‹ L'âme élevée à Dieu par les réflexions et les sentiments pour chaque jour du mois [microforme]Chapitre 60 sur 112 · SUR LES TRISTES PROGRÉS ET LES FUNESTES EFFETS DE LA TIÉDEUR · texte numérisé non relu

SUR LES TRISTES PROGRÉS ET LES FUNESTES EFFETS DE LA TIÉDEUR

Pour me former une juste idée de la tiédeur, et me rendre ses tristes effets plus sensibles, je me la représente sous l’image d’une maladie dangereuse. Car, comme l’infirmité est la maladie du corps, ainsi la tiédéur est la maladie de l’âme. O qu'’arrive-t-il dans une maladie ? et quels en sont d’ordinaire les tristes progrès dans les divers états du malade ? Les voici : ils sont bien capables de me toucher et de m'alarmer, si je me connais dans ce triste tableau. |

État de faiblesse, état de dégoût, état d'assoupissement et de léthargie, état de langueur et de défaillance, qui conduit enfin dans un état ou danger de mort: image bien triste, mais image bien naturelle de ce que la tiédeur opère si souvent dans les âmes.

Faites, d mon Dieu! que j'en connaisse bien toute l'étendue, toutes les suites et tout le danger. Cette connaissance, animée et soutenue de votre grâce, suffira pour m’en inspirer à jamais une vive crainte et une horreur salutaire.

1° État de faiblesse, C’est par là que commence la maladie du corps: c’est par là aussi que se forme la maladie de l’âme. On est faible, on se sent abatlu, on ne peut presque se soutenir; on s'efforce, on combat quelque temps: mais enfin la faiblesse gagne; l'abattement est plus grand; on n’est presque plus capable de rien: voilà la tiédeur. Dans les beaux jours de ferveur, rien ne coùtait, rien ne pesait ; tout était doux et léger dans le service de Dieu. Les choses même les plus difficiles devenaient aisées et faciles. Ces beaux jours ne sont plus; de sombres nuages ont terni leur éclat. La ferveur s'est ralentie, le zèle s’est affaibli ; peu à peu la tiédeur s’est formée. Quelque négligence dans les devoirs a commencé à se glisser dans le cœur: quelque relâchement dans |h piété a aigri la plaie, des infidélités volontaires ont comblé le mal. Le cœur est tout abattu, tout découragé ; et au lieu qu'autrefois les plus grandes choses, les plus grands sacrifices n'avaient rien qui ne l’animât, les choses les plus légères et les plus sacriléges n’ont rien à présent qui ne l'étonne et quine l'abatte.

N'est-ce point là mon état? puis-je me le dissimuler devant vous, à mon Dieu? Quelle lâcheté, quelle négligence dans votre service! quelle faiblesse, quand il faut prendre sur moi, et vous faire quelque sacrifice! Dans certains jours, quel abattement, quel découragement dans mon âme! toutes mes forces me manquent. Héjas! c'est que je manque moi-même à la grâce, qui dans les beaux jours m’animaitet me soutenait quand je lui étais fidèle. Ah! quime donnera, puis-je vous dire avec le saint homme Job, qui me donnèra de me trouver dans l’état où j'étais autrefois, quand vous étiez avec moi, et quand votre lumière brillait à mes veux? Quis mihi tribuat ut sim juxlà menses pristinos (1)?

(1) Job, xxx.

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2° État de dégoût et d’indifférence. Voilà la maladie de l'âme qui augmente, parce que dans cet état on commence à s'éloigner de Dieu, à perdre le goût de la piété, et à se rendre insensible à l’action de la grâce. Auparavant on s’attachait, on s’affectionnait aux choses de Dieu ; on y trouvait une joie ineffable, une consolation indici-

ble: mais peu à peu.on se dégoûte, on se lasse, on s'ennuie

de tout. C’est ce qu’un vit dans les Israélites dans le désert. La manne était pour eux une nourriture toute céleste ; elle renfermait toutes les délices pour contenter tous les goûts : il en était ainsi lorsqu’Israël était fidèle à son Dieu, et marchait avec ardeur dans la voie de ses commandements : mais du moment qu’il est déchu de sa fidélité et de sa ferveur, la manne n'a plus eu pour luiqu: du dégoût. Otez, Ôtez, disent-ils, cette viande fade et insipide; notre âme en est dégoûlée: Nauseat anima nostra (1). Trisle image d’une âme tiède! tout la dégoûte ; tout lui devient insipide; tout lui est onéreux. On fait une prière: mais elle paraît longue, le temps dure, on attend la fin, On fait une pénitence; mais il en coûte pour s y résoudre, on a mille prétextes pour s'en dispenser. On approche des saints mystères : mais on le fait plus rarement; on le fait parce qu’il convient de le faire, mais on le fait sans onction } on est tenté de s’en éloigner ; on s’en éloigne, on diffère autant qu’on le peut : Nauseat.

