‹ L'âme du criminel (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · Descartes, Discours de la Méthode^ VII · texte numérisé non relu

Descartes, Discours de la Méthode^ VII

dédaigneux des conséquences. Mais on peut bien admettre aussi la tendance complémentaire. Médecin, élevé dans la foi à la thérapeutique', et croyant, par expérience, à Tefficacité de Thygiène, j'éprouve le besoin de mettre un traitement au bout de la pathologie, une morale au faîte de la philosophie, d'essayer de faire du bien. C'est là, je sais, une tendance fort dédaignée de quelques hauts esprits ', lesquels n'admettent point que la faible ressource humaine puisse changer un iota aux lois de la nature,

1. Le père de Pauteur, le professeur Armand de Fleurj, était professeur de thérapeutique à la Faculté de médecine de Bordeaux. Il a laissé, sur la matière, des ouvrages fort estimés. [Note de F éditeur,)

2. L'un des meilleurs que nous ayions m'accueillit un jour, en môme temps que d'une main très cordiale, par cette ironique parole : — « Eh bien, mon cher docteur, guérissexvous toujours tous les maux, moraux et physiques, dont on souffre sur cette terre?... » Il entendait évidemment par là qu'à son sens il est puéril de prétendre à modifier quoi que ce soit des lois de la nature. Je lui répondis simplement, d'abord que je n'entrevoyais que des cures toutes modestes, ensuite que son beau dédain pour mes actes de foi ne pouvait provenir que d'une différence dans nos tempéraments. Ce contemplatif, ce parfait dilettante, cet illustre épicurien souffrait mal que je fusse un homme d'action ; il s*en irritait presque, lui si calme et si bien placé pour tout comprendre, du haut de son savoir immense et de sa large méditation. Étudier la maladie, pour un esprit de quelque activité, c'est nécessairement vouloir tenter d'y apporter remède. L'ouvrage auquel M. X*** faisait allusion contient quatre chapitres consacrés à l'étude et au traitement de la paresse, de la tristesse, de la passion amoureuse, de la colère, et il conclut par l'espérance de pouvoir « remorquer un peu la lente humanité dans son évolution imperceptible et perpétuelle pourtant, vers ce minimum de douleurs, de laideur, de désordre, où paraît tendre l'Univers ».

MAUHiGK DX FLXURY. — L'âme du Criminel. 9

aux conditions de Ja vie^ 4 la hon%é ou à la jDQaliguité d'un cerveau. Mai3 j'esitime« précdsément, que la grandeur de rhomme est dans ;Son inlassable, dans son incroyable ingéniosité à surprendre le mécanisme de Tunivers, à mettre à nu renchevétre^ ment délicat d'une pensée, à mesurer le champ des éXoiles. Et non seulement son intelligence |>énètre aux profondeurs du comment des choses^ mais elle apprend à en jouer, paur son bon plaisir ou son utilité, et à tirer les ficelles de ce gigantesque pantin qu'est le Monde. Voilà longtemps que cette bestiole rampant su^ sa gouUe de boue, et si menue parmi l'immensité des asrtres, fait pas à pas reculer la laideur et s'atténuer la souffrance. Oh! son continuel effort pour tendre à devenir divine I L'énormité de ce qui reftte à f«ire ba devrait pas nom ayeugl^pr sur ce qu'on a fait jwsqu'icl.

Nous sommes eu droit d'affirmer que, priesqnye partout où nous aurons surpris les conditions d'un phénoa»èKke, physiq^ie, biologique ou &ocial, noUiS pourrons tirer un parti, pratiquement utile, de cette connaissance. Un m^^decin très réfiéchi me élisait récemment : « Ce qui est surprenant, ce n'est pas « que nous «oyons si .(jLtoarookjés iqu'on v^Mt Le dire, « c'est que nous soyons si puissants pour combattre a la jxvala4ie. » Elle Jfail; est tfue nous maîtrisons k présent la dip'htérie, ia septicémie, la fièvre puerpéraie., la fi^vr<e in^eroai^l^ente, la syphilis, la rage; que ia ièpre, que le choléra, que la peste sont des fléaux

LA PROPHYLAXIE DU MAL 1kl

que nous £iDpêdb.oiLS d'approcher; que la Xj)r|xhQide„ :1a variole, les lèvres ^u|xtives qui tuaieiU .tant d'.exLfaats, se raréfient de Jour en jour; demain c'e&t la tuberculose que nous éloignerons de nous..... JLes irouyailles de llécode Pastorienae, nous révélant un monde d'infinimejat |>etit&, nuisibleis o.u utilisables \, apporteront vraisemblablement «dans jaos mœurs des changements équivalents à 'Çeux «par loù passa Thumanlté quand j&lle flavi^a de s'abriter des ianves, de .tracer des chemins à travers .les Xor^ts^ .et â"^ consix.uire des démesures. JNotre £iur<qpe, où depuis fort longtemps on ne reacontre plus de tigres ou d*ours J)lanc&, de môme se libérera des microbes qui la dévorent. £n si peu .de temps ^ vojez déjà la J>e&ogne acoojQpUe I

Or, nous venons d'apprendre comment on devient cmminel. Nous sayçjLs ^ommejaJ; l'ibomme a peu à peu (Contracté le res^peot de la vie et du bien d'au- .trui, et nous aavons par quel conflit de circonstances liéréditaires, personnelles et sociales, il en arrive à oublier cette notion nécessaire. Une connaissance

1. On peuft considérer comme réquîralent de *noB antmanx 'domestiques, asservis .aux besoins de J'homme, les fermeats de la bière, des fromages, de l'alcool, etc., que, nous utili- >Bons. On sait que 'M. Buclaux se propose de fonder à 'l'oinstiiot Pasteur jine racole (des industries 4e fern^an talions. Récemment le D' Albert Galmelte a trouvé et utilisé un fer- •ment nou'veati, qm est en train de 'faire st:^xr ^à l'industrïe défi âlcooJjB luoe éFoLution ^Qowidéirable.

2. Les premières découvertes de Pasteur et de Davaine, ITîdée naissante 4a ^micrdbe « patliogène » date, en effet, de 1&52 (la bacliridîe oharbonittusej.

148 l'amb du criminel

pluB nette des données du problème ne peut que nous mener plus près de sa solution. La vérité scientifique, comme toute autre vérité, nous rapproche de k morale.

Les moralistes orthodoxes ne se lassent pas de nous reprocher la foncière immoralité de nos doctrines, bassement utilitaires, dénuées de tout idéal. La négation du libre arbitre, surtout, les exaspère. Ils estiment, on pourrait dire ils espèrent, dans le feu de leur argumentation, que tous les hommes en possession de cette doctrine funeste de Tirresponsabilité ne se gêneront plus pour mal faire, pour se plier à tous les caprices de leur fantaisie homicide ou spoliatrice. Combien de copieux volumes n*a-t-on pas consacrés à ressasser et à défendre cette idéel

Or, nous entrevoyons chaque jour un peu plus nettement que si quelque chose a pu retarder l'évolution normale de notre civilisation vers le mieux, et empêcher l'organisation solide d'une prophylaxie du mal, c'est bien assurément cette foi entêlée, aveugle, en la doctrine du libre choix. Mieux avisée et connaissant à fond le cœur humain, l'Ëglise nous enseigne que, sans la Grâce, on ne saurait faire le bien, et qu'il faut mériter la Grâce; et, ce disant, elle ne néglige pas d'imprimer vigoureusement dans les âmes les images adverses de la félicité sans bornes et des supplices éternels, afin de nous aider à demeurer dans la sagesse. Mais l'école spiritua-

liste ^ pousse plus loin la rigueur doctrinale. Si, comme elle l'entend, notre âme est immortelle et libre, si elle a reçu le don de décider indépendamment des motifs et de l'intérêt, si elle s'affranchit de l'entrave des organes humains où elle est incarnée, si toujours et partout il ne dépend que d'elle de faire choix entre la bonne et la fâcheuse voie, il n'y a pas grand'peine à se donner pour essayer de la rendre meilleure et de lui faire une plus haute destinée. On ne comprend même pas bien à quoi sert l'éducation. En vérité, comme il était inévitable, la foi au libre arbitre a conduit au piétinement sur place. Depuis des siècles vous enseignez immuablement à l'homme qu'il n'a qu'à vouloir pour pouvoir, et que, logiquement, la flamme éternelle d'enfer le punira s'il est méchant. Voilà qui est fort bien pour

1. On trouvera sans dôate bien subtile cette distinction entre l'Eglise et l'école des philosophes spiritualistes qui lui tient de si près. Il faut, pourtant, ne pas confondre les dialecticiens orthodoxes, les théoriciens du dogme, si peu difficiles dans le choix de leurs arguments, et parfois si prompts à déformer les faits pour les besoins de leur cause, véritables sceptiques, comme les appelait Renan, avec les prêtres de la religion catholique, avec ces praticiens du culte que nous voyons si fréquemment emplis d'une foi vive, d'un profond amour du prochain, d'une large indulgence, brùlont du zèle le plus vif pour le bien de l'humanité. Je ne discute ici que les premiers, que ceux qui philosophent, entrent dans la discussion, se servent de raisonnements, invoquent la science pour étayer leur foi et s'exposent ainsi à des répli){ues d'autant plus vives que leur argumentation, sous prétexte de préserver la société menacée, s'attarde à des données que nos connaissances actuelles ne permettent vraiment plus guère de défendre de bonne foi.

