DE B A T A N G AU TONKIN
Nous ne restons que trois jours à Batang, le temps nécessaire pour réparer un peu nos coffres et faire les préparatifs indispensables. La route de Batang à Litang et de cette ville à Ta-tsien-lou offre peu d’intérêt. Elle a été minutieusement décrite par Desgodins et par des voyageurs anglais. Aussi, regardons-nous moins. Nous trouvons pourtant quelques obstacles naturels, encore des passes à franchir s’élevant jusqu’à 4700 mètres, et nous traversons à Hokéou dans de grandes barques, un gros affluent à cours rapide du Yang-tsé. Cette rivière marque, en réalité, la limite du Thibet et de la Chine ; c’est à Hokéou que sont visés les passeports des commerçants qui vont au Thibet ou en reviennent. — Nous avons hâte d’arriver à Ta-tsien-lou; nous doublons souvent les étapes ; nous restons parfois quinze et seize heures à
cheval ; une pluie continuelle nous glace ; la nourriture est peu abondante, et nous devons ordinairement nous contenter de zamba et de thé. Nous sommes plus fatigués que jamais, et nous avons soif de prendre du repos.
A Tatsien-lou , nous sommes reçus à bras ouverts par la mission française du Thibet ; voilà dix mois que nous n’avons pas rencontré d’Européens. Quelle joie pour nous de constater qu’à la frontière du Thibet comme partout où il y a du danger, nos compatriotes sont aux premiers postes. Il leur faut un courage et une abnégation admirables pour affronter les dangers auxquels expose continuellement une situation si difficile dans des pays lointains, et rester quand même. Les missionnaires français savent que, quand un des leurs tombe sur la brèche, dix se disputent aussitôt l’honneur de prendre la place dangereuse.
C’est auprès de ces hommes que nous allons passer un mois ; nous sommes épuisés, affaiblis, incapables de repartir immédiatement. Ta-tsien-lou nous offrira des ressources que nous ne trouverions pas ailleurs ; nous y avons en abondance la viande de bœuf, les pommes de terre, que nous n’avons pas vues depuis la Russie, le lait et le beurre. Les missionnaires nous donnent du pain qu’ils font faire à l’européenne; ils mettent à notre disposition du vin qu’ils ont pour les malades, ils n’en boivent pas eux-mêmes; ils sont trop pauvres et ont trop de difficultés à le faire venir. Nous nous nourrissons bien et peu à peu les forces reviennent. Mais ce ne sont pas les repas seuls qui
nous remettent, ce sont surtout les longues causeries où le doux son de notre langue natale remplace l’affreux jargon auquel nos hommes nous ont habitués ; en un mot, nous revivons à l’air de France, qui vient souffler jusque dans ces contrées perdues.
Et qu’on ne m’accuse pas ici de sentimentalité inutile ! J’en appelle à tous ceux qui sont restés plus de six mois loin de leur pays sans aucune nouvelle.
Notre premier soin est d’expédier un courrier à Tcheng-tou, afin de porter un télégramme. Il y a sept mois que nous n’avons pu faire parvenir de nouvelles à nos familles et à nos amis ; nous ne comprenons que trop leurs inquiétudes et nous avons hâte de les rassurer.
En dehors du temps consacré à écrire des lettres et à parcourir les journaux, nous profitons de notre séjour à Ta-tsien-lou pour compléter nos renseignements sur le Thibet; nous interrogeons les missionnaires, nous questionnons les gens du pays. La ville elle-même nous offre un champ d’études bien intéressant ; c’est un centre de commerce, un point de rendez-vous important : pèlerins de retour de Lhaça, caravanes venant annuellement du Tachileumbo, au nord du Népaul, pâtres du Dégué apportant leurs cuirs, lamas à longs cheveux... les gens de toute tribu, de toute catégorie s’y rencontrent. Le spectacle de la rue est toujours amusant: ici des bonzes psalmodient leurs offices aux sons du tambourin et des tambours de basque en l’honneur d’une jeune femme qui s’est suicidée en mangeant de l’opium.
