A LÉON CLADEL
Assez du monde ! Assez de nous ! Assez de moi ! Race de l'impuissance orgueilleuse et guindée, Haine à ton œu\re, à les justices, à ta loi.
Haine à la vanité stupide de Tidée !
Assez du moule antique où Ton coule les dieux. Assez de la raison qui change au vent qui change ! Je plonge dans le pire à chaque espoir du mieux ; Chaque effort vers le ciel m'enlize dans la fange !
Déformer la nature, inventer des vertus, Penser, chercher, vouloir, se tordre dans un rêve, Battre comme des flots les rocs déjà battus.
Et ne pas déplacer un sable de la grève I
Et toujours des essors, des vœux, des pleurs, des cris, Des douleurs sans motifs et des rages d'homme ivre ; Toujours de faux espoirs qu'on cloue aux piloris ! — Je suis las de songer, moi qui suis né pour vivre !
Je suis las. Je voudrais renaître aux temps anciens! Où sont les bois touffus qu'on peuple autour des sources. Les antres de granit sous la garde des chiens. Les enfants bruns couchés dans le poil brun des ourses ?
Les femmes qui. prenant la main des inconnus, Graves, sans impudeur ni pudeur, et farouches, Livrent abondamment leurs flancs et leurs seins nus Avec de grands baisers qui font saigner les bouches ?
Sur quels bords, les pays de Tantique bonheur Où rhomme en souriant suit l'instinct qui le mène, Où les mots criminels de justice et d'honneur N'ont pas souillé la langue et meurtri l'âme humaine?
Ah ! retrouver les beaux Edens, les Edens morts, Courir les monts avec les fils des races mortes, Et, nu sous le plein ciel, n'avoir froid qu'à son corps, Et brute, n'avoir peur que des brutes plus fortes!
Encor, toujours, les loups errent sous les forêts ; Les tigres accroupis dans les roseaux des jungles Et les lions couchés au seuil des antres frais Ijèchent leur large patte en regardant leurs ongles...
Ceux que nous méprisons dorment au grand soleil ; Quand leur chair n'a plus faim leur âme est assouvie. Pas de chimère ! Ils ont l'amour et le sommeil : Dors, aime ! Et c'est assez pour leur bénir la vie !
Ahf malheur sur nos lois, malheur sur la raison 1 Qui donc saura, parmi les damnés que nous sommes, Arracher ses harreaux et brûler sa prison ?
Il faudrait être brute ou dieu ! Malheur aux hommes !
Aux bois, aux monts, aux champs! Viens fouiller les chenils Où Tamour et la faim aiguisent les dents blanches ; Lis dans l'œil des vaincus, quand Tespoir des revanches Grogne sournoisement dans les coins embrunis.
Regarde les coucous rôder autour des nids, Les mésanges en sang se chasser sous les branches, Et le large taureau qui, fier, fouettant ses hanches, Déchire les gazons sous ses sabots jaunis.
Guette, quand le grand bouc cornu des bergeries Mène ses lents troupeaux d'épouses aux prairies; Écoute au fond des nuits bramer les cerfs jaloux*
Vois râpre fourmilière entasser ses conquêtes. Tais-toi : prête Toreille aux hurlements des loups... Tu vas comprendre Thomme en connaissant les bêtes !