Isa c'AiffB Dv cnmmvL

dcF8 «fnfsoter ou pour des- peuplés jeunes. Mais à mesure que mûpissair Tintelligence, Thorame n'a pas pu ne pas coniprendk*e qu'on le voulait tenir par un mens<»ng^; du même coup*, la* conception de l'enfer lui a paru quelque peu puiérile. Ce n'est pas notre faute st' cela s'est passé* ainsi. Si* l'idée religieuse a déserté les masse», si quelques gouvefrnementi» modernes ont été amenés- à la tenir pour ennemie*, c'est d'abord parce qu'elle demeurait trop* simpliste, mieux adaptée aux imaginations du xiv* siècle qu'à' celles d'à présent, et aussi, il faut bien le dire, pour ce motif que notre Église, abusant de l'amour du pouvoir effectif et de l'administration temporelle^ a lassé les esprits épris de liberté. Elle s'est plus préoccupée de dominer que de moraliser. Ainsi a-telle fait beaucoup moins qu'elle n'auraût pu pour la' raréfaction du crime contre la vie ou le bien du prochain, soucieuse avant tout des fautes contre la croyance, du péché par orgueil ou par libertinage. Comment s'étonner, après cela, que les époques de grande foi aient été les moins avares de la vie du prochain ?

La foi dévoté au franc arbitre- n'est donc pas le rempart unique, la forteresse imprenable qu'il faut trembler de voir abandonner : ce- n'est plus, aujourd'hui, qu'une défense bien fragile, et trop visiblement démantelée.

Veuillez maintenant envisager sans parti pris le système de préservation plus vaste, plus complexe,

LÀ FfdopnTLKxm Atr aal ist

mieux aéxfXé et, j^e crois biew, phis fécond, qtie nous voulons y substitcrer. Ce qui va suivre montrera, j'espère,, qne nos adversaires n'ont pas Texclusif monopole die l'amour de Tordre et du soucf de celte paix sur «erre qtti fut promise aux hommes de bonne volonté'. Nous afCrsisi, nous' ententîons que' les sages et les vaillants puissent travài)ler^ ett' sécurité, sans avoir à firembler pouf le* bîert qu'îfe acquièrent oU' pour la tie de ceux qu'ils aiment. Mais, non contents de réprimer le* mal commis, nous avons l^ambitioii plus charitable, ou, si vous voulez, plus chrétienne, de le ttier daW Toeuf, et d'en empêcher l'éclbsion*.

Procédons simplement en passant en revue Ta série" des' miod'alités de la gienèse du phénomène crime, et tâchons de mettre, en regard de chacune, un remède aulîsi efficace qu'il sera en notre pouvoir.

Lutte contrb L'tféaiftDrrÉ. — Nous avons vu que l'homme malfaisant vient fré'quemment au monde, nt)n certes avec cette marque fatale et cette inéluctable prédestination que Lombroso voyait en son criminel-né, mais simplement taré de fâcheuses' tendances, et tenant de ses pères un système nerveux anormal, enclin à TirritaBilité paroxystique, ou bien à l'idée fixe, à un besoin naturel, iiupulsif, quasi automatique d'attirer à soi sans délai tel objet

152 l'amB du criminel

souhaitable, et de repousser fortement avec la plus aveugle violence la chose adverse, Thomme obstacle. Ces sortes de cerveaux fonctionnent comme s*ils n^avaient reçu en dépôt aucune notion de sagesse, de prud'homie, comme disaient nos pères; et cela, pour une cause dont nous retrouvons souvent la raison d'être anatomique, dont nous connaissons en tout cas le mécanisme fonctionnel. Ils sont atteints d'une maladie de la cellule cérébrale et de ses prolongements, telle que Tassociation ne se fait plus, que la mémoire n'intervient pas, que le réOexe seul subsiste. L'autopsie fine du cerveau révèle que l'enfant était né avec des méninges épaisses irritant l'écorce cérébrale, ou bien avec des lésions plus délicates, entravant ou coupant la communication d'un groupe de cellules à l'autre.

Des expériences fort concluantes de M. Ch. Féré, médecin de Bicétre, montrent très nettement le rôle des intoxications de toutes sortes dans la genès^ de ces lésions microscopiques, et des lésions plus grossières, malformations faciales et crâniennes, qu'on nomme les stigmates de la dégénérescence. D'autre part, l'étude attentive des antécédents héréditaires chez les habitués des prisons, manque rarement de nous révéler, dans leur ascendance directe, une intoxication, une de ces infections microbiennes, capables d'imprégner plus d'une génération : syphilis, alcoolisme, absinthisme, tuberculose; ou bien encore, c'est la mère, qui, dans le temps de la

grossesse, fut atteinte d'une fièvre éruptive, d*une pneumonie, etc.

Aussi sommes-nous convaincus que la raréfaction, par la simple hygiène, des maladies infectieuses, outre une diminution de la mortalit(^, comportera une diminution de la méchanceté ou, si vous préférez, de l'irritabilité humaine. Quant à la lutte contre l'alcoolisme, personne, à l'heure actuelle, ne doute que nous devions la tenir pour un devoir sacré. Dans une amusante boutade, publiée, je crois bien, en 1884 par le Journal des DébatSy Ernest Renan raille en ces termes le zèle des sociétés de tempérance : « Elles reposent, nous dit-îl, sur d'excellentes intentions, mais sur un malentendu. Au lieu de supprimer l'ivresse pour ceux qui en ont besoin, ne vaudraitil pas mieux essayer de la rendre douce, aimable, accompagnée de sentiments moraux?... Il y a tant d'hommes pour qui l'ivresse est, après l'heure de l'amour, le moment où ils sont les meilleurs! » J'entrevois une vérité sous cet apparent paradoxe. Il est exact qu'une certaine ivresse est nécessaire à la bonne exaltation, à la joie du cerveau humain. Mais j'estime que nous ne serons que des barbares tant que nous demanderons ce sursum corda à des poisons du système nerveux. A propos de la joie de vivre, du bien-être et de l'état d'esprit heureux et généreux que procure souvent aux déprimés mélancoliques une injection d'eau salée, de sérum artiGciel, j'ai déjà eu occasion d'écrire ces lignes que je

154 l'aMS du CRIMtNBL

croîs toujours vraies *■ : « Pour aboutir au même résultat, pour gagner ce sommet d*exciCMloa légère,, domaine de la joie, d'où Ton n'aperçoit plu» la^ vallée de misère, combien d'hommes s'empoisonnent d'alcool, d'opium, d'éther; de morphiàe, sut* cette vieilleterre qui se croit très civilisée, et qui en est encore aux procédé» les plus sauvages pour se donner l'oubli! Ces paradis artificiels, comme le» nommait Baudelaire, avec leurs lendemains de honte et de pire fatigue, ces poisons opii nous font esclaves et finissent par nou» tuer; ces faux* amis qui ne nous procurent l'oubli qu'en nous menant à Tabrutisse»»' ment ou à la fureur, ne sont pas un juste moyen de* donner la joie à ces âmes meurtries, tombées au' creux de la- détresse chronique, qu'ont les névropathes héréditaires et les grands épuisés du système nerveux. Il faut que les hommes le sachent : sans-, recourir à ces sournoises et mensongères drogues ,. on peut rehausser son esprit jusqu'à la joie de vivre et jusqu'à l'espérance, par des procédés légitimes ,. en recourant aux sources naturelles de la force humaine, par des stimulations purement mécanique» de nos nerfs sensitifs. J'ai dit ailleurs *,. et j'ai suffisamment prouvé, je crois, que c'est la sensibilité qui est la mère de notre force :. cherchons-la partout où elle est, pour lui fournir une éducation nouvelle,

1. Introduction à la Médecine de CEêpritt ch. vu : La triaiesse et son. traitement, p. 333.

2. lùid., p. 240 et sut V. : La fatigua et la force humaine».

