‹ L'âme du criminelChapitre 8 sur 53 · Lange, Les Emotions, trad. franc, de G. Dumas (F. Alcan · texte numérisé non relu

Lange, Les Emotions, trad. franc, de G. Dumas (F. Alcan

3. Dumas, Les états intellectuels dans la Mélancolie (F . Alcan), et La Tristesse et la Joie ( Revue philosophique, 1896).

4. Maurice de Fleury, Palhogénie de l'épuisement nerveux, in lict’ue de Médecine, 10 février 1896, et Introduction à la Médecine de l’Esprit, F. Alcan, édit.

LA PERSONNE HUMAINE

oreilles, par notre nerf optique ou par notre nerf auditif, projettent à nos centres nerveux des vibrations si violentes, ces vibrations vont éveiller pour les dilacérer brutalement des notions si bien ancrées, des associations d’idées si invétérées, des habitudes de l’esprit si enracinées, qu’il s’ensuit un accablement, un surmenage. La vigueur du cerveau s’épuise, sa vitalité s’amoindrit, la circulation s’alanguit, la respiration devient faible, nos muscles détendus fonctionnent avec mollesse, et de tout notre corps nos nerfs de sensibilité apportent au cerveau la notion continue de lutte inutile, de faiblesse, de

déchéance, d’impouvoir; notre esprit en prend con-

science — conscience vague, confuse — - et c’est cela que nous nommons tristesse. C’est un cran spécial, un cran inférieur de l’activité cérébrale. Pour peu qu’il y demeure un certain temps, notre esprit en prendra le pli, et toutes choses ne lui apparaîtront plus que sous le jour pénible, mélancolique, pessimiste. »

L’observation attentive 1 des malades neurasthéniques, des épuisés du système nerveux d’une part,

1. Cette observation attentive se fait à l’aide d’instruments de précision qui permettent de mesurer les variations de la pression du sang’ dans les artères, la force dynamométrique, le nombre des globules rouges, l’activité de réduction du sang rouge en sang noir, le degré de sensibilité des tissus et enfin la quantité de cendres résultant de nos combustions organiques. C’est ainsi que l’on peut connaître objectivement, scientifiquement, si un organisme est en étal d’exaltation nerveuse ou de dépression.

et d’autre part des gens hypersthéniques, de ceux qui ont de la force en trop, m’ont conduit à admettre toute une hiérarchie d’états d’âme correspondant au degré actuel de fatigue ou d’irritation. J’ajoute qu’il est possible, expérimentalement, de faire passer un cerveau d’un de ces états à un autre : les bromures permettent de rendre timide et abêti tel homme courageux et prompt à la colère, tandis que des toniques, la caféine, la kola, l’alcool pris en excès peuvent rendre joyeux, aventureux ou même cruel, tel esprit à l’ordinaire triste et médiocrement héroïque. Nos magistrats ne sont habituellement en présence que des changements d’âme produits par l’ivresse alcoolique ou absinthique, mais il n’est pas sans intérêt de leur montrer que les effets d’excitation mentale produits par ces agents chimiques se peuvent reproduire par l’abus de simples stimulants mécaniques du système nerveux. J’ai vu un coup de soleil, un temps d’orage, un bain trop chaud, une douche trop vive, des massages trop répétés, une injection démesurée de sérum artificiel vivement énerver, et procurer cette impulsion à agir qui se traduit, selon les circonstances, par le besoin d'une longue marche, par des « impatiences » dans les jambes, par des mots furieux ou par des coups donnés *.

1. Voir Introduction à la Médecine de /' Esprit, p. 317 et suiv., l'observation de la servante dont la personnalité fut si violemment modifiée pur une médication trop violente.

