésors de l'antiquité, la littérature française fût-elle revenue trois cents ans plus tôt à ses origines celtiques. Athènes et Rome couvrirent l'appel de la sirène : Tristan, Yseult, Artur, le roi Marc, Gradlon-Meur reprirent sous les brumes de la mer occidentale leur sommeil enchanté. On croyait qu'ils ne l'interrompraient plus. Mais, en Rretagne, les morts ne sont jamais tout à fait morts. Ils sont sujets du moins à de brusques résurrections. Et ce fut le cas des héros celtes. Tout le vague, l'inquiétude sans cause dont nous souffrons aujourd'hui encore vient de ces lointains ancêtres que les bouleversements de la Révolution et de l'Empire allaient faire remonter à la surface de notre conscience. Ils y reparurent avec Chateaubriand, sous d'autres noms, mais avec la même sensibilité, la même imagination rêveuse, la même nostalgie incurable, sur le même fond de mer agitée, changeante et triste, symbole des orages de leur âme.
Et désormais, presque sans défaillance, c'est cette conception de la mer qui va s'imposer à tous les
contemporains, même à un Renan, si peu romantique pourtant à certains égards : « Je suis né... au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil, etc.. »; même à un Baudelaire, qui n'avait pas l'excuse d'être né en Bretagne comme Renan et qui parlait de la mer étincelante des tropiques comme il eût parlé de la mer cimmérienne :
Homme libre, toujours tu chériras la mer... Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets... vous aimez le carnage et la mort...;
même à un Loti, le poète par excellence de la mer, qui en a dit tous les aspects, capté toutes les nuances, enregistré toutes les gammes, et dont la première impression devant elle fut « une tristesse sans nom, une impression de solitude désolée, d'abandon, d'exil... »
Un seul écrivain peut-être — si Ton met à part Frédéric Mistral (1) — échappa chez nous au sortilège et retrouva devant la mer l'âme hellénique et souriante d'André Ghénier :
Le divin Océan avait quitté ses grèves...
O caps voluptueux, qui courez mollement
Vous plonger tout dn long dans l'humide élément...
Ces vers sont de Maurice de Guérin et ils ont été écrits en 1833 à quelques lieues de Saint-Malo. On ne peut pas être plus loin — ni plus près à la fois de Chateaubriand. Mais le fait est que, débarqué en romantique au Val de l'Arguenon, Guérin se rembarqua complètement guéri, tant fut forte l'émotion
(1) Et, sans doute aussi, avant lui, parmi les poetœ minores, Joseph Autran, provençal comme l'auteur des lies d'or.
qu'il reçut de la mer bretonne, de son équilibre, de son rythme, de tout ce qu'il sentait d'organisé jusque dans les frénésies (1); elle souleva pour lui un pan du voile qui recouvre la figure de Cybèle, et il réalisa par elle, portion du grand Tout, sang des artères du monde, l'idée du grand être universel. Sur ce panthéisme de Guérin, rançon de sa conversion à l'ordre classique, il est loisible, recommandable même, d'élever les plus expresses réserves. Mais quel démenti à l'observation de Marie Lenéru écrivant dans son Journal que « l'absence de végétaux et le trop grand jour de la mer donnent de la sécheresse intérieure » ! On ne s'en douterait pas à lire le Centaure et la Bâchante. On ne s'en douterait pas à lire Marie Lenéru elle-même qui aimait tant son Trez-hir, surtout à l'automne — cet automne de la mer qui n'est pas rouge, mais blanc, comme si la lumière y arrivait tout aiguisée des pôles :
« Les promenades sur la plage, à huit heures, c'est exquis, bleu, rayonnant, les côtes à belles arêtes vives et tout autour des nuages d'horizon, les nuages en rangs de perles qui sont éternellement les nuages de beau temps sur la mer... J'aime cette promenade du matin sur l'énorme plage déserte, sur le sable dur et brun comme un tapis de caoutchouc, avec l'arrivée majestueuse des grandes vagues roulées comme des tuyaux d'orgue, intactes sur un front de vingt mètres, la retombée étincelante, puis neigeuse, la grande salutation des lames ».
