SUR LES PAS DE RENAN
de M. d'Ys — n'est point ce manoir de Kerambellec ou Meskambellec dont il est parlé dans les Suuvenirs d'enfance. Aussi bien le grand écrivain nous avait mis en garde contre lui-même : « J'ai changé plusieurs noms propres, dit-il. D'autres fois, au moyen d'interversions légères de temps et de lieu, j'ai dépisté toutes les identitlcations possibles que l'on pourrait établir. » Le manoir patrimonial des Renan s'appelait Keruzec ou Kerauzec, en Traou-Dû (1 , sur la rive droite du Trieux. Sur ce point, après les recherches de M. d'Ys, les hésitations ne sont plus permises. Encore eût-il été bon d'ajouter qu'il y a un manoir de Kerambellec en Plourivo et que Kerambellec, Kerno et Kerhuel étaient les trois maisons nobles de la paroisse.
Petite chicane. Là du moins M. d'Ys donne des preuves, établit ses références. On le voudrait toujours aussi scrupuleux. Quand il emprunte à un auteur, que ne cite-t-il l'auteur ou que ne recourt-il à la précaution des guillemets (â) ? Page 94, une hagiographie moins sommaire lui aurait appris à distinguer entre Saint-
(1) Mais pourquoi M. d'Ys ve\U-il que Traou soit une altération de Toul (trou) ? Traou veut-dire vallée et s"enlend fort bien joint à du, vallée noire. Et où a-t-il pris eatin que Keruzec voulût dire « Maison réparée » ?
(2) Exemple : j'ai écrit quelque part que le mol et humide Trovern dût un peu agir sur Renan comme l'àpro Combourg sur Chateaubriand enfant. M. d'Ys m'a fait l'honneur de trouver la phrase à son goût et de l'enchâsser élans son texte. C'est de la bonne mosaïque. Mais cela porte encore un autre nom.
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Yves-de-Vérité et SaintYves-du-Minihy ; la chapelle <• mystérieuse » dont parle Renan était située en Trédarzec, sur la rive droite du Trieux, en face de Tréguier. On y vouait et, sur son placitre rasé jusqu'aux fondements, on continue de vouer au redoutable saint les personnages qu'on souhaite voir mourir dans Tannée (l).
Les notes publiées par l'auteur sur les maîtres et les condisciples de Renan seront consultées avec protit. De même la page curieuse (2) où il a rassemblé toutes les célébrités du pavé trégorrois aux environs de 1830, depuis le fou Briand et la vieille mendiante 7'orjnez-ar-C'horn jusqu'au pasteur de porcs Henry Doguen, que les élèves saluaient invariablement au passage du cliché : margarilas ante porcos.
Mais voici une grosse lacune : quand les comparses sont si bien traités, sur les grands protagonistes des Souvenirs d'enfance : le bonhomme Système, Noémi (3j, le Broyeur de lin, etc., M. d'Vs ne trouve pas un mot. Oui était-ce, Noémi ? J'ai entendu citer plusieurs noms. Et le Broyeur de lin ? Kt le bonhomme Système? Le bonhomme Système surtout !
Sur ce dernier, du moins, nous avons deux témoignages on ne peut plus concordants : l'un de Michclet,
(1) <'f. L'Ame bretonne, ["' st'rie. Chap. : Au Cœur de la
l'iUiC .
(2) Seulrnii-nl rcHo page est-elle do M. d'Ys ? Il me semble bien lavoirdéjà lue sous une autro signature et peut-èlre sous celle de Oiiellien.
(3i V. pour Noémi à V Appendice.
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1 nuire que j'ai recueilli, il y a une trentaine d'années, de la bouche d'un pharmacien trégorrois établi à Lannion, M. Soisbault. Le bonhomme Système sappelait Le Duigou. Ce qui n'empêche pas Renan d'écrire: « Je n'ai jamais su son nom, et même je crois que personne ne le savait. " Si fait. Mais laissons la parole à Michelet. Le passage qui suit est tiré de son Hisloire de France :
« Moi-même j'ai vu à Tréguier le vieux M. D... (qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six mille volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin lîlial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone, qui pourtant n'était pas sans charme. Je ne pus voir sans compassion ce représentant de la nationalité celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes. »
On aura remarqué que, dans ce premier texte^ qui date de 1833, Le Duigou n'est désigné que par son initiale. Mais, en 1886, M""" Michelet, sollicitée de publier à part le Tableau de la France, au lieu de se borner à la réimpression pure et simple du texte de 1833, s'avisa de « l'étendre » et de « le compléter » à l'aide des « matériaux laissés par M. Michelet dans ses cartons ». Le passage relatif au bonhomme Système subit de ce fait quelques retouches importantes dont on va pouvoir juger :
« Moi-même j'ai vu à Tréguier le savant ami de Le
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Hrigant, le vieux M. Duigon (ajc), qu'ils ne conoaissenl que sous le nom de M. Système, au milieu de cinq ou six volumes dépareillés, — tout ce qui restait sans (lente de sa librairie, — gisant à terre pèle-méle avec des oignons, dans un désordre aussi })itforesque qu'eût pu le souhaiter AValter Scott. L homme était lui-même la plus curieuse antiquité que j'aie rencontrée en Bretagne. Le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise séculaire, sans soin lilial, sans famille, se mourait de la fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se ranima pour me déclamer quelques vers hietons sur un rythme emphatique et monotone qui pourtant n'était pas sans charme. Je ne pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nitionalité celtique, ce défenseur expirant (rnnc langue et d'une poésie expirantes. »
Le texte n° 2 dilTère sensiblement, comme on voit, du texte n° 1. Les cinq ou six mille volumes sont réduits à cinq ou six, et il peut n'y avoir là^ chez M'"- Michelet, qu'une erreur, un oubli de copiste. Mais d'autres traits sont visiblement de Michelet lui-même : la <' librairie », les « oignons », le « savant ami de Le Hrigant ». Enfln les trois points qui suivaient 1 initiale ont disparu et nous avons cette fois le nom en entier, mais légèrement estropié : Duigon.
C'est Le Duigou qu'il faut lire. On sait comme en manuscrit Vn et Vu présentent de ressemblance (1).
i) Une erreur de copie me fit à moi-même imprinipj' (iuigou dans l'Eclair et le Moiule illmtrc.