Al l'AY? DE LA TOI P. 1)AC VKRG.N'K
en a sollicités à diverses reprisés : ils n'ont point fait mine d'entendre et on peut le regretter. L'énigme serait vite éclaircie, si l'on savait : 1° qu'Olivier-Louis de Corret de Kerbeaulîret, pèl'e du premier grenadier de France, fut propriéiairë par lui ou sa femme, Jeanne Lucrèce Salaiin, daine du Resl, d'une maison familiale sise rue Saint-Joseph, à Carliaix ; 2" quelle était cette maison ou quel emplacement elle occupait. Celle qu'on a tenté d'authentifier officiellement pour la maison natale du héros et qui est portée comme telle dans tous les guides ne me paraît avoir d'autre droit à ce titre que la tradition et une tradition qui ne saurait remonter très haut, puisque, nonobstant la plaque posée en 1832 et si mystérieusement disparue, Jollivet pouvait écrire au milieu du siècle dernier : « Nul n'indique la maison oii est né le premier grenadier de France. ■•
On r u indique » aujourd'hui, et une plaque — qui n'est fias celle de 1832 — signale limmeuble au respect du passant. La recommandation n'est peut-être pas superflue : rares seraient les pèlerins qui s'arrêteraient devant cette maison, si, d'ordi-e administratif, à l'aison ou à tort, on ne la leur avait donnée pour historique. M. Ardouin-iJumazet, qui la visita en 1896, lui fut particulièrement sévère : il lui découvrait <* un caractère froid, banal, patiVre, jilrant avec le pittoreS(iue des hauts pignons, des miirs ventrus, des façades scii1(5tééfi qui l'avoisinent. » Comme eux pourtant, elle est bâtie « derobiiste granit à gros grain » ; des « fiiei-res énormes foiment le liiileau et les montàilts des portes et dé^ fèhêti'es ; le resté (?) est uù
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crépi qui depuis longtemps n'a élé renouvelé ». En résumé « rien n'y sent la race et le terroir », ce qui trouve son explication, au regard de M. Dumazet, dans le fait que Théophile-Malo n'était Breton que par sa mère et ce qui s'expliquerait encore bien mieux, — si tant est (iiie les demeures dussent s'ajuster à nos caractères — dans le fait que celle-ci est apocryplie et n'a rien à démêler avec Malo-Théophile (1\
(1) On n"y montre i)as moins, au premier étage, la chambre où « naquit » le ln'ros ; mais on ne la montre qu'à bon escient et sur présentation en due forme. J'en fis l'expérience personnelle au cours d'un récent voyage à Carliaix : mon nom n'éveillant aucun souvenir héraldique chez Mm'' de la Goupillière, cette haute et puissante dame me consigna la porte de ses appartements. Je me consolai de la mésaventure en visitant le rez-de-ciiaussée dé la maison occupé par une famille d'artisans, laquelle n'avait "point les sci-upules aristoci-atiques de ses voisins et me laissa tout cà loisir admirer les fortes solives du plafond fl la cheminéi- mununienlale surmontée d'un trumeau enfumé où je crus distinguer au premier abord un vieux soldai en demi-solde, quelque Bélisaire de la Grande-Armée battant l'estrade en compagnie de son chien. Mais nidn hôtesse m'expliqua que ce que je prenais pour une scène à la Charlet était un sujet religieux, œuvre de jeunesse de l'excellent peintre carhaisien Félix Jobbé-Duval, et représentait «saint Antoine et son cochon » Tant il est vrai que Ôerkeley parlait d'or et que la réalité du monde sensible est une simple illusion!
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L ENVERS D'UN HËROS
... On connaissait le La Tour d'Auvergne ccltisanL le La Tour dWuvergne amoureux, le La Tour d'Auvergne républicain ; personne navait soufflé mot encore du La Tour d'Auvergne homme d'affaires.
Ce La Tour d'Auvergne inconnu ou quasi m'a été révélé par M. l'abb/- Gairrii'c, rocloiir de Locmaria, petite paroisse de la Cornouaille qui n'aurait rien de remarquable, si l'on n'y voyait le manoir de La Haye et si ce manoir n'avait été habité de son vivant par La Tour d'Auvergne et, après sa mort, par le cœur du héros.