LA PROPatLAXtÉ' Ht KfAL 155

une culture du moi, dirait Sf. Barrés, dtes stimulations méthodiques, diront les médecins et les physiologistes. Avec précautions, pour éviter le surmenage, en y mettant un peu d*habileté' technique, pour éviter les sursauts brusques, donnez de la musique à vos nerfs acoustiques, et du massage aux nerfs de vos muscles, de Ijeaux spectacles à vos yeux, des frictions au gant de crin ou des étincelles statiques aux nerfs de votre peau, de Toxygène, de Tozone, de Tair vif à vos poumons, du sérum au torrent satt<guin ', un régime à votre estomac, et voub accroîtrez vos forces et vous diminuerez d'autant votre tristesse habituelle. » Ainsi peut se réaliser le r^ve dé Renan', d^une griserie toute légère , toute' esthétique etmoralisatrice.

Donc, par tous les moyens d'e propagande en notre pouvoir, articles de journaux, conférences populaire» avec projections de scènes impressionnatltes, images* saisissantes affichées sur les murs de Técble, poèmescomme V Assommoir^ leçons données et? ressassées aux adultes et aux enfants, failsons une guerre inces^

1. On sait que cette méthode si simple, si active et si fidèle de stimulation de l'organisme, d^accélération de la nutrition, de relèvement des énergies physiques etmoralbs, a été inlro duite dfeins la thérapeutique par le D' Jules Ghéron (voir &on Introduction à F étude des lois de rhypodermie). On sait aussi que lé sérum artificiel, dont l'actSon est uniquement méca* nique (frôlement d'un corps étranger sur les houppes nerveuses sensitives des parois des artères) peut énerver et griser comme un vin, si' on l'emploie à doses disproportion** nées à la résistance du sujet (voir Médecine de lEsprit^ p. 321 et suiv.).

156 l'amb du criminel

Bante à ralcoolisme, à l'intempérance, à toutes sortes d'intempérances. Nous le savons pertinemment : dans les pays comme la France, l'Italie, la Belgique, la courbe progressive du crime et celle de la folie suivent régulièrement la courbe ascensionnelle de la consommation de l'alcool. En Norvège où la défense contre l'alcoolisme a été puissamment et rigoureusement organisée, la criminalité s'est immédiatement faite plus rare. Or ces statistiques ne nous parlent que de l'action directe du poison éthylique sur le cerveau de l'homme qui consomme en excès; que serait-ce, si elles nous informaient de son action secondaire sur sa descendance ! Nous pourrons nous enorgueillir d'une belle victoire le jour où notre République, renonçant à faire du marchand de vin son grand agent électoral, osera toucher à son omnipotence, limiter le nombre de débits et augmenter les impôts sur les alcools, sur les spiritueux, sur les apéritifs, sur tout ce qui n'est pas le vin de, table, le vin salubre de consommation courante. Plutôt encore qu'en l'intervention de l'État, je crois en l'action puissante de ces sociétés de tempérance, nées de l'initiative privée, de qui l'ardeur au bien sera toujours plus éloquente, plus persuasive que ne saurait l'être l'inévitable veulerie d'un employé de l'administration. Utilisons toutes les forces pour hâter et mener à fin cette grande croisade. Donnons aux malheureux, à défaut d'autre égalité, l'égalité devant l'hygiène ; apprenons-lui à craindre les poi-

sons et à chercher ailleurs sa vaillance et sa joie. Du même coup donnons la chasse à cette affreuse syphilis, mère de Tataxie, de la paralysie générale des aliénés, et de plus d'une forme de dégénérescence.

Il faut encore tenter de s'opposer à l'hérédité directe des mauvais penchants. Platon estimait que le crime peut se perpétuer, dans la même famille, durant plusieurs générations : a Quand Taleul et le bisaïeul d'un enfant auront été frappés de la peine de mort, l'Etat devra bannir l'enfant, de crainte qu'il ne devienne lui-même criminel. » Sans être aussi sévère, et, comme on dirait aujourd'hui, aussi radical que le divin auteur du Timée et des Lois^ je crois pourtant que l'enfant peut tenir de l'état moral de son père, non seulement par imitation, mais par hérédité. Ils étaient loin de cette vérité, ces administrateurs pénitenciers de la Nouvelle-Calédonie qui s'étaient avisés, dans leur amour de la morale, de marier, par-devant maire et curé, les condamnés de droit commun aux pétroleuses de la Commune. De ces unions idylliques naquirent quelques douzaines de rejetons dont la malignité et la férocité naturelles confondaient l'imagination. On avait fait soigneusement belle portée de petits tigres, et nichée de

jeunes serpents. En certain Etat d'Amérique on pousse la conviction scientifique en l'hérédité du mal jusqu'à priver légalement et solennellement les condamnés aux peines graves de leurs moyens de

159 E'ASnS' D0 CUlMtNBL

perpétuer îeur espèce. Procédié sans doute un peu vif d'erapécher la germination de l'a mauvaise graine f Entre le procédé d'Amérique et celui de Calédonie, la vieille Europe peut trouver aisément un moyen terme où se tenir.

Accordez-nous que, jusqu'ici, nous ne demandons rien de bien excessif ni d'utopique. Nous savons, par expérience, ce qu'a donné la lutte contre Talcoo* lisme, et l'homme commence à comprendre quels redoutables ennemis il a dans les excitants artificiels et les toxines. Nous avons donc de grandes chances d'étouffer, partiellement, le mal dans l'œuf, comme nous disions tout à l'heure, en nous appliquant à rendre moins fréquentes les circonstances que nous savons être le plus aptes à faire naître dies cer* veaux irritables, paroxystiques, impulsifs et peu^ réfléchis.

L'Instruction et l'Éducatton. — Victor Hugo aimait à dire : « Qui ouvre une école ferme une prison ». Dans une heure d'optimisme, M*. Alfred' Fouillée affirmait que « plus il y aura d'écoles, moins il y aura de prisons : plus la science fait des progrès, plus elle reconnaît que le criminel est souvent un insensé, souvent un ignorant ». Depuis, le même philosophe est quelque peu revenu de cet espoir, et il a avoué en toute bonne foi que, d'ans l'enseignement primaire, l'instruction scientifique, de plus en

LA PnOftBTLAXl» BQ AAL 169'

plus répandue,, n/a nullement hauflaé le niveau moral. De très nombreuses statistiques ont établi que les départements de France où Ton compte le plus d'illettrés sont précisément les mêmes oii le; crime est le moins fréquent.. Aussi yoit-on beaucoup de bons esprits tendre à en revenir à lai vieille idée de Montaigne, que a raffinement des esprits n^en est pas r assagisse ment n .

Ëntendons-nous pourtant.- G*est une loi de phy-^* siologie, aussi vraie que les plus justes statistiques^, qu'une force impulsive traverse san» encombre un. cerveau désert d'ignorant, pour passer d» l'état centrl()ète à Tétat centrifuge,- de la sensation à l'acte. L'homme de haute culture et de vaste érudition, ne* voyons-nous pas chaque jour comme il est lent à se déterminer, comme il s'attarde à peser le pour et le contre des choses, combien malaisément il prend parti, comme il est. sobre d!action ? Gardons-nous donc de dire trop vite que l'instruction obligatoire a été un mal social. D'abord, elle était nécessaire;, c'était un pas fatal de l'évolution humaine : quel est donc le gouvernement qui eût osé la retarder longtemps? £t puis, comprenons mieux ce qui s'est passé là. Songez qu'il ne s'agit que d'une instruction primaire, bien partielle, et là, comme partout, si la forte dose est calmante, la petite dose est grisante. Songez encore que cette instruction n'est peut-être pas exactement ce qu'elle devrait être, en ce sens que -— au lieu d'enseigner simplement à

rhomme les moyens pratiques et probes de se tirer d'affaire dans la vie — on lui met en tête des choses propres uniquement à lui valoir des ambitions démesurées, des prétentions disproportionnées, à lui donner notamment envie de quitter la campagne pour émigrer aux grandes villes.