LA PERSONNE HUMAINE

On ne peuL donc pas dire, une fois pour toutes, tel homme est bon et tel autre méchant. Sans doute, il y a des cerveaux stables, habituellement calmes et doux, d’autres toujours à deux doigts d’un paroxysme. Mais la grande famille des nerveux, qui fournit tant de délinquants, se compose en grande partie de gens qui changent aisément de personnalité, parce que leur cerveau débile est sujet aux réactions amples. Sous 1 influence de la plus légère excitation morale ou physique, leur habituelle paresse, leur mélancolie, leur lâcheté se changent tout à coup en orgueil maladif, en mauvais courage, en fureur. C est que le cerveau de tout homme impressionnable oscille le long de l’échelle de ses états actifs, littéralement comme le mercure dans le tube d’un manomètre.

Notre cerveau connaît une zone d’indifférence audessous de laquelle est le domaine de la fatigue, tandis que, au-dessus, c’est le territoire de l’excitation cérébrale. Selon que nous nous arrêtons à l’un ou à l’autre de ces crans, nous voilà tout à l’opposé de ce que nous étions la veille. Dans la vie de presque tous les hommes et des meilleurs, il y a ainsi des heures troublées où, sous l’influence d’un chagrin, d’un tourment d’affaires, d’une passion douloureuse, d’un surmenage physique, sentimental ou intellectuel, leur cerveau, naguère excellent, voit peu a peu se perdre sa stabilité, son harmonie se desagreger, sa volonté aller à la dérive. Ceux qui MAD",CK DE F,'EU"V- ~ L’àmo du criminel. 3

l’amiî du criminel

osent descendre aux profondeurs d’eux-mêmes et qui se parlent sans se mentir, sont bien contraints de s’avouer qu’en ces moments atroces ils ont conçu avec terreur la possibilité du mal, du mauvais coup sur soi ou sur autrui; une minute ils ont eu dans la bouche le goût affreux du crime. Je sais de tendres amoureux, de braves gens jaloux, dont l’âme a effleuré l’abîme. Prêtres et médecins — médecins de nerveux surtout — nous recevons à ce propos des confidences, dont l’expérience nous apprend vite à ne plus nous étonner, mais qui feraient frémir ces philosophes un peu béats, qui croient le monde fort civilisé. Dans les milieux les plus délicats, les plus affinés, j’ai vu la bête humaine errer en habit noir, j’ai discerné de tragiques regards, ridicules souvent, quelquefois effrayants, j’ai deviné — connaissant qui parlait — des menaces de meurtres, des promesses de suicide, murmurées à l’oreille, sous le couvert des grâces et des rires —

Ah! certes, peu d’entre nous peuvent sincèrement se vanter de n’avoir jamais eu de mauvaises colères, de n’avoir jamais souhaité tout bas, la mort du prochain, de n’avoir jamais essayé de s’approprier le bien d’autrui, par des moyens légaux à peine, et profondément immoraux. Que de femmes honnêtes sont à deux doigts de la moralité des filles! Nous qu’on nomme les gens de bien, ce qui nous relient à peu près tous au bord d’une mauvaise action qu estce donc, je vous prie, sinon la force de notre éduca-

LA PERSONNE HUMAINE

tion, la crainte des conséquences sociales, et le respect humain, la peur de l’opinion du monde?... C’est à se demander comment, chez les malheureux êtres qui vivent sans secours moral et, pour ainsi dire, baignés dans les pires exemples, le meurtre, le vol et la prostitution ne sont pas plus fréquents encore.

Donc — et non seulement chez des malades avérés, mais chez les meilleurs d’entre nous — la personnalité humaine est sujette aux déformations, aux transformations les plus redoutables, soit par retrecissement du champ de la conscience (mécanisme de 1 idée fixe), soit par épuisement ou excitation (mécanisme des émotions). C’est là une conclusion qui s’impose nécessairement à quiconque prend la peine de suivre avec quelque réflexion les obser- ■\ations de M. Pierre Janet sur les névropathes hystéiiques, et les noires sur les neurasthéniques.

Page 1