La Haye a fait l'objet d'une intéressante noiice de M Antoine Favé. On y lit qu'acquis en 1289 de Guillaume, lils de Henry de la Haye, le château passa aux mains de Hervé de Léon, que les Jacques de la révolte du Papier-Timbré le saccagèrent et 1 incendièrent en 1675 et que, sur ses ruines, on éleva le manoir actuel. Celui-ci appartint successivement aux Kernéguez, aux Touronce, aux Le Postée des Iles et aux Poulmic. En février 1779, les Poulmic le vendirent à Guillard de Kersauzie, lequel épousa Jeanne-Marie-Cinthe Limon du Tymeur, fille mineure de feue Marie-Anne-Michelle de La Tour d'Auvergne-Corret, elle-même sœur aînée du premier grenadier de France.
Or. La Tour d'Auvergne avait une affection particulière pour cette fille de sa sœur aînée et, toutes les
A". l'WS IIK I.A Tlil H Ii'aîVRKi.NK Ki."!
fois que les loisirs de sa vie de garnison le lui permettaient, i! accourait chez elle «*'esl-à-dire à La llau-, nii il avait sa chambre réservée, où il retrouvait ses chers bouquins, ses notes et ses cahiers.
J'ai visité La Haye, l'an passé, en compagnie de l'abbé Guirriec et de mon vieil ami Georges Dugo\ , les meilleurs cirrr'nii qu'on put désirer eu la circons tance. Tous les détails de cette visite sont restés présents à ma mémoire Je revois la large avenue de hêtres et d'ormes alternés qui menait au manoir, la fprme à droite, le manoir lui-même à gauche, jolie conslrnclion de la fin du XVIP siècle, d'un étage sur l'ez (ie-chaussée. raboutée d'une aile au siècle suivant, l'ne petite cour, ornée d'un puits à poulie et ombragée de grands lauriers arborescents contemporains du château, régnait devant la façade qu'elle séparait primitivement des jardins par une grille semblalWe à celle de lenlrée principale et scellée comme elle dans de grands pilastres Renaissance. La partie la plus intéressante de la construction était inconsleslablement l'annexe, avec son œil-de-bœuf, sa porte cintrée, ses cheminées magistrales et la ligne brisée de son grand comble à la Mansard. C'est dans celte annexe qu'était l'appartement de La Tour d'Auvergne. Mais tout y était ruiné, les murs seuls tenaient debout. Il y a beau temps que La Haye n'est plus habitée. Le fermier y loge ses fourrages ; les pièces du rezde-chaussée servent d'écurie etd'étable.
On peut le regretter, quand on sait que La Tour d'Auvergne y vécut. L'abbé Le Guiji-iec a trouvé tout un paquet de lettres datées de La Haye et qui nous
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révèlent, dans le premier grenadier de France, liri homme d'affaires fort avisé, très jaloux de ses droits, signant avec coniplaisance, à la veille même de la Révolution, des noms et titres de « seigneur de Keryolet, de Kerstrat, de Guernavillin et d'autres lieux ». Tantôt il s"y plaint des dégradations d'arbres commises par le fermier Jean Bozec ; tantôt il négocie avec le chargé d'affaires du marquis de la Jaille pour l'affranchissement d'une petite rente de cinq francs que lui doit ce dernier et dont il demande la somme de douze louis. Somme excessive, lui répond son correspondant.
« Il me semble que vous en demandez beaucoup trop cher; je crois que, si je la payais le denier 23, elle serait bien payée ».