Envisagez encore ce fait d'une haute importance que, si la criminalité totale ne semble pas avoir diminué par le fait de l'instruction répandue, la criminalité sanglante se fait pourtant plus rare, tandis que s'accroissent le vol et le crime par ruse. La violence s'atténue, la fourberie grandit. Mais n'estce pas la loi d'évolution qui régit notre monde ? Je l'ai déjà dit au commencement de cette étude : les Lacassagne, les J. Bertillon, les Ad. Guillot, les Bournet, les L. Faucher, Lombroso lui-même, qui diffèrent d'avis sur mille questions de la philosophie pénale, s'accordent pour admettre que l'instruction ne peut que rendre l'homme plus fourbe, plus habile au mal. Pour ma part, je suis conduit à croire qu'il faut considérer comme moralisateur tout ce qui retarde l'impulsion, tout ce qui peut faire diffuser, s'étaler en surface la vibration nerveuse trop intense, et que meubler un cerveau c'est fatalement l'assagir Sans doute, ce n'est que le passage de la force à la ruse, mais l'homme ne saurait devenir meilleur qu'en différant la seconde partie du réflexe. La ruse n'est pas la bonté, mais par le fait seul qu'elle temporise, qu'elle permet d'envisager le pour et le contre des

choses, et Tintérêt mieux entendu, voilà déjà un premier pas vers la douceur et une civilisation relative. La sagesse consiste donc à ne rien regretter, à donner l'instruction primaire aussi largement que possible, quitte à la rendre moins chimérique, plus pratique, et tendant à développer Thomme surplace, à faire du fils de paysan un paysan très expert en son art et très amoureux de la terre, au lieu d'un citadin manqué. L'agglomération, la ville, le m au* vais milieu, le fâcheux exemple, voilà vraiment qui pousse l'homme indécis et faible dans la voie du méfait.

Alors que nous nous appliquions à connaître le mécanisme cérébral afin de mieux comprendre Tâme du criminel, nous avons abouti à cette formule : pour un même cerveau et une même impulsion, le résultat final, l'acte accompli dépendra de l'éducation, c'est-à-dire de la qualité des images accumulées dans la mémoire. Et l'on peut dire encore que toutes les fois qu'un de nos actes n'est pas simplement impulsif, toutes les fois qu'il est délibéré, il dépend du libre jeu de nos collatérales et de la valeur des notions dont nos cellules céréb'-ales ont été meublées. Notre cerveau est un théâtre où luttent, à qui s'accomplira, des images mentales. Ce que nous nommons un homme de bien, ce n'est rien d'autre qu'un cerveau vigoureux en qui les représentations mentales de sagesse, de prudence, d'expérience sont si puissantes, si bien

168 l'aBTE DT7 CRIMmEL

maîtresses du terrain, que les impulsions fâclîeuses sont immédiatement et presque sans combat réduites à néant. C'est un homme bien élevé, et entouré de bonne heure d'exemples salutaires. A supposer que Thérédité soit pour un quart ou un tiers dans la gertêse dii crime, Pînfluence d'u milieu figure pour l'es deux* autres tiers ou les trois quarts. Après cela, sommes-nous en dVoit d'espérer que les moralistes orthodoxes voudront Bieti cesseT d'e redire cette phrase de M. Desdouitld, que j''ai déjà eu occasion de citer : « Ce qui résulterait d'es principes déterministes, s'ils pouvaient passer de l'état de théorie d^ns la pratique, ce ne serait pas seulement une mauvaise éducation, ce serait la suppression de toute éducation ». En vérité je ne vois guère qu'une doctrine qui puisse, théoriquement, conduire à la suppression de l'éducation, c'est la doctrine du libre arbitre, qui' nous enseigne que l'homme le moins cultivé est le plus près de fa sagesse, et qu*ir trouve, au fond de lui-même, une infaillible voix pour l'avertir qu'ïï va entrer dans le mauvais chemin.

Oui, certes, Téducation est de la plus haute importance. Mais qui la donnera à ce gamin du boulevard extérieur dont le père est ivrogne, dont la mère fait le trottoir, qui n'a pour compagnons de jeu que de jeunes vauriens, que de futurs escarpes, pour qui le grand chic, TéTégance, consistera à boire sec à fas^ommoir, à lever lîaut la jambe au bal de

LA BROPaSLAXJ» D^ mXh 1^9

Clîg0aii«(MMrt, à dérober adrokement aux étalagesy et, pour fiair,. à vivre de la prostitutîoiL des filles? Car tout cela devient pour cet étrange inocid^ comme' une sorte df idéal où celui-ci échoue,, ou celui-là excelle. Dans ce milieu terriblie, quiconque hésite et trébuche sur le chem^im du mal est tourné en dërif^ sion; mais comme on- admire au contraire- la jeu^^ebête humaioe hardie et vive, qui, dès ses coups d'essai, s'égale au plus rouél Que peut Tin&truetiont de ré'coie primaire contre un^ pareil total d^^ exemples,, contre cette atmosphère respiréeeit naissant, contre cette émulation et ce point d** honneur à rebours?

Ah l dira-tron, pourquoi dortc aver-voas tué ridéi^> religieuse, l'espoir de* récompenses, la crainte d« l'enfer? Pourquoi avoir fait taire la vieillie chanson) berceuse dont parlait si éloquemment M.. Jaurès? Voilà la faute irréparable,, et vousHnêmes,. les mcrédules, il vous faut l'avouer.

Ainsi q^ue beaucoup d'autre»,, cette- question de Téducation religieuse des masses- me parait avoir été mal posée.

J'ai dit et imprimé que lisi laïcisation de Técole' s'était accomplie en France d'une manière un peu radicale et hdtive, et que nos ho mimes politiques paraissent s'être imaginé que le ni'veau philoso»phique du peuple allait s'élever tout d'ua» coup, du fait seul de^ la proclamaldon- de la république et de la? suppression du tyran. J'ai rappelé que les esprits les plus vastes et les moins timorés, que les Littré, que

les Renan, que les Taine, n'ont pas vu sans surprise et sans inquiétude la hardiesse tranquille avec laquelle nos ministres républicains répandaient du jour au lendemain, et semaient sur le terrain le moins préparé, des théories et une conception du monde qui nécessitent, pour être bien comprises, quelque culture préalable. Je pense encore tout cela. Mais j'en suis venu à me demander si véritablement on aurait pu faire autrement. En fait, le peuple de nos grandes villes n'avait-il pas, bien avant la laïcisation, fait abandon de sa foi religieuse, et cela par la faute même de la religion, trop occupée à faire de la foi une arme politique, à prendre le parti des puissants et des riches, à mettre Tévangile du fils du charpentier au service des gouvernements à poigne et de la haute banque ? Qui faut-il accuser de l'incrédulité du « pauvre monde »?

Pour mon compte, élevé dans une famille vraiment religieuse, près d'un vieillard qui fut un incomparable modèle de toutes les vertus chrétiennes, et, plus tard, ayant fait chez les pères jésuites mes classes d'humanités, de rhétorique et de philosophie — quelle philosophie I — en dépit des révoltes que n'a cessé de me procurer la soumission de toute vérité d'expérience ou d'observation à la croyance préadmise, je resterai toute ma vie sous le charme infini de la tendresse catholique. Je ne saurais pas ne pas lui être reconnaissant de cette effusion, de cette fonte de mon âme que je lui

dois, de tout ce qu'elle a mis en moi de grand amour et de belle émotion. Elle prend aux entrailles, elle est humaine : c'est sa force. Sij*aime tant Renan, c'est sans doute parce que la rigueur de sa dialectique et la sévérité de sa science se tempèrent, s'humanisent, s'attendrissent de toutes les croyances dont furent saturées cette enfance et cette jeunesse qu'il a SI délicieusement racontées. Élevé dans l'impiété, il n'aurait pu comprendre qu'une trop faible part du cœur humain. Pour tout dire, je ne voudrais pas que mon fils fût trop vite sevré de ce laitlà. Et cependant, il me faut reconnaître que cette pure et douce morale de l'Eglise ne va pas, en ce temps, sans inconvénients, qu'elle nous enseigne un peu trop la résignation, l'inutilité de l'effort, la sainteté de la douleur, qu'elle est communautaire, qu'elle proscrit l'individualisme, flétrit l'orgueil, rit de l'ambition, est indulgente à la paresse, conseille l'incuriosité. Peut-être n'en serait-elle que plus efficace pour maintenir les malheureux dans le respect de la personne et du bien d'autrui, et pour les préserver de l'utopie socialiste. Mais ce calcul n'est pas précisément très noble. Puis, pour y parvenir, encore faudrait-il que le pauvre monde eût la foi. Il n'est pas bien certain qu'on puisse la lui inculquer de nouveau, même si les successeurs de l'illustre pape actuel persévèrent dans sa tendance à ne vouloir que d'une foi détachée de la politique, purement moralisatrice.