Est-ce assez beau ! El ceci encore sur un lendemain de tempête :
« La mer, hier, était défigurée. Elle crachait de l'écume par toute cette énorme mâchoire qui vient
(1) Voir plus haut : Au Val de V Aniuenon.
mordre dans notre baie... Un cirque de lave. On aurait dit, sur toutes ces plages, que des lèvres se soulevaient et montraient les dents à l'Infini. «
L'Infini... ne vous hâtez pas de triompher. L'Infini (relisez la phrase), c'est ici le ciel, comme chez Pascal, non la mer. Et, après tout, c'est logique : cette Marie Lenéru, Bretonne de hasard, née par aventure à Brest, coupée brusquement du monde auditif à quinze ans, menacée par surcroît de cécité, elle vit repliée sur elle-même; elle est plus près de Pascal que de Chateaubriand...
On aime à suivre, dans l'excellent choix d'extraits que nous présente M. Bertuccioli, familier de longue date avec notre littérature, ces fluctuations de la pensée française à l'endroit de la mer et les interprétations diverses qu'elle en a données depuis Buffon. Si l'auteur n'est pas remonté plus haut que cet écrivain, c'est qu'apparemment il ne l'a pas pu (1). La mer, encore une fois, ne tient presqu'aucune place dans l'œuvre de nos grands classiques : Buffon luimême n'a vu la mer qu'en cosmographe. Et rien ne marque mieux que cette constatation l'antagonisme des deux formules classique et romantique : l'une qui isole l'homme de la nature et l'autre qui l'y absorbe, ce qui n'est peut-être pas beaucoup plus raisonnable, mais qui présente de grands avantages pour la composition d'un recueil comme celui-ci.
Quelque monotonie cependant et un peu de fati-
(1) Il y avait bien à la rigueur les romans de Gomberville (nos premiers romans maritimes), la merveilleuse et désopilante scène de la tempête dans le Pantagruel de Rabelais et de brefs passages de Villehardouin et de Joinville dans V Histoire de la conqvête de Cojistantinople et dans les Mémoires, mais c'est Thomme plus que la mer qu'évoqueut ces auteurs et le titre mêms du chapitre de Rabelais est : ff Qnelle contenance eurent Panurge et frère Jean durant la tempeste.»
gue chez le. lecteur auraient pu résulter d'une trop grande abondance de textes uniquement consacrés à la description de la mer. M. Bertuccioli y a fort habilement paré en joignant aux paysages des récits d'aventures, des scènes de la vie de bord, des portraits de marins héroïques. La guerre actuelle lui fournissait sur ce point une matière de premier choix. Il n'a eu garde de la négliger. En même temps qu'au public son livre s'adresse en effet et d'abord aux élèves de l'Académie navale italienne où luimême enseigne la littérature française. Et l'éducateur ne pouvait rester insensible à la vertu de certains caractères ou de certains exploits de ce temps... Ainsi s'explique notamment qu'il ait fait à l'auteur de Dixmude l'honneur de lui demander une préface pour son recueil.
L'HEROÏSME BRETON
Dans la forêt de Pinon, cernée par l'ennemi, trois bataillons du 219" d'infanterie tenaient encore le soir du 27 mai 1918. On les croyait anéantis ou prisonniers, quand un pigeon voyageur, sous son aile endolorie, apporta au général de Maud'huy ce message :
« Mon général, nous sommes encerclés. Mais nous tiendrons. Sinon, nous mourrons jusqu'au dernier.»
Le message était signé : « Pérès, chef de bataillon. » Il eut l'honneur d'un communiqué spécial à la séance de la Chambre du 4 juin. Débloquer ces braves ? Impossible, hélas ! d'y songer. Mais cet ilôt de résistance au milieu de la marée ennemie gênait sa montée et l'obligeait d'emprunter des couloirs latéraux. Le temps employé à cette manœuvre débordante permit à nos réserves d'arriver, d'endiguer le mascaret allemand. Après ? Après, on ne savait plus.