Ailleurs, La Tour d'Auvergne s'enquiert près de ^l'"® (le Cornouaillcs si la rente qu'elle possède sur le Guern Veil est une rente domaniale et foncière : comme il possède une rente de même nature sur ce domaine, il ne serait pas fâché de faire valoir ses droits Et tout le reste de la liasse de lettres est sur ce ton. La Tour d'Auvergne ne met sans doute aucune àpreté dans ses réclamations, mais il entend que ses vassilux acquittent à jour fixe leurs redevances, que ses bois et ses tailles ne soient pas appauvris par dos couj es à blanc étoc, que les acheteurs lui donnent des fagots et des pieds d'arbres le prix qu'ils valent — 1 1 même un peu plus. Son mandataire n'y perdra rien. C'est en l'espèce l'abbé Le Bozec, curé de Courli/.nn, paroisse de Ploaré, près Douarnenez. S'il mène l'affaire comme il faut, il lui reviendra un ïôui^ àé
Al l'AV- DE I.A TOI K h'aLVKUGNÈ 167
commission, qu'il pourra « ronvcrdr en un castor •'•> pour son usage.
M. du Couédic, rojuseigneur avec La Tour d'Auvergne de la portion du domaine de Kerstrat occupée par Marie Cosmao, venve Le Gac, ayant olUenu de celfe veuveI20 livres pourne pas céder la baillée à un autre, La Tour d'Auvergne ne croit pas qu'il doive être traité moins favorablement, d'autant que la rente de M. du Couédic. montant à 39 livres, est bien moins considérable que la sienne, qui est de 50 livres.
« J'exige, écrit-il à son mandataire, qu'elle (la veuve Le Gac) compte sans le moindre délai 150 livres à M. Gaillard, procureur à Quimper, chargé de mes affaires, ou je passerai outre et donnerai certainement ma baillée à un autre, lui déclarant, si elle m'oblige à aller à Douamcnez pour régler cette afi'aire, f|u'elle n'en sera pas quitte à si bon marché et qu'elle n'aura plus à attendre de moi la moindre préférence, d'autant qu'ayant bâti sur mon terrain et sans permission de ma part, j'ai lieu de n'être pas content de ces vassaux. »
Afin de stimuler le zèle de son mandataire, La Tour d'Auvergne, au cas où la veuve Le Gac accepterait ses propositions, le priera « de réserver 12 livres sur cette somme de 130 livres pour sa provision de tabac ».
En vérité, on est confus de trouver au bas de ces lettres la signature de celui qui devait être le premier grenadier de France. Que voilà donc un homme attentif à ses intérêts, soigneux de son patrimoine et, sinon retors, du moins singulièrement avisé, ponctuel et méticuleux en affaires ! Où est cette générosité, où
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ce (lésinléressement, cette abiiégalion. (jne nous lui verrons plus tard?
Veut-on mon sentiment? Je croirais assez que ces lettres lui ont été dictées, inspirées tout au moins par ses neveux Kersauzie et que c'étaient eux qui le poussaient à se montrer si intransigeant avec ses fermiers. La Tour d'Auvergne, vieux garçon, était, dès celte époque, un « oncle à héritage ». Toute sa fortune devait revenir à ses neveux et ils profitaient de son séjour à la Haye pour l'inciter à mettre de l'ordre dans ses affaires. Voilà, peut-être, le secret de cette correspondance étrange, découveile par I abbé Guirriec, et qui nous montre sous un jour inattendu, avec les griffes d'un procureur et le faciès d'un chicanoux, l'homme de ce temps qui fait le plus songer aux héros de Plutarque.
VANN NIROR
La ('iiA\sn\ nr.s (-01.*^ Hleisi
Je ne sai.s Irop à (|uol endroit du l'arnasse l'on pourrait loger Vaun Nibor, à moins que sur ce mont ■^acré ne soit conservée, comme une relique, lanef jadis aifrétée, en prévision d'un imminent déluge, par Deucalion el. Pvrrlia et qui portait dans ses flancs l'avenir du genre humain : l'auteur de Nos mnlelot!;, de Gens de lurr, de La Chanson des Cols-Hlciis serait évidemment tout désigné pour monter le quirl à bord de celte coque préhistorique.
Cinquième lils d'un ancien pêcheur « ti'rreneuvas », qui s'était établi menuisier à Saint-Maio (1) et dont les affaires prospérèrent assez pour qu'il pût se rendre acquéreur de la vieille bâtisse pointue, à pignon de verre losange de bois sombre, où il avait son atelier dans une ruelle de la basse ville, Yann Nibor, de son vrai nom Albert-Auguste Robin, s'en allait sur ses treize ans, comme on dit dans la patrie de Duguay- Trouin et de Monsieur Surcouf. quand é(;lata la guerre de 1870.
