LES LITANIES DES FLEURS
O fleurs en demi-deuil de mauve et d'amarante, Fleurs où fleurit le sang de la Terre mourante, O fleurs d'octobre, fleurs dont les calices las Tremblent dans les brouillards violets et lilas;
O fleurs, dans la rosée et l'aurore baignées, Sous le réseau frileux des toiles d'araignées, O fleurs où s'alanguit en un frisson vermeil Le resplendissement suprême du soleil ;
O fleurs, mourantes fleurs, belles entre les belles, O fleurs qui dans le bleu matin étincelez, O sanglotantes fleurs dont les larmes ruissellent En diamants fondants et rubis étoiles ;
Bégonias, béants comme des plaies qui saignent, Dahlias, dont les fleurs de bruine s'imprègnent. Pétunias meurtris, lassés, violacés, Traînant péniblement vos rameaux enlacés ;
Et vous, belles-de-jour, ô frileuses lianes. Dont les feuilles en cœur et les fleurs diaphanes. Dans le missellement lumineux du matin.
Paraissent implorer la grâce du Destin ;
Et vous, prestigieux et mornes chr}'santhèmes. Qui, résumant le ciel autonmal, empruntez Au Levant le sang rose et les opales blêmes. Au Couchant le sang noir et les ors veloutés ;
Et vous, lobélias, bleuissant les corbeilles. Vous, asters violets, qui bourdonnez d'abeilles. Vous, tournesols, où l'or du soleil resplendit, Vous, sauges, où son sang écarlate jaillit ;
O frêles fleurs en pleurs, ô vierges et martyres, O fleurs dont les regards adorables expirent, O fleurs d'amour, ô fleurs de calme et de clarté, O fleurs de bonne mort et de suavité;
O fleurs dont la douceur intime et s^'^mpathique Caresse les fronts las et les cœurs oppressés, O fleurs dont la langueur est comme une musique, O fleurs qui consolez, ô fleurs qui guérissez;
O fleurs que je distingue à peine de mes rêves, O douces fleurs en qui mes tristesses s'achèvent, Fleurs qui portez mon âme en vos calices purs Et l'offrez sanglotante aux baisers de l'azur;
O fleurs, je vous bénis pour la sollicitude Dont vous avez enveloppé ma solitude.
Je vous bénis, ô belles fleurs, ô bonnes fleurs, Pour vos baisers, pour vos sourires, pour vos pleurs;
Et je vous loue, ô fleurs miséricordieuses. Parce que vous avez, devant le soleil pur. Du geste frêle de vos corolles pieuses Fiancé ma tristesse à celle de l'azur !