On savait seulement que ces hommes, depuis leur commandant, né à Plestin-les-Grèves (Côtes-du- Nord), jusqu'à son ordonnance, Jean-Marie Le Goff, cultivateur, originaire de la même commune, étaient tous des Bretons. Leur tâche finie, ils étaient rentrés
(1) Nous remercions MM. Bloud et Gay de nous avoir permis d'emprunter à notre livre les Trois Maréchanx, publié chez eux, cette page par laquelle nous souhaitions clore la 4"= et vraisemblablement dernière série de l'Ame Bretonne.
l'héroïsme breton 379
dans le silence — l'éternel silence peut-être, qui ne devait pas les changer beaucoup de celui qu'ils observaient volontairement dans la vie (1).
Les grands espaces, les couverts profonds, les hautes altitudes donnent à l'homme qui vit dans leur intimité quotidienne une gravité qui manquera toujours au citadin : il est dans la Nature comme dans un temple. L'un des plus subtils observateurs du front, le romancier espagnol Gomès Carillo, visitant un secteur de l'Artois, près de Thiepval, était frappé du silence presque solennel qui y régnait.
— Qu'ont donc vos soldats ? demandait-il au commandant qui l'accompagnait. Ils n'ont pas l'air de nous voir, et, quand nous leur adressons la parole,
(1) «Vous le croyez mort ainsi que la i)lupart de ses hommes? m'écrivait, le 18 aoiit, M""*^ Pérès. Non, Dieu n'a pas voulu m'imposer un si dur sacrifice. Il m'a gardé le père de mes quatre jeunes enfants. Il a laissé à la France un ardent patriote et un brave soldat. Il en est de même de son ordonnance. Mon mari est interné à Rastadt, duché de Bade, et Le GofE à Wesel. îSi je vous écris aujourd'hui, monsieur, c'est pour faire plaisir à mon mari qui voudrait que la Presse relatât l'héroïque conduite de ses hommes, ces braves Bretons ! Voici ce qu'i^ me dit :
« Entre 6 et 8 heures du matin, le 27 mai, à droite et à gauche, six régiments, dont quatre actifs, venaient d'être capturés ou anéantis par l'ennemi. Les deux unités du 219« d'infanterie qui était en ligne (pour ne pas dire le régiment entier) seules ont résisté jusqu'au bout (13 h. 57) et n'ont cessé le combat que les dernières. Elles ont ainsi empêché une forte unité ennemie de rejoindre les autres. Le colonel du 219" ayant disparu, j'avais pris le commandement du régiment. Je ne veux pas laisser dans l'ouljli les épisodes de la défense de deux bataillons (.5'' et 6') du 219« régiment d'infanterie et d'un régiment actif de Fontenay-le-Comte. »
Les deux unités du 219« dont il est question dans cette lettre sont les 5« et 6« bataillons, commandants Pérès et Muller ; le colonel du 219* porté disparu était le lieutenant-colonel Le Gallois, qui fut tué. Outre la dépêche qu'on a lue et dont le texte, cité de mémoire par M. Clemenceau, eut les honneurs de la séance parlementaire du
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c'est à peine s'ils paraissent nous entendre. Sont-ils sourds, aveugles ?
— Non, répondit son guide. Ce sont simplement des Bretons. Il n'y a pas qui les fasse parler. Mais, par exemple, quand il s'agit de se battre, personne ne l'emporte sur eux... Et, la lutte terminée, on dirait qu'ils ne se souviennent de rien. Tranquillement, après un terrible corps à corps nocturne, ils retournent à leurs fossés et s'y couchent. Ou, s'ils n'ont pas sommeil, ils chantent à voix basse des airs de leur pays...
4 juin, d'autres messages, par pigeons voyageurs, étaient parvenus au haut commandement pendant la journée du 27 :
7 h. 10. — Bombardement violent a commencé sur réduit Quimper. Orangerie (à Pinon) prise et plateau tle Chavignon. Sommes isolés. Eésisterons jusqu'au bout.
- 8 h. 15. — La situation est la suivante . : le 246*" régiment d'infanterie ayant cédé, la compagnie de l'écluse, tournée snr sa gauche, se replie sur le réduit Romans où nous tiendrons le plus longtemps possible.