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Là, un bouddha vivant, la tête couverte d’un casque brillant, distribue de l’eau bénite ou donne par l’imposition des mains sa bénédiction aux vieilles femmes prosternées. Plus loin, la foule se presse au théâtre, les femmes ont revêtu leurs plus beaux costumes et restent des heures à écouter une cacophonie assourdissante. Sans cesse passent de longues files de yaks ou de dzos (produits du croisement de yaks et de vaches ordinaires) emportant des ballots de thé au cœur du Thibet. Nous tâchons de nous mêler à cette foule, de l’interroger et de comprendre sa manière de vivre. Je réunis des documents ethnographiques, je peux me procurer les instruments du culte et je m’en fais expliquer l’usage.
On nous voit avec plaisir, nous faisons « aller le commerce », et la population, aux trois quarts flottante et passagère, composée de gens qui ne pensent qu’à leurs affaires, est assez bonne. Elle ne cherche pas à nous tracasser.
Il n’en est pas de même du mandarin chinois et de ses gens. Ceux-ci travaillent à soulever les habitants, tantôt prétendant que nous apportons le désordre parmi eux, tantôt racontant que nous cherchons à voler le trésor public (nous sommes trois!). Il nous fait même dire d’avoir à quitter promptement la ville si nous ne voulons pas être jetés à la porte comme des chiens. Mais on craint probablement que nous ne mordions, car personne n’ose commencer le premier l’attaque.
Le chef thibétain est d’ailleurs très bien pour nous ;
nous faisons avec lui un continuel échange de politesses. Il répond au mandarin qui lui demande son assistance contre nous que cela ne le regarde pas, que son seul devoir est de fournir des hommes et des animaux de corvée sur réquisition : « Enfin, ajoute-t-il, j’ai déjà eu affaire aux Européens : ils ne sont pas assez bêtes pour faire ce dont vous les accusez. Laissez les tranquilles ! »
Le mandarin reste penaud. Il n’a pas plein pouvoir sur les troupes : le général est absent, étant parti avec quatre hommes armés de parapluies pour pacifier les Tchantouis. L’autorité civile est donc réduite à essayer de nous tourner en dérision et de nous effrayer par ses menaces. Nous nous habituons à cette manière d’agir.
Toutes ces vexations ne sont qu’un avant-goût des tracas auxquels nous serons continuellement en butte de la part des Chinois durant notre traversée du Setchuen. Nous sommes en effet sur le point de repartir ; le choix de la route à suivre a donné lieu à de longues discussions : si nous avions cédé aux conseils inspirés par la fatigue, nous nous serions embarqués sur le Yang-tsé pour nous laisser aller jusqu’à Shanghaï. Mais nous sommes un peu reposés et nous ne perdons pas de vue le but de notre voyage, relier, à travers la Chine, les possessions russes aux possessions françaises ; le Tonkin est là encore un effort ! nous y arriverons.
Nous avons la chance de rencontrer, à Ta-tsien-lou, un Anglais collectionneur de papillons, qui, devant redescendre le Yang-tsé deux mois plus tard, c’est-
à-dire aux basses eaux, veut bien se charger d’emporter nos collections. J’ai envoyé par l’intermédiaire du consul anglais de Tchong-King mes plaques photographiques, — Voilà un souci de moins pour nous.
C’est donc les mains vides et le cœur léger que, le 29 juillet, nous tournons définitivement le dos au Thibet. — A nos yeux, le vrai voyage est terminé. — Nous avons réussi à traverser un pays presque inconnu, faisant environ 25oo kilomètres de route nouvelle. Nous avons réuni d’importantes collections; nous sommes libres, et maintenant il ne s’agit plus que du retour, et par une route à peu près connue.