(1) Rue (lu Roypr, près de la porte des Reys. C'est là que notre héros vint au monde le 4 octobre 1857. Entre temps son père avait fait du cabotage à Madagascar et à rJ'UirlHin f-t y avait ama'^.sf' un petit p'-cule.
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« J'étais déjà solide, — me contait-il de celte stridente voix d'acier,forgéeparles embruns, qui fait trembler les vitres dans leurs châssis, — et il me prenait des démangeaisons dans les poings et dans les jambes dontj'espérais bien me guérir en « tapant «sur les Prussiens. J'obtins de mon père qu'il me laissât partir pour Brest. Je ne doutais pas qu'on ne me reçût tout de suite dans les cob-hleus et qu'on ne m'expédiât dare dare au fort du Mont-Valérien où la nécessité de ma présence devait se faire impérieusement sentir. Mais le règlement est inflexible : on me reçut bien dans la (lotte ; seulement c'est à lécole des mousses, sur Y Infl-'vihli' précisément, ([u'on m'env03'a. J'y restai trois années pleines, puis je passai novice à bord du cuirassé Occan. Engagé comme fusilier marin, je fis campagne dans les mers du Sud et en revins second miître fourrier. J'étais alors sur la Magicienne. Chaque soir, notre quart fini, quand le temps était beau, nous nous réunissions sur le gaillard d'avant, mes camarades de bordée et moi.
— « Chante donc, Robin, me disaient-ils, toi qui as une si belle voix...
« Et je chantais sans plus de façon. Mon auditoire n'était pas diftici'e. Tout lui était bon : romances, cliansonnelles comiques, monologues, bribes d'air attrapées un peu partout, à l'Alcazar de Brest, aux Variétés de Toulon, au Casino de Cherbourg. Je tenais aussi les premiers emplois dans des pièces de La-
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biche que nous montions vaille que vaille. L'amiral Serr<^ m'avait pris en amilié. La camp.ij^nc terminéi', il m'emmena rue Hoyale, au ministère de la Marine, où il me casa comme i'ourrier de service pour finir mon congé. C'était dans le temps que M. Ricquier venait d'ouvrir pour les adultes, au lycée Charlemagne, un cours public de lecture el de déclamation. Quelqu'un m'y conduisit . .le ne connaissais de nom à celle époque ni Victor Hugo, ni François Coppée, ni Jean Hicliepin. Quelle révélation ce me fui quand j'entendis leurs vers, surtout ceux où ils font parler des jiiarirïs ! Je les appris par cœur, je me les récitai à moi-mêtne en les transposant, en leur donnant ce tour particulier, ce cachet de réalisme que la déclamation ordinaire ne pouvait leur prêter. La première fois que je me hasardai à les dire ainsi en public, j eus bien un peu peur : c'était si neuf, si osé, ce que je tentais là ! On me sifllerait peut-être... On m'acclama. Les étudiants, mes au^ diteurs du Soleil d'oi\ furent conquis d'emblée. J'avais le vent en poupe et il n'y avait plus qu'à « laisser arriver ».
Et voici coiiime (« çarriva ».
La pêche à Terre-Neuve on le sait, s'exerce à la fois sur des goélettes métropolitaines, armées et désarmées à Saint-Malo, Cancale, Granville, Fécamp, etc., et sur des goélettes coloniales, dont les équipages sont expédiés de France au printemps et rapatriés à l'automne (1). Des steamers de fort tonnage transportent à
(1 Pour plus (le dt'lails sur cftte pèche, voir mps livres :
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Saint-Pierre la plus grande partie de ce personnel et de celui des sècheries. Le prix du voyage varie entre 70 et 80 francs. Et Ton peut trouver que c'est un prix assez bas. Pas assez bas encore, au gré de certains armateurs coloniaux, qui, pour réaliser une économie de 30 °/o, font venir leur personnel par voiliers. Cinq ou six cents pêcheurs et la presque totalité des graviers (jeunes Bretons des Côtes-du-Nord employés dans la colonie au séchage de la morue sur la grave ou grève) sont ainsi embarqués, sous forme de fret, sur les goélettes métropolitaines où on les empile vaille que vaille à fond de cale.