11 heures. — Bataillons MuUer et Pérès tiennent toujours forêt de Pinon et le bois Dherly avec bataillon Lascazes du 1.37° régiment d'infanterie ; ils organisent la défense et attendent d'être dégagés.
Enfin ce dernier message, signé du commandant MuUer et expédié à 15 heures 55 :
« Nous tenons toujours dans le réduit Romans. Nous sommes complètement encerclés. Le centre de résistance à droite (bataillon Pérès) est pris de flanc et subit une pression extrêmement forte. Tout le monde a fait sou devoir de la façon plus extrême, officiers et soldats. Il ne reste plus que le quart de l'effectif. Vous pouvez venir nous chercher : nous tiendrons encore une demi-journée.»
En réalité, nous l'avons vu par la déclaration du commandant Pérès, le drame touchait à sa fin ; quelques minutes encore et le dernier barrage qui arrêtait la marée ennemie s'effondrait. La résistance héroïque de huit heures, les lourds sacrifices supportés par les hommes avaient obtenu du moins leur récompense : « Par leur farouche conduite à Pinon, écrira le critique militaire allemand Steggmann, les Bretons ont rendu difficile notre avance et permis à Foch de lancer ses réserves entre Soissons et Villers-Cotterets. »
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Que voilà bien cette race bretonne, la plus nostalgique peut-être qu'il y ait par le monde et qui, partout en exil, portant en tous lieux sa soif d'infini, ne connaît d'autre refuge que le songe contre les platitudes ou les tristesses de la réalité ! Elle s'y plonge avec délice; elle y boit à longs traits l'illusion. Le chant pour elle, certaine mélopée en mineur, trois ou quatre notes toujours les mêmes, c'est simplement une manière d'endormir son mal, un chloral plus léger que ceux auxquels sa faiblesse native la fait trop de fois recourir, moins par goût de l'alcool que pour s'arracher aux dures contraintes du présent. Dans ce même secteur de l'Artois, deux sapeurs morbihannais, Mauduit et Gadoret, surpris par l'explosion d'une mine, travaillèrent quarante-huit heures à se frayer une issue : sans vivres, sans eau, presque sans air, bloqués dans un espace si étroit qu'ils ne pouvaient opérer de conserve, ils se soutenaient, me contait le général Descoins, « en se chantant des airs bretons ».
Airs étranges, d'une douceur et d'une mélancolie indicibles, de ceux certainement, comme le pense Gomès Garillo, auxquels fait allusion le poème allemand des tranchées :
« Dans l'ombre, dans nos trous, nous entendons les Français entonner leurs chansons qui nous arrivent mystérieusement, flottant dans les ténèbres, douces mélodies où palpite une nostalgie à peine perceptible, comme l'écho suave des jours lointains de bonheur, comme un souffle qui languit et s'évanouit... >>
Par quelle mystérieuse transformation de leur être, ces sentimentaux, ces nostalgiques deviennentils soudain si terribles dans la mêlée, fonçent-ils sur l'ennemi avec cette ardeur sombre, tiennent-ils, comme les bernicles de leurs roches, sur les positions
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qu'on leur a confiées ? C'est leur secret. Profondément religieux pour la plupart, ils trouvent sans doute dans leur foi un précieux réconfort moral. ^ « Ceux qui craignent le plus les dieux, disait Xénophon, sont ceux qui dans la bataille craignent le moins les hommes ». Mais la force de cette race, si changeante, si féminine pourtant à certains égards, naïve et raffinée, spirituelle et crédule, taciturne et passionnée, elle est surtout dans son sentiment de l'inéluctable, dans sa soumission sans phrase à la nécessité. Un Breton ne discute pas un ordre : il l'exécute. « On nous a mis là, c'est que nous devons y être; on nous a dit de tenir jusqu'à la mort, c'est que notre mort est nécessaire. »
Il n'y a, dans cette attitude, ni vain étalage de stoïcisme, ni exaltation passagère de la fibre patriotique. Bien que David Hume les appelle « les plus guerriers des paysans français », c'est sans la moindre allégresse que les Bretons virent se lever sur le monde, comme une lune de deuil et de terreur, suivant l'expression d'un de leurs bardes (1), la face sanglante de la guerre. Même à travers le prisme de la poésie, la guerre ne leur apparaissait ni fraîche ni joyeuse et ils estimaient plutôt, comme messire Bertrand, qu'elle est une chose « moult griève » à laquelle on ne se doit résigner qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation. En vérité, plus d'une bouche se crispa douloureusement parmi eux, le 1" août 1914, si pas un cœur n'y défaillit. Cette race courte, résistante, pareille à l'ajonc de ses landes,
(1) Le sublime et sombre Calloc'h, le plus grand poète peut-être qu'ait suscité la D;uerre et qui fut révélé au public par un magistral article de M. René Bazin, dans VEcho de Paris. Les poèmes de Calloch, réunis sous le titre A genoux par son ami Mocaer, ont paru à la librairie Pion.
