SUR LES FAUTES JOURNALIÈRES ET LES SACRIFICES JOURNALIERS
Nos fautes journalières ne doivent point abattre notre courage et notre confiance; elles doivent même ranimer notre vigilance et notre ferveur.
Les personnes de piété ne sont pas impeccables; elles peuvent tomber dans des fautes : le juste même pèche sept fois le jour. Ce ne sont point, à la vérité, des fautes grièves ; on cesserait d’être juste. Ce ne sont pas même des fautes bien volontaires, et pleinement réfléchies, mais souvent des péchés de fragilité, des fautes d’inadvertance, de faiblesse, de misère humaine. Il en est cependant quelquefois de plus volontaires, et commises avec plus de réflexion ; et ce sont celles dont il s’agit ici et dont on entend parler.
Ainsi arrive-t-il, par exemple, que vous tombez dans ces fautes, tantôt en vous inquiétant pour quelque chose qui vous survient; tantôt en vous laissant aller à des vanités, des curiosités, des légèretés; tantôt à des dissipations, des distractions, des pensées inutiles et étrangères; lantôt à des railleries, des badinages qui peuvent blesser les autres et les affliger : en un mot, à des résistances, à des infidélités à la grace.
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Or c'est à l'égard de ces fautes et autres semblables que vous devez gémir, à la vérité, mais dont je dis qu’il ne faut point vous laisser abattre et décourager : ce serait ajouter un mal à un autre mal, et aigrir une plaie par une autre plaie. L'usage salutaire qu'il faut en faire, c'est de vous en humilier devant Dieu , et de reconnaitre votre faiblesse et votre néant, c’est de gémir, et de les déplorer dans le fond du cœur. Est-il surprenant qu'un si grand fonds de misère produise des misères nouvelles? S'il n’y en a pas de plus grandes, n'est-ce pas un pur eflet des miséricordes de Dieu et du secours de la grâce ?
Qu’arrive-t-il cependant trop souvent? C'est qu’à la vue de ses fautes on s'inquiète, on se décourage, on se laisse abattre, et en conséquence on se néglige, on perd la confiance en Dieu; on se dégoûte peut-être de la piété, on s’imagine être dans un mauvais état, on croit qu'on ne se corrigera jamais de ses imperfections et de ses défauts, qu'on ne pourra jamais se soutenir dans le bien et arriver à la perfection où l'on aspirait; et mille autres semblables idées et appréhensions qui jettent l'âme dans la pusillanimité et dans la langueur : et de là on n'ose presque plus se présenter devant Dieu, ou l’on ne s’y présente qu'avec une fausse honte, dans la défiance, dans le tremblement et la crainte qu'il ne s'éloigne, parce qu'on lui a manqué. Ainsi, en s'inquiétant tant d’une faute souvent légère, on risque de tomber dans mille autres plus grandes ; on perd le temps dans mille retours de réflexions inutiles sur soi et sur sa faute. On veut examiner si elle a été volontaire, et si on y a pleinement consenti; et cependant plys on s’y arrête, plus on réfléchit, moins on s'entend soi-même. D'un trouble on tombe dans un autre, d’une imperfeetion dans une imperfection plus marquée: l'inquiétude, le chagrin, s'emparent d’une àme abatiue, la livrent à des agitations et à des perplexités intérieures qui la rendent incapable sur tout.
Qu'est-ce que tout cela devant Dieu? quelquefois humilité, douleur, repentir sincère; et souvent orgueil secret, dépit d’amour-propre, illusion du démon. Est-ce un remède que l'on a pris, ou un nouveau poison que l'on a jeté sur la plaie? On fait comme une personne blessée qui est à chaque instant à considérer sa blessure, à la toucher, et par là même à l’aigrir et à l’envenimer; ou comme une autre qui est tombée, et qui, au lieu de se relever, s'arrête à considérer comment elle a pu tomber, et ce qui a occasionné sa chute. Levez-vous et marchez; prenez garde que le trouble et l’a-
gitalion où vous êtes ne vous occasionnent une nouvelle chute encore plus dangereuse.
J'en dis de même de l'âme qui est tombée dans quelque faute : relevez-vous, humiliez-vous, et reprenez votre chemin sans délai; c'est l'unique remède qu'il faut apporter au mal. Ainsi doit-on revenir à Dieu, avec lequel on se réconcilie bien plus aisément par un humble et amoureux retour que par cette désolation, cette affliction quelquefois tout humaine, par ce découragement, cet abattement plus coupable peut-être que la faute même dont on s'afilige. En tout cela se trouve souvent bien plus d'amour-propre que d'amour de Dieu.
Je dis plus : ce retour simple d'humilité et de confiance honorera plus Dieu que votre faute ne l’a offensé. parce que dans la faute il y a eu souvent de la surprise, dg l'inadvertance , de la fragilité; au lieu que dans le retour humble et sincère la volonté est entière, et la résolution pleine et absolue.