Le retour s'opère dans des conditions plus lamentables encore. Car. cette fois, tout le monde est logé à Il même enseigne et, faute de steamer, les 2.500 pécheurs et les o ou 600 graviers de l'armement colonial regagnent par voiliers leur port d'embarquement. Des bateaux de T.o et 100 tonnes, aménagés pour 10 honimos d'équipage, reçoivent ainsi jusqu'à 50 passagers et davantage. Les Cousins- Réunis en avaient 102; le Jules-Jean- Baplislp 100 ; X'Angler^ le dernier bâ* timent perdu, 66 ; la Morue 60. Bondés de la sorte, les navires n'offrent aucune résistance aux éléments : il suffit quelquefois d'une simple lame pour les culbuter et le moindre accident s'y transforme en catastrophe. Là où dix hommes énergiques, disciplinés et de sang-froid, se tireraient peut-être d'affaire, cinquante ou cent, troupeau inorganique, succomberont inévita-
Sur la Côte, ctiap. : les Terreneuvas ; et les Métiers pittoresques, chap. : Deux tableaux de la rïp terreneuvienne.
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blemenl. Ali 1 les scènes qu'on ne saura jamais et qu on devine, le tragique intense de ces agonies collectives, le drame de ces dei-nières minutes à fond de cale ou sur le pont, en proie à lliorreur anarchique d'une cohue de déments !...
Si encore les navires qui servent au rapatriement des pêcheurs étaient tous solides et de bonne cote ! Mais la Morue, le J ules-Jean- lia ptisle, perdus corps et biens avec leurs équipages et leurs passagers, comptaient déjà une vingtaine de campagnes ! La coque du dernier, avant de quitter le Barachois, avait même dû être réparée. Notre excellent confrère du Salut, M. F. Bazin, fait justement remarquer avec quelle insouciance à Saint-Pierre — et l'on peut ajouter, hélas ! presque partout — sont délivrés les permis de navigabilité. <' Les capitaines visiteurs se bornent à poser, du haut du quai, aux équipages et aux passagers, cette question : u Etes vous bien, les gars ? » Lt comme les gars n'ont rien de plus pressé que de rentrer en France, ils répondent généralement oui à lue-téte, et le bateau part sans avoir été l'objet du moindre examen '^. Voilà comment ÏAnrjler, vieux lougre américain de 60 tonnes acheté en 181)5 au Canada, qui, par parenthèses, ne se défait de ses navires que quand ils sont hors de service, put appareil 1er de Saint-Pierre avec 10 hommes d'équipage et 56 passagers des quartiers de Saint-Malo, Dinan, Cancale, Puimpol et Binic. En l'espace de quelques années, dix navires rapalrieurs à ma connaissance ont péri dans les mêmes conditions. Et je dois en oublier. Telle est en efTet la fréquenoe des catastrophes qu'elles
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ont fini par n'être plus enregistrées par les interprètes de rame populaire que comme des événements de la plus déso'ante baualilé:
îN'éman a néwé'n Plouec-Mor,
Met kant den yaouauk et fons an dour...
M II n'y arien de neuf à Plouec-de-la-Mer, — si ce n'est que cent jeunes gens sont allés au fond de Teau, »
Tout simplement, il y eut, sans doute, de tout temps, des sinistres partiels en Islande et à Terre- Neuve : encore semble-t il que les hécatombes collectives du genre de celles des Cousins- Réunis^ de la Morue, de VA7-ifjler et du Jules Jcan-lioplislp fussent beaucoup plus rares autrefois qu'aujourd'hui. La catastrophe du liocabey restait une exception, et il est vrai que l'industrie moruyère n'avait pas pris tout son développement. Aussi l'émotion fut-elle vive sur la côte bretonne quand on apprit que deux navires malouins qui rapatriaient des équipagessaint-pierrais, les Quatre- Frères et VEIla, avaient sombré corps et biens en cours de route. Fils de terreneuvas, Yann Mbor ne pouvait demeurer insensible au deuil qui frappait ses compatriotes : la nouvelle de la catastrophe déclanclia en lui le poète, si j"osedire. Aux premières lignes du journal qui la relatait, son sang s'échaufTe: ce ne sont plus les vers des autres qui bourdonnent dans sa tète, c'est une complainte inentendue jusqu'alors, une sorte de thrène populaire, de lamentation assonancée où, dans leur balbutiant idiome de primitifs, les « perdus » de la mer crient la grande
YA.N.N MBOlt JT")
pitié que c'est de mourir loin des siens. Il jette sui- le papier les vers comme ils lui viennent, comme ils lui chantent plutôt, car la musique chez lui ust inséparable de la poésie. Il appelle cela du nom des navirt.'s (jui ont sombré : Les Quatre- Frères et i Ella. Il interprète sa complainte le soir même au Soleil d'or. Succès fou, inouï. Un vrai délire...