D.QiK« |>our fiouhaitable que puisse immis paraître la refitauration religieatse en vue de la prophylaxie du crime, je crains bien qu'il ne faille nous avouer que, poAU* le moment 4tx moina, «c'^st là une utopie, j*enleiids pour ces ^aads oentrea ouvriers, où ]« «beftoia «d'un piPon^H remède m (fait «î vivement «entir. Je icroia plus efficace — pgés^ém^iA parce que rbomme idii peii^e de Paris e&t souvent loîs en ^défiance |>ar la aouUuoe ou la corjpette — i'iatervenjdon .de TAssistance publique K{^ieinvioe des enf^uais morcUemenî ahando^nés '), et jaurfaNU de cejs çe«rvres ^utes jnoderneS), nées de Tinitlative friviÀe, qui fie jcnultipUent/ort, en France, de^Nuls quelques anaéefi, et qui me jpiaraiaaent appelées à rendre les services les plus émiiieAiUB.

Au premier rang, il .faut citer «cette Uaion frtm^ .çaiae pour h fiouf^eia^ de fEnfanae^ «aofiiellemeQt IM^ésidée par Mme Jules Simon, qui a ^osut hut de recueillir le^ eiaXantfi maltraitée et les en£uDfls wàm len «danger jshoral, par li^ora^ce ou imoonduite des paj[^ents. Aidée par .cette loi Roujs«el« d'irae si évitdente utilité, qui |xermet de pron^Mtceur la dtéchéanee des parents indigne8« celte muvre arraobe èes «ofan4@ au milieu pervers et le» place, aoit.dans «des étabUa- ^ements de bienfaisance^ soit cbez des patrons en vue id'apiprenlissage. U Union a un afiile «à eUe où les

1. En^uinie ans, le service des enfants jaxocalenient abandonnés de 4' Assistance publique a recueilli enyiron 10000 petits malbeureuju

LA PilOPJSYJUAXjaS J>)U MAL 167

pauvres gamins âoiUJkospîtaJisés ayaut d'être placés. Cbaque anjaée cxa réserve e;t mx place, jp^our chacun d'eux, une eojpame «de cinquante francs, |)om* .Jljiii faire un pécule le jour où il pren,dra son essor. J*ai vu .quelquesi-uns de ces misérables petits Paris;ieji«, .chargés au non d'une Jbérédité lourde, s'améliorer et littéraleme,nt se jtransform^r aous la seule jinfluenoe de hoAS traUemovi^ts ,e{ d'hojjjiiAtâe exemple^. V Union française estiaie que sur 3500 sujets repu^iUis et placés par elle, elle a ^'éu^ à doter la société d'enyjLron 1500 braves ^gar^^ons^ décidés à gagner Jbionnètement leur vie, ire^ijap^s à neuf pour le bon Aouxhat. Les 21000 autres étaieul incorrigibles. Mais Xi'e9,t-ce pas déjà fort beau d'en sauver près «de la Kmûél

.11 me faut £iiigiia«der ^xï^ore VjtMu^re de fAdapiion^ jcpû recueiUe l^ orpliçJiiis légitilipotes ou naturels; la Société ^éuérq.1^ d^ protection de V Enfance abandonnée ou coupabte ^; la So^iMé de paâronuge des orphelins agricoles f fondée ^U 18â6 ; le P^Srona§e de V Enfance fit de l'Adolescence^ fondé ^n iSQO^ qui met *en pen* 9ion et en i^pr^njUss^^ kd vagaboïkds et les jeunes tx«înaurs de pay^« ^«i «ouvjrent de grands yeux de VÂce 4 tou$ maiiyai^ e^ei^ples, et que ramasse la p^oUc^i la Ligue dee JSkf^^is de Fr^nee^ fondée fi«r JMLIU Luicie Fi^ur^ en 21895;; i\Œiwre familiale des orpbellm de l» Seine \ V^EMvre ,de Sainie-Anne;

i. A x#cuAilH K&fifm» tiSO euFiiRpn fiOOO «nfanta.

168 l'amb du criminel

V Œuvre de V adoption des petites filles abandonnées; la Société de l'Orphelinat de la Seine; le Patronage des jeunes protestants en darder moral (1896); le Refuge de Plessis^Piquet (1889), pour les jeunes garçons Israélites ayant eu maille à partir avec la justice; la Maison familiale; V Œuvre des petites familles; les Garderies scolaires, où l'on surveille au sortir de récole les petits garçons et les filles, en attendant que leurs parents rentrent de Tatelier; la Société contre la mendicité des enfants, etc., sans compter une vingtaine de bonnes œuvres dites de relèvement; la Société de patronage des jeunes détenus et des jeunes libérés; le Refuge du Bon-Pasteur; la Société de protection des engagés volontaires élevés sous la tutelle administrative (lisez dans des maisons de correction); V Œuvre des libérées de Saint-Lazare, fondée dès 1870, par Mme Isabelle Bogelot, aujourd'hui chevalier de la Légion d'honneur. Et je m'en voudrais d'oublier, entre toutes ces œuvres, celle dite des Travailleuses de Popincourt, fondée tout récemment (22 septembre 1896) par le marquis Costa de Beauregard, de l'Académie française, à l'imitation de ces Collège Settlements qui ont déjà fait tant de bien en Angleterre. Chaque jour, des femmes appartenant à la société la plus aristocratique, la plus charitable et la plus intellectuelle de Paris, s'en vont, à tour de rôle, rue de la Folie- Regnault, au rez-de-chaussée, loué par elles, d'une grande usine; et là, groupant autour d'elles les

LA PnOPHYLAXlB DU MAL 169

enfants du quartier le plus populeux de Paris, anonymes, ayant dépouillé toute vaine élégance, n'ayant gardé que leur intelligence et leur bonté, elles font aux marmots quelque classe supplémentaire, leur enseignent des jeux, apprennent aux garçons à tresser des paniers, aux filles à ourler un mouchoir ou à coudre une robe; le catéchisme n'est appris qu*à ceux qui le demandent, mais à chacun Ton donne quelque teinture de morale pratique.

Voilà d'heureuses tentatives. Voilà de quoi s'enorgueillir, voilà de la bonne besQgne, parce qu'elle préserve, parce qu'elle prévient le mal, parce qu'elle sait tendre pieusement et tendrement la main pour mener dans la bonne voie, parce qu'elle multiplie l'exemple salutaire, parce qu'elle enseigne l'admirable dérivatif qu'est le travail, et le retour à la nature, à la campagne, au sain labeur des champs, loin des agglomérations redoutables, au lieu de châtier aveuglément, cruellement des misérables, coupables, après tout, d'être nés d'un père alcoolique, d'une mère prostituée, et de n'avoir grandi qu'au milieu de mauvais sujets, en pleine contagion.- Voilà le remède logique, la prophylaxie souhaitée.

Notre devoir à tous est de multiplier, de faire prospérer ces fondations de toutes sortes par tous les moyens en notre pouvoir, par de fréquents appels à la charité privée, sans trop compter sur l'administration, sur l'Etat, sur la communauté, qui ne saurait suffire à tout. Ici encore, imitons ces

MAURICE DB FLBURY. — • L'âmo du criminol. 10

170 l'aHB bu CRIMmEL

Anglo-Saxons, qui ne fiont pas nos maîtnes 'seulement en matières coloniales, commerciales, agricoles et indostrielka, mds qm savent aussi faire admiralUement le iiien. A leur maaÂère, vous tous qui m'aies fias <d'iiéoîlûn .directs, apprenez à domier iune part de <votne fortune ponr le Iton orgueil de TOUT votre nom iattorît en lettres d'or au frontispice d'une «Duvre utile. Sans douHe ^os neveux œvont un peu moins tîcIms; suais, «près tout, n'avront-ik pas rhonneur du mom que vous aor^ su em)ol]9ir'; puis, où serait le omal, quaikfl ils 1)ravailleraie<nt un peu ? SI faudra bien iquenons y «venions tous, quand la rente sera tombée à moins de 1 pour 109. Créez, créez en foule, dans les grandes villes surtout, de ces •écoHes de mor^e pratique. «C'est de -vous que Ton pourra dire que, du même coup, tous formez des prisons.

