SU1« LES PAS DE RENAN
tèine ». Il ladoptu de toutes pièces, témoignant ainsi de plus de patriotisme que de sens critique. Le « système Le Brigant », dont Voltaire et les encyclopédistes firent de si belles gorges chaudes, n'allait à rien moins, on le sait, qu'à dériver toutes les langues de la langue bretonne, cette « Palmyre des idiomes déchus ». Comme Le Duigou avait toujours à la bouche ce mot de système, on le lui donna pour sobriquet. Il était fort érudit, mais d'une érudition probablement assez trouble, comme celle de son maître qui mêlait toutes les notions et toutes les grammaires, l'hébreu et l'irlandais, le polynésien et le patagon. Il n'écrivait pas ou, du moins, on ne connaît de lui aucun ouvrage, aucun manuscrit. Ses ressources devaient être modestes, puisqu'il ouvrit pour vivre, à Tréguier, un petit cabinet de lecture. Ce cabinet manquait évidem ment d'orthodoxie. Le Duigou n'avait pas pris à La Tour d'Auvergne et à Le Brigant que leurs théories linguistiques,maisencore leur nuageux philosophisme. 11 acheva de se rendre suspect au clergé local en annexant à sa librairie « un commerce démasques ». A Tréguier et sous la Restauration, un tel commerce, en effet, devait sentir le fagot. Avec les livres et les masques. Le Duigou tenait sans doute plusieurs autres articles à bon marché, comme il s'en débite dans ces petits bazars hétéroclites de province, et peut-être de l'épicerie, des fruits, des légumes, ce qui explique les fameux « oignons » remarqués par Michelet. La révolution de Juillet, si elle éveilla un moment ses espérances, ne put que l'enfoncer un peu plus par la suite dans son hypocondrie. Encore a-t-on peine à
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coinprendro qu'il ait paru si vieux à .M"'f llenan mrre et à Miclielol lui-nirau'. Pout-ètre Jui arriva- t-il comme à ce héros de Balzac qui « avait eu quarante ans de bonne heure » et n'avait pas eu la prudence de s'y tenir. Sa figure, son air étaient plus antiques que son état-civil. Les épreuves morales et la pauvreté avaient déteint sur lui. Célibataire, sans famille et sans amis, il se mourait lentement de la lièvre dans sa boutique solitaire. Ce lut là que Michelet le vit. Il se ranima pour déclamer au grand historien » quelques vers bretons sur un rythme emphatique et monotone ». Nous ne connaissons point la date de la visite de .Michelet. Elle fut antérieure, de toute façon, à la publication de son Hisloirr qui est de 1833. Le Duigou devait se traîner encore pendant cinq anr,. Vraisemblablement une sénilité précoce, ajoutée à la fièvre qui le minait, l'empêcha de continuer jusqu'au bout son commerce, puisque c'est à l'hospice public qu'il trépassa dans la nuit du ^l novembre 1838. Il n'avait (]ue cinquante-six ans.
Renan, comme on voit, tout en respectant l'essentiel du bonhomme, n'a pas laissé que de négliger ou de corriger certains traits de sa physionomie, curieux assurément, mais qui avaient l'inconvénient de déranger 1 image qu'il s'en était formée. On retrouve là cette manière délicate et choisie, cet art des nuances et des demi-teintes où excellait l'illustre auteur des Souvenirs d'enfance et qui donne à ses évocations du passé un charme si vaporeux. Et l'on y peut saisir aussi sur le vif, dans leur application à un personnage contemporain, les procédés ordinaires de
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cet idéalisme enveloppant et subtil, dont les douces «sollicitations», les déformations insensibles, ont ■plus fait pour l'évolution des personnages sacrés de notre histoire religieuse que toute la critique négative du XVIIP siècle : Renan n'a pas agi autrement avec Jésus, le roi David et saint Paul qu'avec le bonhomme Système.
LA KI-SKîXATIOX IIKKTOXNE
.1 .1 iKiuslin Haillon.
Au coiiivs dos (lébats parlementaires sur le régime appliqué aux marins bretons dans les pèches de Trrre-Xeuve et d'Islande (1), l'amiral Bienaimé a dit une forte parole ;
« Ces gens-là sont des silencieux. Ils ne savent pas se plaindre. »
La remarque n'est point nouvelle; mais elle empruntait une valeur particulière des circonstances et de lendroit où elle était faite et qui n'est point consacré à Harpocrate. On arme pour l'Islande et Terre- Neuve ailleurs qu'en Bretagne : il n'est qu'en Bretagne qu'on traite les marins moruyers avec ce sans-gêne, ce mépris de l'hygiène et de la sécurité dont xM. Gueruier et l'amiral Bienaimé, malgré la richesse de leur documentation, n'ont pu donner à leur auditoire qu'un faible aperçu. A Dunkerque, à Fécamp, les chambres de commerce et l'armement lui-même n'ont pas cessé de se préoccuper des améliorations à apporter au régime des pèches et à la condition des pécheurs. Les réclamations des intéressés, aussi sou-
(1 Voir Yof/lciel du 22 fèvrifr lOOH.
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cet idéalisme enveloppant et subtil, dont les douces «sollicitations», les déformations insensibles, ont plus fait pour révolution des personnages sacrés de notre histoire religieuse que toute la critique négative du XVIIP siècle : Renan n'a pas agi autrement avec Jésus, le roi David et saint Paul qu'avec le bonhomme Système.
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Au cours des débats parlementaires sur le régime appliqué aux marins bretons dans les pèches de Terre-Neuve et dislande (1), l'amiral Bienaimé a dit une forte parole :
« Ces gens-lù sont des silencieux. Ils ne savent pas se plaindre. »
La remarque n'est point nouvelle; mais elle empruntait une valeur particulière des circonstances et de 1 endroit où elle était faite et qui n'est point consacré à Ilarpocrate. On arme pour l'Islande et Terre- Neuve ailleurs qu'en Bretagne : il n'est qu'en Bretagne qu'on traite les marins moruyers avec ce sans-gène, ce mépris de l'hygiène et de la sécurité dont M. Guernier et l'amiral Bienaimé, malgré la ricliesse de leur documentation, n'ont pu donner à leur auditoire qu'un faible apergu. A Dunkerque, à Fécamp, les chambres de commerce et l'armement lui-même n'ont pas cessé de se préoccuper des améliorations à apporter au régime des pèches et à la condition des pécheurs. Les réclamations des intéressés, aussi sou-
•\ Voir Vnflicicl du 22 février KKJK.