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n'habite pas en vain, depuis deux nulle ans, au bord d'une mer blanchissante dont elle tire sa chétive subsistance et qui semble rouler un Dies irœ perpétuel : sur son bout de roc battu des vents, elle est comme une antenne vivante qui capte au vol les moindres frémissements et jusqu'au silence des étendues. Quand le tocsin se propagea de clocher en clocher, l'après-midi du l*"'' août, il y eut comme un arrêt de la respiration universelle. « Tout se tut, me disait une paysanne de Rospez, même les oiseaux. » L'été sombra brusquement; une Toussaint anticipée descendit sur le monde, et des vieilles demandèrent si c'étaient les vêpres des Morts qui tintaient pour le dernier jour de la chrétienté.
Le lendemain, par longues files qui encombraient les chemins creux de la Cornouaille et du Trégor, les premiers mobilisés gagnaient les stations voisines et s'y embarquaient vers leurs dépôts. Ni chants, ni vivats au démarrage du convoi. Plus tard, dans la griserie contagieuse des départs pour le front, j'ai vu passer des trains tumultueux, pavoises comme pour une fête et bruyants comme des soirs de « pardon ». Les hommes, sur un rythme de plainchant, martelaient le refrain d'une pauvre chanson gallote apprise le matin même à la canti'ie du dépôt :
Jamais les Airmauds ne viendront Manger la soupe des Bretons...
Ils appuyaient sur le mot jamais, comme pour lui conférer la valeur d'un serment. Et ce serment, en définitive, ils l'ont tenu.
Nep na ra mat. lier dra guieli drezo !
« Quiconque ne fait pas bien, sus à lui tant que tu pourras ! »
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M. Antoine Thomas découvrait l'autre jour, sur un vieux registre de Sorbonne, cette ptirase écrite en breton par le clerc Henri Dahelou, du diocèse de Quimper, et datée de Tan 1360. C'est le plus ancien texte, paraît-il, qu'on possède en moyen armoricain; c'est le premier cri de la race parvenue à la conscience. Et c'est un appel déjà tout moderne par le fond, sinon par l'accent, aux justes sanctions qui doivent frapper les fauteurs de mauvais coups. En tout temps, la révélation d'un pareil texte eût réjoui les Bretons; mais que cette révélation se soit produite au cours de la cinquième et dernière année de l'affreuse guerre où tant d'entre eux sont tombés pour la défense du droit outragé, il y a là, semblet-il, plus qu'une simple coïncidence et comme une intention du Destin. Ils ont été pendant ces cinq ans partout où il y avait à recevoir des horions et à en donner; ils ont couru sus partout et tant qu'ils ont pu aux bandits d'outre-Rhin. On les a vus à Gharleroi et sur la Marne, sur TYser, sur l'Aisne, sur la Somme, à Verdun, où l'ennemi pour expliquer ses sanglants échecs devant Douaumont, alléguait la résistance opiniâtre des régiments bretons, « les meilleurs de tous », d'après la Gazette du Rhin et de Westphalie...
Les meilleurs ? Ne donnons pas de rangs; n'établissons pas de préséance entre les contingents de nos diverses provinces. Tous ont été admirables, c'est entendu. Il suffit qu'en revendiquant la palme pour lui-même, chacun en particulier la décerne après lui aux contingents bretons, comme ce Sénégalais qui disait à un soldat du 10« corps, le soir des premières attaques de Champagne :
— Toi Briton ? Briton y en a bon. Briton li pas peur.