Mais si bonnes, .si légitimes, si conformes à «ce que .nous ^sav^ons de la pathogénie àa crime, que soient les .tentatiives faîtes jusiqu'l oe ||our, il n'en est point «qu'il ne faille esiiiimer iiacon^lèle «et boiteuse. JSiiitr 3500 g&mrbks de Paris recueillis et dmement éle«Fés par elle, VCnion ifrcmçûtse «con^ate seulemaQa 1500 .sauvetages, oontne envinom 2000 'insuccès. C^te proporticm de jeunes âmes arrachées an maH, peut-on sensiibleiacnt l'accroître:? Je citois que oui; voici comment .:

LA Pn^PHYULXIB BIT STAL 171

Rapp6lftZi-¥0U6 ce qi^a noua aTona. dit- àoù cierveau crîminek ToiU d'abord noua avons étiahîi 1& bilan' da rôle que joue,, dfeina. sa genèse,, i'buécédilë d^nne part, rimitation de l'autre. Pour lutter contre Théréditë, à savoir contre Ualcoolisme, la tubei!culQ6e,.la ftyphilie, les maladies- infectieuses,, nous avons> nos sociétés de tempérance et tout Tarsenal de Vhygiènje contemporaine. Pour acrackerles^enfant&et les jeunes gens au milieu délétère^ nous avoua tbute» les œuvres que nous venons d'énumérer, et nou& sommes armés^ de l'excellente loi RouaseL Mâûa^ même quand on les a mis hors de portée de la. contagion, ces petîlâ malheureux n'en demeurent paa moins dea impulsif»,, des névrosés, dea> déséqaîlibréa,.de mauvais carac^^ tères.. Ceux-là noua montrent l'es aymptâmes de Icu neurasthénie avec ses grandes et subites oscillationa mentales^ de. la dépression à la colère, de la timidité à Texcessive audaces; d!autses se révèlent déjà comme de petâta^ hystériquea, facilement en proie à ridée fixe, au« rétnéciaaement du champ de la'ConH science,, aux maladies: de lai mémoire,, à Foubli de tout en. présence d'une; proie' quiiLea tente; d'aucunssont aimplement diatrait», mélanicoliquea, paresseux ou colèrea,. et il faut être dui métier pour reconnaître chez? eux la névrose; certaîna>, plUS' gravement atteints, sont manîfeatement épilbptiquea*.

Eh bieni ii faut redire, cafr c^est une chose prouvée, que les ressources actuelles de la thérapeutique mentale, de ce q^ue j'ai nommé la médecine

172 l'àmb du criminel

de l'esprit, ont une forte prise sur ces états pathologiques. A rheure actuelle, après les remarquables recherches de M. Pierre Janet sur les névroses et les idées fixes, et mes modestes études sur les neurasthéniques, je mets en fait qu'un médecin neurologiste instruit et patient peut beaucoup pour changer ces âmes. Nous améliorons le moral d'hommes de cinquante ans. Or, c'est une règle à peu près sans exception que plus le sujet est jeune, plus il est malléable, plus on peut lui faire de bien. En réalité, il n'est guère de ces cerveaux déséquilibrés qui ne trouvent leur place dans le cadre d'une des trois grandes névroses, épilepsie, hystérie, neurasthénie. J'ai déjà longuement montré ' que chez un assez bon nombre d'enfants méchants les crises de colère ne 9ont rien d'autre que des attaques d 'épilepsie larvée, décrites par M. Falret, sous la dénomination de « petit mal ou de grand mal intellectuel », et j'ai cité à ce propos quelques observations que je crois très démonstratives. En ce cas, l'action du bromure de potassium et de la médication classique donne assez promptement des résultats appréciables. Chez les impulsifs hystériques, que le moindre désir affole, aveugle, et ferme pour ainsi dire' au reste du monde, M. Pierre Janet excelle à déceler l'idée fixe latente, à la pourchasser sans relâche et à la remplacer par une autre idée utili-

1. Voir Introduction à la Médecine de VEtprit^ p. 390 et suiv. : La colère et son traitement.

sable et saine, celle-là; je sais de lui des cures qui sont de véritables petites merveilles d'ingéniosité, de patience, d'habileté thérapeutique. Quant aux neurasthéniques, chacun sait que l'on peut beaucoup pour ces mauvais cerveaux, mélancoliques, inaptes au travail, prompts aux colères, aux espérances vives et aux longs découragements, par un bon règlement de vie, un régime adapté, des stimulations méthodiques du système nerveux. Refaitesleur une nutrition et, du même coup, vous verrez leur esprit s'affirmer, devenir cohérent, cesser de se gaspiller et de s'éparpiller, conquérir la stabilité, perdre ses mauvaises habitudes et en prendre de bonnes.

Il faut avoir souvent vu de ces cures pour y croire. Que dis-je ? il faut en avoir fait, ou bien avoir été guéri. A l'heure actuelle les observations, suivies de près, soigneusement prises, commencent à s'entasser dans mes cartons ; elles seront prochainement publiées ; un grand nombre d'entre elles ne me permettent pas de douter de l'efficacité de nos stimulants du système nerveux sur l'état de la vitalité, de la nutrition du cerveau, et secondairement de la tenue morale.

Dans une lettre, d'ailleurs fort bienveillante, qu'il m'a fait l'honneur de m'écrire à propos d'une précédente étude, un des maîtres de la psychologie contemporaine me disait récemment : « Je crois la médecine de l'esprit beaucoup plus délicate qu'il ne

semblle aux médecins, et je n'ai', je vous l'assure, qu'une médiocre' confiance dans* leurs procédés tout ext^ri«urs% C'est, selon moi, sur le grand ressort qu'il faut agir, et le grand ressort, c'est le sentiment, c'est ridée. Vous admettez^ la toute-puissance des habitudes physiques, pourquoi' n'admettez-vous pas encore mieux la toutei^uiis sauce des habitudès^ morales, des bons sentiments inculqués de bonne heure à l'enfknt, des idées généreuses peu à peuintroduites dane son esprit ? Si' une ft*iction sèche ou* une injection d*èau salée* a de l'efficacité, pourquoi' l'action directe sur les sentiments* et les pensées^ n'en auraib-elle pas, et davantage!"» A ces objections^ qui doivent venir naturellement à l'esprit de quiconque noua lit sans nous voir à Pœuvre, on ne peut i*>épondre que par dbsr faits. Or les faits nous affirment que les bons sentiments germent mal dans un cerveau dont la nutrition est ralentie, qu'il- est utile dé guérii* la neurasthénie, Phystérie et l'épilepsie, pour améliorer du même coup l'état mental caractériisti'que de chacune de ces névroses. Faites à l'écorce grise une circulation vive, une nutrition active, rendez aux coillatéraiès de ses cellules cérébrales là liberté de leur action, rompez les chaînes de leurs mauvaises habitudes, car elles ont des habitudes, et votre sujet, du même coup, reprendra meilleure mémoire, volonté plus ferme, jugement mieux délibéré. Combien de fois n'ai-je pas fait Pexpérience que voici : sur dix enfants, en voici quatre qui

LA PROPHYLAXIB DC SFÀL 175

écoutent les bons conseils, qui se laissent imprégner d'idées généreuses ; en voilà six qui sont rebelles à réducation. Soignez ces six derniers-, tonifiez ou modérez méthodiquement leurs centres nerveux, et, sur le nombre, trois ou quatre deviendront promptement dociles, attentifs, perfectibles comme les premiers. N'est-ce pas bien démonstratif ?

Aussi mon rêve le plus cher serait-il de fonder à Phris une œuvre de préservation, complémentaire de toutes les autres, qui serait simplement un Dis^ pensaire éCEnfants nerveux, G'estr à udus que Ton enverrait les mauvais sujets de V Union française pour le sauvetage y chez qui ne-mord pas-Hst^médica*tion morale habituelle, chez qui Téducation et Tinstruction sont impuiissantes. Nous aussi', nous en trouverions de rebelles à nos moyens, mais je suis convaincu par expérience que nous ferions du bien, beaucoup de bien à* un grand nombre, et que notre œuvre, purement médicale, contt'ibuerait pour une part, plus considérable qu'on ne sera communément tenté de le croire, à la raréfaction dtes âmes criminelles.

Voilà, n'est-il pas vrai? une espérance assez précise, une- ambition assez haute pour tenter plus d'une âme généreuse, et stimuler le zèle d'un médecin qui aurait conscience de la grandeur de sa' mission.

Et quant à ceux qui resteront rebelles' à notre traitement, à ceux qui ne guériront pas, le» relâ^

cherons-nous ainsi tout simplement, les rejetterons-nous au monde, alors que nous savons à quel point ils sont dangereux, et combien leur tempérament même est vicieux? Non pas, sans avoir fait une dernière tentative pour empêcher ces mauvais gars de devenir des malfaiteurs. J*ai déjà émis, à ce sujet, des idées que Ton m'a fait Thonneur de discuter, et je voudrais les reprendre aujourd'hui en faisant mon profit des objections que j'ai soulevées.

