‹ L'âme chantante de Robert SchumannChapitre 1 sur 2 · L'âme chantante de Robert Schumann · texte numérisé non relu

L'âme chantante de Robert Schumann

L'ame chantante de Robert Schumann est tout entière dans ses Liedev et ces Liedev sont inconnus. Leur totalité atteint le chiffre de 246 (4 vol. Breitkopf et Haertel); sur ce nombre, le dixième à peu près figure seul sur le programme de maints concerts. En outre, la présentation de ces perles, d'un éclat si profond et si pur, est d'une difficulté spéciale. Elle exige chez l'interprète une sensibilité vibrante, mais neuve, et ce cristal sans défaut qui pare la jeunesse des belles voix; chez l'auditeur, une âme ouverte et affinée, capable de saisir au passage dans leur intense plénitude, ces cris, ces plaintes, ces désirs, ces aveux, ces

regrets, ces caresses, brefs et poignants, souvent voilés comme les muses antiques du pays d'Ascra lorsqu'elles descendaient de FHélicon parmi les hommes (i). Elle exige enfin entre l'artiste et ceux qui l'écoutent un lien fait de sympathie, fortifié d'intimité, tendu dans la grâce d'un cadre harmonieusement restreint et d'un décor léger. Tout ceci explique comment les grands concerts traitent un Lied de Schumann à peu près comme Daniel de Volterre en usa avec les ignudi de la Sixtine et pourquoi l'âme chantante de Robert Schumann est à peu près ignorée.

(i) Schumann écrivait le 24 janvier i83g, à propos du Carnaval : « Les pensées musicales se transforment » trop vivement pour que tout un public puisse suivre, » qui ne veut pas être effarouché ainsi toutes les mi- » nutes. » [Ecrits sur la musique et les musiciens [H. de Curzon], II, Paris 1898, i3i.)

Le Maître est né à Zwickau, le 8 juin 1810. Novalis, Tieck et Frédéric Schlegel trouvaient déjà le lyrisme de Schiller, de Goethe même, trop intellectuel et, après Fichte (1), incarcéraient la littérature dans le royaume philosophique. On sait que pour Fichte, la seule réalité est le moi; il y distinguait l'entendement {Ver stand), réceptacle passif, et la raison (Vernirn/t), sorte de faculté métaphysique que rappelle assez bien 1' a intuition » de M. Bergson. Les poètes de 1795 remplaceront cette dernière par l'intraduisible Gemiith, composé d'âme, de chair et de coeur, dont la sensibilité germanique tient la formule secrète (2). Le mot contient du moins deux

(1) Wissenschaftslehre, Berlin 1794.

(2) V. Delacroix, Xovaîis : la formation de Vidèal magique. (Revue de métaphysique et de morale, mars 1903.)

choses : la toute-puissance du moi, proclamée par Fichte, et ce fondement métaphysique du sentiment qui a été la foi de Novalis. Pour lui et tous les romantiques allemands, la poésie est l'expression de cet inexprimable, par suite le vrai absolu, — das echt absolut Réelle: c'est le signe mystérieux d'une modalité d'âme, l'orchestre innombrable et bruissant des voix intérieures (i), la traduction visible des liens cachés qui unissent les êtres aux choses, un écho lointain d'infini.

L'apparition de Schumann, à ce moment et dans ce milieu, ne relève donc point d'un « hasard providentiel » (2). Pas un génie qui, dans la forme d'art élue par lui, se soit exprimé plus complètement; le regard des beaux yeux bleus baignés de rêve palpite dans le son de chaque note. — Plus uniquement aussi : pour ce moi formidable et passionné, le monde sensible n'existe vraiment qu'autant qu'il le limite (3) : « Je pris l'habitude, avoue Gœthe » dans son autobiographie, de transformer en » image, en poème, ce qui me réjouissait, me y> tourmentait ou me préoccupait de quelque

(1) Cf. Charles Guérin, L'Homme intérieur.

(2) Selon la mémorable explication de M. Paul Landormy, Schumann. (Conférence faite à Caen, le 25 janvier 1911.)

(3) « L'œil du poète est le plus beau, le plus riche; je ne vois pas les objets tels qu'ils sont, mais bien tels que je les conçois à l'état subjectif. » (Lettre à sa mère, Berne, 3i août 1829.)

)) façon... tout autant pour rectifier mes idées » sur les choses extérieures que pour m'a- » paiser au dedans de moi. »

Voici fort exactement ce qui sépare Gœthe des générations postérieures : Schumann, lui, veut justement « s'apaiser ».

Selon le précepte de Villiers, il « n'est que ce qu'il pense » ou mieux, que ce qu'il sent. Idées et sensations, M. Mauclair l'a finement rappelé (i), « sont traduites également et côte à côte »; c'est son originalité et c'est aussi celle d'un Monet. La nature n'est plus une déesse aux multiples visages, au sourire ondoyant et aux larmes éparses ; elle tient tout entière dans ce cœur souverain; comme chez Mallarmé, elle est « un état d'âme » . Mais Schumann est allé plus loin, — et plus juste encore, que Novalis. Plus que la poésie, la musique exprime « l'essence métaphysique du monde » (2); elle « contient les formes des choses éternelles » (3) et demeure « le seul accès que nous ayons vers ce monde supérieur de la connaissance dont l'homme a le sentiment,

(1) Schumann, 3j. — « Inconsciemment, à côté de la fantaisie musicale, agit une idée; à côté de l'oreille agit l'œil, et cet œil. l'organe toujours actif au milieu des sons, maintient certaines esquisses qui, avec la musique, s'épanouissent en claires et précises figures » (Schumann, cité par Paul de Stœcklin, Schumann critique musical [Courrier musical du i5 avril 1910]).

(2) Schopenhauer, Die Wdt als Wille uni Vorstellung, II, 417.

(3) Schelling, Sàmmtliche IVerke, V, 5oi.

mais où il ne peut pas pénétrer n (i). Si, de par Fanalogie établie par les romantiques allemands entre l'objet des deux arts, on a pu, on a dû les appeler « l'école musicale » (2), il est naturel de voir Schumann se confier à la poésie de la musique et reconnaître dans les ondes sonores qui le berçaient « la poésie supérieure, la poésie de l'infini » dont rêvait le père & Henri d'Ofterdingen (3). Musicien, il l'est exclusivement — jusqu'à « désapprendre

(1) Paroles de Beethoven dans une lettre de Bettina d'Arnim à Goethe (Goethe' s Briefwechsel mit einem Kinde,

Page 1