Sur les Quat'Frères et sur l'Ella, Y avait cent soixante-dix-neuf t'As, Qui sont coulés au fond en tas...
— Et voilà, terminait le bon Yann, comment je fus sacré « barde des matelots » un soir de 1889, en la trente-deuxième année de mon âge, sur les pentes de la montagne Sainte-Geneviève, dans une tabagie du Quartier Latin. .
Il y a des biographies qui en disent plus long sur une œuvre que toutes les analyses du monde et quand elles auraient cinquante-six pages de texte comme la préface du capitaine Jousselin. Celle qu'on vient de lire n'est-elle pas le meilleur commentaire des frustes et touchantes mélopées du « barde des matelots » ?
La Chanson des Cols-Bleus, non plus que les autres recueils de Yann .\ibor, ne peut être séparée de son auteur : elle fait corps avec lui et on la jugerait mal si on ne la jugeait que dans sa lettre. Il laut évoquer par surcroît la forte carrure du barde, ses yeux d un bleu de faïence neuve, son verbe, son geste, ses coups de hanche, toute cette mimique pittoresque, qui en est
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raccoiiipagnement naturel. Ceux qui n'ont pas entendu Yann Nibor interpréter ses chansons ne connaîtront que la partie inférieure du poète. Le meilleur de sa poésie, c'est lui-même et qui mourra malheureusement avec lui. A quelques pièces seulement, comme les Albatros, les SaOols de 3oi'/, la Boite de Chine et, dans la Chanson des Cols- Bleus, cette Magicienne^i d'un sentiment si profond, d'un timbre si pénétrant, on soupçonnera quel merveilleux organisme il fut, riche, puissant, complet, par l'accord, la fusion intime en une seule personne de tous les éléments d'expression qui se sont dissociés à la longue chez les contemporains et qui coexistaient chez lui comme chez les rapsodes des temps primitifs. Ce poète n'est pas seulement son interprète et un interprète proprement unique et inimitable : il est encore son musicien. ()u plutôt poète, musicien, exécutant, lont cela se présente chez lui comme l'oxygène et l'azote dans l'air atmosphérique, à l'état de synthèse naturelle et préétablie : le chant uaît en même temps que le vers, et le geste accompagne le chant, et toute la machine vibre à l'unisson. C est la plus surprenante combinaison qui soit et qui ne pouvait se rencontrer que chez un être intellectuellement très jeune et sorti lui-même d une race demeurée au premier stade de son développement. Mais l'on conçoit assez qu'un tel art, qui déroute toutes les classifications, qui nous prend par tous les sens à la fois, exerce une séduction extraordinaire sur les auditoires les plus divers et pour si simple et si enfantin même souvent que s'en révèk' à l'analyse chacun des éléments d'expression.
GOELETTES D'ISLAiNDE
A Hené-Marc Ferry.
C'est demain iiirelles appareillent de Faimpol. Elles sont une cinquantaine qui se serraient les unes contre les autres (Jans les bassins et qui palpitaient d'un obscur frémissement aux approches de leur migration. El si jolies toutes, radoubées, astiquées, peintes de couleurs tendres, fleuries comme pour une noce ! On leur nvciif fait loilotle nvant lo d'^part. Et il fallait de bons yeux, certes, pour reconnailri' en ces pimpantes voyageuses les livides « rescapées » du pôle qui s'abattaient sur nos rades, l'automne dernier, membrures craquantes, vergues en panlenne, dans un relent de saumure, de cliarnier et d'huile lance.