Multiplions, disais-je, les refuges et les asiles pour les gamins méchants et sournois, et si l'éducation première n'a pas de prise sur eux, au lieu de les lâcher à leur majorité, créons à leur usage des abris sûrs, ou bien envoyons-les exercer leurs impulsions sur les pirates tonkinois ou les bandits malgaches. Un romancier fécond en idées vives, M. Paul Adam, dans une série de remarquables articles, depuis réunis en volume, a demandé que nos troupes coloniales fussent recrutées désormais parmi nos condamnés de droit commun qui, cessant de nous coûter cher dans nos prisons tle France, seraient enrôlés au pays de mauvais soleil et de fièvres intermittentes, où leur tendance naturelle au meurtre et au pillage pourrait s'utiliser et devenir des qualités de guerre. Mais ce fut, dans la presse, une explosion de protestations indignées : v Respect au drapeau, disait-on, le soldat est, par définition, un être noble; c'est l'avilir indignement que

vouloir mettre à son niveau, que lui donner pour frères d*armes le criminel, rebut de la société. » Le projet de M. Paul Adam me paraît, en effet, difficilement acceptable. Mais, dans le même ordre d'idées, on en peut concevoir un autre dont la mise en pratique répugnerait moins à Tesprit.

Envisageons loyalement les données du problème;

Malgré les phrases que volontiers on récite à la Chambre sur les expéditions coloniales, chacun de nous comprend que ces lointaines équipées sont, au fond, des guerres d'affaires. On crée des débouchés pour le commerce, et Ton a grandement raison. Je suis de ceux qui croient à Tutilité sociale d'un empire colonial et au réveil de notre vieux génie d'expansion. Ces guerres-là n'ont rien de comparable avec celles où nous avons défendu pied à pied le sol de la mère patrie. Pour deux sortes de guerres, ayons donc deux sortes de troupes.

Après tout ce qui s'est passé d'atroce et d'absolument inutile pendant la campagne de Madagascar, tout le monde pense à présent qu'il faudrait avoir — outre l'armée française qu'on n'a pas le droit d'entamer et de donner en proie à la fièvre paludéenne — une autre armée moins précieuse, qu'on pût faire donner sans de trop grands remords, que la nation pût exposer, sans trop de maternelles angoisses, aux rigueurs du climat, à la malignité des microbes, aux perfidies des peuples sauvages.

G on venons-en, Tes citoyenar d'un vieux pays comme le nôtre ne sont pas tous égafement précieux. Sans parier des criminels^, dont on ne peut à aucun prix faire des soldkts réguliers, il y^a a les mauvais sujets », les cerveaux brûlés, lies têtes dures, ceux qui ont toutes chances de tourner mal un jour ou l'autre. Ces mauvais garçons-là, d'ésoliation de leur famille, danger constant pour la société, on les verrait sans trop de peine se dompter par l'a discipline, s'ennoblir par les armes et s'assouvir dans l^s fatigues et dans les combats d'une guerre où le sort même de la patrie n'est pas enjeu. La Irg'ion étrangère, qui' a rendu tant de services, est d'' un niveau) moral tout à fait comparable. Et ce seraient encore dies adversaires assez dignes pour des Pavillons Noirs, des Touaregs ou des Hovas qui sont dte très vilains brigand^ à leur manière. Faire une^ armée coloniaFe avec delà graine de meurtriers, de voleurs, d'anarchistes, pour les empêcher de devenir tt)ut cela, voira ce qu'il faudrait pouvoir réaliser. Mais comment les- connaître avant qu'Us aient commis des crimes ? Qui fera le partage de cette ivraie et du bon grain? J'y vois mille difficultés, et cependant n'èxiste-t-il' pas d^s maintenant, air nt)mbre des œuvres de prévoyance que nous* avons' éhuraérées, une Société dk protection des^ engagés^ volontaires élevés sous la tutelle administrative, qur rend déjà de grands services et qui pourrait nous être du plus puissant secours ? F'ondée en l'878i par

LA PAOPHYLAXIE JXV MAL 179

M. Fournîer, ancien .président du Honsieil des inspecteurs généraux d£s prisons, et Félix Voisin, ancien préfet de police^ deux iiommes de la plus lucide intelligence, recLoniLue d'iutilité piubllque en I88I9 couronnée d'un ^raoïd prix à l'Exposition universelle de , 1889, .cette cenvre, admirable entre toutes, comptait au i*'j^vifir 1897, ^378 patronnés, dont un tiers environ de jeunes détenus, 369 mineurs condamnés^ et le reste ^oimposé d'enfants assistés ou moralement abandonnés.. La plupart ont fait honneur à son patronage : 1962 «avaient une bonne conduite; 416 une conduite passable ou mauvaise, 244 étaient rengs^gésj 367 .avaient un grade. A cet égard, le succès de la Sojciété, l'heureuse influence de sa tutelle s'acjcrxxissent d'année en année; la proportion des pi]y[ûlles gradés est montée de 13 à 15 et à 16 pour 100 ; en outre 951 d'entre eux ont des livrets de caisse d'hargne, pour une somme lotale de 95805 francs*.

Sans doute, parmi les pupilles de la Société de protection^ un bon nombre s'amende d'une manière assez complète pour qu'il soit souhaitable de les garder en France. Mais les autres, les plus mauvais, ceux qui se montrent paresseux, irré£Léchi&, rebellées à l'éducation, amoureux d'aventnres , friands de coups, querelleurs^ contents de dépenser beaucoup de force en faisant mal, £erveaux brûlés^ pour

1« pjuriM <ckçiiikahk et frépm^mH, Pion, édit., 1897, p. 2G8, 259 et 260.

employer l'expression courante, ne pourrions-nous en faire le fond même de notre armée coloniale? Leur bestialité originelle, ne l'oublions pas, ce sont les circonstances de la vie qui la tourneront vers le meurtre ou vers le farouche courage du condottiere. Autrefois, quand la guerre était chose fréquente, presque constante, ces gens-là s'engageaient, et passaient sur les ennemis leur force en trop, leur besoin d'actes violents, leur amour du pillage. Voilà vingt-huit ans que nous vivons sans guerre européenne; et il n'est pas inadmissible que ce soit là une des causes adjuvantes de Taccroissement de la criminalité. Nos peuples s'alcoolisent, source abondante d'irritation pour le cerveau; ils ne se battent plus, et cette irritation ne trouve plus où s'écouler légalement. Et c'est le meurtre qui devient la détente de ces gens-là.

Faire des guerres européennes tout exprès pour assouvir ces nerfs malades, personne n'en aura ridée ; mais les expéditions lointaines peuvent être, à ce point de vue, d'utilité publique. Puisqu'on ne peut pas empêcher que certains hommes aient un excès de force qui leur monte à la tête et veut se dépenser, tâchons du moins que leur excitation devienne une arme au service de la collectivité, qu'elle s'emploie à nous défendre de ces peuples brigands, infidèles à leurs serments, féroces et sournois, que nous ne pouvons pas ne pas combattre dans nos lointaines colonies. Pourquoi ne tiendrions-

nous pas à nos mauvais sujets un discours comme celui-ci :

a L'heure qui sonne est tout à fait décisive pour toi. Si tu rentres dans la vie de misère et de fréquentations mauvaises qui te guette, avant un an tu seras en prison. Mais voici qui vaut mieux pour toi : l'Etat te donne un superbe uniforme, une fort bonne solde, et il paie ton voyage en Algérie où tu iras, dans un bataillon spécial, sous une discipline suffisante pour te mater, f endurcir progressivement aux fatigues, t'acclimater aux ardeurs du soleil. Tu traceras des routes, tu construiras des chemins de fer, tu marcheras beaucoup, tu te battras parfois et tes mauvais nerfs s'useront, tandis que ta santé se fera résistante. Plus tard, on t'utilisera dans des climats moins cléments, sur la côte ouest de l'Afrique, am Tonkin, à l'île de Madagascar, où tu tiendras sans défaillir, là où sont morts abominablement les troupiers de vingt ans de notre 200^ de ligne. Tu seras courageux sur le champ de bataille, et c'est vraiment une noblesse que tu pourras y conquérir avec la conscience de ta propre valeur. Puis, quand la quarantaine t'aura remis en équilibre et en sagesse, quand ton excès de force sera pleinement assouvi, tu coloniseras, tu feras souche de braves gens dans un pays nouveau où nul ne se souciera de savoir quel bandit tu aurais pu être. Et tu vaudras assurément ces citoyens de la libre Amérique, venus on ne sait d'où, riches on ne sait comme, et qui font