N'est-ce pas ce qui m'arrive, ce que j’éprou* depuis un temps ? Rien ne m'affectionne dans le service de Dieu ; tout me devient insipide et à charge ; partout je ne trouve que dégoût et qu'indifférence, plus d’atirait pour la piété, plus d’ardeur pour le bien, plus de désir de ma perfection.

Funeste dégoût! état déplorable pour un malade! Aussi comment le regarde-t-on, et quel est le nom qu’on lui donne? un dégoût mortel. Quel triste présage pour

(1) Num., xxt, : 11.

l'avenir! et ce dégoût des choses de Dieu, qu’annonce-t-il à mon âme, si elle y persévère? ne le permettez pas, Ô mon Dieu ! faites-lui encore goûter les douceurs de votre service, et ne lui laissez trouver que dégoût et qu’amertume dans tout le reste.

Troisième état d’assoupissement et d’une espèce de léthargie. C’est ce qui arrive aux malades: après qu'ils ont été quelque temps dans cet élat de faiblesse et de dégoût, ils tombent enfin dans un état d’assoupissement et d’insensibilité. Ainsi en est-il encore de l’âme; quand on a passé un temps considérable dans la tiédeur et la lâcheté, on n’en est presque plus touché, on s’y rend insensible. Autrefois on éprouvait des remords salutaires: on entendait la voix intérieure qui rappelait; les sages avis, les exemples édifiants touchaient le cœur et faisaient de vives impressions. À présent on est comme impénétrable à tous les traits de la grâce; rien ne touche, rien ne frappe. Le mal est si grand qu’on ne le sent presque plus, et qu’on n'en connait pas le danger.

Eu est-on une fois venu là ; se trouve-t-on plongé dans cet état d’assoupissement spirituel, dans cette espèce de léthargie, on ne saurait dire dans combien de fautes on tombe, quel nombre innombrable d'infidélités on commet. Toute la journée, toute la vie n’est presque plus qu’un tissu continuel d'omissions, de négligences, de résistances, presque sans Les connaître ; encore moins pense-t-on à se les reprocher. On est à son oratoire, on s’examine : on ne trouve rien. Ah! mon Dieu, si vous présentiez à cetle âme un miroir fidèle de ce qu’elle est, que de fautes dont elle est coupable! que de vers rongeurs dont elle est déchirée ! Dans son esprit, que de pensées inutiles, de pensées étrangères, de pensées dangereuses, que de vanités, de curiosités, de légèretés ! Dans son cœur, que de sentiments, que d’affections, que de répugnances, que d’attachements, que d’antipathies ! Dans ses sens, que de

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dissipations, de sensualités, de satisfactions toutes naturelles ! Dans ses actions, dans toute sa conduite,que d’imperfeclions, de motifs tout humains, de retours d’amourpropre ! Ô que le progrès de cette maladie est-funeste !

Ce triste tableau se présente à mes yeux, j'y vois celui de mon âme; et puis-je ne pas me reconnaître à ces . traits? N'est-ce pas là l’état de la maladie dont elle est atteinte ? Je fais des fautes, et je n’en suis point touché: j'abuse de bien des grâces, et je n’en suis pas affligé; je vois le danger, je n’en suis point alarmé. Rien ne me tire de mon état, tout me laisse dans mon assoupissement et ma léthargie. Depuis longtemps je me dis tout cela, et depuis longtemps je languis toujours dans le même état; quelles en seront les suites, si je ne tâche pas de les prévenir?

Quatrième état. Le mal augmente toujours, il est bien (ôt à son comble. Après que le maladeest tombé dans cet état de faiblesse, de dégoût et d’assoupissement,iltombe enfin dansun état de langueur et de défaillance qui approche de l’état de mort, voilà le derniersymptôme de la maladie, . voilà le dernier période de la tiédeur : l’accablement el la défaillance de l’âme. On tombe, on dépérit, on se sent comme défaillir; pourquoi cela ? Parce qu'après tant de grâces négligées, tant de secours stériles, tant de résislances accumulées, Dieu semble se retirer, et retire en effet ses grâces précieuses et privilégiées : c'est-à-dire, que d’une part l’âme tiède se dégoûte de Dieu, et de l’autre, Dieu commence à se dégoûter de l’âme tiède ; l'âme se refroidit envers Dieu, et Dieu se refroidit envers elle ; l'âme tiède n’a plus pour son Dieu que langueur et qu’insensibilité, et réciproquement Dieu semble n’avoir plus pour elle qu’une espèce d’indifférence.