Si cette partie du voyage est moins pénible que la précédente, en revanche, elle est plus ennuyeuse; nous quittons les montagnes pour descendre dans un pays de rizières, très habité ; la contrée est uniforme et d’une grande monotonie; elle est surtout malsaine, marécageuse et fiévreuse. Nous sommes obligés de prendre de la quinine tous les matins, encore n’échappons-nous pas tout à fait aux atteintes de la fièvre, qui se manifeste tantôt par des accès violents, tantôt par des névralgies ou des maux d’estomac. Il pleut presque quotidiennement, nous pataugeons dans la boue, et certains torrents enflés nous arrêtent plusieurs jours, nous devons attendre la baisse des eaux pour que les quelques chevaux ou mulets qui portent notre bagage puissent traverser. Nous ne couchons plus sous la tente, mais notre confort n’est pas meilleur, car nous passons nos nuits dans de mauvaises auberges de bois, souvent ouvertes à tous les vents, empestant
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toujours l’opium et remplies de vermine. De plus, il faut continuellement nous battre avec les habitants ; les fils du Céleste-Empire ne voient pas d’un bon œil les Européens, et surtout des Français, voyageant sur leur territoire. Chaque jour ils nous insultent à plaisir, et chaque jour aussi, à leurs injures, nous répondons ipar des coups de bâton. Il faut leur montrer qu’on n’a pas peur. Comme tous les gens cruels, d’ailleurs, ils sont lâches. Jamais nous ne trouvons chez eux le moindre indice de dévouement ou d’affection. Quand, au milieu d’une troupe d’une quinzaine ou d’une vingtaine de Chinois, nous en frappons un, personne ne fait un mouvement pour défendre son compagnon ; tous, au contraire, lui donnent tort et l’abandonnent.
Au milieu de ces ennuis incessants, notre seule joie est de trouver des missionnaires. Nous en rencontrons quelques-uns échelonnés sur notre route et chaque fois nous admirons davantage leur courage et leur abnégation. L’un d’eux nous frappe plus particulièrement. Le Père Gourdin (c’est sonnom) est depuis vingt-sept ans dans la contrée et, pendant cette longue période, en dehors de ses quelques confrères, il n’a pas vu de Français. Ce courageux compatriote a su, sans appui du gouvernement, se créer une situation égale à celle du mandarin du lieu : c’est qu’il parle et écrit le chinois aussi bien que celui-ci. Pour le code, il est plus fort, et sur les actes d’accusation qu’il a rédigés, le prétoire a déjà dû casser plus de dix mandarins. Ce missionnaire est tellement admiré et vénéré, que les
populations sauvages, en grande partie païennes, qui habitent dans les montagnes, lui demandent ses conseils, le prennent pour arbitre dans tous leurs différends et lui obéissent. Les adieux qu’il nous fait suffisent à le peindre. Il est si ému d’avoir reçu des compatriotes et de les voir partir, qu’il a envie de pleurer, et, ayant peine à refouler ses larmes, il se dirige vers sa chambre. « Il ne faut pas, nous dit-il, que des Chinois voient pleurer un Français, » et avant de nous quitter, il se retourne et d’une voix forte : « Vous revenez chez vous, eh bien ! à ceux qui vous diront que les missionnaires n’aiment pas la France, répondez qu’ils sont des imbéciles. »
C’est à Mien-lin que nous avons rencontré le Père Gourdin. Onze jours nous séparent du bourg de Houili-tchou, et de là jusqu’au Yang-tsé-Kiang, on compte cinq journées. C’est la seconde fois que nous retrouvons le grand fleuve. Il est ici plus large et coule avec moins de fracas qu’avant Batang. On le traverse, comme à Tchoupalong, dans des sortes de grandes barques plates rappelant les bacs de nos rivières.
Le fleuve marque la limite entre le Setchuen et le Yunnan ; nous allons entrer dans un pays plus mouvementé et aussi plus aride. La population chinoise y sera encore très misérable, petite, souvent difforme, presque toujours affligée de goitres énormes. Elle nous fera regretter les Lolos b habitants des montagnes 1 . Lolo est le nom générique donné à ces peuplades.
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