Prenez done, dit un grand saint, et suivez invariablement cette règle : Tout autant de fois que vous serez tombé en quelque manquement, fût-il encore plus grand, ne vous jetez point dans un trouble rempli d'amertume et d’ennui; ne vous arrêtez point à d’inutiles et scrupuleux examens : mais à l'instant, reconnaissant avec sincérité votre faute, et gémissant avec humiliation de votre fragilité, tournezvous amoureusement vers Dieu, comme un enfant vers son père; dites-lui humblement : Seigneur mon Dieu! j'ai fait ce qu’une âme faible, un pécheur tel que moi pouvait faire : et que pouviez- vous attendre de moi, que ces fautes, ei d’autres encore plus grandes? J'irais bien plus loin, sans votre bonté, qui me soutient et qui me relève sans m’abandonner. Je vous rends grâces des fautes dont vous m'avez préservé, et je vous demande pardon de celles que j'ai commises. Ayez encore pitié de moi, et donnez-moi une nouvelle assistance, afin que je ne vous offense plus, et que rien au monde ne me sépare de vous, que je veux aimer et servir avec plus de fidélité que jamais.
Cela étant fait, ne perdez pas de temps à vous inquiéter, à vous décourager, ou à craindre que Dieu ne vous ait pas
. pardonné; mais avec paix, avec confiance, reprenez votre
route comme si vous ne vous en étiez point écarté. Fussiezvous tombé mille fois (ce qu'à Dieu ne plaise!), mille fois revenez à Dieu, et avec plus de confiance; après la dernière faute comme après la première, jetez-vous entre ses bras, avec promesse de ne plus vous éloigner.
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Ainsi honorerez-vous la bonté de Dieu en concevant d'elle une si grande idée. Ainsi ferez-vous triompher sa gràce en la rendant supérieure à toutes vos misères; ainsi tournerezvous le poison en remède en le faisant servir à votre guérison ; ainsi serez-vous plus élevé peut-être après votre chute que vous ne l'éliez au moment où vous êtes tombé. Bonté de Dieu, patience de Dieu, que vous êtes grandes et inetfables de vous servir de nos misères mêmes pour nous rendre des monuments plus éclatants de vos miséricordes !
Ce n'est pas, après tout, qu'il ne faille éviter les fautes avec toute la fidélité et la vigilance que doit nous inspirer la crainte de Dieu, et plus encore son saint amour. Ce serait une illusion bien grande, ou plutôt un aveuglement bien marqué de penser que. parce qu'on peut mettre un appareil à une blessure, il faille se laisser blesser, et tomber volontairement dans une maladie parce qu'il y a un remède qui peut la guérir.
De là il est aisé de voir comment avec la grâce de Dieu nous pouvons tirer avantage de nos fautes mêmes, et comment ces fautes journalières, loin d'abattre notre courage et notre confiance, doivent, au contraire, ranimer notre vigilance et notre ferveur.
Nous le devons, d'abord par reconnaissance envers Dieu, qui veut bien par un eflet de sa miséricorde ineffable nous pardonner et nous recevoir de nouveau. Nous le devons par esprit de pénitence, pour réparer autant qu'il est en nous la faute commise et le mal que nous avons fait. Nous le devons par motif de fidélité, parce que sans cette vigilance nous serions exposés à tomber bientôt dans quelque nouvelle faute qui serait bien plus triste et plus affligeante que la premiére. Nous le devons pour avancer de plus en plus dans la voie, et compenser le temps que nos intidélités nous ont fait perdre par le passé. Nous le devons pour nous mettre plus en état de gloritier Dieu, à qui nous avons eu le malheur de déplaire.
Allez donc, âme pénitente, et continuez votre course. Déjà lout est réparé devant Dieu. L'édifice s'élève plus haut sur ses propres ruines; l'ouvrage se consolide par précaution. En serait-on là, si par la faute commise et déplorée on n'avait mieux connu son néant, si on ne s’élait mis en garde contre sa faiblesse, si on n'avait mis sa confiance et sa force en Dieu seul? Et ne peut-on pas dire de cette faute, avec proportion, ce que l'Eglise dit elle-même, felix culpa? Elle est triste et affligeante par elle-même et par la misère de l’homme ; mais, dans un sens, heureuse et salutaire par la
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grâce et les fruits de la grâce qui en sont occasionnés. Après tout , la faute est commise, et une fois commise, s'il y a un remède, ce n’est pas dans le dévouragement et la défiance, encore moins dans le désespoir; ee ne peut être que dans les regrets et dans la douleur, Dieu même ne peut en exiger d'autre, et l’homme est incapable d’une autre satisfaction que celle qu'offre la pénitence; toute autre, loin de réparer le mal, y mettrait le comble, en ôtant l'espérance du pardon et fermant la voie du retour.