O mon âme ! à âme infidèle ! voilà ton Dieu qui se cache à tes yeux dans un triste nuage; mais du sein de ce sombre nuage j'entends sortir cet oracle, ou plutôt ce

terrible anathème : Utinam frigidus esses (1)! Ce n’est qu’en tremblant qu’on médite ces redoutables paroles. Mais enfin, c’est l’Esprit-Saint qui les a prononcées ; pouvons-nous nous les dissimuler, et ne pas en considérer toute la profondeur ? Utinam frigidus esses ! sed quia tepidus es, incipiam te evomere ex ore meo. C'est vousmême, à mon Dieu ! qui parlez à une âme tiède ; et que lui dites-vous ? Il eût mieux valu pour toi que tu fusses tombée dans un état de froideur ; mais, parce que tu languis dans un état de tiédeur, voici que je commence à te rejeter loin de moi, par le soulèvement que tu provoques à mon cœur : Incipiam te evomere. Voilà un Dieu soupirant, un Dieu gémissant sur le déplorable état de cette âme ; il fait entendre des accents lamentables sur son sort. À ses yeux, un état de péché, un état de mort, serait en quelque manière préférable à cet état de tiédeur ; parce que cet état de péché la toucherait, la pénétrerait ; elle serait alarmée, elle tremblerait en se. voyant sur le bord de l’abîme : elle verrait le tombeau et l'enfer ouverts sous ses pieds. À la vue de ces grands objets, de ces spectacles terribles, elle rentrerait en elle-même, elle reculerait d'horreur, et reviendrait sur ses pas. Frappée de son état, elle aurait imité les saints pénitents, les soupirs d’un David, les pleurs d'une Magdeleine ; une vive componction aurait consacré Les sentiments de son cœur pénitent. Au lieu que dans un état de tiédeur, ne voyant dans elle aucun de ces péchés grossiers, de ces désordres marqués, elle se rassure, elle se tranquillise, elle ne pense point à la nécessité du retour, elle vit dans cet état, elle y languit, elle s'expose à ÿ mourir, peut-être même à tomber dans quelque faute mortelle, et à faire quelque chute déplorable, en ne veillant point sur elle-même, en ne se tenant point en garde contre la tentation, en s’aveuglant elle-même sur lé danger. Car enfin, dans cet état de (1) Apoc.

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(1) Ps:

Ce n’est paroles.

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e chuie ,en ne s’aveu-

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tiédeur, on continue à fréquenter les sacrements, à s’approcher des redoutables mystères ; et n’y a-t-il point à craindre que dans cet état de ténèbres, dans quelques tentations dangereuses, dans quelques occasions critiques, surtout dans certains points, dans certaine matière, où il est si aisé de se tromper, où l'intervalle entre le péché mortel et le péché véniel est si imperceptible ; n’y a-t-il pas à craindre qu’il ne se soit glissé dans le cœur quelques sentiments, quelque disposition qu’on n'aura point crue criminelle, et sur laquelle on se sera malheureusement rassuré ? car voilà le terrible danger auquel on s "expose, en vivant dans cet élat de tiédeur.

Ah ! Seigneur! quandest-ce donc que nous rentrerons en nous-mêmes, et que nous ouvrirons les yeux sur nos vrais intérêts ? Vivrons-nous toujours dans un état où nous craindrions de mourir ?

PRIÈRE

Je ne l’avais jamais compris, d mon Dieu ! jamais ces réflexions sérieuses ne s'étaient présentées à mon esprit dans un si grand jour : vous m'éclairez aujourd’hui, et en nr'éclairant vous m’alarmez.

Je vais donc rentrer dans moi-même, sonder les dispositions de mon cœur, et, s’il est nécessaire, faire une revue salutaire de ma conscience depuis le temps que je gémis dans cet état de tiédeur, soit pour ranimer les sentiments de mon âme toute languissante, soit surtout pour réparer ce qu’il pourrait y avoir eu de défectueux dans la fréquentation des sacrements durant tout ce temps de nuages. Aidez-moi, à mon Dieu ! arrachez-moi à ma lâcheté naturelle. Prenez-moi et conduisez-moi par la main dans la nouvelle route que vous m'ouvrez, et que je veux suivre jusqu’à la mort. Le temps, quoique saintement employé, ne sera pas trop long pour gémir sur mes infidélités, pour fermer les plaies que la tiédeur a faites à mon âme, pour réparer les pertes déplorables que j'ai faites durant ce temps &’illusion. Vous avez gémi, Ô mon Dieu ! sur l’état de mon âme quand elle s’oubliait, soyez encore plus touché sur elle quand elle revient £t qu’elle sent sa misère. Elle est infirme et malade, vous le voyez ; accomplissez dans elle la sainteté de votre oracle : /nfirmata est (1). Vous pouvez, Dieu de bonté, lui rendre toute sa force, et la rendre à sa première ferveur : elle le désire, elle vous le démande, elle l'espère de votre bonté : Tu verd perfecisti eam.

(1) Psal, n.

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