MAURICE DE FLEURY. — L'àmo du Criminel. il

182 l'amb du criminel

cependant pour quelques-uns de nos gentilshommes ruinés, d'assez confortables beaux-pères. »

Tel est le projet, à longue échéance sans doute, vaste et par conséquent difficile à réaliser, que je préconisais il y a quelques mois. A ce moment, plus d'un critique — et M. Francisque Sarcey, entre autres, dans deux articles consécutifs — me firent le reproche de vouloir armer le médecin d'un pouvoir discrétionnaire, en le chargeant de discerner les mauvais sujets^ la graine de criminels. Et peut-être, en effet, mon projet, tel que je l'avais primitivement conçu, prêtait-il quelque peu le flanc à cette querelle. Je ne demande pas mieux que de restreindre ici le rôle et la responsabilité des gens de ma profession. Peut-être voudra-t-on m'accorder cependant que leur avis ne sera pas tout à fait inutile pour juger de l'état d'un système nerveux et des espérances que l'on est en droit de fonder sur son amélioration présumable. Donc, confions au comité de direction de la Société de protection des engagés volontaires, renforcé si l'on veut de quelques médecins compétents, le soin de décider à entrer dans l'armée coloniale les jeunes hommes dont elle a coutume de s'occuper, et qui tous ont fait preuves très suffisantes de leurs fâcheux instincts héréditaires ou acquis. Je crois sincèrement que c'est dans cette voie que nos pays d'Europe devront chercher à se débarrasser d'un certain nombre d'organismes humains qui peuvent être aussi utiles aux colonies qu'ils seraient

nuisibles ici, et dont il est possible de faire de très braves gens, peut-être des héros, en les plaçant dans le milieu de dur labeur et de combats fréquents qui s*adapte si bien à leur excès de force, à leur tempérament extrême. Une armée coloniale faite de nos têtes chaudes, de nos nerveux hypersthéniques, de nos tempéraments paroxystiques, c'est là, je crois, le dernier terme et l'aboutissant nécessaire de cette prophylaxie du crime à laquelle nous a conduits logiquement l'étude de nos connaissances les plus récentes et les plus fermes sur la structure et le fonctionnement de la cervelle humaine.

Le plan général que me parait devoir adopter la société de demain pour se défendre contre les assassins, les meurtriers et les voleurs, peut donc se ramener aux grandes lignes que voici.

A. — Prophylaxie du Mal.

1<> Lutte contre l'hérédité, — Par la raréfaction des maladies infectieuses et des intoxications (alcooliques notamment), qui constituent, dans l'immense majorité des cas, la cause prédisposante, la tendance aux paroxysmes (état d'irritabilité mécanique de l'écorce cérébrale, causé par de véritables lésions anatomiques, ou paralysie des éléments de l'association d'images et d'idées).

Wà L^AMB DU CRIMINEL

2^ Développement de Vbistruction. — De telle sorte que rimpulsion mauvaise, au lieu de traverser sans peine un cerveau vide, soit contrainte de s'attarder en chemin à quelques-unes des images dont il sera rempli. Le retard d'une impulsion est le commencement de la sagesse. U faut, en outre, que cette instruction soit avant tout pratique, technique et professionnelle, qu'elle s'efforce de maintenir le paysan à la campagne en en faisant un bon agriculteur, au lieu de le bercer de chimériques espérances*

^^ Éducation morcUisatrice -^ arrachant les enfants à leur milieu de corruption et, s'il le faut, à leurs parents indignes, et les plaçant en apprentissage, aux champs de préférence.

4^ Thérapeutique et hygiène cérébrales» — Création , dans tous les grands centres, de < dispensaires pour les enfants nerveux », où des soins appropriés seront donnés aux jeunes épileptiques, hystériques et neurasthéniques, aux enfants tristes, paresseux, colères ou sournois^ en vue de refaire la vitalité, la nutrition de leur cerveau, leur cohésion mentale.

5^ Organisation d'une armée coloniale de mauvais sujets — permettant d'utiliser au bien commun les jeunes cerveaux paroxystiques que n'auront pas suffisamment améliorés les iDoyens énumérés cidessus.

Personne ne niera que Tapplication méthodique et progressivement étendue de ce programme, ne

soèt de nature à rendre beaucoup plus rare T emploi de nos autres moyens de défense, des moyens de répression que nous avons proposé de remanier comme suit :

B. — RÉPRESSION DU Crime.

1° Spécialisation du magistrat crinunel et réorganisation de la Cour d'assises.

2* Expertise médico-légale, inyestigation psychologique de l'inculpé plus fréquentes et plus instructives.

3® Création d'hôpitaux-prisons pour les criminels aliénés ou grands névropathes.

4^ Large application de la loi Bérenger et du système de prisons modernes — type de Fresneslez-Rungis — aux criminels par accident; redoublement de sévérité pour les récidivistes et les criminels de tempérament.

50 Adoucissement des moyens et multiplication du nombre des exécutions capitales.

On a beaucoup redit que les crirainologistes qui basent leurs doctrines sur la science du cerveau de rbomme semblent n'avoir à cœur que de défendre les méchants contre la juste vindicte des bons. Peut-être voudra-t-on reconnaître que les conclu-

sions précédentes ne sont point inspirées par une fausse sentimentalité. Peut-être voudra-t-on nous accorder quelque souci de la préservation des braves gens, et convenir que nous devrons probablement de sérieuses améliorations pratiques à une connaissance moins empirique des conditions de production du mal.

Un homme d'une charmante et vive intelligence me disait récemment : a J'ai suivi vos études sur l'âme du criminel, et, théoriquement, je nie tout aussi radicalement que vous-même le libre arbitre et la responsabilité morale : en tant que philosophe vos opinions sont les miennes ; mais si j'étais le bon tyran dont a parlé votre maître Renan, je ne manquerais point de faire interdire votre enseignement et de supprimer vos livres. Pratiquement vous pouvez être dangereux. »

Eh bieni l'étude que mes lecteurs ont maintenant entière sous les yeux, aboutit précisément à prouver le contraire, et montre comment la Vérité, tant redoutée jusqu'à présent par la plupart des conducteurs de peuples et des éducateurs d'hommes, n'est, au demeurant, que bienfaisante et moralisatrice.

Si nous gardons l'idée d'un dieu tombé qui se souvient des cieux, d'une humanité en décadence progressive, d'une terre qui n'est qu'un exil méprisable, d'un Paradis futur dont l'espoir nous dispense de tout effort qui ne tendrait pas à le mériter,

nous sommes condamnés à ne pas progresser, à n'améliorer aucune des conditions, physiques ou psychiques, de notre existence terrestre.

La condition nécessaire de la morale c'est l'humble et simple vérité. C'est par elle que nous avons toujours fait nos pas en avant. Il ne faut donc pas craindre de la regarder bien en face, d'en braver les petits tracas momentanés : la sagesse est toujours au bout de l'effort qu'elle coûte.

Pauvres humains, nous ne nous hâterons sur la route du mieux qu'en prenant pleine conscience de l'humilité vraie de notre condition, et notamment de la misère du mécanisme qui nous détermine. L'erreur la plus nuisible et la plus attardante est celle qui consiste à nous juger libres et fiers, et capables d'agir de notre propre mouvement, grâce à la divine étincelle. Le Créateur a fait de nous une belle machine à transformer des sensations en mouvements : connaissons bien cette machine et ne nous berçons pas d'illusions sur le conseil d'un fol orgueil. Aussitôt que nous aurons consenti à comprendre comment naissent nos actions, par quels concours de circonstances nous sommes inclinés au mal, nous commencerons à pouvoir en éviter les causes, et à savoir y porter remède.

La croyance en la liberté nous maintient, depuis l'antiquité la plus lointaine, dans la routine de la répression insuffisante et de la médiocre intimidation. Sa négation scientifique, l'intelligence du véri-

188 L*AHB DU CRIMINEL

table fonctionnement cérébral, et l'étude du crime en tant que phénomène pathologique, ne peuvent pas manquer de nous conduire en un temps relativement court à la raréfaction du mal, par cette hygiène des âmes, par cette médecine des esprits qui, toute jeune encore, nous a donné déjà tant de preuves de sa vertu.

Introduction.

Page 1