Elles s'appelaient, elles s'appellent encore l'Anémone, V Alcyon, la. Mouette, le Cyclamen, l'Etoile d Arvor, la Pâquerette, le Gardénia, la Perce-Neige, la Marjolaine... Noms idylliques ! Là-bas, où vont les goélettes, il y a aussi des fleurs, des oiseaux, même, jusqu'au 30 avril, des étoiles.
Ce ne sont plus les étoiles du ciel breton. Les oiseaux appartiennent à des espèces inconnues, eiders, pingouins, lagopèdes, cagnats mantelés, si peu farouches qu'on les prend à la main et que chaque bateau en rapporte un couple ou deux (^ pour les jardins de M. l'armateur ». Quant aux fleurs, aux « ûeursd'Is-
1 JH (îUELKTTES d'isLANUK
lande », Dieu vous en garde ! Elles éclosent sur les poignets bleuis des pêcheurs ; en couronnes, en chapelets lie furoncles, elles s'étendent, brûlent, rongent. On en viendrait à bout avec des soins et quelque antisepsie. Mais la propreté, l'hygiène, c'est bon pour les terriens ; ces hommes ci, qui couchent tout habillés et bottés sept mois de rang sur une paillasse pourrie, le blason populaire a trouvé leur vrai nom : paolred-an-taouen, comme qui dirait les « Jean-Vermine »...
Jean-Vermine, bien entendu, ils ne le sont qu'à bord, le temps que dure la campagne de pèche.
Remplumés. par cinq mois de farniente sous le toit familial, savonnés et « capelés » de frais comme leurs goélettes, non plus qu'elles vous ne les reconnaîtriez aujourd'hui. Pour la première fois, leur flottille appareille un 11 février. C'est un peu tôt sans doute. Et je songe à une belle toile de Dabadie, acquise par l'Etat au Salon de 1902 : égrenées sur l'eau grise, les goélettes, lentement, comme à regret, gagnent leur mouillage de la haute rade ; quand elles passent devant la chapelle de iNolre-Dame de Perros, elles saluent du drapeau, quelques unes d'un cantique, presque toutes d'une génuflexion ou d'un signe de croix de l'équipage. Pourtant, les Islandais sont de fortes têtes. Ce n'est plus eux qu'on verrait, le béret en main, suivre par les rues de Paimpol la procession qui se rendait aux bassins, pour la bénédiction de la
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tloltille ; ils ne chaulent plus, dans ces rues, l'iiuinble et naïf canti(|iie :
Gardez bien notre nacelle Conlip la fureur des flots Contre la fui'eiir des llols, Gardez bien nos matelots.
l'n conflit entre la municipalité et le clergé local fit supprimer, en 1904, la procession et la bénédiction des Islandais. Le « pardon religieux » fut remplacé par un « pardon laïque » aveclliabiluel programme de ces - irtes de réjouissances : bal populaire, bataille de confettis, distribution de secours aux indigents, ban- (juoteljeux divers, sanspréjudice — pour que Tutile s'unit i\ l'agréable — d'une conférence de M. Feugard sur La Chnlulais rt les Jésuiles.
On eût rêvé d'un autre viatique pour les pauvres gens. Si les radicaux paimpolais voulaient à toute force instruire nos pêcheurs en les distrayant, que ne leur payaient-ils tout simplement les (^ chevaux de bois » ?
Il n'est pas nécessaire qu'un Islandais soit anticlérical ; mais il n'est pas inutile qu'il soit bon écuyer ; si sa goël(4te fait côte à 3 ou 4i)0 kilomètres de Reikiavik ou d'Akoreyri, il n'a de chances de.repalriement qu'à dos d'un de ces petits bidets d'Islande dont l'élevage est la grande richesse des indigènes et qui, pour l'endurance et l'alacrité, ne connaissent point de rivaux. Et quelle intelligence ! Sans guides ils vont où