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Et, après une pause accordée à la réflexion, condensant sa pensée dans une formule qui sauvegardait à la fois son amour-propre et la vérité :
— Briton comme tirailleurs !
Oui, et Britons encore comme alpins, chasseurs, zouaves, coloniaux, qui sont, du reste pour une bonne part, d'anciens inscrits maritimes versés dans la « biffe ». La Bretagne est une mère si féconde qu'elle peut fournir à toutes les formations : dans quelle autre province trouverait-on dix frères Ruellan et onze frères Mercier sous les drapeaux ? La valeur du contingent breton, personne ne la conteste, non plus que son importance numérique. Mais il y a d'autres raisons, plus profondes peut-être, et que le subtil génie d'une femme pouvait seul dégager, à cette sympathie universelle qui entoure les soldats bretons :
« J'ai toujours été attirée et retenue par ces secrets et francs visages, m'écrivait M""* de Noailles. Dieu sait pourtant que nul homme de France ne m'est plus fraternel que ses compagnons, mais la Bretagne possède la poésie silencieuse qui teinte les beaux regards des soldats de chez vous. »
Que cela est finement senti ! Cette poésie silencieuse a un nom : elle s'appelle la pudeur. Une vertu qui explique bien des ciioses et notamment que les régiments bretons aient été les derniers de tous à recevoir la fourragère. Je doute pourtant qu'ils s'en soient plaints. « Ces Bretons, disait un officier, ils ont toujours l'air de demander pardon de ce qu'ils ont fait. » Tel ce Le Guennec, seul survivant de la garde du drapeau, et qu'il fallait réconforter, rassurer contre les suites de son acte héroïque, quand, après avoir erré pendant deux jours et deux nuits dans les lignes ennemies, il tomba d'épuisement,
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comme le coureur de Marathon, en remettant la chère relique à un capitaine du 318^; ou tel ce Legars, dont Paul Ginisty nous contait la sublime odyssée, qui, lors des dernières attaques sur Château-Thierry, tout nu, sous les feux croisés des Boches, traversait la Marne à la nage pour porter un pli de son commandant, revenait avec la réponse par le même chemin, dans le même équipement sommaire, et s'étonnait sincèrement qu'une action aussi simple eût pu lui valoir la médaille militaire. Et telle encore — pour prendre cette fois un exemple collectif — cette division bretonne de Verdun, engagée le 22 février 1916 et qui peut se vanter d'avoir battu le record de toutes les présences en première ligne. On l'avait peut-être oubliée ou l'on avait fini par croire, comme disait un loustic, qu'elle faisait partie du paysage, car on ne la releva qu'au bout de six mois et quand l'effort allemand était complètement brisé.
Ainsi, à travers l'espace et le temps, la race des Roland, des Guesclin, des Richemont, des La Noue, des Guébriand, des Plélo, des La. Tour d'Auvergne, des Cambronne, des Bisson, des Lambert demeure fidèle à son type historique et, la première au feu, elle est aussi, suivant l'expression magnifique d'un de ses chefs, le colonel de Maileray, tombé devant Verdun, « la race qui combat partout la dernière ». Race de granit, qu'aucun choc n'ébranle et, comme ces vieilles pierres grises de sa campagne qu'étoilent des lichens argentés, des orpins d'un rose si tendre, à la fois la plus farouche et la plus douce des races, celle qu'une pudeur invincible retient toujours de parler d'elle et que Shakespeare semble avoir incarnée dans son Troïlus « éloquent par ses actions et sans langue pour les vanter », celle dont un légionnaire de l'Uruguay qui l'avait vue à l'œu-
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vre disait au commandant Jacob : « Je ne veux pas retourner en Amérique sans avoir visité la contrée mystérieuse qui enfante de tels hommes. » Et cet enthousiasme inspiré par les soldats bretons à un étranger qui combattait sous nos drapeaux, cette ferveur de dévotion pour leur pays, sont peut-être, en raison de son caractère désintéressé, le plus bel hommage que l'héroïque province ait reçu depuis la guerre.